À deux pas de chez moi, l’indifférence et l’absurde

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Message à Pierre Kompany et à quelques autres…

« À DEUX PAS DE CHEZ VOUS… ».

J’ai publié naguère un recueil de nouvelles qui porte ce titre. De la fiction, bien sûr. Onze récits purement imaginaires d’événements, d’incidents, de faits divers qui pourraient se passer là, chez nous ou à deux pas. Dans notre quartier. Parmi nos voisins…

Et voici qu’il y a quelques jours, je découvre collée sur la boîte à livres de mon quartier, Place Guido Gezelle, À DEUX PAS DE CHEZ MOI précisément, une affichette qui m’interpelle. Je l’ai publiée aussitôt sur FB, bouteille à la mer destinée à relayer l’appel au secours d’un inconnu nommé Olivier. Que disait-elle, cette affiche ?

URGENT / SDF depuis ce vendredi matin (19/9), je dors sous tente avec Maya, mon petit chien, elle est propre, calme et très sociable. Homme belge, sérieux, non-fumeur et discret, CHERCHE logement temporaire contre loyer + aides ménagères. Aidez-moi SVP. Olivier 0489 02 77 19. Adresse : dans les bois. (Le tout sans une seule faute d’orthographe, ce qui vaut d‘être souligné).

 

70380223 1175568329296577 8779288344187109376 oJe publie donc la photo sur FB, ce qui me vaut un nombre considérable de « like » et de partages. Sans plus, selon toute apparence, puisque j’ai découvert aujourd’hui le repaire d’Olivier. C’est, effectivement, à deux pas de chez moi. À Ganshoren. En un lieu devant lequel je passe quasiment chaque jour. À deux pas de chez vous, de chez nous. De chez nous tous, habitants de Ganshoren et d’ailleurs, habitants de Bruxelles, de Belgique. Habitants du monde. À deux pas, aussi, de la maison communale de Ganshoren où officie Monsieur le Bourgmestre Pierre Kompany, « père de… » et autorité communale de son état.

JP1100361​​​​J’ai voulu connaître Olivier. D’autant qu’entretemps, le journal La Capitale et la chaîne de télé BX1 lui ont chacune consacré un reportage. Il « réside » – si l’on peut dire – avenue Van Oberbeke, dans un renfoncement du petit square qui se situe, approximativement, entre le côté latéral de la piscine et le Déli-Traiteur. Là même où depuis quelques jours un théâtre de marionnettes s’est installé, avec quelques forains. Il faut fouiller un peu, s’avancer dans l’herbe mouillée, chercher le couvert de quelques arbres au fond du terrain.

Je lui ai parlé. C’est un homme charmant, intelligent, avenant. Sympathique. Rempli d’espoir et cependant d’amertume. Avec une pointe de révolte par instants. Inquiet (on le serait à moins). Farouchement décidé à ne pas se séparer, quoi qu’il arrive, de Maya. Maya, ce n’est pas la femme de sa vie. C’est une petite chienne obèse et borgne, du genre carlin. C’est tout ce qui lui reste, à Olivier.

Comment survit-il ? Il prend sa douche quotidienne dans les locaux d’un centre de sport qu’il fréquentait naguère. Le Déli-Traiteur tout proche lui permet de venir se chauffer quand il le souhaite, et lui cède en fin de journée, au tiers du prix, des denrées proches de la péremption qu’on lui réchauffe sur place. Il suit ou désire suivre une formation en décoration d’intérieur. Il a été jadis vendeur dans un magasin de meubles. Oui, on lui a proposé de logements, des hébergements. Mais toujours assortis d’une condition incontournable : celle de se débarrasser de Maya. Ce qu’il ne veut pas envisager. Ce qu’il ne peut pas accepter. Je n’en ai pas demandé plus.

C’est à deux pas de chez moi. À DEUX PAS, surtout, d’une séniorie qui vient de fermer ses portes. Un grand bâtiment riche de 50 logements, qui hébergeait jusqu’il y a peu 50 personnes âgées, avec leurs animaux domestiques. La « Nouvelle Résidence Classic », qui se présentait comme une sorte de petit paradis pour ceux qui, justement, ne sont plus très loin de l’autre, le vrai paradis, celui qui n’existe pas.

