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LARMES BLEUES SUR PAPIER BLANC

2008 lac 007 LARMES BLEUES SUR PAPIER BLANC (Liliane SCHRAÛWEN / Texte publié dans la revue   littéraire "Marginales" – été 2000 (« Impressions d’Afrique »).

 Un lac, vaste et profond comme la mer. Un grand lac qui respire sous le soleil et l’on entend   son  souffle jour et nuit, comme celui d’un fauve assoupi. Je le vois de mes fenêtres. D’ailleurs,   on le voit de partout, de chacune de ces maisons blanches construites sur les collines. Il remplit   mes yeux, mes rêves et mes peurs, il me remplit l’âme. Vaste et profond comme la mer... Non,   mieux qu’une mer, plus bleu, plus sauvage parfois, plus lisse par temps de saison sèche,   immobile et pur, presque blanc sous le soleil. Peuplé de choses sombres et terribles, crocodiles   que l’on voit avancer en bancs, juste quelques lignes grises sur l’eau calme, pas très loin du   rivage, qui emportent un enfant quelquefois ou un chien imprudent. Microbes invisibles qui   traversent la peau et s’installent au plus chaud du ventre, y creusent d’imperceptibles galeries,   et l’enfant devenu homme souvent finit par en mourir, brûlé sans le savoir par ce bonheur   animal et fou du soleil, de l’eau et du vent, qui l’a rempli longtemps avant.

 Moi, je ne pouvais pas me baigner. Mes parents savaient que c’était dangereux. Ils savaient   tout, en ce temps-là. Je ne mourrai pas de la bilharziose. Dommage. De mon enfance lointaine,   j’aurais aimé avoir ramené ce germe de mort comme un cadeau précieux, comme un souvenir qui grandit jusqu’à tout dévorer. Mourir de l’Afrique tant aimée comme on meurt d’amour, comme on meurt d’une femme enfuie, d’un enfant perdu. Mourir brûlée au sang, une flèche de soleil fichée en plein cœur, tout enivrée de la vie obscure et mystérieuse de mon lac lumineux. J’aurais aimé cela. Ou bien mourir là-bas, en même temps que l’enfance, d’une morsure de serpent verte et brutale, ou d’un coup de feu, dans un grand éclatement de sang rouge comme la terre. Ou dans l’éclair blanc d’une large lame de fer, foudroyante et définitive.

Le lac… Souvent, l’après-midi, nous y allions vers les 4 heures, quand le plus lourd de la chaleur était passé. Les mamans étalaient des couvertures sur le sable, les enfants jouaient, se poursuivaient en criant, s’éloignaient vers quelque pirogue échouée qui attendait la nuit. La plage brillait, blanche et infinie. Le sable était fin, tellement fin que jamais je n’en ai revu de pareil. Il était tiède sous les pieds nus, il glissait entre les doigts, comme de l’eau, scintillait d’imperceptibles particules de mica, recelait des coquillages tout petits, tourelles dentelées, coquilles de nacre rose, choses infimes qui étincelaient dans le creux de la main, sculptées par l’eau, le vent, la poussière et la chaleur.

Je creusais le sable, construisais des volcans hauts comme des taupinières, avec un tunnel au milieu, et une cheminée. Je ramassais des herbes sèches, les enfouissais dans le ventre de ma montagne, puis j’y mettais le feu. Flammes et fumée s’échappaient par le sommet.

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Je marchais le long des vagues, loin, de plus en plus loin, vers le village des pêcheurs que je n’atteindrais jamais, là où les hommes noirs et leurs familles vivaient au bord de l’eau qui les nourrissait. Je courais dans le vent, avec toute la chaleur de l’Afrique qui coulait sur ma peau claire, avec tout le bleu et le blanc du ciel, de l’eau, du sable, qui m’entraient dans l’âme pour toujours.

L’étendue liquide réverbérait la lumière. Il y avait les vagues, puis le sable, puis des herbes sèches, puis des plantes rampantes, sortes de lianes épaisses aux larges feuilles d’un vert jaunâtre roussi par la sécheresse. Sur la plage, de temps à autre, de gros poissons crevés sentaient mauvais et attiraient les mouches, et mon chien y plongeait avec délice sa truffe noire. Des lézards aux reflets métalliques dormaient immobiles au soleil, dorés, bleutés ou vert-émeraude, bijoux vivants aux petits yeux d’or. On rencontrait parfois de gros serpents occupés à digérer quelque crapaud imprudent.

On disait « le lac », sans le nommer. Longtemps, j’ai cru qu’il n’y en avait qu’un sur terre, le mien. Après, à l’école, j’ai vu toutes ces taches bleues sur la mappemonde. J’ai été un peu déçue. Puis j’ai su que mon lac était presque le plus grand du monde. J’ai été remplie de fierté, comme s’il faisait partie de moi, et moi de lui. Fière comme on peut l’être d’un pays, d’une patrie, d’une ville où l’on est né par hasard mais d’où l’on est, de là et de nul autre lieu. J’étais du lac, moi, j’étais d’Afrique.

Il était le centre et l’âme du paysage, il était le paysage même. Il remplissait le silence de son incessante chanson liquide qui jamais ne s’arrête. Le matin, il se teintait de rose tendre et laiteux sur lequel glissaient les traits fins des pirogues qui revenaient de la pêche. Souvent, il paraissait totalement immobile, étale et lisse comme un miroir, et l’on voyait parfois, par temps très clair, la rive d’en face, bleutée, irréelle et ténue tel un mirage fragile posé sur les eaux.

Pendant la saison des pluies, il pouvait se gonfler de tempêtes écumantes et terribles. On l’entendait mugir et hurler sa colère sous la pluie et le vent. Quelquefois une trombe liquide sortait de lui en tournoyant, comme une bête monstrueusement étirée entre ciel et eau, et elle voyageait, vite, toute en courbes élargies et en spirale vivante. Des bateaux disparaissaient, happés par la chose terrible. La pluie tombait, serrée, violente, en larges gouttes tièdes et brutales, elle fouettait les vitres derrière lesquelles je regardais, de tous mes yeux, le prodigieux spectacle.

Laissez-moi vous dire… Là-bas, c’était chez moi. Ma maison, mon pays. Mon foyer perdu. Ma patrie lointaine.

C’était loin, très loin d’ici. Loin dans l’espace et dans le temps, enfoui profond au fond de ma mémoire. Une petite ville blanche sous le soleil, au bord du lac immense.

La terre était rouge, odorante, et profonde la nuit.

Les maisons s’étageaient sur les collines, parmi les fleurs. On entendait le lac, toujours, nuit et jour, qu’il murmure ou qu’il gronde. On entendait le bruit du vent dans les feuillages des eucalyptus, en contrebas, près de la plage. Une forêt d’eucalyptus aux feuilles fines, presque argentées, arrondies comme des cimeterres, que l’on froissait entre les doigts pour le plaisir du parfum pénétrant qui poissait les mains et restait là, entêtant, jusqu’au soir. De grands arbres élancés et bruissants, avec des petits fruits dont les enfants détachaient un morceau jaune et pointu que nous appelions "le petit chapeau", et que nous nous collions sur le bout du nez.

Il y avait d’autres sons encore, les bruits des machines, à l’atelier et sur le port, qui montaient dans l’air chaud de l’après-midi. Les cris des oiseaux et, la nuit, la stridulation de millions d’insectes. Les frémissements mystérieux, sous les feuilles ou dans l’herbe roussie.

Il y avait l’avenue, au pied des collines, bordée de boutiques, avec des palmiers des deux côtés. Il y avait le grand flamboyant noueux entouré de larges pierres passées à la chaux, au milieu de l’avenue. Il y avait la piscine, tout en haut d’une colline, comme une récompense après la dure montée. L’église blanche, sur une autre colline, avec son clocher fin et droit percé de deux rangées de petites fenêtres et surmonté d’un cadran carré, puis d’un bulbe discret sous la croix pure. Il y avait l’école des sœurs, où j’ai appris à lire. L’hôpital avec son vaste jardin au milieu duquel un grand mûrier offrait ses trésors, non loin d’un canon rouillé qui datait d’une guerre lointaine, contre les Allemands disait-on, ou contre les esclavagistes. Autant d’édifices, autant de collines fleuries.

Il y avait la gare de briques rouges, le long du lac, et le port avec les bateaux qui s’en allaient vers Usumbura, vers Kigoma, vers l’inconnu. Il y avait le petit chemin ombragé qui menait à l’une ou l’autre des plages. Il y avait la brousse partout, qui enserrait la ville de ses arbres sonores d’oiseaux, et les serpents souvent entraient dans les maisons, la brousse avec les lions qui parfois attaquaient le bétail, dans les villages, et même les enfants. Alors le chasseur, celui qui avait servi de guide à un roi déchu, s’en allait pour plusieurs jours, avec ses pisteurs, et il abattait le fauve, et les enfants de l’école allaient admirer la dépouille terrible.

Et les fourmis noires ou rouges, en colonnes larges comme des ruisseaux qui serpentaient sur le sol sans dévier d’un centimètre, dévorant tout sur leur passage, plantes ou animaux. Les scolopendres annelées qui avançaient comme en dansant sur leurs milliers de minuscules pattes, et s’enroulaient sur elles-mêmes à la moindre alerte, petits disques brillants, rigides, et les enfants s’amusaient à les taquiner de la pointe d’une brindille, pour le plaisir de les voir ainsi changer de forme, et l’on disait que leur sillage sur la peau nue laissait une longue brûlure.

2008 vue du haut de la colline sncc 001Il y avait d’autres collines, au loin, latérite rouge et fourrés plus ou moins épais, plus ou moins verts.

Il y avait les feux de brousse qui noircissaient la terre, puis venaient les pluies, et la vie revenait, plus drue, plus forte, plus verte.

Il y avait les femmes noires, leurs enfants attachés dans le dos, qui s’en allaient au marché ou revenaient des champs, droites et royales, avec d’incroyables échafaudages de paquets sur la tête ; et les marchands avec leurs longs paniers de raphia débordants de légumes et de fruits de toutes sortes ; et les gamins qui tentaient de nous vendre de gros citrons grenus cueillis dans notre jardin.

Et puis, il y avait les parfums. Parfums lourds et sucrés des frangipaniers laiteux, des lauriers roses et blancs, des mangues poisseuses. Odeurs du poisson séché, du maïs grillé sous la cendre. Parfum de terre africaine, âcre, pénétrant, sauvage. Et les couleurs… Bouquets formidables des flamboyants toujours rouges, des acacias jaunes, des bougainvilliers orangés ou violets ; arbustes fleuris d’un blanc tendre au cœur veiné d’or et de rouge. Les bosquets d’hibiscus aux larges corolles couleur de sang, et toutes ces touffes bleues, orangées, mauves, blanches, fleurs fragiles ou triomphantes aux noms inconnus. Sur les murs des maisons, les pluies d’or ruisselaient de lumière. Il y avait le vert brillant des larges feuilles de bananiers, celui du feuillage des gros manguiers, émeraude sombre et luisante, celui presque jaune des feuilles larges et découpées des papayers…

Il y avait les saveurs aussi. Saveurs ocre des mangues, des goyaves grumeleuses sous la dent, des papayes ; or juteux des ananas odorants, douce chair étoilée des petites bananes à l’épaisse pelure verte ou d’un brun tirant vers le pourpre.

Il y avait le marché indigène, fruits colorés, poissons de la nuit aux écailles irisées toutes brillantes encore d’eau, petits ndakalas séchés ; et les légumes secs, haricots rouges, brunâtres, blancs. Et les pagnes aux couleurs criardes, les ustensiles de vaisselle, les gros morceaux de savon de Marseille, dans leur emballage bleu et jaune, à même le sol ou sur des pièces de tissu multicolores. Il y avait ces bassins émaillés, blancs ou bleus, que les femmes utilisaient pour un tas d’activités étonnantes, cuisine, portage, lessive, bain des petits. Il y avait les animaux de la brousse que les noirs capturaient pour les vendre, et qui aurait pu résister à la petite mangouste sympathique, à la civette aux allures de chaton, au bébé chacal que l’on élèvera comme un chien et qui retournera à la vie sauvage, peu à peu, jusqu’à ne plus revenir ? Et le singe, et la douce antilope aux yeux de velours, et le perroquet gris qui imitait si bien les cris des enfants, les miaulements du chat, les aboiements du chien, et les voix de mon père, de ma mère… 

Bien sûr, j’étais une enfant à la peau claire. Tellement claire, en vérité, que le soleil l’a mouchetée de petites taches qui, avec les années, s’élargissent irrémédiablement. Bien sûr, je ne me posais pas de questions. Quel enfant s’en pose, dites-moi ?

Bien sûr, il y avait l’hôpital des blancs et l’hôpital des noirs – même si c’étaient les mêmes médecins qui officiaient des deux côtés. Il y avait l’école des blancs et celle des noirs, les magasins des blancs et les magasins des noirs, et l’on n’y trouvait pas les mêmes marchandises. Objets importés d’Europe d’un côté, livres, vêtements, produits d’entretien, vivres, et de l’autre pagnes, bicyclettes, ustensiles de cuisine, et toujours ces fameux bassins. Il y avait même l’église des blancs – cependant fréquentées par quelques noirs -, et celle de la mission – cependant fréquentée par quelques blancs. Aucune interdiction dans ces clivages, une coutume plutôt. Les choses étaient ainsi, voilà tout.

Bien sûr, toutes les familles blanches se payaient les services d’un boy qui aidait au ménage et à la cuisine, à la lessive, et qui parfois servait à table.

Inadmissible, me direz-vous, et comme on comprend Lumumba et son discours vindicatif…

Inadmissible, vraiment ? Rappelez-vous, c’était le temps des colonies. L’Inde venait à peine de quitter l’Empire, la quasi-totalité de l’Afrique du Nord était française, le reste était anglais ou portugais. La guerre d’Indochine et la guerre de Corée faisaient la une des journaux, en attendant celles qui ravageraient l’Algérie et le Vietnam.

Souvenez-vous. C’était le temps où, en Europe, la silicose rongeait les poumons de mineurs venus du Sud, et personne ne s’en offusquait. C’était 10 ans, 20 ans à peine après que l’un des peuples les plus civilisés de la terre avait joyeusement immolé 6 millions d’individus sur l’autel de la supériorité aryenne.

Rappelez-vous…  On publiait à grands frais des hebdomadaires illustrés qui se définissaient sans vergogne comme "journal mensuel de propagande coloniale". Et qu’on ne vienne pas me parler des mains coupées par les sbires de Léopold II, ni de la "chicotte" qui a tant fait souffrir paraît-il le cher Lumumba. Léopold II, pour moi, n’était qu’un nom dans mon livre d’histoire. Je n’ai jamais vu d’Africain aux mains coupées, je n’ai jamais entendu parler de la chicotte, sinon pour en être menacée si je n’étais pas sage. C’est ainsi qu’on élevait les enfants, en ce temps-là, à la chicotte ou au martinet, selon la latitude.

Le colonialisme est un système économique et politique indéfendable… aujourd’hui. Mais, en ce temps-là, pour ce que j’en sais, personne en Europe ou en Amérique ne le jugeait indéfendable.

Ne me demandez pas de mépriser mon père pour avoir fait confiance à ce qu’imprimaient ces journaux de propagande coloniale, pour avoir rêvé d’une vie d’aventure plus belle que celle qui l’attendait sous le ciel gris de la métropole, ni pour avoir cru ce qu’on lui avait enseigné dans les cours qu’il a dû suivre avant de partir pour la colonie. Ne me demandez pas de renier l’enfant que j’étais, et le bonheur animal et primitif que j’ai connu dans ce pays de soleil et de lumière.

Je me souviens du boy Michel, que j’observais des heures durant des heures pendant qu’il repassait draps et serviettes avec des chuintements de vapeur sous la semelle du fer rempli de charbon. Je me souviens du citron piqué de pili-pili qu’il mangeait avec un plaisir évident. Je me souviens de mes bavardages, des questions que je lui posais, de mon étonnement devant ce qu’il me racontait de sa vie, de sa manière de penser. Je me souviens de son petit garçon, qui s’appelait Michel lui aussi, avec qui je jouais école, et j’étais toujours l’institutrice.

Je me souviens aussi de ce mois d’octobre 1960, quand je me suis trouvée enfermée dans un grand pensionnat de briques, au cœur d’une ville de grisaille et de pluie que je ne connaissais pas, et des propos haineux de mes compagnes : "Les nègres vont tuer tous les blancs, et ce sera bien fait". Les mêmes compagnes qui, deux ans auparavant, lors de l’un des congés qui nous ramenaient en Belgique, me demandaient si les sauvages parmi lesquels je vivais n’étaient pas dangereux, s’ils se promenaient tout nus, s’ils se cachaient dans les arbres comme des singes, s’ils étaient encore cannibales et, surtout, s’ils sentaient mauvais…

L’oreille collée au transistor, sous les couvertures, j’entendais ce qui se passait là-bas, chez moi, où était restée ma famille. Je ne comprenais pas. C’est vrai qu’on tuait des blancs, et aussi des noirs. Des armées étrangères faisaient la guerre. Je pleurais, j’avais peur, je ne voyais pas pourquoi ce serait bien fait, si mes parents mouraient.

Je me souviens de toi, Chantal, du cri qui est sorti de toi lorsqu’on t’a annoncé la mort de ton père, tué en terre africaine par un soldat de l’ONU.

Que serais-je devenue si les choses avaient été autres, si j’étais restée là-bas ? Sans doute l’adolescence aurait fait son travail, j’aurais réfléchi, changé, je me serais posé des questions. Sans doute… mais ce n’est pas certain. Car combien de générations, dites-moi, ont vécu avec la certitude d’appartenir à une "race" supérieure aux autres, sans jamais mettre en doute ce qu’enseignaient livres et dictionnaires ? Et combien d’autres, au fil des siècles et jusqu’au cœur du nôtre, pour admettre sans sourciller que des hommes en réduisent d’autres au rang de bétail que l’on achète et que l’on vend ? Rappelez-vous : « c’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe »

Je sais bien que c’est la mode, aujourd’hui, de jeter l’anathème sur ceux qu’on appelle les colons. Les colons, là-bas, c’étaient les gros fermiers, les planteurs. Pas les gens qui travaillaient pour l’administration ou les chemins de fer, pas les employés, pas les ouvriers. Mais qu’importe, puisque dans tous les cas, ils exploitaient les indigènes, les méprisaient, les insultaient, les frappaient ?

Eh bien, non. Ce n’est pas vrai, tout ça, ce n’est pas comme ça que nous vivions. Ce n’est pas comme ça que les choses se passaient. Même si certains, sans doute, ont pu agir de la sorte, en brousse peut-être, loin de tout contrôle. Les hommes sont ainsi, blancs ou noirs, Allemands en terre polonaise ou Juifs de Palestine, G.I.’s dans la jungle vietnamienne, Serbes ou Croates, Hutus ou Tutsis… Les hommes sont ainsi, pourvu seulement qu’on leur en donne l’occasion. Pourquoi l’un ou l’autre Belge d’Afrique aurait-il fait exception ?

On nous parle aujourd’hui de violences, de sévices. Tel était, paraît-il, le quotidien des colonisés. Injures, coups, tortures, mutilations… Je n’ai pas souvenir d’en avoir connu. Le système était injuste dans son principe, certes, comme étaient injustes le sort des ouvriers, dans les usines de chez vous, celui des mineurs, celui des noirs d’Amérique en ces temps où Martin Luther King ne rêvait pas encore. Mais je ne peux pas, je ne veux pas, assumer les erreurs et les abus d’une société tout entière, dont le fondement était l’inégalité. Je rejette ces clichés du pauvre noir et du méchant blanc, je me refuse à glorifier la violence et l’incitation au meurtre pour la simple raison qu’elles émanent des prétendues victimes du colonialisme triomphant.

Je veux crier au mensonge, oui, et tant pis si ma voix est seule à détoner dans un concert où le "politiquement correct" a plus de prix que la vérité. Tant pis s’il ne vous plaît pas, le propos de l’Africaine que je suis restée, envers et contre tout. Tant pis même si ce texte, finalement, reste ce qu’il est au moment où je le laisse couler de ma plume : quelques lignes sans écho, tristesse et regrets, révolte et colère, larmes bleues sur papier blanc… Un manuscrit, au fond d’un tiroir, rien de plus, qui ne dit pas ce qu’il faut dire.

