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Burkini ou pas burkini ?

Debat le burkini en deux points de vueY en a qui ont vraiment du temps et de l'énergie à perdre… 

Notre jolie petite planète bleue avec tout ce qui l'habite, hommes et bêtes, se trouve menacée. Les océans débordent, les tremblements de terre et les incendies se succèdent, les inondations se multiplient. Paraît que ce n'est que le début. Nos descendants ne vont pas rire tous les jours. Je parle de ceux qui survivront, bien sûr. Pour les autres, le problème sera réglé.
Comme si tout cela ne suffisait pas, la guerre partout se répand. La faim et la misère, la tyrannie et l'intolérance, le fanatisme et la barbarie chassent de chez eux des hordes de pseudo-migrants qu'on rechigne à appeler « réfugiés ». Ils s'entassent sur des rafiots innommables et s'en viennent mourir au large de nos rivages de soleil. Nous avons tous vu ces images d'enfants, de bébés même, que la mer vient déposer sur nos plages. Ceux qui arrivent quand même en terre d'Europe se trouvent aussitôt parqués dans d'invraisemblables camps qui feraient hurler Brigitte Bardot et tous les défenseurs des animaux si c'étaient des vaches, des chevaux ou des cochons que l'on y hébergeait. Mais il ne s'agit que d'êtres humains, quelque peu exotiques de surcroît : aucune raison donc de se scandaliser. Des murs s'élèvent aux frontières des pays dits civilisés, tout hérissés de barbelés et de tessons de verre. Dans ces pays, d'ailleurs, tout n'est pas rose non plus. La précarité (qui est le nom politiquement correct que désormais l'on donne à la pauvreté) se généralise. Des miséreux de plus en plus nombreux zonent dans les rues des villes. Des maladies anciennes ressurgissent, liées au dénuement, à la sous-alimentation, au manque d'hygiène, tandis que des pathologies nouvelles apparaissent, nées de nos modernes modes de vie. Des gamins fanatisés par d'imbéciles et criminels prêcheurs se font exploser dans les aéroports et les gares pendant que d'autres font de même en ces lieux de perdition que sont les salles de spectacles ou les terrasses de cafés, au nom d'un dieu absurde qui, s'il existait, devrait foudroyer sur place ces malheureux et ceux qui les instrumentalisent.
En Afrique, les régimes tyranniques et ubuesques se succèdent. Des armées d'enfants (souvent drogués au chanvre) massacrent, violent, éventrent femmes et fillettes. Le racisme prend là-bas le nom de tribalisme, et la terreur colonise de vastes territoires peuplés de fantômes. La famine décime des régions entières.
Ailleurs, les populations syriennes meurent littéralement de faim, ou sous les bombes turques ou américaines, quand elles ne sont pas massacrées par l'état islamique ou par les sbires de Bachar El Assad. Ailleurs encore… la liste est trop longue pour que je la poursuive ici.
Pendant ce temps, les politiciens de chez nous se délectent de ces malheurs qui leur offrent mille occasions de s'exprimer et de prendre, dans les médias et sur les réseaux sociaux, les positions populistes qui attirent les électeurs. Je les écoute – bien obligée, car ils sont partout – et je me dis que lorsque Trump sera président des États-Unis, et que Marine Le Pen ou Nicolas Sarkozy gouvernera la France, il ne me restera plus qu'à émigrer vers la planète Mars. Un moment j'ai envisagé le Congo, qui est un peu mon pays, mais la situation n'y est certainement pas meilleure qu'ici.
Heureusement, de vrais sujets de débats surgissent de temps à autre, qui nous permettent de réfléchir à l'essentiel tout en offrant à nos dirigeants de nouvelles raisons de s'agiter, de légiférer, de faire campagne. Le dernier en date est le problème du burkini.
Car voilà une question fondamentale, vraiment, et il était temps qu'on la prenne à bras le corps (si j'ose dire) : peut-on, sur NOS plages bientôt vidées par l'automne qui arrive, autoriser que des femmes s'étendent sur NOTRE sable doré et même – comble d'horreur – fassent trempette dans les vagues de NOTRE mer, devant NOS enfants, sans dévêtir comme il se doit leur anatomie ? Ne savent-elles donc pas que le culte du dieu-soleil est aussi ancien que l'humanité, bien antérieur en tout cas à celui d'Allah ? Quel scandale, n'est-ce pas, que d'apercevoir au milieu de milliers d'estivants plus ou moins dénudés, l'une ou l'autre jeune fille arborant quelque chose qui ressemble à une tenue de surf ou de plongée ? Si encore elles faisaient du surf, justement, ou de la plongée, on comprendrait. Mais non, elles sont là, assises sur une serviette de bain, à regarder le large. Par moment, l'une d'entre elles se lève, s'avance vers les flots, y trempe un pied avant d'y plonger tout entière et de se livrer aux joies du crawl ou de la brasse. Il était urgent de réagir, et nos amis français qui ne sont jamais en retard d'un combat ridicule ont vu certains de leurs élus prononcer des arrêtés contre ces fauteuses de troubles. On a même vu des flics armés (car on n'est jamais trop prudent) s'en prendre à une innocente vacancière qui avait dissimulé sa chevelure sous une étoffe sans aucun doute islamique. À moins, bien sûr, que ce fût pour se protéger des rayons d'un soleil particulièrement agressif par ces temps de canicule. Comment savoir ?
Et Manuel Valls de s'agiter au nom de la nouvelle religion d'État qui domine la France, la sacro-sainte laïcité, suivi chez nous par la NVA, moins laïque mais plus extrémiste.
Moi, je voudrais bien que l'on m'explique. Depuis quand une tenue de surf ou une robe longue constituent-elles des signes religieux ostentatoires ? Quand bien même tel ou tel attribut vestimentaire serait-il "ostentatoire", où serait le mal ?
St vincent