Vous voyez où je veux en venir ? Je vis, tout comme nombre d’entre vous, dans une ville hantée par quelque 4000 ou 5000 sans-abris et, parmi eux, un voisin, moins anonyme que les autres, un certain Olivier, courageux et solitaire ; il a peur du froid qui s’annonce et se serre, la nuit, contre un petit chien fidèle (et très laid, du moins à mon humble avis). Dans la même ville, il y a entre 15.000 et 30.000 logements vides. Parmi ceux-là, 50 flats tout beaux, tout équipés, juste à côté de la tente de l’un de ces 4000 fantômes dont tout le monde se fiche bien.

P1100367À QUELQUES PAS DE LÀ, la maison communale et le cabinet du Bourgmestre. Et l’on a envie, brusquement, de revêtir un gilet jaune ou rose à petit pois ou rouge comme le sang, ou de brandir une pancarte, de se fâcher, de crier. Qu’attendez-vous donc, Monsieur le Bourgmestre, pour faire quelque chose ? Il vous suffirait de faire ouvrir feu la « Nouvelle Résidence Classic », d’y accueillir quelques-unes des ombres sans forme qui, À DEUX PAS DE CHEZ VOUS, se noient sous la pluie de l’automne naissant. Vous avez bien ce pouvoir, non ? Et quelques autres, j’imagine. Comme celui de faire en sorte qu’un homme ne soit pas obligé de choisir entre la fidélité à son chien et sa propre survie.

Voilà, monsieur le Bourgmestre de ma commune, voilà monsieur « le Père de… », voilà monsieur mon illustre voisin de la rue Simpson, monsieur le Député au Parlement Bruxellois, monsieur le Correspondant Qualifié au Bx-Brussels, monsieur le Président d’Honneur de l’URCB, monsieur le Professeur à titre Honorifique, monsieur l’Ingénieur Industriel, monsieur l’Ancien Taximan. Voilà, j’ai poussé un coup de gueule, inutile sans doute.

Je me souviens pourtant avoir lu quelque part que « Le droit au logement est un droit universel. Il est reconnu au niveau international et dans plus de cent constitutions nationales dans le monde. C'est un droit reconnu pour chaque personne. La force de la Déclaration universelle des droits de l'homme est qu'elle est aujourd'hui signée par tous les États ». Mais peut-être pas par Ganshoren ? D’ailleurs, un sans-droits parmi 5000 autre, quelle importance, vraiment ? Dans un monde où plus de 18.000 personnes ont péri en mer depuis 2014 dans le vain espoir de trouver ailleurs, chez nous, À DEUX PAS DE CHEZ NOUS, une vie meilleure, qui se souciera d’Olivier qui ne demande qu’un peu de respect, de dignité et de sécurité ? Qui n’est pas un parasite. Qui suit une formation. Qui est prêt à payer un « petit » loyer. Qui ne demande pas la charité.

Mais quoi ? Pas un avocat pour se charger (gratuitement mais efficacement) de son dossier ? Pas un proprio qui serait heureux de toucher un petit loyer pour un logement vide qui, du coup, serait entretenu ? Pas un service d’assistance sociale capable de ressasser autre chose que « renoncez d’abord à votre chien, cher monsieur, et puis nous verrons ce que nous pouvons faire » ?

Mais sait-on jamais ? Je vais en tout cas le diffuser, ce coup de gueule. En me disant que, parfois, les réseaux prétendument sociaux ont peut-être du bon. On verra. On peut toujours rêver, pas vrai Olivier ? Je vais l’adresser aux médias. Faire jouer mes modestes relations.

Si quelqu'un a d’autres idées, si quelqu'un à du temps à consacrer à ce « frère humain », qu’il n’hésite pas. Lettre ouverte ? Pétition ? Je ne suis pas experte en pétitions sur les réseaux sociaux, mais allez-y, foncez si vous le jugez utile.

Surtout : que quelqu'un agisse ! Faisons quelque chose pour ce gars qui, À DEUX PAS DE CHEZ VOUS, tente de garder espoir

 

Texte du journal La Capitale

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Article de Pierre Nizet.

OLIVIER ET MAYA, À LA RUE DEPUIS CE VENDREDI 13.

IL SE LAVE DANS UN PETIT BAR SITUÉ PRÈS DU SQUARE.

" Depuis le vendredi 13 septembre, Olivier et Maya ; sa chienne dorment dans une petite tente, dans un parc de Ganshoren. Juste en face de la police. En attendant de trouver un logement de moins de 45 euros. Nous les avons rencontrés.