Tant pis pour vous, tant pis pour moi, et tant pis pour cet univers de soleil et de feu qui m’habite à jamais et cependant meurt un peu plus chaque jour. 

Mai 2000

La bête immonde

Sans titre 1

J’ai vu sur LA DEUX, récemment, deux documentaires français, l’un à la suite de l’autre. Le premier, intitulé « Hitler est-il de retour ? » montrait la survivance du personnage et du nom d’Hitler (jeux vidéo, BD, films…), à la fois mythifié et humanisé, presque sympathique. D’ailleurs, il aimait les chiens, et un homme qui aime les chiens ne peut être fondamentalement mauvais. J’ai ainsi appris que dans certaines régions d’Inde, on peut acheter des T-shirts à son nom ou à son effigie et manger des crèmes glacées « Hitler ». Même si l’on sait que le svastika est d’origine indienne et remonte au sanscrit, la banalisation de la « marque » Hitler (sans référence ni même connaissance du nazisme ou de la Shoah…) laisse pantois.  

Ganshoren ok

Le deuxième documentaire, nettement plus terrifiant (« Les fachos vont-ils vraiment conquérir l’Amérique ? ») est une plongée de plus d’une heure au cœur de la haine et de la bestialité décomplexées, en un pays que l’on se plaît à désigner comme « l’un des États les plus puissants du monde », un pays dont la Constitution, en son premier amendement, autorise sans restriction aucune la liberté d’opinion et d’expression. Sans restriction ? Non, car certains propos restent interdits, tels l’obscénité, la diffamation, l'incitation à l'émeute, le harcèlement, les communications secrètes, les secrets commerciaux, les documents classifiés, le droit d'auteur et les brevets. Oui, vous avez bien lu : l’incitation à l’émeute est prohibée, mais l’incitation à la haine, au meurtre, au rejet de l’autre, est parfaitement légale. L’obscénité est interdite, certes, mais le racisme, le suprémacisme, l’apologie du nazisme, le salut hitlérien, le port d’insignes nazis, la tenue de meetings et de réunions publiques prônant ces « valeurs » ne sont pas considérés comme obscènes. De grandes croix de feu continuent donc d'enflammer la nuit en souvenir nostalgique de l’heureux temps de l’esclavage, et personne n’y trouve à redire. Des croix ! Pauvre Jésus, où que tu sois, tu dois frémir à ce spectacle. Et puisque dans ce beau pays de liberté (illuminant le monde, comme on sait, grâce au napalm, à Hiroshima, à Trump – que béni soit son nom à jamais ! – et à ces magnifiques croix kukluxclannesques déjà citées), le deuxième amendement assure la liberté de vendre, acheter et porter des armes, les « débordements » se multiplient.

Terrible documentaire. On y apprend qu’il existe aux States (et ailleurs dans le monde, soit dit en passant) une multitude de groupuscules suprémacistes blancs et d’extrême droite qui, dans la foulée de la consternante démagogie du America First de Trumpie (béni soit son nom à jamais !), se regroupent, fusionnent, s’exposent, militent. Anecdotique et folklorique, car les USA sont loin de nous, à tous points de vue, et que Ubu-Trump a tout d’une mauvaise caricature ? Certes pas. En effet, ces puantes « idées » racistes, antisémites, extrêmes droitistes, facho et ouvertement nazies se répandent partout ailleurs, du Canada à l’Europe. En Allemagne, en Italie, en Autriche, en Bulgarie, en Croatie, en Espagne, en Estonie, en Grèce, en Hongrie, en Pologne, pour ne citer que quelques-uns des pays de notre Vieux Continent, fleurissent des partis qui se revendiquent parfois explicitement de l’héritage nazi, et dont les scores électoraux sont loin d’être anecdotiques. Sans même parler de notre cher Vlaams Belang belge à côté duquel Bartje fait figure d’enfant de chœur, ni de la (re)montée sans fards ni complexes d’un antisémitisme qui ne se cache plus.Kosovo ok

C’est ici, chez nous. En France, à nos portes, au cœur de l’autoproclamée « patrie des droits de    l’Homme ». Cimetières profanés, insultes publiques, agressions, attaques de synagogues, au prétexte    du conflit israélo-palestinien ou d’autre chose. Les images du passé renaissent, les mêmes, et les    mêmes mots. La même haine. Car la Shoah, c’est si vieux, n’est-ce pas ? La guerre des Gaules, les    conquêtes napoléoniennes, 14-18, 40-45… Tout cela est passé, fini, enterré, oublié. C’est de l’histoire    ancienne, celle que d’ailleurs l’on n’enseigne plus. Vos grands-parents, pourtant, et leurs parents, l’ont    vécue, cette histoire. C’était ici, chez nous. « Interdit aux Juifs et aux chiens », c’était écrit sur les vitres    de certains commerces. La maison voisine de la vôtre était peut-être celle d’une famille juive qui fut    razziée, déportée, torturée, massacrée. Grands-parents, parents, enfants, bébés à naître. Non pas    parce  que ces gens étaient méchants, ni parce qu’ils avaient commis quelque forfait. Non, simplement    pou r ce qu’ils étaient. Des Juifs. Des êtres humains cependant, mais que l’on pouvait haïr impunément    et  sans honte, puisque tout le monde le faisait. Puisque c’était permis, encouragé. Il y avait d’ailleurs    sûrement une bonne raison à cela car, en somme, il n’y a pas de fumée sans feu…

On s’en fiche, me direz-vous, c’est si loin, ces histoires. Certes. Mais elles recommencent. Et je n’ose imaginer le succès encore plus fulgurant qu’aurait connu le Führer si, en son temps, Facebook et ses consorts avaient existé. Aujourd’hui, ils sont là, ces réseaux prétendûment « sociaux », et la haine, la bêtise, l’inculture et l’ignorance (qui souvent vont de pair avec la violence et le rejet de l’autre), le racisme, la xénophobie, y prolifèrent.

La bête immonde continue de ramper sur le sol de notre planète dévastée par sécheresse, pollution et autres catastrophes qui n’ont rien de naturel. Elle relève la tête. Elle s’appelle toujours antisémitisme, mais aussi racisme, suprémacisme, peur et dégoût de l’étranger, de l’immigré ; après tout, qu’ils restent crever chez eux, tous ces basanés, qu’on les rejette à la mer, ça fera de l’engrais pour les poissons, chacun chez soi, que diable, et les vaches seront bien gardées. Inde ok

 

  Voulez-vous que je vous dise ? L’humanité n’évolue pas. Elle ne progresse pas, sinon dans la violence     et la veulerie, dans la barbarie. Nous sommes pires que nos anciens car nous, nous savons. Nous les     voyons mourir et se noyer à nos portes, ces enfants à la peau brune ou noire. Nous les voyons                 chaque   jour sur les écrans de nos smartphones périr sous les bombes, crever de faim, errer dans les     ruines,   hurler de peur et de douleur. Nous voyons ces dessins de croix gammées sur les trottoirs de      nos villes,   comme avant, et ces cortèges carnavalesques alostois qui donnent la nausée. Nous
  savons que c’est  ainsi que tout a commencé il n’y a pas si longtemps, que tout recommence, toujours
  et pour toujours.   Contrairement à nos parents, à nos grands-parents, NOUS SAVONS. Et tout le
  monde s’en fout. Tant   que moi, je suis au chaud, tranquille, dans ma confortable demeure au frigo bien
 garni, pourquoi   voudriez-vous que m’importe le sort de ceux qui meurent aujourd’hui, là-bas, ailleurs, 
  ou devant ma   porte ? Pourquoi me soucierais-je du racisme, moi qui ai la peau claire ? Qu’ai-je à faire
 du sort des   Juifs, moi qui suis goy ? Ou de celui des migrants qui n’avaient qu’à rester chez eux, ou de
celui des   SDF qui, certainement, ont mérité leur déchéance ?

 

Un jour, pourtant, je serai peut-être de leur nombre. Car mes parents, mes grands-parents, ont été des fuyards eux aussi, des exilés. Les vôtres ont été persécutés peut-être. Ils ont eu faim, ils ont connu la misère. Et la guerre. Elle a tenté de les dévorer, la bête immonde, et c’est grâce à un peu de solidarité humaine qu’ils ont pu lui échapper. Un peu de cette solidarité qui, aujourd’hui, est entrée en agonie. La fin est proche.

Char ok

 

 

 

 

 

 

 

L’AFFAIRE

Polanski

QUAND L’AFFAIRE DREYFUS DEVIENT L’AFFAIRE POLANSKI

Roman Polanski est un vieux monsieur de 86 ans. C’est aussi l’un des meilleurs réalisateurs des 20ème et 21ème siècles. Il avait 43 ans lorsqu’il a commis en 1977 le viol (ou « relation consentie » selon sa version) d’une une ado de 13 ans. On peut supposer qu’il s’est amendé depuis le temps lointain du LSD, de toutes les licences et du meurtre atroce de son épouse Sharon Tate, alors enceinte de 8 mois, par la secte Manson. Entendons-nous bien : il ne s’agit pas ici d’excuser le viol de la jeune Samantha Geimer, ni de minimiser un tel acte. Mais quel rapport entre l’individu de 43 ans qui l’a commis et le cinéaste de 86 ans qui aujourd’hui réalise « J’accuse » ? Quel rapport entre l’éventuelle noirceur de l’homme et le génie ou le talent de l’artiste ? Quel rapport entre la volonté de vouloir interdire la diffusion d’un tel film, et le dérèglement sexuel (ancien) de son auteur ?

Les autres accusations de violences sexuelles dont il est l’objet n’ont jamais été jugées, ni avérées. Pour ce que j’en sais, la Justice privilégie par essence la présomption d’innocence. Mais la vindicte populaire, dont on sait ce qu’elle vaut, en juge autrement. Tant qu’à chasser les sorcières et à les vouer au bûcher, comment se fait-il d’ailleurs que Woody Allen (un autre génie du cinéma) se trouve relativement préservé ? L’inceste (présumé) serait-il moins grave que le viol ? Et à quand l’interdiction des chansons de Michael Jackson ou, mieux, la destruction de ses disques et CD en un magnifique autodafé ?

Céline était un abominable antisémite, auteur de textes immondes. Il est pourtant l’un des plus grands écrivains français, et personne ne lui conteste ce titre, d’ailleurs reconnu par sa publication dans La Pléiade. Gabriel Matzneff s’est toujours affirmé, dans son oeuvre comme dans les médias, comme « pédéraste », revendiquant son goût pour « l'extrême jeunesse, celle qui s'étend de la dixième à la seizième année » (sic), ce qui ne lui a jamais valu de procès, que je sache, et ne l’a pas empêché d’être publié chez Gallimard, et souvent invité sur les plateaux de télé où il expliquait sans pudeur que les très jeunes filles qu’il séduisait ( ?) aimaient cela. Idem pour Roger Peyrefitte qui, dans son roman autobiographique « Notre Amour », raconte avec moult détails sa relation avec un jeune garçon de 12 ans qu’il initie à « l’amour grec ». Quant à Sade, ses écrits préPolanski2tendument géniaux exaltent le viol, la violence, la contrainte, le mépris de la femme (tout en étant très mal écrits, à mon humble avis). Les exemples d’artistes sulfureux et immoraux mais reconnus et admirés (à tort ou à raison) pour leur talent réel ou prétendu sont légion, de Gide à Montherlant en passant par Frédéric Mitterrand et bien d’autres. Et ne citons que pour mémoire le prix Nobel André Gide, « immoraliste » et « pédéraste » selon ses propres termes. Rappelons aussi qu’en 1973, l’écrivain Tony Duvert recevait le prix Médicis pour son roman « Paysage de fantaisie » qui met en scène des jeux sexuels entre adultes et enfants. Dans « L'Enfant au masculin » paru aux éditions de Minuit en 1980, il se vantait d’avoir eu des relations sexuelles avec plus de 1000 garçons, dont les plus jeunes étaient âgés de 6 ans. Son œuvre riche de quelque 25 ouvrages prônait ouvertement la pédophilie, sans avoir pour autant suscité la moindre réaction hostile.

Rappelons aussi que, dans les années 70-80, de nombreux auteurs se déclaraient eux-mêmes pédophiles sans honte ni vergogne, et surtout sans crainte de se voir sanctionnés. Le journal Libération a publié, en ces années-là, plusieurs articles ou tribunes valorisant la liberté d’aimer des enfants, de toutes les manières. Le Monde et Libération ont publié en 1977 (précisément l’année du viol commis par Polanski) une pétition contre la notion de majorité sexuelle, et une autre en soutien à trois individus condamnés en assises pour avoir commis des attentats à la pudeur sur mineurs, pétition signée par de très grands noms de la littérature et autres peoples, parmi lesquels (notamment) Aragon, Gille Deleuze, Bernard Kouchner, Jack Lang, Sartre… On peut y lire que « Si une fi​​lle de 13 ans a droit à la pilule, c’est pour quoi faire ? » (re-sic). Treize ans : précisément l’âge qu’avait, cette année-là, la victime du viol perpétré par Polanski.

Bien sûr, loin de moi l’idée d’absoudre ou de banaliser le viol ou toute autre forme de violence sexuelle (ou non sexuelle), surtout quand ces violences touchent des enfants. Mais ce qu’a commis le réalisateur cette année-là, de très nombreux autres hommes l’ont commis également, à la même époque, et la société de ce temps, qui pourtant n’est pas si éloigné du nôtre, considérait ce genre d’actes avec plus que de l’indulgence. On connaît l’adage : autre temps autre mœurs. Et je me souviens de Gainsbourg et de son Lemon Incest, des posters de David Hamilton qui ornaient toutes les chambres d’adolescentes au temps de sa gloire ; je me souviens du merveilleux « Lolita » de Nabokov et de celui de Kubrick, de « La mort à Venise » de Thomas Mann et du film éponyme de Visconti…

Empêcher Polanski de travailler, tenter d’interdire son film, le boycotter, le lyncher médiatiquement, rien de tout cela ne fera le moindre bien à Samantha Geimer ni à aucune autre victime d’abus. Que la Justice juge, et elle seule, qu’elle condamne ou acquitte ; ce n’est pas à nous, ni à vous, ni à la Société civile des auteurs, réalisateurs et producteurs (ARP), ni à la prePolanski1sse, ni à la rue, ni aux réseaux dits sociaux qu’il revient de trancher, et moins encore de punir.

​​​Quant à moi qui admire les artistes que sont Zola et Polanski, en ces temps d’antisémitisme re​​naissant, je compte bien aller voir « J’accuse ». Et j’espère qu’aucun attentat ne déclenchera d’incendie dans la salle de cinéma comme ce fut le cas en 1988 lors de la projection du film de Scorsese, « La dernière Tentation du Christ », dans lequel cependant il n’était pas question de pédophilie. Pas plus d’ailleurs que dans « J’accuse ».

 

 

 

Sémira il y a longtemps

Billet publié par Liliane Schraûwen dans La Libre Belgique (septembre1998)

Antigone encore une fois

Lundi 21 septembre 1998, ou peut-être déjà mardi 22, je ne sais pas trop.

Une soirée comme beaucoup d’autres. Télé d’abord, avec le troisième épisode du Comte de Monte-Cristo, puis travail, lecture, écriture… Je bâille, fatiguée et vaguement honteuse. Depuis quelque temps, je n’ai plus vraiment d’horaire. Il m’arrive de lire ou d’écrire jusque très tard dans la nuit. Il m’arrive aussi de zapper d’une chaîne à l’autre, même quand il n’y a rien de fameux. On ne sait jamais. Le Cercle de Minuit, parfois, réserve des surprises. Ou bien je tombe sur un vieux film qui m’enchante. La RTBF 2 depuis quelque temps diffuse un programme en boucle. La Nuit : c’est ce qui est écrit dans les magazines. On ne sait pas trop ce qui se cache derrière ce nom fourre-tout. Parfois, c’est intéressant.

AdamuJe ferais mieux de me coucher. Mais l’enseignement me boude, en cette rentrée scolaire. Pas d’horaire fixe, pas d’obligations… Je me laisse aller. Je me couche quand je veux, je me lève de même. Tant pis ou tant mieux.

Me voici donc sur La Nuit ertébéennne, celle qui sépare le 21 septembre du 22. On diffuse une ancienne émission que je n’ai pas vue. Il y est question des « centres d’hébergement » qui accueillent tous ces naïfs qui ont cru trouver chez nous une terre d’asile. Bien sûr, je suis au courant, comme tout le monde. Bien sûr, je suis révoltée à l’idée que des enfants se trouvent privés d’école, de jeux, d’avenir et de soins. Enfermés derrière des barreaux. Et aussi des adultes. Des femmes, des hommes, des jeunes, des vieux. Tous prisonniers, tous coupables. D’avoir eu peur, d’avoir eu envie de protéger leur vie ou celle de leurs proches. D’avoir souhaité une autre existence peut-être, d’avoir cru que c’était mieux ailleurs.

Je laisse le téléviseur allumé pendant que je range sommairement le salon, que je prépare la table du petit déjeuner. Brusquement, une voix retient mon attention. Une voix de petite fille sage qui, en anglais, explique des choses incroyables. Elle parle d’un mariage auquel elle a voulu échapper. Ses parents ont voulu la livrer à un homme de 65 ans. Il a déjà d’autres femmes, explique-t-elle. Elle ajoute qu’il en a tué une. Elle a eu peur, elle a fui. Depuis des mois, elle est enfermée dans le trop fameux Centre 127 bis. Plusieurs fois déjà, on a tenté de la rapatrier. Elle sait ce qu’il faut faire pour éviter cela. Crier, se débattre, ameuter les passagers, dans l’avion. Jusqu’à ce qu’on renonce, et qu’on la ramène derrière ses barbelés. Elle dit non, de toutes ses forces. Non au mariage imposé, non aux forces de l’ordre – et de quel ordre s’agit-il donc ? –, non à l’injustice, à la violence, au silence. Non à l’inacceptable et aux lois des hommes. Non, tout simplement. Comme Antigone.

Puis il y a son visage, sur des images d’archives. Un visage rond et presque enfantin, un visage noir. Fugitivement, je me souviens de ce beau livre de Gérard Adam qui raconte l’histoire de Marco et de la petite réfugiée Ngalula. Je revois la frimousse sur la couverture, avec toutes ses petites tresses dans tous les sens..

Cette Ngalula-ci s’appelle Sémira. Une petite fille elle aussi, vingt ans à peine, faite pour rire, pour chanter, pour danser au soleil, pour aimer. Avec toute la vie devant elle. Une petite fille volontaire et têtue, courageuse et forte, qui sait que bientôt, ils essaieront encore. Et elle se révoltera de nouveau.

Mardi 22 septembre 1998

Le journal télévisé s’ouvre sur ta voix, sur ton visage. Tu avais raison, Sémira. Ils ont recommencé. Tu t’es débattue, tu as crié. De ta voix enfantine, tu as voulu couvrir celle de la raison d’État, celle de la force, celle de la brutalité. Ils se sont mis à plusieurs pour te faire taire. Ils y sont arrivés, finalement. Ce n’était pas difficile.

Pourtant tu ne partiras pas. Tu n’épouseras pas le vieux fiancé auquel on t’avait vendue. Ni aucun autre. Antigone est morte encore une fois.

Personne ici ne te pleurera vraiment, car personne sans doute ne te connaissait ni ne t’aimait, toi que tes parents mêmes n’ont pas voulu préserver. Tu vas devenir un symbole. Sûrement, tu aurais préféré vivre encore un peu, connaître l’amour, porter des enfants, vieillir. Mais comme c’est émouvant, une petite morte de vingt ans ! Toi que nul n’a voulu entendre, tu vas en faire du bruit, maintenant…

 

 

 

 

Tristes élections

 

Auschwitz2Il y a des jours, je vous l’assure, où la désespérance prend le pas sur le reste. Des jours où l’on n’a plus envie de rire, de croire en demain, de s’extasier devant la légèreté des choses. Des jours où le chant des oiseaux, la douceur du soleil, le murmure de l’eau et le parfum des fleurs perdent toute saveur. Des jours où l’on se dit que, peut-être, avoir atteint un âge où forcément, l’avenir devient court et aléatoire, n’est pas une mauvaise chose. Du moins échappera-t-on à la suite, aux raz-de-marée, aux nouvelles guerres qui s’annoncent, à la faim, aux maladies inconnues et à toutes ces choses qui ravageront la Terre et extermineront les enfants de nos enfants.

