Les limites à ne pas franchir

Ch
 

C'était en janvier 2015. La planète entière l'affichait, le partageait, le proclamait : « je su​is Charlie ». En ces jours d'horreur qui furent les premiers mais pas les derniers, hélas, je me suis fendue d'un long article publié dans mon blog. J'y disais, entre autres, que je n'ai jamais aimé Charlie, mais que j'aimais moins encore l'idée de s'en aller massacrer des gens pour ce qu'ils pensent, ce qu'ils écrivent, ce qu'ils dessinent. « Revenons à Charlie Hebdo que je n'aime pas plus aujourd'hui qu'hier », écrivais-je. « Ce qui ne m'empêche pas de proclamer, moi aussi, que « je suis Charlie ». Car je suis un être humain doué de raison, je suis une citoyenne libre de penser et de s'exprimer, même si ma façon de penser et de m'exprimer peut en choquer certains. Je veux pouvoir continuer de vivre dans un pays et une civilisation où ces droits existent. Je veux rester libre. Voilà pourquoi, aujourd'hui, « je suis Charlie ». Parce que je suis ce qui refuse toute entrave à sa liberté et à son intégrité. Je suis ce qui persiste à respecter l'autre, l'étranger, celui qui ne pense pas comme moi, celui qui ne prie pas comme moi, celui qui ne s'habille pas comme moi, ne parle pas la même langue que moi, ne partage pas mes coutumes. Je suis ce qui se relève quand on l'a jeté à terre, je suis la voix qui s'élève après avoir été muselée. Je suis ce qui survit et se révolte. Je suis tout cela, que l'on a voulu tuer le 7 janvier 2015, en plus d'avoir exécuté sauvagement des êtres de chair et de sang qui jamais n'avaient porté les armes, ni incité quiconque à partir en guerre ».
Je suis toujours cet être humain qui veut continuer de vivre – de survivre – dans un monde où l'on doit pouvoir sans risque penser mal, écrire mal, dessiner mal. Je suis toujours, et pour toujours je l'espère, une personne libre de croire en un dieu quelconque ou en autre chose, ou de ne pas y croire, une personne libre d'aimer ceci et de détester cela, de m'exprimer ou de me taire. Mais JE NE SUIS PLUS CHARLIE. Car, vraiment, trop c'est trop. Te veel is te veel, comme on dit chez nous. Certes, pas plus qu'hier, je n'en arrive à penser que ces tristes individus qui se revendiquent « bêtes et méchants » mériteraient la mort ou la censure. Par contre, cette fois, ils méritent clairement le mépris. Le rejet, le dégoût. Envie de vomir, ou de pleurer, ou de mêler larmes et nausée, à la vue de leur lamentable une consacrée aux attentats de Bruxelles.
Rappelons-leur, au passage, que Stromae, dont la caricature figure en couverture, a perdu son père dans un génocide. Rappelons-leur que les jambes coupées, les membres arrachés qui illustrent cette page, sont bien réels, hélas. Rappelons-leur que, sur les lits de nos hôpitaux, il est des blessés qui continuent de lutter contre la mort, et d'autres, mutilés, qui souffrent. Il est des parents qui pleurent leurs enfants, des enfants qui ont perdu leurs parents. Rappelons-leur que le nombre des victimes est aujourd'hui de trente-deux, sans préjuger du sort de ceux qui, en soins intensifs, naviguent entre les rives de la mort et celles d'une survie aussi problématique qu'infiniment douloureuse. Rappelons-leur la signification des mots « décence », « respect », « dignité », « retenue », « empathie ». Et celle des mots « douleur », « souffrance », « chagrin », « détresse », « angoisse »… Rappelons-leur, surtout, le sens du mot « humanisme » et même celui, tout bête, du mot « humanité », si tant est que ces termes aient pour eux la moindre valeur.

Non, on ne peut pas rire de tout.
On ne peut pas rire de la souffrance de nos « frères humains ». Oui, je sais, c'est un peu ringard de parler ainsi, et je suis mieux placée que quiconque pour savoir qu'un « frère » (du moins un frère selon le sang et l'hérédité) peut être un parfait salaud doublé d'un méprisable connard. Mais c'est de mes frères en race humaine que je parle ici, ceux dont je veux partager aujourd'hui la douleur. Ceux, en tout cas, dont il ne me paraît pas opportun de rire.
Je n'ai jamais aimé Charlie, quand bien même j'ai frémi d'horreur en apprenant le massacre de ses dessinateurs.
Je continue plus que jamais à proclamer que la violence est toujours monstrueuse, et que la liberté de pensée, c'est-à-dire la liberté de s'exprimer, la liberté d'écrire ou dessiner, doit être respectée partout, sans condition. Mais je le dis haut et fort, au nom même de cette liberté : JE N'AIME PAS CHARLIE, surtout aujourd'hui. Je le méprise, il me révulse. Avec Walter Benjamin et d'autres sans doute, je lui souhaite le sort qu'il mérite : « la faillite de ce papier toilette ». ​

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