Hier matin, nous rencontrions le chanteur Mika à la RTBF. Trente minutes plus tard, nous serrions la main d’Oliver, à sa sortie de… tente. Ce Belgo-Suisse âgé de 45 ans l’a plantée dans un petit square, près de l’venue Van Oberbeke à Ganshoren, la commune gérée par Pierre Kompany. « Nous y vivons depuis le vendredi 13 septembre. Oui, ce n’est pas une blague ». Le « nous » l’englobe ainsi que sa petite chienne borgne de 4 ans et demi, Maya. Nous n’entrerons pas dans tous les détails qui les ont conduits là. « On a dû quitter l’appartement que nous occupions à Jette. Je ne voulais pas aller trop loin et je connaissais cet endroit. Je suis près d’un « Déli Traiteur » qui ouvre jusque 22 h. Cela me permet de manger chaud. Un petit bar situé à côté me fournit le wifi et un lavabo pour la toilette ».

Olivier loge derrière des buissons pour ne pas attirer le regard des enfants qu’il ne veut pas effrayer. « Et pour éviter que quelqu'un soit tenté de brûler ma tente. » Ses quelques affaires sont entreposées dans un garde-meubles. « Je dors sur un lit d’appoint et j’ai une petite radio qui me permet de rester en contact avec l’actualité. Et j’adore écouter Classic 21 ».

Olivier a rejoint Bruxelles il y a un an et demi. « J’y suis né mais j’ai vécu toute mon enfance jusqu’à mes 18 ans en Suisse ». Suisse qu’il a quittée, son père étant hospitalisé depuis longtemps. « Depuis mon retour, je n’ai plus de nouvelles de lui. Ma maman est aussi hospitalisée, mais ici, à Bruxelles ».

Il n’a pas d’antre famille proche. « Que des cousins que je n’ai plus vus depuis longtemps. Je ne vois pas pourquoi j’irais leur demander quelque chose maintenant. Je compte plutôt sur l’aide des gens ».

450 € pour un logement

Il a déposé un petit carton dans les magasins avoisinants où il dit chercher un endroit pour moins de 450 €. « C’est à peu près la moitié de ce que je reçois du CPAS. J’ai eu pas mal d’appels. Des gens qui habitent Waterloo, Liège et des endroits dont je ne connais pas même le nom. J’aimerais rester à Bruxelles pour y suivre 2 formations qui me permettraient de retrouver un travail ». Il affirme avoir été un vendeur. Un bon vendeur « même sur les Champs Elysées ». Il a bourlingué aussi, jeune, à Paris, où, jeune, il s’est fait larguer par son amie de l’époque. « Et je me suis retrouvé un temps à la rue ». Déjà. En Suisse, du côté de Montreux. « J’ai travaillé quelques années au Club Med », précise Olivier qui est passé aussi par la République Dominicaine.

« Je suis une première formation de décorateur d’intérieur mais j’aimerais aussi apprendre à faire mes vêtements, à coudre, à travailler le cuir ».

Ce week-end, avec le vent, il avoue que c’était dur. « J’ai eu froid. Ma chienne sent que j’ai mal au dos et se blottit contre moi. Maya, c’est mon meilleur soutien, mais c’est aussi ma maladie. J’essuie beaucoup de refus car j’ai un animal » regrette-t-il.

Un appel à Pierre Kompany. « Pas envie de crever par – 10° »

Juste à côté du petit square où il a élu domicile, Olivier nous montre le bâtiment qui hébergeait des seniors. « Il est aujourd’hui à l’abandon. Là vivaient des personnes âgées avec leurs animaux. La commune pourrait le racheter et le rénover pour en faire de logements sociaux qui manquent tant à Bruxelles. Ce serait un bel exemple si Monsieur Kompany se chargeait d’un tel projet ». Le SDF est loin de manquer d’idées. « Je suis très concerné par le réchauffement climatique, la violence faite aux femmes, le racisme. Toutes les semaines, je passe sur Radio Moskou à Saint-Gilles, une radio participative ».

Il dit ne pas comprendre sa situation. « Chacun a droit à un logement, même si on a un chien. C’est comme si on trouvait plus normal que je sois dans la rue parce que je suis un homme. Je n’ai pas envie de crever à – 10° en hiver ».

 

 

 

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