Oui, il est des jours où la morosité prend le pas sur tout le reste, quand on en arrive à penser que l’homme n’apprend jamais rien, que la bêtise et l’égoïsme sont gagnants à tous les coups, toujours et (presque) partout, que toute lutte est inutile, et vain tout espoir. L’on a envie, alors, de se coucher sur le sol et de pleurer, ou de fermer les yeux pour ne plus voir, ne plus entendre, ne plus savoir. Ne plus faire partie de ces hordes imbéciles de prétendus « frères humains » qui s’insultent, se menacent, s’entretuent.

Vous me direz que ce n’est pas nouveau et que ces jours-là sont notre quotidien depuis longtemps. Eh quoi, ajouterez - vous, c’est aujourd’hui seulement que vous réagissez ? Rien vu, rien constaté, rien compris tout au long de ces mois, de ces années qui ont mené à ce matin de mai ? Allons ! Rien pourtant de vraiment neuf sous le soleil. Pourquoi ces jérémiades, quand depuis des décennies errent dans les rues de nos villes des cohortes d’ombres sans forme ni visage, jeunes et vieux, hommes et femmes, à peine vivants ou quelquefois mourants, blottis contre un chien galeux sous une couverture râpée ? Quand des gamins devenus fous sèment la mort dans nos aéroports, nos stations de métro, nos lieux de plaisir et que d’autres, ailleurs, répandent le sang et la terreur dans églises, mosquées ou synagogues ? Quand le racisme et l’antisémitisme s’affichent sans honte sur nos murs réels ou virtuels ? Quand des troupeaux de « migrants » que l’on se refuse à appeler « réfugiés » se noient au large des plages de nos vacances ou viennent crever de misère près de nos gares ou dans nos jungles nordiques ? Quand « la plus grande démocratie du monde » est dirigée par un ubuesque psychopathe dont les commensaux ne valent guère mieux, plus fous et criminels les uns que les autres ? Quand murs, barbelés, « centres fermés » et ghettos s’érigent un peu partout ? Quand fondent les banquises et débordent les océans, quand brûlent les rares forêts qui ont survécu à la cupidité humaine et que disparaissent dans la foulée des millions d’espèces vivantes ? Quand notre petite planète agonise sous les coups de boutoir de ses irresponsables habitants ? Quand les pires scénarios inventés naguère par les auteurs de science-fiction se voient dépassés par une impitoyable réalité ? Et l’on se souvient du « Ravages » de Barjavel, du « Soleil vert » de Harrisson. Nous y sommes.

Et puis l’on se réveille, un triste matin de mai en l’an de grâce 2019, et l’on découvre ce qui s’annonçait depuis belle lurette mais que l’on n’avait pas voulu voir. L’extrême droite s’installe, tels le sida, la peste ou le choléra. Elle est là, comme en ces temps pas si lointains où le nazisme, le fascisme et le franquisme étendaient sur le monde leurs tentacules meurtriers. Cela faisait un moment, pourtant, qu’elle se montrait au grand jour, avait pignon sur rue ici, chez nous. Chacun était atteint, de la France à l’Italie, de la Hongrie à la Turquie, de la Flandre aux Pays-Bas. Ailleurs, c’est un autre extrême qui creuse son trou, celui d’une gauche agressive et populiste. Chez nous, ici. Mais l’on fermait les yeux. Ça va passer, se disait-on. C’est la conjoncture, c’est le problème des migrants, c’est l’islamisme, le terrorisme. C’est la misère, l’insécurité, l’incurie de ceux qui prétendent nous gouverner. Ce n’est qu’un épisode, une réaction épidermique, ça va passer, ce n’est rien.

Mais on y est.

Tout cependant aurait dû nous alerter : les meutes de casseurs déferlant sur la France, les éructations trumpesques et nord-coréennes, la peur partout présente et surtout, surtout, l’incroyable bêtise humaine décomplexée, rendue visible et évidente par ces réseaux que l’on prétend sociaux. Injures, fake news, délations, menaces en tout genre y fleurissent impunément, noyées dans des images de meurtres, de guerres, de viols. Le mépris de l’autre s’y étale, et pourquoi se gêner, je vous le demande, puisque l’on peut tout dire, tout écrire, tout montrer, dans la lâcheté de l’anonymat. La bêtise appelant la bêtise, l’excès générant l’excès, chacun en rajoute, rivalisant d’imbécile barbarie avec le post ou le tweet d’un autre cinglé. Les chefs d’État, les leaders politiques et les ministres eux-mêmes communiquent désormais de la sorte, imitant en cela le fou qui réside à la Maison Blanche.

C’est cela, la culture actuelle, celle des masses, celle de la grande majorité des citoyens, c'est-à-dire celle de ceux qui ont voté ce dimanche, et donné leurs voix aux populistes et extrémistes de tout bord. Ce n’est rien d’autre qu’une profusion de petits messages et d’images-chocs. Une indigence de vocabulaire. Un incroyable manque de connaissance, un bagage intellectuel quasi inexistant… Pourquoi d’ailleurs les nostalgiques d’un temps révolu se fatigueraient-ils à écrire des livres en ces jours où plus personne ne lit ? Pourquoi expliquer ses idées, argumenter, polémiquer, débattre, détailler un programme, quand tout peut se dire en 140 ou 280 caractères, voire en émoticônes et autres smileys ?

Terrifiant, je vous le dis. L’on en arrive à penser que Socrate, Descartes et Camus, pour ne citer que trois noms, se pendraient aujourd’hui devant le déferlement de crétinisme, d’abêtissement et d’inhumanité qui définit notre triste humanité. « Nul n’est méchant volontairement », disait le premier. 3tu parles ! » a-t-on envie de lui crier. Il faut « diminuer arithmétiquement la douleur du monde, écrivait l'autre, ajoutant que « l'art et la révolte ne mourront qu'avec le dernier homme ». L’art, vraiment ? La révolte ? Celle de casser pour casser, de piller, de frapper, de voter pour Marine Le Pen, pour le Vlaams belang ou le PTB ? Camus, au secours !!!

L’on en arrive alors à penser que, quand nous aurons enfin réussi à éradiquer de la surface de la Terre notre race irresponsable et malfaisante (ce qui ne saurait tarder), lorsque d’étranges insectes ou de jolis dauphins auront pris notre place, rien ne sera pire. Au contraire, sans doute.

 

Burkini ou pas burkini ?

Debat le burkini en deux points de vueY en a qui ont vraiment du temps et de l'énergie à perdre… 

Notre jolie petite planète bleue avec tout ce qui l'habite, hommes et bêtes, se trouve menacée. Les océans débordent, les tremblements de terre et les incendies se succèdent, les inondations se multiplient. Paraît que ce n'est que le début. Nos descendants ne vont pas rire tous les jours. Je parle de ceux qui survivront, bien sûr. Pour les autres, le problème sera réglé.
Comme si tout cela ne suffisait pas, la guerre partout se répand. La faim et la misère, la tyrannie et l'intolérance, le fanatisme et la barbarie chassent de chez eux des hordes de pseudo-migrants qu'on rechigne à appeler « réfugiés ». Ils s'entassent sur des rafiots innommables et s'en viennent mourir au large de nos rivages de soleil. Nous avons tous vu ces images d'enfants, de bébés même, que la mer vient déposer sur nos plages. Ceux qui arrivent quand même en terre d'Europe se trouvent aussitôt parqués dans d'invraisemblables camps qui feraient hurler Brigitte Bardot et tous les défenseurs des animaux si c'étaient des vaches, des chevaux ou des cochons que l'on y hébergeait. Mais il ne s'agit que d'êtres humains, quelque peu exotiques de surcroît : aucune raison donc de se scandaliser. Des murs s'élèvent aux frontières des pays dits civilisés, tout hérissés de barbelés et de tessons de verre. Dans ces pays, d'ailleurs, tout n'est pas rose non plus. La précarité (qui est le nom politiquement correct que désormais l'on donne à la pauvreté) se généralise. Des miséreux de plus en plus nombreux zonent dans les rues des villes. Des maladies anciennes ressurgissent, liées au dénuement, à la sous-alimentation, au manque d'hygiène, tandis que des pathologies nouvelles apparaissent, nées de nos modernes modes de vie. Des gamins fanatisés par d'imbéciles et criminels prêcheurs se font exploser dans les aéroports et les gares pendant que d'autres font de même en ces lieux de perdition que sont les salles de spectacles ou les terrasses de cafés, au nom d'un dieu absurde qui, s'il existait, devrait foudroyer sur place ces malheureux et ceux qui les instrumentalisent.
En Afrique, les régimes tyranniques et ubuesques se succèdent. Des armées d'enfants (souvent drogués au chanvre) massacrent, violent, éventrent femmes et fillettes. Le racisme prend là-bas le nom de tribalisme, et la terreur colonise de vastes territoires peuplés de fantômes. La famine décime des régions entières.
Ailleurs, les populations syriennes meurent littéralement de faim, ou sous les bombes turques ou américaines, quand elles ne sont pas massacrées par l'état islamique ou par les sbires de Bachar El Assad. Ailleurs encore… la liste est trop longue pour que je la poursuive ici.
Pendant ce temps, les politiciens de chez nous se délectent de ces malheurs qui leur offrent mille occasions de s'exprimer et de prendre, dans les médias et sur les réseaux sociaux, les positions populistes qui attirent les électeurs. Je les écoute – bien obligée, car ils sont partout – et je me dis que lorsque Trump sera président des États-Unis, et que Marine Le Pen ou Nicolas Sarkozy gouvernera la France, il ne me restera plus qu'à émigrer vers la planète Mars. Un moment j'ai envisagé le Congo, qui est un peu mon pays, mais la situation n'y est certainement pas meilleure qu'ici.
Heureusement, de vrais sujets de débats surgissent de temps à autre, qui nous permettent de réfléchir à l'essentiel tout en offrant à nos dirigeants de nouvelles raisons de s'agiter, de légiférer, de faire campagne. Le dernier en date est le problème du burkini.
Car voilà une question fondamentale, vraiment, et il était temps qu'on la prenne à bras le corps (si j'ose dire) : peut-on, sur NOS plages bientôt vidées par l'automne qui arrive, autoriser que des femmes s'étendent sur NOTRE sable doré et même – comble d'horreur – fassent trempette dans les vagues de NOTRE mer, devant NOS enfants, sans dévêtir comme il se doit leur anatomie ? Ne savent-elles donc pas que le culte du dieu-soleil est aussi ancien que l'humanité, bien antérieur en tout cas à celui d'Allah ? Quel scandale, n'est-ce pas, que d'apercevoir au milieu de milliers d'estivants plus ou moins dénudés, l'une ou l'autre jeune fille arborant quelque chose qui ressemble à une tenue de surf ou de plongée ? Si encore elles faisaient du surf, justement, ou de la plongée, on comprendrait. Mais non, elles sont là, assises sur une serviette de bain, à regarder le large. Par moment, l'une d'entre elles se lève, s'avance vers les flots, y trempe un pied avant d'y plonger tout entière et de se livrer aux joies du crawl ou de la brasse. Il était urgent de réagir, et nos amis français qui ne sont jamais en retard d'un combat ridicule ont vu certains de leurs élus prononcer des arrêtés contre ces fauteuses de troubles. On a même vu des flics armés (car on n'est jamais trop prudent) s'en prendre à une innocente vacancière qui avait dissimulé sa chevelure sous une étoffe sans aucun doute islamique. À moins, bien sûr, que ce fût pour se protéger des rayons d'un soleil particulièrement agressif par ces temps de canicule. Comment savoir ?
Et Manuel Valls de s'agiter au nom de la nouvelle religion d'État qui domine la France, la sacro-sainte laïcité, suivi chez nous par la NVA, moins laïque mais plus extrémiste.
Moi, je voudrais bien que l'on m'explique. Depuis quand une tenue de surf ou une robe longue constituent-elles des signes religieux ostentatoires ? Quand bien même tel ou tel attribut vestimentaire serait-il "ostentatoire", où serait le mal ?
St vincent

Elle n'est pas si loin, l'époque où les cornettes des petites sœurs de pauvres se croisaient dans nos rues, ni le temps de nos curés en soutane et de nos missionnaires (barbus) en longues robes blanches.

Pere blanc

Et même si ces nouvelles manières de se vêtir (ou de rester habillé) en des lieux où par tradition l'on se dévêt sont motivées par des croyances religieuses, en quoi est-ce choquant ? En ce qui me concerne, vous pouvez vous habiller comme vous l'entendez (sauf à cacher votre visage, bien sûr), et afficher tous les signes religieux que vous voulez, à l'instar de Madonna qui naguère arborait des crucifix en pendentifs et en boucles d'oreille : je m'en moque complètement. Comme je me moque des tatouages (parfois religieux) qui ornent les torses et les bras de tant de mâles, sur nos plages et ailleurs. 

Jh

​Croyez ce que vous voulez, priez qui vous voulez, habillez-vous ou déshabillez-vous comme bon vous semble, portez au bout d'une chaîne une petite croix d'or, une main de Fatima, un croissant, une étoile de David ou autre chose, cela m'indiffère. Cachez vos chevelures sous toutes sortes de voiles, de foulards, de kippas ou de n'importe quoi. Je n'en ai rien à cirer. Tant que vous ne m'obligez pas à faire de même. Tant que vous m'autorisez à croire autre chose ou à ne rien croire du tout. Tant que vous acceptez ma religion (ou mon absence de religion) comme aussi digne et respectable que la vôtre. Car il me semble, que c'est cela, la « laïcité » dont nos voisins français se gargarisent au moins autant qu'ils le font de leur revendication à se présenter comme « le pays des droits de l'homme ». Même s'il est vrai que cette laïcité et ces droits de l'homme sont nés dans une Terreur qui n'avait rien d'islamiste, à l'époque, et dans le sang de milliers de prêtres, de religieuses et de nobles, après qu'on eut joyeusement décapité le roi et la reine. Si, si, je vous assure : c'est cela, les droits de l'homme. Bon, d'accord, c'était il y a deux siècles et demi. Mais, quand même… il est nécessaire, quelquefois, de se souvenir de l'histoire, cette fameuse Histoire de France que François Fillon voudrait réinventer dans les écoles : "Si je suis élu président de la République, je demanderai à trois académiciens de s'entourer des meilleurs avis pour réécrire les programmes d'Histoire avec l'idée de les concevoir comme un récit national", car "le récit national c'est une Histoire faite d'hommes et de femmes, de symboles, de lieux, de monuments, d'événements qui trouve un sens et une signification dans l'édification progressive de la civilisation singulière de la France".

Tout cela nous éloigne un peu du Burkini. Sans doute parce que ce sujet ne vaut guère que l'on s'exprime longuement, son seul mérite résidant dans le fait que toute cette vaine agitation masque le manque total de vraie réflexion sur les vrais problèmes qui se posent aujourd'hui, innombrables et cruciaux.​

Le temps de l'Apocalypse

 

 

 

 

 Jérôme Bosch (L'en​fer, détail)

Voici qu'une terreur inconnue se répand sur la Terre, incontrôlable autant qu'incom-préhensible. Si j'étais moins agnostique, ou plus croyante, comme vous voulez, je serais tentée de penser que le temps de l'Apocalypse est en route.

Cette nouvelle forme de violence, d'obscurantisme, de sauvagerie et d'intolérance me paraît totalement inédite dans l'histoire des hommes. Car il ne s'agit pas ici de faire triompher un peuple, une nation, voire « une race », une communauté, une religion ; aujourd'hui, les terroristes frappent à l'aveugle, et leurs victimes appartiennent à toutes les communautés humaines. Quelques-uns se font même exploser dans des mosquées, s'attaquant ainsi à leurs propres coreligionnaires et aux symboles de leur foi. Ils s'en prennent à des enfants, forcément innocents de tout crime contre un quelconque dieu. Ils se revendiquent de soi-disant califats, armées, États ou groupes en tout genre : Daech, Al Qaïda, Boko-Haram… Cela se passe chez nous, à Bruxelles ou à Paris, mais aussi au Caire, à Lahore, New York, Ankara, Tunis, Bagdad, Istanbul, Mogadiscio ; cela se passe au Nigéria, en Libye, en Indonésie, au Gabon, au Cameroun, en Arabie Saoudite, au Tchad, au Mali, en Afghanistan, en Irak, au Yémen, en Côte d'Ivoire, en Inde, en Australie…
Il n'y a aucune raison, aucune logique à leur action, et l'on ne peut donc espérer éradiquer leur pensée – si tant est que l'on puisse ici utiliser ce terme – ou leur aberrante croyance en la nécessité de propager la mort et le désespoir. Qu'on les arrête, ou qu'ils disparaissent dans le néant où les accueilleront, paraît-il, je ne sais combien de vierges (désincarnées, j'imagine ?), il en surgit toujours davantage. La mort même ne leur fait pas peur. Au contraire, ils la recherchent et la souhaitent, dans l'espérance absurde de s'immoler pour un dieu qui les attend et les récompensera… Tous pourtant ne sont pas des gamins incultes, des anciens délinquants, des drogués, des imbéciles décervelés. On sait que certains sont intelligents, ont grandi dans une famille aimante et protectrice, ont fait de bonnes études, étaient appréciés de leurs profs… Comment et pourquoi basculent-ils dans l'horreur et le non-sens ? Qu'est-ce donc que ce dieu monstrueux qui demanderait à ses fidèles une telle barbarie ? Car il n'est même plus question ici de servir une cause, de libérer une population ou de lutter contre un régime, ni de châtier de prétendus mécréants, de punir de pseudo-blasphémateurs, de s'en prendre à ceux qui auraient le tort de boire de l'alcool ou d'écouter une musique « incorrecte », ce qui bien sûr resterait inadmissible mais du moins aurait un semblant de sens aux yeux de ces assassins. Non, il s'agit maintenant de massacrer un maximum de victimes, le plus sauvagement possible. Sans logique, sans discrimination, comme des fauves rendus fous qui tuent pour le plaisir de donner la mort, de sentir sur leurs lèvres le goût du sang. À quoi pensent-ils au moment d'actionner leur ceinture d'explosifs ou de tirer dans la foule, tout en sachant qu'ils seront eux-mêmes les premières victimes de leur acte imbécile ? Ont-ils une pensée pour leur mère ? Pour tel ou tel de leurs amis d'enfance ? Pour la première fille qu'ils ont embrassée ? Pour leur petite sœur, pour leur grand-père resté là-bas, sur la terre d'où sont venus leurs parents dans l'espoir de leur éviter la misère ? Pour la jeune fille, voilée ou non, qui peut-être a peuplé leurs rêves d'adolescence ? Se rappellent-ils la voix du vent dans les arbres, au printemps, la caresse du soleil, le chant des oiseaux ? Quels souvenirs d'enfance, quelle odeur de pain chaud, de crêpes ou de couscous fumant, quel parfum musqué de l'eau de toilette paternelle, leur reviennent en mémoire à l'ultime instant ? Quelle chanson, quelle mélodie ? Ont-ils un regret, à l'instant final, comprennent-ils en une brutale fulgurance que la vie peut être douce et que rien ne justifie qu'on la détruise ? Quelle terreur ou quel plaisir les remplit, quelle jouissance ou quelle angoisse ? Ont-ils peur, à la dernière seconde, ont-ils honte ? Mais c'est trop tard, et l'enfer déjà s'étend, les gens tombent, crient, saignent, meurent. Comment peut-on choisir la mort et la violence, la barbarie et l'horreur, quand on a vingt ans, trente ans, l'âge des rêves et des projets, l'âge où l'on prend femme, où l'on tient dans les bras son enfant premier-né ? Qu'ont-ils donc à vouloir tout détruire autour d'eux, famille, parents, amours, voisins, frères en humanité, inconnus insouciants et heureux de vivre, passants anonymes, alors même qu'ils se trouvent au moment où l'on construit sa vie, où pierre à pierre l'on se bâtit un avenir ?
Le sang et la douleur se répandent autour d'eux, avec la peur et parfois la haine. Et je m'interroge : les autres, les commanditaires, les chefs, que cherchent-ils ? Qu'espèrent-ils, ceux qui manipulent ces autoproclamés « martyrs » et les lancent à l'assaut non pas de « l'Occident » (ce serait trop simple) mais du monde en son entier, occidental ou moyen-oriental, du Nord ou du Sud, peuplé de fidèles de l'une ou l'autre des religions du livre ou de mécréants ? J'ai beau chercher, réfléchir, interroger l'Histoire, la philosophie, la psychologie et toutes sortes d'autres sciences humaines, j'ai beau sonder mon propre inconscient, mon âme peut-être, je ne comprends pas. Et j'ai peur. Non pour moi, mais pour ceux que j'aime et, dans la foulée, pour ceux que je ne connais pas, pour ceux que je ne peux donc aimer mais qui sont de ma race, celle des hommes. Je ne voudrais pas avoir vingt ans aujourd'hui, et devoir envisager ma survie dans un univers où la haine se propage telle la peste au Moyen-âge, sur une planète que tout menace et d'abord ses habitants eux-mêmes. Je n'aimerais pas avoir à prendre, aujourd'hui, la décision de donner ou non naissance à des enfants, les jetant dans un monde où à chaque pas, où que l'on soit et quoi que l'on fasse, on risque de rencontrer des formes de souffrance que je peine à imaginer. Je ne voudrais pas devoir envisager pour eux une existence de peur et d'angoisse, dans l'intolérance généralisée, dans le mépris de l'autre, avec la terreur de la mort qui rôde autour de nous, se cache partout, dissimulée parfois dans le sourire d'un collègue, d'un voisin, d'un homme qui marche à nos côtés dans la rue.​

Le visage de la guerre salvador dali 

 

 

 

 

 ​Dali (Visage de la guerre)

Le monde a connu tant de guerres déjà. Tant de massacres, tant de génocides. L'horreur est humaine, et c'est peut-être même ce qui la définit. On aurait pu espérer qu'après Verdun, qu'après la Shoah, qu'après Hiroshima, qu'après le Rwanda, nous aurions compris. On aurait pu espérer que notre espèce aurait évolué dans la conscience au même rythme qu'elle a évolué dans la technologie. On aurait pu croire que les mots « humanisme », « civilisation », « tolérance », « respect de l'autre » et, pourquoi pas, « amour », auraient enfin acquis droit de cité dans le monde des hommes. Mais non. Pour de mauvaises raisons ou, comme aujourd'hui, sans raison, la sauvagerie et la barbarie n'en finissent pas de gagner.
Voulez-vous que je vous dise ? Quand tout cela sera terminé et que notre espèce, comme jadis celle des dinosaures ou celle des dodos, aura disparu de la surface de la Terre, remplacée par celle des fourmis, celle des rats ou celle des dauphins, eh bien… la perte ne sera pas grande.
Et de plus en plus souvent, je pense que cela ne devrait plus tarder.

Les limites à ne pas franchir

Ch
 

C'était en janvier 2015. La planète entière l'affichait, le partageait, le proclamait : « je su​is Charlie ». En ces jours d'horreur qui furent les premiers mais pas les derniers, hélas, je me suis fendue d'un long article publié dans mon blog. J'y disais, entre autres, que je n'ai jamais aimé Charlie, mais que j'aimais moins encore l'idée de s'en aller massacrer des gens pour ce qu'ils pensent, ce qu'ils écrivent, ce qu'ils dessinent. « Revenons à Charlie Hebdo que je n'aime pas plus aujourd'hui qu'hier », écrivais-je. « Ce qui ne m'empêche pas de proclamer, moi aussi, que « je suis Charlie ». Car je suis un être humain doué de raison, je suis une citoyenne libre de penser et de s'exprimer, même si ma façon de penser et de m'exprimer peut en choquer certains. Je veux pouvoir continuer de vivre dans un pays et une civilisation où ces droits existent. Je veux rester libre. Voilà pourquoi, aujourd'hui, « je suis Charlie ». Parce que je suis ce qui refuse toute entrave à sa liberté et à son intégrité. Je suis ce qui persiste à respecter l'autre, l'étranger, celui qui ne pense pas comme moi, celui qui ne prie pas comme moi, celui qui ne s'habille pas comme moi, ne parle pas la même langue que moi, ne partage pas mes coutumes. Je suis ce qui se relève quand on l'a jeté à terre, je suis la voix qui s'élève après avoir été muselée. Je suis ce qui survit et se révolte. Je suis tout cela, que l'on a voulu tuer le 7 janvier 2015, en plus d'avoir exécuté sauvagement des êtres de chair et de sang qui jamais n'avaient porté les armes, ni incité quiconque à partir en guerre ».
Je suis toujours cet être humain qui veut continuer de vivre – de survivre – dans un monde où l'on doit pouvoir sans risque penser mal, écrire mal, dessiner mal. Je suis toujours, et pour toujours je l'espère, une personne libre de croire en un dieu quelconque ou en autre chose, ou de ne pas y croire, une personne libre d'aimer ceci et de détester cela, de m'exprimer ou de me taire. Mais JE NE SUIS PLUS CHARLIE. Car, vraiment, trop c'est trop. Te veel is te veel, comme on dit chez nous. Certes, pas plus qu'hier, je n'en arrive à penser que ces tristes individus qui se revendiquent « bêtes et méchants » mériteraient la mort ou la censure. Par contre, cette fois, ils méritent clairement le mépris. Le rejet, le dégoût. Envie de vomir, ou de pleurer, ou de mêler larmes et nausée, à la vue de leur lamentable une consacrée aux attentats de Bruxelles.
Rappelons-leur, au passage, que Stromae, dont la caricature figure en couverture, a perdu son père dans un génocide. Rappelons-leur que les jambes coupées, les membres arrachés qui illustrent cette page, sont bien réels, hélas. Rappelons-leur que, sur les lits de nos hôpitaux, il est des blessés qui continuent de lutter contre la mort, et d'autres, mutilés, qui souffrent. Il est des parents qui pleurent leurs enfants, des enfants qui ont perdu leurs parents. Rappelons-leur que le nombre des victimes est aujourd'hui de trente-deux, sans préjuger du sort de ceux qui, en soins intensifs, naviguent entre les rives de la mort et celles d'une survie aussi problématique qu'infiniment douloureuse. Rappelons-leur la signification des mots « décence », « respect », « dignité », « retenue », « empathie ». Et celle des mots « douleur », « souffrance », « chagrin », « détresse », « angoisse »… Rappelons-leur, surtout, le sens du mot « humanisme » et même celui, tout bête, du mot « humanité », si tant est que ces termes aient pour eux la moindre valeur.

Non, on ne peut pas rire de tout.
On ne peut pas rire de la souffrance de nos « frères humains ». Oui, je sais, c'est un peu ringard de parler ainsi, et je suis mieux placée que quiconque pour savoir qu'un « frère » (du moins un frère selon le sang et l'hérédité) peut être un parfait salaud doublé d'un méprisable connard. Mais c'est de mes frères en race humaine que je parle ici, ceux dont je veux partager aujourd'hui la douleur. Ceux, en tout cas, dont il ne me paraît pas opportun de rire.
Je n'ai jamais aimé Charlie, quand bien même j'ai frémi d'horreur en apprenant le massacre de ses dessinateurs.
Je continue plus que jamais à proclamer que la violence est toujours monstrueuse, et que la liberté de pensée, c'est-à-dire la liberté de s'exprimer, la liberté d'écrire ou dessiner, doit être respectée partout, sans condition. Mais je le dis haut et fort, au nom même de cette liberté : JE N'AIME PAS CHARLIE, surtout aujourd'hui. Je le méprise, il me révulse. Avec Walter Benjamin et d'autres sans doute, je lui souhaite le sort qu'il mérite : « la faillite de ce papier toilette ». ​

C'est la faute à...

 


 Bxl

Fatiguée de lire et d'entendre, sur Facebook et ailleurs, des amas de conneries inutiles qui cependant ne sont pas tous du fait de cons, mais parfois de personnes qu'en général je juge intelligentes, et que j'estime. Et je m'étonne, dans l​a foulée, de ne rien avoir trouvé sous la plume de l'inénarrable Zemmour.
« C'est la faute à… », partout. Et encore : « il aurait fallu… » ou, pire : « il faudrait… ».
C'est la faute aux gouvernements, dans le désordre, le nôtre, les autres, c'est la faute aux dirigeants, aux politiciens, aux immigrés, aux Américains, aux musulmans, aux gens d'extrême droite, aux gauchistes, aux Arabes, à Molenbeek, à Philippe Moureaux, à la presse, à nos enseignants, aux réfugiés, à El Assad, à George Bush… Pourquoi pas à Hitler tant qu'on y est, ou à Napoléon, ou même à Attila ? Jules César, déjà… L'un de mes amis et confrères écrivains se lâche : « Assez. Assez. Turcs, Kurdes, Français, Belges, Irakiens, Syriens, Lybiens, Libanais, et qui d'autre dans la liste ?, nous avons payé assez cher l'impunité des gens qu'on permet de rester au pouvoir » écrit-il.
Oui, et alors ? Qui est donc ce « on » qui a permis de laisser au pouvoir « des gens » qui ne méritent pas l'impunité ? Il me semble avoir déjà lu des choses de ce genre quand il s'est agi d'aider le peuple irakien à se libérer de Saddam Hussein, dont aujourd'hui on dit qu'il aurait fallu le laisser en place et que « ces gens » n'ont qu'à se débrouiller entre eux.
Dis-moi, mon frère écrivain, que préconises-tu ? Une nouvelle et universelle révolution qui les renverserait (dans la terreur, je le crains), ces « gens impunis » ? Et après ?
Allons. Un peu de sérieux. Ce n'est la faute à personne, ou alors à tout le monde. C'est la faute à l'histoire, c'est la faute au passé, c'est la faute au fanatisme imbécile, c'est la faute aux religions qui toujours sont mêlées d'idéologie et d'intérêts financiers autant que de désirs de puissance, c'est la faute à l'économie mondiale, c'est la faute à notre univers sans idéal et sans rêve, et ces petits cons décervelés se donnent d'autres rêves. C'est la faute à la bêtise humaine, et là, nous sommes tous plus ou moins égaux.
Je te le dis : ce qu'il « aurait fallu » faire ou ne pas faire importe peu. Le passé, hélas, est irréversible.
Ce qu'il « faudrait faire », personne ne le sait, sans quoi le problème serait résolu depuis belle lurette.
Ce qu'il ne faut PAS faire, par contre, me semble clair. Bien sûr, dans de telles circonstances, il est humain d'exprimer sa colère et sa douleur, et de chercher des responsables. Mais il n'y a pas de responsables, ou alors il y en a trop, beaucoup trop. Et fustiger untel ou untel, discriminer les gens de droite ou les gens de gauche, les vieux ou les jeunes, les croyants de l'un ou l'autre bord ou les mécréants, les gouvernants (lesquels ?), la police, l'État, le roi peut-être, que l'on pourrait guillotiner comme au bon vieux temps des « droits de l'homme » nés, comme chacun sait, chez nos sympathiques voisins, « stigmatiser » (pour prendre un terme trop à la mode, décidément) telle ou telle catégorie d'individus, tout cela est vain. Cela fait beaucoup de temps et d'énergie gâchés pour rien. Oui, c'est cela qu'il ne faut SURTOUT PAS faire : tenir des discours de haine, de mépris, de vengeance, prétendre comme au Café du Commerce qu'on l'a, la solution, qu'on sait qui est coupable et comment le punir…
Tu me demanderas, mon ami de plume, ce que je préconise alors. Que faire, face à cette horreur qui se répand, à ce crétinisme sans âme, à ces croyances absurdes ? Moi, au moins, me diras-tu, j'ai envie de bouger, moi je me fâche, moi j'en ai assez de faire partie des moutons que l'on tond quand on ne les égorge pas au nom d'une religion. Et alors ? Tu es en colère ? Je le suis aussi. Tu as peur pour tes proches, tout comme moi, car tous nous risquons demain de nous trouver dans la mauvaise station de métro ou le mauvais hall de gare, au mauvais moment.
Je ne sais pas ce qu'il faut ou ce qu'il faudrait faire. Je n'ai pas de solution. Mais ce que je sais, et là-dessus je n'ai aucun doute, c'est que vilipender tel ou tel, à commencer par ceux qui nous dirigent, c'est aussi facile qu'inutile. Je ne préconise rien, rien d'autre que de tenter de garder un peu de calme et de raison, et de faire son boulot, où l'on est, dans le respect des autres et de soi-même. Que le prof continue d'enseigner la tolérance, entre deux formules mathématiques ou deux citations latines. Que le policier continue de faire régner la loi, dans le respect de cette loi et de ceux qu'il a charge peut-être d'arrêter. Que le médecin continue de soigner n'importe qui, sans se soucier de l'idéologie ou de l'origine du patient. Que la presse informe sans inciter à la haine ni au rejet. Que nos gouvernants sachent qu'ils sont là pour nous protéger, et que leur responsabilité est grande. Et que les écrivains continuent de penser et d'écrire, orientés toujours vers l'humanisme et l'ouverture aux autres, tels Camus jadis ou Le Clézio aujourd'hui.
La terre continuera de tourner, la haine qui est tellement plus facile (et plus inutile) que l'amour continuera de se répandre, l'intolérance absurde et le désespoir continueront de frapper autour de nous. Et puis, comme l'écrivait Camus qui décidément reste le plus grand : « Les enfants mourront toujours injustement, même dans la société parfaite. Dans son plus grand effort, l'homme ne peut que se proposer de diminuer arithmétiquement la douleur du monde. Mais l'injustice et la souffrance demeureront et, si limitées soient-elles, elles ne cesseront pas d'être le scandale ».

Enseignons donc Camus à ces futurs kamikazes. Sait-on jamais… Si l'un d'eux était capable d'entendre ?​

Quand les intérêts financiers étouffent toute conscience

Pendaison
 

Un jeune homme est mort le 26 janvier 2014.

Un poète est mort. Il avait 32 ans. Il est mort sur ordre du président de son pays, pendu. Un parmi d'autres. Jugé et reconnu coupable de « guerre contre Dieu », condamné pour ce crime et quelques autres, parmi lesquels celui d'avoir milité pour les droits de l'homme, ce qui sans doute est une autre manière de combattre Dieu… Car Dieu est bien loin des hommes, selon toute apparence. La sentence a été exécutée selon les charmantes coutumes de son pays, c'est-à-dire par pendaison.
Selon certaines sources de 2014 : « le président iranien Rouhani, en visite à Ahvaz, capitale du Khouzistan, le mois dernier a ordonné son exécution. »

 

 

Pendaison2 

Cela s'est passé le 26 janvier 2014. Deux ans plus tard, jour pour jour, c'est-à-dire le 26 janvier 2016, ce même président Hassan Rouhani a été accueilli au Vatican par le pape François. Histoire de fêter ce joyeux anniversaire, j'imagine. Et de parler peut-être de ce Dieu dont il n'est pas bon de douter. À Rome encore, monsieur Rouhani a été reçu en grande pompe par le Premier ministre italien Matteo Renzi, qui avait pris soin pour la circonstance de pudiquement dissimuler la nudité des statues antiques qui risquaient de se trouver sur la route du prestigieux visiteur. Résultat : « De nombreux accords ont déjà été signés en Italie ». Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes, et monsieur Rouhani poursuit sa tournée des grands-ducs : France, Belgique…
Car les États prétendument démocratiques, ces fameux « États de droits » dont on nous rebat les oreilles, ont rendu à l'Iran (et donc à son sympathique président) leur bienveillante affection, retrouvant du même coup la possibilité de traiter de juteuses affaires avec une nation qui pend professeurs, journalistes, mécréants et poètes… Mais l'argent n'a pas d'odeur, c'est bien connu. Pourquoi ce revirement, me demanderez-vous ? Parce que l'Union européenne vient d'adopter en janvier dernier la levée des sanctions économiques et financières contre l'Iran, après que l'Agence Internationale de l'Énergie Atomique eut approuvé la mise en œuvre de l'accord nucléaire signé en juillet dernier entre l'Iran et « les grandes puissances ». Cet accord garantit le caractère civil du nucléaire iranien et rend, à ce qu'il paraît, « quasi impossible » (selon le site fr.sputniknews.com) la construction d'une bombe atomique. Personne apparemment ne s'inquiète ici de l'utilisation de l'adverbe « quasi ». Comment imaginer d'ailleurs que les autorités iraniennes tenteraient de détourner les règles ou envisageraient de poursuivre dans la discrétion des recherches moins pacifiques ? Bien sûr, elles trucident les opposants et autres criminels coupables de penser par eux-mêmes mais, que diable (c'est le cas de le dire), il ne faut pas tout mélanger ! Quant aux dangers du nucléaire, même civil, nous sommes habitués en Belgique à ne pas trop nous en soucier.
Et moi je pense à ce poète mort depuis deux ans sans que personne ne s'en émeuve. Qu'est-ce donc que ce monde qui est le nôtre, où l'on pend les poètes, où « les grandes puissances » acceptent au nom de Mammon que l'on tue avec une terrifiante barbarie ceux qui n'entrent pas dans le rang ? Qu'est-ce donc que ce monde où l'on voile les œuvres d'art, où l'on invite avec tous les honneurs un Hassan Rouhani aujourd'hui, un Kadhafi hier, et tant d'autres du même tonneau ? Où est la différence, dites-moi, entre un régime qui pend ceux qui « font la guerre à Dieu » et les hordes de barbares de Daech ou de Boko Haram qui, au nom de Dieu encore, massacrent d'innombrables innocents ? Qu'est-ce donc que ce monde où des centaines de milliers de réfugiés, ailleurs, cherchent leur salut dans la fuite ? Qu'est-ce que ce monde où les nantis que nous sommes protègent leur « art de vivre », leurs « valeurs » et leur « bien-pensance » derrière murs et barbelés ? Qu'est-ce donc que ce monde où des petits cadavres d'enfants viennent s'échouer sur nos rivages ? Qu'est-ce que ce monde où l'on détruit à la dynamite les vestiges d'un passé millénaire, où des populations entières meurent sous les bombes quand elles ne crèvent pas de faim, sans que personne ne lève le petit doigt ? Ce monde où ailleurs, sous un autre soleil, on viole, on éventre, on massacre femmes et  fillettes ?

Viol me
 

Qu'est-ce que ce monde où, toujours et partout, au-delà des tribalismes, des couleurs de peau, des religions, des idéologies, c'est le profit qui prime, et l'on est prêt à tout accepter pour du pétrole, pour du coltan, pour de l'or ? Un monde auquel j'ai honte d'appartenir…​

Vol légal et barbelés : les valeurs de l'Europe

Sirene

Beau pays que le Danemark. Copenhague et sa petite sirène, Legoland, l'île de Bornholm où j'ai jadis passé de jolies vacances, Roskilde, Elseneur où continue d'errer sans fin l'ombre d'Hamlet… Le Danemark occupé par l'Allemagne en ces jours où le nazisme triomphant étendait ses ailes sur l'Europe tout entière. Le Danemark et son roi, Christian X qui, en ce temps-là, osa braver Hitler : « Si les Allemands imposent l'étoile jaune chez nous, je l'épinglerai à mon uniforme et j'ordonnerai à mon entourage d'en faire autant. » Mais les rois passent comme le reste, et les Danois l'ont bien oublié, ce souverain humaniste et courageux.
Car le Danemark d'aujourd'hui, malgré l'inaltérable beauté de ses îles, de ses côtes déchiquetées et de ses villes lumineuses, est devenu un pays dont les effluves écœurants donneraient la nausée au bon roi Christian X lui-même. Non seulement, comme c'est le cas dans d'autres pays européens hélas, le gouvernement danois refuse d'adhérer aux « quotas » préconisés par l'Allemagne et la Commission européenne en matière de « migrants » (puisque c'est ainsi que l'on nomme les malheureux qui fuient l'insoutenable), non seulement ce gouvernement « s'est engagé dans un durcissement de la législation sur l'immigration afin d'obtenir le soutien du Parti populaire danois, formation anti-immigration arrivée deuxième aux législatives », mais voici que le Parlement de ce pays vient d'adopter une loi imposant aux forces de l'ordre de confisquer aux réfugiés les biens dont la valeur globale dépasserait 10 000 couronnes (c'est-à-dire 1 300 euros). Il n'a fallu que trois heures de débat pour que, finalement, ce 26 janvier 2016, sur les 109 parlementaires présents, 81 députés votent « oui » contre 27 « non » et une seule abstention.
Et moi, je pense à ces gens qui ont pris la terrible décision de tout quitter pour échapper aux bombes, à la famine, à la barbarie. À ces naïfs remplis d'espoir et d'illusions qui se disent que là-bas, de l'autre côté de la Méditerranée, ils vont trouver le minimum de sécurité nécessaire à la vie, à la survie. Car l'Europe, n'est-ce pas, c'est le monde civilisé, celui de la démocratie, de la tolérance, de l'humanisme, tout comme la France est, à ce qu'il paraît, la sempiternelle, autoproclamée et auto-satisfaite « patrie des droits de l'homme ». Je pense à ces pères de famille qui ont accepté pour eux-mêmes et leurs enfants les pires risques, et même celui de la mort par noyade, plutôt que de la côtoyer chaque jour, cette mort, sous ses formes les plus abjectes. J'imagine à quel point il faut être désespéré pour ainsi abandonner son pays, son métier, ses proches. Combien doit être terrible, l'horreur d'imposer aux siens une existence sans cesse menacée, dans la terreur de voir ses petits mourir de faim – au sens littéral du terme – ou de les voir périr écrasés sous les gravats, fauchés par une balle perdue, éventrés d'une rafale de kalachnikov, éparpillés par une explosion, celle d'une mine ou celle de la ceinture d'explosifs d'un fou furieux. À quel degré de désespérance faut-il être rendu pour préférer à tout cela la terrifiante aventure du départ vers un inconnu lourd de dangers, lui aussi ? Je les vois marcher en longues files sur les routes d'Europe, ceux d'entre eux qui ont échappé aux flots de cette Méditerranée où nous aimons passer des vacances de soleil et de farniente. Ils avancent en troupeaux sur des chemins noyés de pluie, puis se heurtent à d'étranges murs qui poussent en quelques jours à peine au long de frontières hérissées de grillages et de barbelés. L'Union européenne pendant ce temps discute des « quotas de migrants » à imposer à ses membres, entre deux débats sur d'autres quotas, laitiers ceux-là, ou sur l'indice des prix à la consommation. Car les hommes n'ont guère plus d'importance que les vaches ou le fric.

Migrants
 

En deux années de guerre en Syrie, entre un ubuesque tyran et des barbares fanatiques, 260.000 morts ont été comptabilisés. Un détail, comme dirait l'autre. Mais le flux incessant de réfugiés continue à se presser aux frontières de l'Europe. Ils sont entre cinq cent mille et un million, selon les sources. Des milliers d'entre eux n'arrivent jamais nulle part, perdus corps et biens au fond de la mer ou cadavres échoués sur les plages grecques et turques. Chez nous où l'on s'intéresse davantage au coût des réparations à faire dans les tunnels de nos capitales, on parque les rescapés dans d'immenses camps, on les encage dans des centres fermés, on les retrouve groupés en invraisemblables bidonvilles de toile et de planches, dans la boue et les excréments. Ils viennent de Syrie, d'Afghanistan, d'Érythrée… Ils fuient la guerre, la folie religieuse, les talibans, la dictature… Ils sont syriens, afghans, érythréens… Individus bien étranges en vérité, aux langues et aux mœurs trop exotiques pour être honnêtes. Si différents de nous, n'est-ce pas ? Alors la Hongrie ferme ses frontières, la Slovaquie fait de même, la Macédoine suit, la Pologne se fâche, la Suède prend des mesures d'expulsion, le Danemark leur vole argent et bijoux, un ministre belge veut leur apprendre « la bonne conduite », un autre envisage pour eux le port d'un badge… Excellente idée, qui pourrait d'ailleurs être améliorée : pourquoi pas une étoile, jaune par exemple, afin qu'elle soit bien visible ?
Car ici, en Europe et dans notre merveilleux monde « libre » et « démocratique », on a le sens des vraies valeurs, heureusement. C'est ainsi que la presse s'inquiète du sort de Claire Chazal, évincée de son poste de présentatrice des JT du week-end sur France 1, dont nous apprenons qu'elle percevra une prime de départ de quelque deux millions d'euros, ce qui ne l'empêchera pas de percevoir aussi un salaire mensuel de 12.000 euros par mois pour ses nouvelles prestations dans le magazine-télé « Entrée libre ». C'est ainsi encore que Le Soir du 19 janvier 2016 titre sur « ces 62 super-riches [qui] possèdent autant que les 3,6 milliards les plus pauvres ». J'ai fait le calcul. Sachant que la population mondiale atteint les sept milliards d'individus, cela revient à dire que 0,0000001 % de cette population détient autant de richesse que 60 % de cette même population. Intéressant, non ?
Et pendant ce temps-là, le Danemark dépouille ses candidats réfugiés, la Méditerranée se transforme en un cimetière marin qui ne doit rien à Valéry, hélas, et des enfants par dizaines meurent de froid dans les Balkans…
Des « enfants migrants » écrivent certains médias. Cessons donc de violer jusqu'au langage lui-même pour justifier notre égoïsme ! Ce ne sont pas des « migrants », pas plus que ne l'étaient nos parents et nos grands-parents qui sur les routes de France fuyaient le nazisme en 1940. Pas plus que ne l'étaient les Juifs qui tentaient de quitter l'Europe de Hitler. Ce sont des réfugiés. Ou plus exactement des candidats réfugiés, car pour être « réfugié », il faut tout d'abord avoir trouvé quelque part un refuge, précisément, un asile, un lieu où la mort et la misère ne guettent pas à chaque coin de rue. Et ceux-là, ces étranges étrangers, personne ou presque n'en veut « chez nous », même si madame Merkel se démarque en la circonstance. Nul refuge pour ces prétendus migrants. Que ne sont-ils restés mourir chez eux ?
Il y a des moments où l'on a honte d'appartenir à l'espèce humaine, je vous le dis. « Race de salauds », race abjecte qui depuis toujours invente d'invraisemblables machines à tuer : camps de la mort (en Pologne, justement…), bombes de toutes sortes, murs hérissés de miradors, armes bactériologiques, gaz, tortures, État Islamique, hordes de fanatiques sans cerveau…
Et je me souviens de Camus qui sans doute avait encore quelques illusions sur l'âme humaine lorsqu'il écrivait ces lignes dans La Peste : « Puisque l'ordre du monde est réglé par la mort, peut-être vaut-il mieux pour Dieu qu'on ne croie pas en lui et qu'on lutte de toutes ses forces contre la mort, sans lever les yeux vers le ciel où il se tait. »

Envie de vomir, messieurs les Danois. Car je me demande si l'on peut descendre plus bas dans l'ignominie qu'en délestant en toute légalité ces miséreux du peu qui leur reste…

Des hommes et des chiens

 

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Chien errant 

Un million. Un million d'enfants, de femmes et d'hommes sur les routes de l'exil, en douze mois. Un million d'êtres humains qui fuient les bombes, la faim, la terreur, la bestialité d'un État prétendument islamique, la négation de toute humanité, et qui s'en vont vers le nord. Avec l'espoir qu'ailleurs, là-bas, ils trouveront la paix et la sécurité. Leurs enfants pourront aller à l'école, grandir sans crainte, manger à leur faim, traverser la rue sans risquer de se faire massacrer. Et tant pis si pour beaucoup, c'est la mort qui les attend en route. Tant pis pour tous ceux qui seront victimes de trafiquants et de voleurs, dépouillés avant que d'être abandonnés à leur sort sur un rafiot à destination de l'enfer, un autre enfer. Définitif cette fois. Une autre mort, dans les eaux grises de la Méditerranée. Trois mille cinq cents en 2015, à ce qu'on dit.
Tant pis aussi pour ceux qui survivront et se regrouperont en d'immondes bidonvilles que ne renieraient pas Bombay ou Le Caire. Dans la jungle de Calais. Dans la région de Dunkerque. Ailleurs en Europe. En Italie. En Espagne. N'importe où. Partout. À nos portes. Devant notre porte.
J'ai entendu l'écrivain Boualem Sansal, l'auteur du magnifique (et prophétique) « 2084 : La fin du Monde » s'exprimer sur la question. Qu'on les appelle par leur nom ! disait-il. Ce ne sont pas des migrants, ce sont des réfugiés. En effet, d'une certaine manière, toute personne qui s'en va vivre ailleurs est un migrant, et l'on « migre » pour bien des raisons. Mais les réfugiés, c'est autre chose. Ce sont des gens qui, dans l'urgence, en prenant tous les risques, fuient une situation devenue intolérable. Ceux-là, il faut les aider, les accueillir, les protéger.
Comme quoi le vocabulaire et la sémantique ne sont pas innocents, eux non plus.
J'ai lu que ce flux constitue la pire crise de réfugiés depuis la Seconde Guerre mondiale.
Rappelez-vous donc vos livres d'histoire, et les récits de vos grands-parents. Ils étaient huit à dix millions de civils à fuir vers le sud de la France sous l'effet de la terreur que provoquaient les troupes allemandes. Français du nord, Belges, Hollandais, Luxembourgeois. Des familles entières, avec femmes, enfants, vieillards. À pieds parfois, sur des routes mitraillées par les avions ennemis. Pour autant que je sache, ils ont été accueillis, pris en charge. Pas de Jungle de Calais pour eux, pas de murs ni de barbelés, pas de manifestations de rue pour les chasser. L'homme a-t-il donc tant changé depuis ce temps-là, si proche cependant ? Ou bien un être humain a-t-il plus de prix s'il parle français et ne vient pas de trop loin ? Car la Syrie, somme toute, et l'Afghanistan, ce n'est pas en Europe, n'est-ce pas ?

Pourtant, il a raison, Boualem Sansal, dans sa lucidité et sa désespérance. Ne nous mentons pas. Ceux que nous chassons, ceux que nous laissons croupir dans la fange et la merde, tout près de chez nous, ce ne sont pas des migrants, pas plus que ne l'étaient nos grands-parents. Ce n'est pas pour voir du pays qu'ils quittent leur terre, leur maison, leur métier, ce n'est pas par esprit d'aventure qu'ils s'en vont errer sur les routes d'Europe.
Ils y sont forcés. C'est la peur qui les pousse en avant, c'est la terreur qui les talonne. Ce ne sont pas des migrants, mais des réfugiés, des proscrits, des « frères humains » pour autant que ce mot ait encore un sens.
Il y a les Syriens, bien sûr. Et les Afghans, les Irakiens. Ceux qui fuient la guerre, la mort, le feu, le totalitarisme, le mépris de toute vie humaine, la barbarie dominante et rayonnante. Ceux qui ne veulent pas voir mourir leurs enfants sous les gravats d'une maison qui s'écroule ou en victime collatérale d'une bataille de rue, ni les voir grandir dans la haine de l'autre, dans l'intolérance et l'abrutissement. Ceux qui ont peur pour leurs femmes, pour leurs filles.
Mais ils ne sont pas les seuls. Car on ne parle guère des dix-neuf millions (annuels) de « réfugiés climatiques », ni des quelque 200.000 réfugiés congolais en Ouganda, ni de tous les autres, en Éthiopie, au Kenya, ailleurs… tant il est vrai que le malheur a plusieurs visages, et que le désespoir colonise la Terre et se répand sans se soucier des frontières.

Des êtres humains meurent au bord des chemins ou se noient au large des côtes grecques ou turques. Des enfants. Des familles entières. D'autres s'entassent dans d'invraisemblables cloaques à deux pas de chez nous. Pendant ce temps-là, le « pays des droits de l'homme », selon la périphrase flatteuse que la France utilise trop souvent pour se définir elle-même, vote massivement pour le front national sans apporter aucune aide étatique à ce bétail humain. Le Danemark envisage très sérieusement de les dépouiller des bijoux et autres biens qu'ils auraient réussi à emporter. La Hongrie édifie un mur hérissé de barbelés pour se préserver des indésirables. D'autres États envisagent de faire pareil. Des quotas sont fixés, pays par pays. Les politiques discutent. Des villages entiers manifestent : pas de ça chez nous ! Le Commissaire européen à l'immigration voyage, parle, multiplie les lieux communs et les belles paroles : L'Europe a du mal à gérer les importants afflux de personnes cherchant refuge dans nos frontières, ce sont des êtres humains (ah bon ?), des gens dans le besoin, il convient d'organiser notre système afin d'affronter ce problème d'une façon décente, civilisée et européenne
Heureusement, Médecins du Monde, la Croix-Rouge et d'autres ONG font ce qu'elles peuvent. De simples citoyens se mobilisent. Des associations se constituent. Des scouts proposent des tentes, des abris. Des bénévoles se dévouent. Belle invention, le bénévolat, qui dispense les responsables, les politiques, tous ceux qui entrent dans la catégorie des « pouvoirs publics » d'agir. Pendant ce temps, des « mineurs non accompagnés » (encore une jolie périphrase qui permet de ne pas les désigner par leur nom, ces enfants, car c'est bien de cela qu'il s'agit) se trouvent livrés à eux-mêmes, dans les rues de chez nous. Parce qu'on ne peut pas enregistrer plus de deux cents ou deux cent cinquante demandes d'asile par jour, et tant pis pour les autres qui doivent attendre leur tour, revenir le lendemain, le lendemain encore, et dormir où ils peuvent en attendant, manger ce qu'ils trouvent. Tenter de survivre, tout seuls.

Une digression qui n'en est pas une. J'aime les animaux. J'ai toujours possédé des chiens, des chats. Il m'est quelquefois arrivé de ramasser un matou famélique, un oiseau blessé… Récemment encore, j'ai alerté Veeweyde au sujet d'un chien errant. Heureusement, n'est-ce pas, qu'il existe de tels organismes pour s'occuper des animaux blessés et perdus ? Il suffit de former un numéro de téléphone, d'alerter un vétérinaire ou même la police, et quelqu'un intervient. À moins que la malheureuse bête ait déjà trouvé un nouveau foyer, recueillie par une gentille dame – comme moi – ou adoptée par une famille. Mais dites-moi, à qui puis-je téléphoner, qui puis-je appeler, lorsque je croise une ombre vaguement humaine qui tend la main ou, pire, qui détale à ma vue ?

Étrange civilisation que la nôtre, vraiment, où l'on prend en charge les animaux (et c'est très bien ainsi), mais où on laisse à l'abandon des centaines de milliers de migrants, condamnés à s'enfoncer dans ces jungles modernes d'où s'enfuiraient les chiens que nous aimons, si par aventure ils s'y perdaient.

Ah oui, j'oubliais : pour ceux qui y croient… l'enfant Jésus est né, et aussi le prophète Mahomet. Les deux anniversaires concordaient, cette année. Paraît que ça n'arrive que tous les trois cents ans. C'est pas un signe, ça ? Bon anniversaire donc à tous les deux.

Et bonne année à tous. Ne vous découragez pas : je suis certaine que 2016 peut faire pire que 2015, et que ce sera toujours pire, d'année en année. Jusqu'en 2084, l'année de la fin du monde, du moins selon Boualem Sansal. Si elle n'arrive pas avant. Car nous sommes sur la bonne voie, et tous les espoirs sont permis.

2084 la fin du monde

Quand un éditorialiste français se prend pour le centre du Monde

 

Monde
 

LETTRE OUVERTE À MONSIEUR L'ANONYME ÉDITORIALISTE DU JOURNAL « LE MONDE », C'EST-À-DIRE À L'AUTEUR DU TEXTE « LA BELGIQUE, UNE NATION SANS ETAT ? » (LE MONDE 23.11.2015).

Je suis belge. Je vis à Bruxelles, non loin de la commune de Molenbeek. J'ai derrière moi une longue carrière d'enseignante. Je suis aussi écrivain et lauréate de deux prix littéraires, et j'ai quelquefois publié dans des maisons d'édition françaises qui ont pignon sur rue et ne font pas de compte d'auteur, je le précise au passage ; je tiens à votre disposition toutes les infos supplémentaires que vous pourriez souhaiter.

Je suis belge. L'une de mes grand-mères était française, l'autre anversoise et à demi juive. L'un de mes grands-pères était d'origine hollandaise, l'autre était un Flamand francophone de Courtrai, professeur de grec et de latin de surcroît (vous savez ? ces langues que l'on ne juge plus utile d'enseigner chez vous). Et je ne vous parle même pas des racines de mes enfants du côté paternel. Mon père a suivi une partie de sa scolarité à Molenbeek, ce lieu de perdition dont les Français ne sont pas capables de prononcer le nom. Bref, je suis une vraie belge, une « zinneke » comme on dit chez nous, dans le langage des bas-fonds de Molenbeek (encore).

Blason molenbeek

Je suis belge et bruxelloise. L'un de mes fils habite Molenbeek. Je lui ai suggéré d'édifier un bunker dans son jardin afin de se protéger des éventuels bombardements que pourrait initier votre grand humoriste Eric Zemmour.

Je suis belge et bruxelloise. Et j'en ai assez d'entendre la France ​donner des leçons au reste du monde, et aujourd'hui à « ses amis, ses frères » belges. Oui, je sais : la France est « la patrie des droits de l'homme », et elle ne se prive pas de le répéter partout et sur tous les tons, à temps et surtout à contretemps. Les droits de l'homme… Il me semble me souvenir que ces droits-là sont nés chez vous sous un régime très justement baptisé « La Terreur », ce qui prouve que l'humour français si justement réputé (celui de Dieudonné et de Zemmour notamment) ne date pas d'aujourd'hui… Encore heureux qu'il n'existât pas, à cette joyeuse époque, de kalachnikov ni de ceinture d'explosifs ! Car cette France qui aime tant à se définir par « les valeurs de la République » et à se présenter comme « la patrie des droits de l'homme » devrait se souvenir qu'elle s'est construite, cette république, sur un bain de sang que l'Iran des Ayatollah (ou le pire des djihadistes) n'eût pas renié. Combien de gens coupés en deux au terme de pseudo-procès, pour la seule raison qu'ils étaient prêtres ou portaient un nom à particule ? C'était il y a plus de deux siècles, me direz-vous. Certes. Vichy, par contre, et le Vel d'Hiv, c'est plus récent me semble-t-il. Tout comme le métro Charonne. Et je ne cite que pour mémoire votre sanguinaire, conquérant et impérial Napoléon.

« En bon jacobin, on s'étonne de la vacance régulière du pouvoir et de leurs sept Chambres parlementaires » écrivez-vous. Mais oui, étonnez-vous, tout comme nous nous étonnons ici de vous voir insulter et mépriser ceux que vous avez élus à la fonction suprême, traitant l'un de « Bling bling » avant de le poursuivre en justice pour toutes sortes de magouilles et de malversations, traitant l'autre de « Flamby » ou d'incapable.

Aucun sang impur n'a jamais abreuvé nos sillons, et cela fait bien longtemps que chez nous le mariage pour tous et l'euthanasie sous de strictes conditions sont entrés dans les mœurs et dans les lois. Sans manifestations, sans émeutes, faut-il le préciser ? Car figurez-vous que notre nation (qui à vous en croire serait sans État, à moins que ce soit l'inverse) fait souvent preuve de moins d'intolérance brutale que la vôtre…

« La sympathique Belgique est devenue une plaque tournante du djihadisme » écrivez-vous encore. Comme vous avez raison ! Autant vous l'avouer tout de suite : Charlie-Hebdo, c'était nous. L'avion russe descendu en Egypte, l'attentat de Bamako, le Thalys, la destruction de Palmyre, les attentats du World Trade Center, les 200 morts de Madrid, les attentats anciens et récents en Tunisie, la guerre du Liban peut-être… Tout cela, c'était nous, la « plaque tournante du djihadisme ». Les jeunes filles kidnappées au Nigéria et Boko-Haram lui-même, c'était encore nous. Même si l'ennemi public numéro un, le désormais trop fameux Salah Abeslam, est présenté dans tous les médias (y inclus ceux de l'Hexagone) comme un ressortissant français. Mais qu'importe, pourvu que vous puissiez, tels des gamins dans une cour de récréation, répéter à l'envi, pointant le doigt sur l'un ou l'autre camarade qui n'en peut mais : « c'est pas nous, M'sieur, c'est les autres, ».

Je voudrais quand même vous rappeler (ou vous apprendre, car de toute évidence vous ne savez pas grand-chose de notre petit royaume qui pourtant se trouve à votre porte) certains faits. Des « cités », des « banlieues dans lesquelles la police ose à peine intervenir », « l'enfer du 93 » (selon Le Figaro du 12/12/2011), des émeutes urbaines sanglantes, des exécutions presque quotidiennes dans certaines grandes villes (comme Marseille), tout cela n'existe pas chez nous. Nous n'avons pas de « quartiers » comme les vôtres, sortes de cités dans la cité pour ne pas dire d'États dans L'État. Bien sûr, il y a plus de Belges de telle ou telle origine dans certaines communes de Bruxelles (Molenbeek, Saint-Gilles, Anderlecht, Schaerbeek, l'antique quartier des Marolles…), tout comme il y a plus de Français immigrés fiscaux dans nos communes les plus riches, les plus « chic », comme Uccle. Mais globalement, les choses se passent plutôt bien. Les gens s'entendent. Nombre de mes étudiants plus ou moins exotiques et de mes étudiantes, même voilées, m'ont souvent déclaré leur fierté d'être belges. Nos partis d'extrême-droite, à côté des vôtres, font figure de petits plaisantins. Pas de saga Le Pen père, fille et petite-fille chez nous. Pas de « détail de l'histoire ». Nombre de nos ministres, de nos députés, de nos politiciens, de nos journalistes, portent des noms qui de toute évidence ne sont pas « de souche ». Nous en avons dont les parents ou grands-parents étaient turcs, italiens, marocains, espagnols ou congolais, pour ne citer que ceux-là. Et c'est très bien ainsi.

Je suis belge et bruxelloise, et j'aime vivre dans cette ville métissée, multiculturelle, vivante et joyeuse.

« La Belgique est devenue un centre d'endoctrinement et de recrutement » écrivez-vous. Peut-on savoir sur quoi vous vous appuyez pour proférer de telles âneries ? Hélas, des « recruteurs », des endoctrineurs et des fous dangereux, il y en a partout, chez nous comme chez vous. Comme en Allemagne et même comme en Suède ai-je lu récemment.

Un peu d'histoire encore, une science que vous semblez méconnaitre autant que la géographie. Pas de Vel d'hiv chez nous. Pas non plus de tribunaux d'exception pour voter la décapitation d'un roi et celle de milliers de nobles ou de « calotins ». Pas de « métro Charonne » ni de guerre d'Algérie. Pas de « jungle de Calais » de notre côté de la frontière. Pas non plus de responsabilité directe dans le génocide rwandais, si je puis me permettre de vous rappeler l'action de la France dans ce drame, dénoncée et avérée depuis.

Oh, bien sûr, vos « frères et amis belges » ne sont pas parfaits. Il est exact, comme vous l'écrivez encore, que « rapporté à sa population, le pays fournit le plus gros contingent des combattants européens en Syrie », et ce n'est pas moi qui pourrai vous expliquer la cause de cette triste réalité. Ni l'inventer, comme vous le faites si bien.

« Il faut aider (la Belgique) à se protéger et c'est ce que font les services français. Mais le pays doit se ressaisir » écrivez-vous. Mais bien sûr ! La France, tel Zorro, va résoudre une fois de plus tous les problèmes qui ne la concernent pas en « aidant » ses voisins à « se ressaisir ». Comme au Rwanda. Comme en Algérie. Bigre, tout cela m'effraie un peu.

Si je n'avais pas peur de me faire taxer d'intégrisme au nom de votre sacro-sainte laïcité (dont on a vu les résultats), je vous rappellerais la parabole de la paille et de la poutre. Je vais plutôt me contenter d'un conseil assez banal : balayez donc devant votre porte, avant de vous soucier de celle de vos voisins. Je vais aussi vous citer, dans la foulée, un proverbe bruxellois, histoire de ne pas décevoir votre goût du folklore : « Celui qui crache en l'air, ça lui retombe sur le blair. » Et cessez donc de vous croire irréprochables et supérieurs au reste de l'humanité. Les Belges ont beau avoir de l'humour, à la longue, votre arrogance dont je veux croire qu'elle n'est pas celle de la France entière, Monsieur l'anonyme éditorialiste du journal « Le Monde », mais la vôtre propre (si l'on peut dire), devient lassante. Cessez aussi d'utiliser des termes dont vous semblez ignorer le sens, tel le mot « régalien » qui n'a que faire dans ce contexte, puisqu'il concerne « les prérogatives du roi ». Rappelez-vous : les plus grands grammairiens, tels Maurice Grevisse ou Joseph Hanse, étaient… belges.​

Triste vendredi 13 ou La honte d'appartenir à la race humaine

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La négation de l'humanité. Des bêtes sauvages. Pire, en réalité, car les animaux, même les plus féroces, ne tuent que pour se nourrir ou se protéger. Ceci n'a pas de nom.

Qu'est-ce donc que ces crapules malfaisantes, ces rebuts de la race humaine, ces abrutis dénués de la moindre étincelle de raison, qui s'attachent à ainsi massacrer leurs semblables, gratuitement, stupidement, connement ? Il faudrait créer pour eux des adjectifs et des adverbes qui n'existent dans aucune des langues parlées par les hommes, des mots nouveaux pour définir le degré d'abjection imbécile où ils descendent. Il me semble que c'est la première fois dans l'Histoire (du moins à ma connaissance) que l'on tue sans même feindre de s'appuyer sur une quelconque raison ni justification, même ignoble et absurde. Par le passé, on n'a pas cessé de tuer, massacrer, exterminer, éventrer, génocider, sous toutes sortes de prétextes, tant la barbarie est universelle et inventive. On a assassiné de prétendus adversaires, des soldats enrôlés dans une armée ennemie, des combattants d'une cause injuste, des envahisseurs, des bourreaux ; on l'a fait pour punir un crime réel ou imaginaire, on l'a fait parce que les cibles étaient censées appartenir à une « race », à un peuple honni, à une religion qui n'était pas la bonne, à une communauté, une caste, une classe sociale ; on a décimé les rois et les princes, les riches, les nobles, les curés et les bonnes sœurs en ces mêmes lieux où aujourd'hui… On a massacré des noirs parce qu'ils étaient noirs, des blancs parce qu'ils étaient blancs, des rouges parce qu'ils étaient rouges… On a trucidé des gens parce qu'ils étaient des dirigeants, des responsables politiques, des leaders... Bref, l'homme a toujours tenté de rationaliser sa bestialité, de lui donner une vague apparence de cohérence.

Aucun de ces meurtres, qu'ils fussent collectifs ou individuels, n'était bien sûr admissible. Mais du moins ceux qui les commettaient répondaient-ils à une certaine logique. Logique absurde et inepte, mais logique quand même. Les milliers de disparus du 11 septembre 2001, les centaines de milliers de morts du Rwanda, les millions de victimes du nazisme et tous les autres qui, tout au long de l'aventure humaine, ont été exterminés en masse, étaient visés pour d'inacceptables raisons, certes, mais d'une certaine manière ils étaient « ciblés », chosis, désignés. On mourait parce qu'on était juif, parce qu'on était arménien ou tutsi, parce qu'on appartenait à la race du « Grand Satan » américain, parce qu'on descendait de quelque ancienne et noble famille… Bref, on mourait sans raison, mais du moins les assassins faisaient-ils mine de justifier leurs atrocités et le choix de leurs victimes. Déjà, à ce stade, la barbarie a atteint des paroxysmes que l'on a peine à imaginer, et l'on en vient à avoir honte de faire partie de cette engeance, la plus nuisible de toutes, la plus malfaisante et la plus dangereuse, celle des hommes. L'on se dit que rien de pire ne pourrait arriver, jamais. Que certaines horreurs ne pourront pas être dépassées, ni même reproduites. De nouveaux génocides pourtant ont eu lieu, de nouveaux camps de torture et d'extermination se sont ouverts, des murs se sont édifiés, des enfants continuent d'être enrôlés dans d'improbables armées d'assassins, des femmes sont journellement kidnappées, violées, réduites au rang d'esclaves sexuelles. Tout continue, au nom de la race, de l'argent, d'une prétendue société idéale. Au nom de Dieu aussi, souvent.

Mais ceci… Un nouveau degré dans l'abjection a été franchi. Ce n'est pas le nombre des victimes qui me bouleverse (même si...), c'est le hasard absurde qui a présidé à leur massacre. Aucun prétexte cette fois. Des gens qui mangent, assis à une terrasse, un vendredi soir, ou qui prennent un verre. D'autres qui dansent et s'amusent dans une salle de concert. Fauchés comme ça, sans raison, juste parce qu'ils étaient là. Des jeunes, des moins jeunes, des Français « de souche », des Français plus exotiques, des touristes, des gens comme vous et moi. Indistinctement. Des amateurs de musique ou de foot, des croyants adeptes de je ne sais quel Dieu qui décidément prouve chaque jour son inexistence, d'autres qui se fichent bien des questions métaphysiques. Des gamins tirent dans le tas comme on joue à la guerre sur une console de jeux. Le sang coule, du vrai sang. Les meurtriers crient le nom d'Allah puis se font exploser en un atroce bouquet final. Des enfants, eux aussi. À chaque nom, à chaque photo de ces cinglés que diffusent les médias, je tremble à l'idée de découvrir le patronyme ou le visage de l'un de mes anciens étudiants… Mais qu'est-ce qu'on leur a fait, à ces gosses qui ont grandi ici, qui ont fréquenté nos écoles, qui ont joué dans les rues de chez nous ? Comment fait-on pour ainsi détruire un cerveau humain, pour transformer des jeunes gens à peine sortis de l'adolescence en bêtes malfaisantes et folles ?

Et leur Allah, qu'attend-il donc pour les foudroyer ? Ce Dieu que des milliards d'individus invoquent chaque jour : Seigneur, aide-moi, protège mes enfants, rends-moi meilleur, sauve-moi, éloigne de moi la maladie et la tentation, toi qui es « notre père » à ce qu'on dit. Où se cache-t-il ? Celui qui paraît-il ne permet pas que tombe le moindre cheveu de notre tête, ce Yavhé, cet Allah, ce Dieu qui toujours est du côté des plus forts, ce Gott mit uns, et qu'importe le nom qu'on lui donne, que fait-il d'autre que démontrer, jour après jour, sa définitive absence ? Et, même s'il n'existe pas, comment peut-on se revendiquer de lui pour violer, pour décapiter, pour massacrer, pour s'abaisser plus bas que le plus laid, le plus monstrueux, le plus nuisible des animaux ?

Ce qu'ils font, ces dégénérés répugnants, c'est détruire l'humanité dans les plus faibles et les plus innocents de ses représentants, tout comme ils s'acharnent à détruire la mémoire des siècles, à anéantir toute trace de la pensée, de la beauté et de l'intelligence humaine en dynamitant temples et statues.

Voulez-vous que je vous dise ? J'ai honte. Honte d'appartenir à cette race, la seule qui sur la surface de la Terre soit capable de telles atrocités. Et je me prends à songer que, lorsque les dauphins, les rats ou les fourmis auront pris notre place sur cette planète que nous nous acharnons à saccager comme tout ce que nous touchons, ce ne sera pas une grande perte. Car l'univers sera meilleur et plus beau quand nous n'y serons plus.​

Les ruines de l'Histoire humaine

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« Syrie - Palmyre : défaite d'une civilisation » titrait ce lundi 25 mai 2015 Ravanello dans son blog. Mais non, ai-je envie de lui répondre. Ce n'est pas la défaite d'une civilisation. C'est la défaite de LA civilisation. L'échec, l'agonie, la mort peut-être, de ce qui fonde notre humanité. La destruction de ce que nous sommes, la négation de notre origine commune, le saccage de ce lieu hors du temps et de l'espace d'où nous venons tous.
J'ai vu Rome et Athènes, Mycènes, Corinthe, j'ai vu la Crète… Je n'ai pas vu Palmyre, et sans doute je ne la verrai jamais. Palmyre la Sémite, la Grecque, la Romaine. Palmyre l'universelle, oasis de beauté et de culture dans un désert. Trace miraculeuse de ce qu'ont construit et rêvé les hommes quand les dieux parfois se promenaient parmi eux, tellement humains, tellement proches de nous, avec leurs amours et leurs querelles, avec leurs visages semblables aux nôtres. Là-bas, au cœur d'un désert inconnu, non loin du mythique jardin d'Eden, une ville somptueuse s'est édifiée que ses dieux jusqu'ici avaient voulu protéger. Afin sans doute que nous puissions quelquefois nous retourner vers un passé de rêve et de beauté. Vers un monde où c'est au glaive que les hommes se battaient, avec courage et force. Marc-Antoine a voulu la détruire, puis les Perses, puis Tamerlan... Mais les dieux veillaient, les anciens et les nouveaux, qui en ce temps-là vivaient en bon voisinage. Quelques temples furent convertis en églises, où l'on continua d'invoquer la divinité. Les musulmans s'y installèrent au VIIe siècle, sans rien saccager, plus sages que les barbares qui prétendent aujourd'hui servir le même dieu, et qui en son nom massacrent et asservissent leurs semblables, et détruisent tout ce qui sans doute les rappelle à leur incurable stupidité, à cette bestiale sauvagerie que Cro-Magnon et Néandertal eux-mêmes auraient désavouée.
Qu'est-ce donc que ce monde où l'on tue sans vergogne ceux qui pensent autrement, ceux qui prient (ou ne prient pas) dans une langue qui n'est pas celle de l'un ou l'autre texte prétendument sacré ? Qu'est-ce que cette société où l'on massacre ceux qui donnent à leur Dieu un nom qui n'est pas le bon, ceux surtout qui, au spectacle de la vie comme elle va, se disent que Dieu, justement, n'existe pas. Car s'il existait, ne devrait-il pas les foudroyer, tous ces déments qui en son nom répandent la mort et la bêtise ? Ceux qui détruisent la vie mais aussi la pensée, la beauté et l'art qui pourtant ne sont rien d'autre qu'un éternel mouvement vers Lui qui continue de se taire et se cacher.
Qu'est-ce donc que cet univers où l'on enlève des femmes, des jeunes filles, des collégiennes, pour en faire des esclaves sexuelles ? Qu'est-ce que ce monde dans lequel on enrôle des petits garçons pour en faire des machines à tuer, pour leur apprendre à jouer avec de vrais fusils, a mourir dans de vraies guerres, à devenir à leur tour de vraies bêtes à peine humaines ?
Des fous et des imbéciles, des psychopathes et des assassins, des crétins incultes et des égorgeurs fanatiques, des bourreaux sadiques et des abrutis sans conscience, il y en a toujours eu, hélas. Sous toutes les latitudes, à toutes les époques, au cœur de toutes les croyances. Rien de vraiment neuf donc, sinon l'ampleur incroyable que prend aujourd'hui la catastrophe. Car la technique moderne, celle des armes et celle des médias, fait que la cruelle imbécillité de ces barbares couverts de sang se répand plus vite que l'éclair et plus loin que le vent. Et qu'ils font des émules.
Nos enfants s'en vont mourir au soleil en rêvant d'un paradis où les attendent je ne sais combien de vierges qu'ils pourront impunément violer tout comme ils auront violé, ici-bas, les femmes et les filles trouvées sur leur route. Nos enfants s'en vont tuer, là-bas ou chez nous, pour étendre sur la Terre le règne d'un Dieu plus terrible et monstrueux que Baal, Moloch et Satan lui-même. On leur offre un idéal de violence et de force, à eux qui vivent dans un univers où l'idéal n'existe plus depuis longtemps. On leur parle de force et non d'amour, de puissance et non de fraternité, de domination, de pouvoir, de la supériorité d'une croyance sur les autres tout comme, jadis, on avait prêché la supériorité d'une race. Alors ils se font exploser dans les marchés, les temples ou les mosquées, emmenant avec eux au paradis qui n'existe pas les âmes innocentes de centaines d'infidèles qui se contentaient de vivre, d'aimer leurs enfants, de regarder le ciel et les nuages en se disant que la vie sur notre Terre peut être jolie, malgré la faim et la misère quelquefois. Ils sèment le feu et la terreur en tout lieu où ils passent, eux qui ont été des petits garçons aux cheveux bouclés que pourtant nous avons bercés de rêves et nourris du lait de notre amour. Ils s'en vont détruire les traces merveilleuses de l'intelligence humaine partout où ils les trouvent, ils s'en vont effacer les souvenirs mêmes de l'art, de la pensée, de la beauté.
Des animaux, voilà ce qu'ont fait d'eux leurs croyances imbéciles et leurs prêcheurs fous. Des bêtes plus sauvages et plus cruelles que les grands fauves d'Afrique ou d'Asie qui, eux, ne tuent que pour se nourrir. Des animaux, oui, plus primitifs et plus nuisibles qu'aucune autre de ces espèces créées par Dieu et sauvées par Noé, du moins si l'on en croit les textes. Et je me dis, en me souvenant de cette histoire, qu'un nouveau déluge serait le bienvenu, sélectif cette fois, qui noierait comme des rats cette engeance de faux prophètes dont la seule philosophie se lit non pas dans les pages de quelque bible ou de quelque coran, et moins encore dans celles d'Averroès ou d'Avicenne, mais dans le feu de leurs kalachnikovs. Que fais-tu donc, Dieu silencieux ? Pourquoi ne les punis-tu pas, ces malades qui te blasphèment – si tu existes – bien plus que les dessins des uns, les églises ou les synagogues des autres ?
En attendant ce peu probable châtiment, Le Monde m'apprend que « dans Palmyre contrôlée par l'EI, l'épuration a commencé » et que « l'armée d'Assad bombarde Palmyre, tenue par l'État islamique ». Et c'est la culture et l'histoire qui, sans fin et sans espoir, se débattent dans les douleurs d'une interminable agonie.
Voulez-vous que je vous dise ? Quand reviendra le Déluge, je ne crois pas que j'aurai envie de monter dans l'arche. Car je n'ai pas vraiment le goût de vivre dans ce monde détruit, parmi les ruines de l'Histoire humaine.

Écrivain, un métier ?

 

Type 4a

     Voulez-vous que je vous dise ? Il y a des moments où ce que d'aucuns appellent « le métier d'écrivain » est bien déprimant. Et cela même si, je le maintiens, ce n'est pas un métier, puisque ce terme désigne, selon le Robert, un genre de travail déterminé (…) et dont on peut tirer ses moyens d'existence (renvoi à « gagne-pain »). L'écriture, à mon sens, est donc tout autre chose qu'un métier, sauf sans doute pour ceux qui, justement, la pratiquent dans l'optique de gagner leur vie, voire de s'enrichir. De ceux-là, on peut d'ailleurs dire qu'ils ont du métier : ils appliquent des recettes, vont au plus efficace, sont passés maîtres dans l'art d'utiliser et parfois de manipuler les médias. Ils « vendent », et proposent chaque année à leur fidèle clientèle un produit neuf mais aussi prévisible qu'attendu. Ils pratiquent en quelque sorte le fastfood de l'écriture : ouvrage attirant, bien présenté, ciblé, conçu pour plaire au plus grand nombre, vite absorbé, vite oublié… Mais sans cette touche de génie ou cette saveur unique qui font la grande cuisine. Sans aucun style, en vérité.
    
Mes anciens étudiants se souviennent, je l'espère, des cinq critères qui, selon moi, permettent de reconnaître ce que j'appelle « le véritable écrivain ». Petite révision en cinq points :

  1. Un véritable écrivain est toujours mû, à mon sens, par un besoin quasi pathologique d'écrire. Et quand j'emploie le mot « pathologique », ce n'est pas une figure de rhétorique.
  2. Il doit, consciemment ou le plus souvent inconsciemment, avoir créé un univers qui est caractéristique, identifiable, que l'on retrouve d'œuvre en œuvre, de livre en livre.
  3. De même, ce que j'appelle « le vrai écrivain » a-t-il une thématique qui lui est propre. Là aussi, c'est un phénomène qui sans doute n'est pas voulu, qui n'est pas conscient. Mais lorsqu'on se penche sur l'œuvre d'un grand auteur, on y retrouve quelques thèmes, toujours les mêmes, qui la traversent et la sous-tendent.
  4. Il possède également un style reconnaissable entre tous, qui le définit et qui fait partie de lui. Un style qui fait que lorsqu'on lit quelques pages de lui, on se dit quelque chose comme « on dirait du Le Clézio »… « Si ce n'est pas lui, c'est un excellent imitateur… ».
  5. Enfin, bien sûr, (et c'est le minimum), il doit maîtriser la langue dans laquelle il s'exprime.

     Chacune de ces conditions est nécessaire mais pas suffisante : c'est la conjonction de ces cinq caractéristiques qui seule fait l'écrivain, le vrai, au sens que je donne à ce terme. Je n'ai pas dit « le bon écrivain », car nous entrons là dans des critères subjectifs et donc discutables.
    
Vous remarquerez que je n'ai pas inclus dans ma liste la gloire, le succès médiatique, le tirage ou le chiffre des ventes. Certes, ces éléments quelquefois viennent couronner l'un ou l'autre élu, et c'est heureux. Dans certains cas, cela se produit même de son vivant. On peut citer, dans le passé, les Hugo, Dumas, Gide, Mauriac et, plus près de nous, le merveilleux Le Clézio (merci l'académie Nobel) et autres Laurent Gaudé ou Dany Laferrière... Mais à côté de ceux-là, combien de Verlaine, de Balzac et d'autres, morts dans la misère ou vivant dans l'anonymat et la précarité ?
    
Car il faut avouer que gloire et argent privilégient plus souvent les ex de présidents, ceux qui cultivent le scandale ou la provocation, ceux qui défendent des thèses indéfendables, ceux qui gravitent parmi les people, les « fils ou cousins de… », sans compter tous ceux qui ont trouvé un filon ou une recette et l'appliquent avec régularité : un tiers de suspense, trois dixièmes d'exotisme, une larme de fantastique, une louche d'érotisme, moins de trois pour-cent de descriptions, beaucoup de dialogues, un assortiment de lieux communs, un vocabulaire simpliste et restreint, un nombre de pages limité… Afin de ne pas me faire d'ennemis, je ne citerai pour exemples que l'un ou l'autre auteur aujourd'hui tombé dans l'oubli, mais ayant joui en leur temps d'une renommée et d'un compte en banque intéressants, tels Guy des Cars, Georges Ohnet ou Pierre Benoît. De nos jours, il y a bien sûr les romans publiés par Harlequin dont, d'ailleurs, les auteurs doivent se plier à des impératifs précis et entrer dans une grille préétablie. Et aussi plusieurs prétendus « écrivains » que je ne nommerai pas…
    
Et puis il y a les autres, tous ceux pour qui décidément on ne peut pas dire que l'écriture soit un métier… Qu'est-elle donc pour eux ? Une passion peut-être, un genre de vie ou de survie, un art, une maladie, une addiction, un besoin… Je suis ouverte à toutes les propositions. Pour l'un de mes anciens contrôleurs fiscaux, c'est même un hobby (si si, ce n'est pas une blague, comme le macramé ou le coloriage).
    
Quoi qu'il en soit, il faut reconnaître que la grande majorité des écrivains sont aujourd'hui bien mal traités (bel oxymore, pas vrai ?) par leurs contrôleurs fiscaux, par la presse, par tous les « métiers » de la chaîne du livre (quand leurs créations trouvent éditeur et deviennent ainsi un vrai livre). Sauf exceptions, et nous en connaissons tous car, oui, il existe de vrais écrivains et même de vrais éditeurs.
    
Pourquoi cette forme de mépris ou de méconnaissance ? Parce que les gens qui pratiquent ces métiers, de l'éditeur au libraire en passant par toutes les étapes intermédiaires, ont pour but, justement, de gagner de l'argent, alors que le malheureux artiste ne songe quant à lui qu'à s'exprimer le mieux possible, qu'à créer une œuvre d'art (dans le meilleur des cas), qu'à mettre un peu de beauté ou d'humanité, voire un peu de pensée et de conscience, dans notre triste univers…
    
C'est pour cette raison que le métier d'écrivain est quelquefois bien déprimant. Avez-vous la moindre idée de ce que coûte, en temps (parfois ce sont des années), en efforts de toute sorte, en hésitations, en doutes, en nuits blanches et en bien d'autres choses, la conception d'une œuvre que son auteur, finalement, juge digne d'être montrée ? Un éditeur alors reçoit le manuscrit. Il le lit, il l'apprécie, il y croit (dans le meilleur des cas, car ce n'est pas fréquent). Il prend des risques, lui aussi, décide de le publier. Enfin ce texte existe vraiment, enfin il est devenu un livre, l'un de ces objets à faire rêver, à émouvoir, à faire réfléchir, à faire rire. Et l'auteur alors se prend à rêver à son tour. Par la magie de son écriture, il va toucher des inconnus, quelque part en terre de francophonie. On va le lire, l'aimer peut-être, le comprendre, vibrer à ce monde qu'il a créé. Un dialogue va s'instaurer entre un inconnu et lui, à travers ces pages qui ont germé au plus profond de ce qu'il est.
    
Mais pour que ce livre arrive entre les mains de l'inconnu fantasmé, pour que celui-ci ait la moindre chance de le découvrir et peut-être de l'apprécier, encore faut-il qu'il en ait connaissance. Qu'il puisse le voir, posé sur l'étal d'une librairie, le feuilleter. Qu'il en ait entendu parler ne serait-ce que par un seul critique, dans les pages du supplément littéraire d'une obscure feuille de chou ou d'un grand quotidien. Mais non… Rien. L'éditeur a pourtant envoyé un peu partout ces fameux services de presse qui s'accumulent dans la poussière des salles de rédaction. L'auteur les a consciencieusement signés, dédicacés, cherchant la petite phrase originale ou sympathique. Mais rien. Les critiques sans doute préfèrent commenter les « incontournables » dont parlent tous leurs confrères, signaler cinquante nouvelles nuances de je ne sais quelle couleur douteuse, attirer l'attention sur un nouveau livre à scandale… Et le pauvre « petit » auteur reste dans l'ombre, à noircir du papier, sans grand espoir d'être jamais lu.
    
De la colère dans mon propos, ou plus bassement de l'envie, de la jalousie ? Mais non… Juste une certaine amertume. S'il s'agit de moi, il s'agit aussi de nombre de mes confrères en écriture. De vrais écrivains pourtant. Mais il leur manque sans doute quelque chose comme « des relations », un bon carnet d'adresses, un réseau, que sais-je… Alors, dites-moi, c'est cela, aujourd'hui, être écrivain ? C'est être prêt à tout pour décrocher une interview quelque part, c'est consacrer à « faire la pute » du temps volé à l'écriture ? Il y aurait de quoi sombrer dans le découragement, vous ne croyez pas ? Et dans le silence…

Mais que font les éditeurs ? Où sont les correcteurs ? À quoi songent les critiques ? Et pourtant il jouit d’un phénoménal succès…

Sans titre

Ma longue carrière de prof et mes activités dans l'édition au sens large m'ont permis de collecter une impressionnante collection de perles et de barbarismes, que d'ailleurs je publierai peut-être un jour. En voici quelques exemples… dus non à un quelconque étudiant qui ne lirait que des SMS ou à un apprenti écrivain dont la langue maternelle ne serait pas le français, mais à un illustre et très vendeur auteur contemporain, encensé par la critique et invité sur de nombreux plateaux de télé. Je précise que je les ai récoltés non pas dans son dernier livre (que je ne compte pas acheter), mais dans les premières pages de cet ouvrage, publiées par le très sérieux magazine « Lire » (n° 433, mars 2015). Estelle Lenartowicz qui présente l'ouvrage n'hésite pas y comparer son auteur à Rabelais et à saluer son « érudition » et son « inventivité stylistique ». C'est le moins qu'on puisse dire !

  • Sa longue chevelure blonde vole derrière son crâne tout en cheveux.
  • La demoiselle à la bourre, au corps allégé, libre, et presque glorieux, aperçoit une maison forte avec des tourelles vers laquelle s'approchent (…)
  • On dirait, dans l'édifice face à la blondinette, le pétillement d'un vin nouveau qui bout à l'intérieur d'un tonneau et que ça se libère.
  • Il semble avoir presque quarante ans et être particulièrement grand.
  • Ma sœur fut rappelée à Dieu durant la naissance de sa petite. 
  • Enfant sortie brillante élève du couvent des bénédictines d'Argenteuil…
  • À l'intérieur du salon sombre de son oncle au plafond bas soutenu par des poutres de chêne foncé…
  • Je ne vais pas pouvoir.
  • Oui, se dilate d'orgueil le chanoine. Il admire le front élevé de la filleule où plane l'intelligence.
  • Je fais avec.
  • Fulbert, être entier sans nuances au visage comme un groin de pourceau de saint Antoine et autour de la tonsure des cheveux crépus, fait clignoter ses yeux de poule aux paupières bombées.
  • Pff, Anselme ! lève les yeux aux poutres Abélard.

Vous avez fini de rire ? Vous avez deviné qui est l'auteur du chef-d'œuvre (aux dires de la critique) dont les seules premières pages recèlent autant de perles ?
Avant de vous donner la réponse, je vais proposer ici mon commentaire à toutes ces hénaurmités et à quelques autres, toujours recensées dans les pages publiées par « Lire ».

  • Une très jolie jeune fille sort précipitamment d'une maison à colombages tout en regrettant (…) : très…jolie…jeune…précipitamment : ça fait beaucoup d'adjectifs et d'adverbes, aussi redondants qu'inutiles.
  •  (…) qui détournent leur regard afin de reluquer cette créature si avenante qui court par un dédale de ruelles pleines de mendiants« Reluquer » est un anachronisme flagrant (sans même parler de l'inélégance du terme) ; quant aux « ruelles pleines de mendiants », elles constituent une impropriété : un verre peut être plein (de vin), une pièce peut être pleine d'objets. Une rue est plutôt peuplée de mendiants, hantée de mendiants… Il aurait été plus joli et plus correct d'écrire, par exemple : « un dédale de ruelles où se pressent des mendiants nombreux »…
  • Ses chaussures sont comme des ballerines entre lesquelles cavalent des poules affolées et sa longue chevelure blonde vole derrière son crâne tout en cheveux. Le ballet (et donc les danseuses nommées ballerines) n'est apparu qu'au XVème siècle ; la chaussure du même nom date du XXème siècle. Le verbe « cavaler » est un autre anachronisme, car il n'apparaît qu'au XVIème siècle. En outre, ce terme est inapproprié lorsqu'on parle de poules. De même, si les oiseaux – et les avions – peuvent voler, ce n'est pas le cas d'une chevelure (sauf bien sûr si elle s'est détachée du crâne auquel elle appartenait) ; quant à l'expression « un crâne tout en cheveux », elle est totalement incorrecte et incompréhensible. Sans compter la lourdeur de la répétition chevelure – cheveux dans la même phrase.
  • La demoiselle à la bourre, au corps allégé, libre, et presque glorieux, aperçoit une maison forte avec des tourelles vers laquelle s'approchent (…). « à la bourre » : argotique et anachronique ; une maison forte = ??? ; on ne s'approche pas « vers » quelque chose, mais on s'approche « de » quelque chose.
  • La petite porte du bâtiment sévère s'ouvre en une fente verticale qui baille. C'est alors semblable à un bourdonnement d'abeilles. Bailler = donner ; bâiller = « être entrouvert, mal fermé ou ajusté ; dans le cas présent, il fallait donc ne pas omettre l'accent circonflexe. De plus, une porte peut bâiller, mais une fente ne bâille pas, puisque ce mot désigne une ouverture et non un objet ouvert. Quant à la 2ème phrase, elle est incorrecte et incompréhensible ; à quoi renvoie le « c' » ? À l'extrême rigueur, on aurait pu écrire : « c'est alors comme un bourdonnement… », le « c' » étant dans alors impersonnel, mais pas « c'est semblable à… », car dans ce cas « semblable » est attribut du sujet « c' » qui ne peut donc être impersonnel.
  • On dirait, dans l'édifice face à la blondinette, le pétillement d'un vin nouveau qui bout à l'intérieur d'un tonneau et que ça se libère. Les diminutifs en –et, ette datent du XVIème siècle. Que l'on  se souvienne de la Pléiade (qui n'était pas encore une collection Gallimard) et de son manifeste, le fameux « Défense et Illustration de la langue française ». De plus, pour ce que j'en sais, un vin ne bout pas, ni dans un tonneau ni ailleurs. Quant à la fin de la phrase, elle est incompréhensible et incorrecte. Qu'est-ce qui se libère ???
  •  (…) trois écoliers acnéiques aux voix grêles pleines de crénoms, déclarant, dont un en latin : « … ». Des voix pleines… ??? Quant au mot « crénom » (qu'il aurait au moins fallu écrire entre guillemets ou en italiques, s'il veut représenter les paroles que prononcent les écoliers en question), il n'apparait pour la première fois dans la langue française qu'en 1832.
  • (…) il nous faut s'ébattre. Erreur flagrante de construction : « il nous faut nous ébattre », ou bien « il faut s'ébattre » ; en aucun cas on ne peut associer le « on » et le « nous » dans la même phrase pour désigner la même réalité.
  • Des bottes de paille palallélépipédiques, alignées en rang d'oignons, font office de bancs. « en rang d'oignons » : cette expression date de l'extrême fin du XVIème siècle et signifie « rangés en ligne, l'un derrière l'autre, comme des oignons dans un potager » ; elle ne peut s'appliquer à des bancs…
  • Elle remarque un homme de dos et debout mais plié en deux sur sa chaire. Tout ça ??? « courbé » aurait été plus correct, et plus joli : « courbé sur sa chaire (ou "au-dessus de son pupitre".
  • Il semble avoir presque quarante ans et être particulièrement grand. Illogique : on est grand ou on ne l'est pas, mais on ne peut sembler grand.
  • Une cagoule sur la tête lui couvre aussi les épaules. Cette phrase est incorrecte. On aurait pu écrire : « la cagoule qu'il porte sur la tête lui couvre aussi les épaules ».
  • Ma sœur fut rappelée à Dieu durant la naissance de sa petite. ??? « durant » est une impropriété dans ce contexte. La mort, par définition, ne se situe pas dans la durée, pas plus que la naissance qui désigne l'instant où l'enfant sort du ventre maternel : « elle a été rappelée à Dieu au moment de son accouchement ; elle est morte en donnant le jour à l'enfant… »
  • Enfant sortie brillante élève du couvent des bénédictines d'Argenteuil où elle a appris la lecture et la grammaire, je désire que maintenant qu'elle habite avec moi en ce presbytère, à dix-huit ans, elle se perfectionne… Le début de la phrase est évidemment incorrect. Je suppose que l'auteur veut dire qu'elle a été une enfant brillante, et une élève brillante, et qu'elle a fait ses études au couvent des bénédictines : « elle fut une élève brillante au couvent (…) où elle a appris la lecture et la grammaire ». En outre, la répétition du mot QUE en fin de phrase est à déconseiller : « et je désire, aujourd'hui qu'elle réside chez moi, la voir se perfectionner… »
  • À l'intérieur du salon sombre de son oncle au plafond bas soutenu par des poutres de chêne foncé et allant (qui « va » ? le salon ? l'oncle ? le plafond ? les poutres ? le chêne ?) dans un bruissement de tissu sur des tomettes couvertes d'hysope, le mélisse et de menthe fraîche, Héloïse, dorénavant vêtue d'une cottardie à large décolleté et fentes latérales, cherche quelque chose. J'aimerais bien le rencontrer, cet « oncle au plafond bas » ; quant au mot « dorénavant », il signifie « à partir du moment présent, à l'avenir » : la pauvre Héloïse est-elle donc condamnée à ne plus porter « dorénavant » que la cottardie en question, à l'exclusion de toute autre toilette ?
  • Abélard, assis sur un banc, parcourt du regard le logis de l'ecclésiastique qui, chapelet entre les doigts, lui a formulé sa requête du fond de son grand fauteuil à dos sculpté. Un escalier à vis aux pierres disjointes doit mener aux chambres de l'étage. Ciel ! Quelle accumulation d'adjectifs et de notations aussi lourdes qu'inutiles : « sur un banc - de l'ecclésiastique - chapelet entre les doigts  - du fond de son fauteuil – grand -  à dos sculpté - à vis - aux pierres disjointes »…
  • Le gros prélat âgé, bras sur le côté, tisonne un feu. Les bûches de résineux projettent dans la cheminée des petites explosions d'essence. Même remarque : en quoi tous ces détails sont-ils utiles au récit : « gros – de résineux – petites »… ? Quant aux « explosions d'essence », elles se passent de commentaires, de même que la notation « bras sur le côté »…
  • Puisque j'enseigne déjà à l'école Notre-Dame, je ne vais pas pouvoir. Il s'exprime drôlement mal, l'illustre et médiéval philosophe. Le moindre potache qui me dirait qu'il « ne va pas pouvoir » encourrait ma colère et prendrait certains risques…
  • Je fais avec. Même remarque !
  • Je ne suis pas friand du gingembre. On dit (et on écrit) « friand de » et non « friand du », à moins que le produit cité soit accompagné d'un complément : « friand du gingembre que contient ce vin », par exemple, mais « friand de gingembre » (en général). Tout comme moi, qui ne suis guère friande de barbarismes en général, ni des barbarismes innombrables que recèle ce texte, en particulier.
  • Fulbert, être entier sans nuances au visage comme un groin de pourceau de saint Antoine et autour de la tonsure des cheveux crépus, fait clignoter ses yeux de poule aux paupières bombées. Accompagner l'adjectif « entier » de la précision « sans nuances » est évidemment un pléonasme. Quant à la description du « visage comme un groin (…) et autour de la tonsure des cheveux crépus », elle me semble formulée dans une langue assez éloignée du français, qu'il soit actuel ou médiéval…
  • C'est important d'être intraitable dans la vie… Vous, quand vous étiez scolare, vos professeurs sont dû l'être avec vous aussi. « vous, vos professeurs ont dû l'être » : construction tout à fait incorrecte.
  •  — Pff, Anselme ! lève les yeux aux poutres Abélard. ??? J'aurais pu à la rigueur comprendre et accepter une formulation comme « Pff, Anselme ! soupire Abélard en levant les yeux ». Mais « Pff, lève les yeux Abélard » ressemble à une mauvaise traduction qu'aurait proposée Google de je ne sais quelle langue exotique. D'autant qu'on peut lever les yeux « vers les poutres », mais certes pas « aux poutres », même s'il arrive qu'on lève les yeux au ciel (et c'est bien ce que j'ai fait à la lecture toutes ces horreurs).
  •  … tousse le gros prélat dont la croix pectorale rebondit sur sa bedaine. « dont – sa » : pléonasme grammatical. Il eût fallu écrire « … dont la croix rebondit sur la bedaine »).
  • Oh, ben en tout cas, j'ai récupéré ma clepsydre ! « Ben en tout cas » ??? étrange et anachronique langage pour une jeune personne vivant au début du XIIème siècle.
  • Elle s'en amuse d'un grand rire qui la secoue de la tête aux pieds. Son parrain, tel Zeus, d'un pli des sourcils la réprimande : — Héloïse, cesse de t'esclaffer ainsi. « S'esclaffer de rire » : 1ère occurrence en 1534, devient courant à la fin du XIXème siècle. Or, sauf erreur, Héloïse et Abélard ont vécu au début du XIIème siècle. Quant à « réprimander quelqu'un d'un pli des sourcils »… mieux vaut en rire, j'imagine.
  • Il en ouvre des grands yeux stupéfaits (cliché) du genre : « Elle est gonflée, celle-là ! » Anachronisme : cette expression – vulgaire, faut-il le préciser –  est très récente. Quant à l'expression djeuns « du genre », elle est plus anachronique encore.
  • Oui, se dilate d'orgueil le chanoine. Correction : « oui, dit le chanoine en se dilatant d'orgueil ». Que je sache, « oui » correspond à un mot que l'on prononce et non à un phénomène de dilatation, fût-il même métaphorique.
  • Il admire le front élevé de la filleule où plane l'intelligence. Mmm… comme j'aimerais, moi aussi, être dotée d'un front élevé où planerait l'intelligence, tel sans doute un aigle dans les cieux… Allons, monsieur l'écrivain renommé, achetez donc un dictionnaire, et vérifiez-y le sens du mot « planer » (et de quelques autres).
  • Il se retourne vers le vitrail de la fenêtre. Ces deux mots constituent évidemment un pléonasme.
  • Une fille qui poursuivrait ses études ne serait pas chose courante en ce temps où le savoir ne trouve jamais de prise dans le sexe féminin. « Une fille » (même au moyen-âge) ne peut être définie comme « une chose » (courante ou non). Quant au « savoir qui ne trouve pas de prise dans le sexe féminin », j'ai mis un moment à comprendre (après m'être remise de la crise de fou rire qui m'avait secouée) qu'il s'agit sans doute d'un « temps où le savoir n'est guère répandu parmi les femmes » (tout comme la maîtrise de la langue française ne trouve pas toujours de prise, de nos jours, dans le sexe masculin !!!). Oui, je sais, cela doit être douloureux…
  • la filleule aux formes d'une rare perfection. Jolie phrase pour un livre qui serait publié chez Harlequin.
  • La nuit venant, l'air est encore frisquet. Frisquet ??? Ce mot, dérivé d'un terme flamand, a été créé au XIXème siècle. Mais nous n'en sommes pas à un anachronisme près !
  • La soie de la cottardie roule en courts frissons sur la peau de la nièce semblant innocente encore même d'une caresse. Ouille ! comme le dit si bien le titre de cet impérissable amas de barbarismes et d'incohérences : cette phrase est totalement incompréhensible. Ajoutons pour compléter notre collection d'anachronismes que l'on ne trouvera de la soie en France que quelque 40 ans plus tard.
  • Menton légèrement creusé au milieu tel que par le doigt de la réflexion qui se pose sous ses belles lèvres, elle répond, mimant un air fataliste. Tout aussi étrange… Outre la construction incohérente de cette phrase, je précise qu'on ne peut « mimer » « un air », puisque « mimer » signifie précisément « exprimer sans le secours de la parole » c'est-à-dire…" prendre l'air de"… : mimer la colère, mimer la peur…
  • Il pose sa main droite d'homme sur l'épaule gauche et arrondie de l'orpheline. « Il » étant un pronom masculin, on peut en déduire que « sa main » est de toute évidence celle d'un homme. Du moins, il me semble…

 Vous avez trouvé, bien sûr. Pour ceux qui auraient un doute, je précise : Jean TEULÉ, Héloïse, ouille, éd. Fayard. Consternant, isn't it ?
Ce qui me sidère, ce n'est pas que tel ou tel auteur commette des fautes ou fasse des erreurs. Errare humanum, comme disait l'autre, et sans aucun doute, il m'arrive d'errer, moi aussi. Mais autant de crimes contre la langue en si peu de pages, quand même… Et surtout, comment expliquer qu'un ouvrage truffé de fautes, un ouvrage qui semble n'avoir été relu ni par son auteur, ni par ce « premier lecteur » que tout écrivain se devrait de consulter, ni par l'éditeur (sauf à supposer que celui-ci soit quasiment analphabète), ni a fortiori par le moindre correcteur, ait pu franchir les obstacles que rencontre tout écrivain sur la route de la publication ? Comment comprendre qu'aucun critique, pas plus dans la presse écrite qu'à la télévision ou à la radio, n'ait formulé la plus petite remarque quant à l'écriture de cette montagne d'anachronismes et d'attentats contre la grammaire et la sémantique ? Où était donc le sniper de Laurent Ruquier, l'inénarrable et chevelu Aymeric Caron qui cependant se targue de traquer les plus petites erreurs grammaticales des ouvrages qu'il commente ? Jean Teulé serait-il intouchable ?
Ce silence universel et cet unanime flot de louanges nous en apprend beaucoup, ce me semble, sur les médias en général. Et sur l'édition, inutile de le préciser.
Pendant ce temps, de pauvres plumitifs qui n'ont rien pour plaire aux médias (ni grands chapeaux, ni conjoint, amant ou "ex" célèbre, ni passé sulfureux, ni parrain people…) continuent de noircir du papier dans l'ombre, de publier chez de courageux éditeurs qui s'intéressent plus à la valeur d'un texte qu'au look ou au carnet d'adresses de son auteur. Sans qu'aucun critique les remarque, sans que nulle part on ne parle d'eux, et donc sans que le public ait la moindre chance de découvrir qu'ils existent.

Lettre à une étudiante

Sans titre 2

Atterrée, j'ai trouvé sur la page face book de l'une de mes étudiantes une vidéo aberrante provenant de la télé italienne, dans laquelle un fumiste nommé Guiletto Chiesa profère un fatras d'inepties sur les événements de France, mêlant la théorie du complot à toute une série de propos confus mais violents. Plus grave, cette vidéo est assortie d' « articles connexes » qui sont autant de films extrêmement choquants, émanant de ce qui me semble être une source extrémiste sinon islamiste. J'ai réagi, évidemment, et je voudrais reprendre ici le message que j'ai envoyé à cette étudiante, afin que d'autres puissent le lire et y réfléchir.

« Quand j'étais ton prof, j'ai tenté de t'enseigner la littérature, bien sûr, la philo, mais aussi et surtout, j'ai essayé de dégager dans tout cela la part d'humanité et même d'humanisme qui nous différencie des bêtes sauvages. Rappelle-toi Camus : "diminuer arithmétiquement la souffrance du monde". Massacrer des flics, des dessinateurs, des juifs parce qu'ils sont juifs, c'est faire le contraire. RIEN ne peut justifier le meurtre et la violence : aucune idéologie, aucune religion, aucune philosophie. RIEN. Comme le disait Camus, c'est l'inverse qu'il faut faire : essayer de mettre un peu d'humanité et de solidarité dans toute cette merde. Et cela dans la lucidité, c'est-à-dire en sachant que la souffrance et le malheur subsistent, à la fin. Mais la toute petite part de souffrance que l'on a pu diminuer, c'est déjà une victoire. J'ai aussi tenté de vous apprendre ce qu'est l'esprit critique (rappelle-toi les "dossiers-presse", notamment). Te voir diffuser des vidéos comme celle-ci, cela me désespère car cela m'amène à penser que je n'ai pas réussi à te faire comprendre tout ça, que j'ai donc mal fait mon boulot d'enseignante dans ce cas précis… Où est-il, ton esprit critique ? La théorie du complot est totalement ridicule et mensongère, aussi bien pour le 11 septembre qu'ici. Et quand bien même la CIA serait aussi universelle que le proclame le sinistre crétin dont tu as diffusé la vidéo, je ne vois pas en quoi cela pourrait justifier ni expliquer ce qui s'est passé à Paris, ce qui se passe chaque jour au Nigéria et ailleurs en Afrique et dans le monde, notamment dans le monde musulman. J'ajoute que les "articles connexes" à ton post, émanant de halalbook.fr sont absolument… choquants (pour ne pas employer un terme plus grossier). Au nom de la liberté de pensée et d'expression à cause de laquelle les dessinateurs de Charlie Hebdo (un magazine que je n'ai jamais apprécié, bien au contraire, je le dis en passant, mais un magazine qui avait le droit d'exister), ces gens-là ont certes le droit de penser ce qu'ils veulent, même des conneries, et le droit de s'exprimer (tant que ce n'est pas pour appeler à la haine, ce qui est contraire à la loi). Et moi, j'ai le droit de refuser de les lire et les écouter davantage, même si leurs productions puantes sont diffusées par l'une de mes étudiantes, que j'aimais .
Réfléchis un peu, ressaisis-toi, et ne te fais pas le porte-parole du mensonge, de la bêtise, de la mauvaise foi (ici, c'est évidemment à Sartre que je pense). Surtout, surtout, ne te fais jamais le porte-parole de la violence et de la haine. Chacun croit ce qu'il veut, chacun peut avoir ses idées sur n'importe quel sujet. Mais je t'en prie, que tes idées, tes croyances, tes jugements, ne bifurquent pas vers l'incitation ou la justification de la violence et même du meurtre. Les gens qui ont été tués (ce que rien ne peut justifier, je le répète), ils avaient des enfants, tout comme toi, ils avaient une famille… Si nous essayions plutôt de diminuer arithmétiquement la souffrance du monde ? Cela ne se fait pas avec une Kalachnikov, ni avec des propos aussi absurdes qu'agressifs et haineux. »

 

To be or not to be Charlie ? – Les larmes du Prophète

Dessins monde entier charlie hebdo na 

Un journal existait, que je n'aimais pas beaucoup, tout comme je n'avais pas aimé son prédécesseur Hara-Kiri. Parce que je n'apprécie ni la vulgarité ni la provocation gratuite. Ni la gaudriole exacerbée. Ni l'humour potache, ni la mise en scène d'obsessions scabreuses. Question de goût. Du temps que mes parents étaient libraires, j'ai quelquefois feuilleté ces magazines, l'un puis l'autre, et aussi à l'occasion de certains événements particuliers. Sans plaisir, en général, même si quelques-uns de leurs dessinateurs avaient un vrai talent, tel Cabu dont « Le grand Duduche » avait fait mes délices il y a longtemps, si longtemps. Trop longtemps.
Il existe bien des organes de presse, bien des romans aussi, et des films, et des idées politiques, et des positions philosophiques, et même des croyances prétendument religieuses, et bien d'autres choses encore, que je n'apprécie pas, auxquelles je n'adhère pas. Comme il existe des gens que je trouve tout à fait déplaisants. Ces gens-là, je ne les fréquente pas. Je m'efforce de ne pas les croiser, de les rencontrer le moins possible, mais je ne m'empare pas d'une arme pour les tuer. De même, ces revues, ces magazines, ces livres, ces films, je ne les achète pas, je ne les lis pas, je ne les regarde pas. Les idées qui me semblent fausses ou dangereuses, je les combats par la parole, par l'écriture. Je les combattrais par le dessin si je savais dessiner. Ou je les ignore. C'est ainsi qu'il faut faire, quand quelque chose ou quelqu'un ne nous plaît pas, pour de bonnes ou de mauvaises raisons : on l'évite ou on le conteste.
Je conçois volontiers que tout le monde ne partage pas mon avis. J'admets que d'autres aiment des gens que moi, je juge imbuvables. J'accepte que quelques-uns de mes contemporains aient d'autres goûts que les miens, d'autres idées que les miennes, d'autres croyances et d'autres refus, d'autres moyens d'expression… J'avoue d'ailleurs que certains des dessins de Charlie Hebdo m'ont fait rire et, quelquefois, m'ont amenée à réfléchir. Grossiers parfois, vulgaires souvent, provocateurs presque toujours, mais talentueux, aucun doute là-dessus. Et l'outrance et la caricature ont au moins le mérite de mettre en lumière certains ridicules, certaines hypocrisies, certains travers de notre société. Dénoncer ces travers par le biais de l'humour, même si cet humour n'est pas toujours de bon goût, c'est quand même beaucoup mieux que le faire par la violence, qu'elle soit verbale ou physique, ou par le meurtre.
Les gars de Hara-Kiri et de Charlie Hebdo, c'étaient des sales gamins qui n'avaient pas su grandir. Des adolescents prolongés, des soixante-huitards attardés, des anarchistes sans bombes. Ils n'avaient pas tort sur tout. Ils n'avaient pas non plus raison sur tout. Bien sûr, j'avais le droit de ne pas aimer ce qu'ils publiaient, tout comme j'ai le droit, aujourd'hui, de le dire. Mais ils avaient le droit, eux, de s'exprimer à leur façon, bonne ou mauvaise, et le public avait le droit de les lire, de les admirer ou de les rejeter, de les critiquer. Surtout, ils avaient le droit de vivre.
Sarkozy, pour ne pas varier dans ses habitudes, y est allé de son petit couplet sur la civilisation et la barbarie. Qu'est-ce donc que la civilisation, me suis-je demandé ? Qu'est-ce qui la distingue de cette barbarie sauvage qui conduit deux individus à massacrer des hommes dont le seul tort est de publier des dessins satiriques, pendant qu'un troisième s'en va tuer du juif pour la simple raison qu'il est juif ? Pourquoi ne pas tuer du noir parce qu'il est noir, de l'indien parce qu'il est indien, de l'arabe parce qu'il est arabe, du flamand, du wallon, du jeune, du vieux, du blond, du roux, du n'importe quoi ou du n'importe qui, juste parce qu'il est ce qu'il est ? Du flic parce qu'il est flic, par exemple, même s'il se prénomme Ahmed et qu'il est musulman.
Massacrer des êtres pour ce qu'ils sont : voilà une idée qui n'est pas neuve, et qui a connu déjà un certain succès en bien des lieux. En Arménie au début du vingtième siècle, dans toute l'Europe dans les années 40, au Rwanda dans les années 90, au Cambodge, en Tchétchénie, en Bosnie… et la liste n'est pas exhaustive. Comme quoi la barbarie n'a pas de couleur, pas de nationalité, et moins encore de religion. La France elle-même, qui aime tant à se définir par « les valeurs de la République » et se définir comme « la patrie des droits de l'homme » devrait se souvenir qu'elle s'est construite, cette république, sur un bain de sang que l'Iran des Ayatollah n'eût pas renié. Combien de gens coupés en deux au terme de pseudo procès, pour la seule raison qu'ils étaient prêtres ou portaient un nom à particule ? C'était il y a plus de deux siècles, me direz-vous. Certes. Vichy, par contre, et le Vel d'Hiv, c'est plus récent. Tout comme l'Allemagne nazie. Croyez-moi, nul n'est à l'abri, nul ne peut se proclamer juste ou pur. Les victimes d'hier sont quelquefois les bourreaux d'aujourd'hui. La barbarie nous guette tous, elle sommeille en chacun de nous. C'est là qu'il faut la combattre d'abord, et ce combat-là, peut-être est-ce seulement ce que l'on appelle la civilisation qui peut le mener.
Qu'est-ce donc que la « civilisation » ? me demanderez-vous. Sans doute existe-t-il bien des manières de la définir. Il me semble, quant à moi, que l'un de ses aspects essentiels réside dans le respect des lois (des lois justes, s'entend). Dans le respect des droits de l'homme en général, et dans le respect de ce que l'on appelle (et ce n'est pas un hasard) « LE droit ». Or l'un des droits fondamentaux de tout pays civilisé, c'est-à-dire de tout pays démocratique, sous quelque latitude qu'il se situe, est bien la liberté d'opinion et d'expression, qui ne peut évidemment être dissociée de la liberté de la presse. Un organe de presse ou même un particulier doivent jouir de la liberté totale et absolue de s'exprimer, pour autant qu'ils restent dans le cadre de la loi. Ce sont les tribunaux qui ont à intervenir lorsqu'un journaliste, un artiste, un simple citoyen, publient (même si ce n'est « que » sur face book) des textes ou des images contraires à la loi, tels des propos racistes ou constituant une incitation à la haine ou au meurtre. Et j'en ai vu beaucoup, de ces jours-ci, bien plus graves et dangereux que les dessins de « Charlie ».
Vous n'aimez pas Charlie Hebdo ? Fort bien, je ne l'aime pas non plus. Faites donc comme moi : ne l'achetez pas. Vous le jugez choquant, insultant, blasphématoire par rapport à ce qui constitue VOTRE code de conduite, votre orientation philosophique, vos croyances religieuses ? Vous en avez le droit, et je puis vous comprendre. Vous estimez que tel ou tel de ses collaborateurs va vraiment trop loin ? Déposez plainte contre lui, et laissez les tribunaux faire leur travail. Mais dans la mesure où ce que vous appelez « blasphémer » ne constitue pas une invitation à la haine et à la violence, dans la mesure où la caricature vise à faire rire ou à choquer et non à pousser les gens à s'emparer d'un fusil, je crains que ces plaintes restent lettres mortes, et c'est bien ainsi.
Pas de sanction judiciaire en effet pour le blasphème, car le blasphème (Grâces en soient rendues à Dieu qui peut-être n'existe pas) n'est pas un délit au sens juridique du terme. Quoi de plus logique, puisque la croyance et l'appartenance à une religion sont du domaine privé ? Si chacun est parfaitement libre d'adhérer à la religion de son choix et de la pratiquer comme il l'entend, il n'en reste pas moins que son voisin de palier, son camarade de classe, son charcutier ou son médecin adhèrent peut-être, pour ce qui les concerne, à une autre religion, ou bien se rangent parmi les athées ou les agnostiques. Comment un chrétien pourrait-il se rendre coupable de blasphème contre l'Islam, puisque telle n'est pas sa religion ? Comment un athée pourrait-il blasphémer le Christ, puisqu'il n'est pas chrétien ? Si je m'en réfère au Grand Robert de la langue française en 9 volumes, je découvre en effet que le blasphème est une « parole qui outrage la Divinité, la religion, le sacré ». Littré et le dictionnaire de l'Académie française vont dans le même sens. Il découle de cette définition que nul ne peut outrager une Divinité qui pour lui n'existe pas, une religion à laquelle il ne croit pas ; ce qui revient à dire qu'un incroyant, par définition et par essence, ne peut se rendre coupable de blasphème. Tuer le prétendu blasphémateur revient tout simplement à tuer celui qui ne pense pas comme moi, celui qui ne croit pas ce que je crois. La voilà, la barbarie. Si Sartre vivait aujourd'hui, lui qui considérait toute forme de religion comme une manifestation de mauvaise foi (propos blasphématoire s'il en est), peut-être aurait-il été tué, lui aussi…
Quant à la notion de sacré, elle est plus floue encore. Pour un athée, il n'est rien de sacré dans la religion, que d'ailleurs il perçoit peut-être comme une absurdité ; pour un agnostique, rien non plus de sacré dans l'éventualité de l'existence d'un Dieu sur lequel il s'interroge. Pour ceux-là, cependant, seront peut-être sacrés leur patrie, leur famille, l'enfant à naître, leur mère, la vie elle-même, que sais-je encore ? Autant d'objets potentiels de blasphème.
Et quand bien même le blasphème existerait et correspondait à quelque chose de réel, de définissable, d'explicable, quand bien même serions-nous tous croyants et pratiquants de la même religion (horrible perspective, en vérité !), ce prétendu délit mériterait-il la mort ? Dieu, s'il existe, n'est-il donc pas capable de se défendre tout seul, de châtier lui-même ceux qu'il voudrait punir ? Qu'est-ce que donc que cette croyance fanatique qui ose prendre sa place, celle de Dieu, qui ose juger en son nom, massacrer des gens dont la seule faute est de penser « mal » ? C'est à vous dégoûter de toute forme de religion ! Et je ne cite que pour mémoire l'humour et l'ironie involontaires qu'il y a dans le fait de sans cesse associer le nom du prophète de l'Islam à l'expression « le très miséricordieux », alors même que l'on tue, que l'on massacre, que l'on invite à la haine en son nom. Et je ne me limite pas ici aux 12 morts de Charlie Hebdo ; je pense aussi aux milliers de victimes de l'État Islamique en Syrie et ailleurs, à celles de Boko Haram au Nigéria… Belle miséricorde, en vérité ! Ils n'ont pas tort, les survivants, de l'avoir représenté en larmes avec à la bouche les mots d'un pardon bien nécessaire. Car il a de quoi pleurer, certes, le Prophète, et depuis longtemps. Tout comme le Christ a trop souvent eu de quoi pleurer lui aussi devant les croisades, les bûchers de l'Inquisition, les guerres de religion, la Saint-Barthélémy… Reste à espérer que, prophète ou messie, ils pourront pardonner tout cela à ces fous furieux fanatiques qui se réclament d'eux, à ces « fous qui n'ont ni couleur ni religion » comme l'a proclamé devant les caméras le frère d'Ahmed Merabed. Car le vrai blasphème, le seul sans doute, c'est là qu'il se situe : dans le meurtre commis au nom de Dieu, quelle que soit la manière dont on l'appelle ou la langue dans laquelle on l'invoque.
En ce qui me concerne, je ne suis ni prophétesse ni sainte et, je le reconnais, je conçois mal la possibilité d'un pardon face aux flots de sang qui depuis toujours noient la terre au nom de Dieu.
Mais je m'égare. Revenons à Charlie Hebdo que je n'aime pas plus aujourd'hui qu'hier. Ce qui ne m'empêche pas de proclamer, moi aussi, que « je suis Charlie ». Car je suis un être humain doué de raison, je suis une citoyenne libre de penser et de s'exprimer, même si ma façon de penser et de m'exprimer peut en choquer certains.
Je veux pouvoir continuer de vivre dans un pays et une civilisation où ces droits existent. Je veux rester libre. Voilà pourquoi, aujourd'hui, « je suis Charlie ». Parce que je suis ce qui refuse toute entrave à sa liberté et à son intégrité. Je suis ce qui persiste à respecter l'autre, l'étranger, celui qui ne pense pas comme moi, celui qui ne prie pas comme moi, celui qui ne s'habille pas comme moi, ne parle pas la même langue que moi, ne partage pas mes coutumes. Je suis ce qui se relève quand on l'a jeté à terre, je suis la voix qui s'élève après avoir été muselée. Je suis ce qui survit et se révolte. Je suis tout cela, que l'on a voulu tuer le 7 janvier 2015, en plus d'avoir exécuté sauvagement des êtres de chair et de sang qui jamais n'avaient porté les armes, ni incité quiconque à partir en guerre.