Elle n'est pas si loin, l'époque où les cornettes des petites sœurs de pauvres se croisaient dans nos rues, ni le temps de nos curés en soutane et de nos missionnaires (barbus) en longues robes blanches.

Pere blanc

Et même si ces nouvelles manières de se vêtir (ou de rester habillé) en des lieux où par tradition l'on se dévêt sont motivées par des croyances religieuses, en quoi est-ce choquant ? En ce qui me concerne, vous pouvez vous habiller comme vous l'entendez (sauf à cacher votre visage, bien sûr), et afficher tous les signes religieux que vous voulez, à l'instar de Madonna qui naguère arborait des crucifix en pendentifs et en boucles d'oreille : je m'en moque complètement. Comme je me moque des tatouages (parfois religieux) qui ornent les torses et les bras de tant de mâles, sur nos plages et ailleurs. 

Jh

​Croyez ce que vous voulez, priez qui vous voulez, habillez-vous ou déshabillez-vous comme bon vous semble, portez au bout d'une chaîne une petite croix d'or, une main de Fatima, un croissant, une étoile de David ou autre chose, cela m'indiffère. Cachez vos chevelures sous toutes sortes de voiles, de foulards, de kippas ou de n'importe quoi. Je n'en ai rien à cirer. Tant que vous ne m'obligez pas à faire de même. Tant que vous m'autorisez à croire autre chose ou à ne rien croire du tout. Tant que vous acceptez ma religion (ou mon absence de religion) comme aussi digne et respectable que la vôtre. Car il me semble, que c'est cela, la « laïcité » dont nos voisins français se gargarisent au moins autant qu'ils le font de leur revendication à se présenter comme « le pays des droits de l'homme ». Même s'il est vrai que cette laïcité et ces droits de l'homme sont nés dans une Terreur qui n'avait rien d'islamiste, à l'époque, et dans le sang de milliers de prêtres, de religieuses et de nobles, après qu'on eut joyeusement décapité le roi et la reine. Si, si, je vous assure : c'est cela, les droits de l'homme. Bon, d'accord, c'était il y a deux siècles et demi. Mais, quand même… il est nécessaire, quelquefois, de se souvenir de l'histoire, cette fameuse Histoire de France que François Fillon voudrait réinventer dans les écoles : "Si je suis élu président de la République, je demanderai à trois académiciens de s'entourer des meilleurs avis pour réécrire les programmes d'Histoire avec l'idée de les concevoir comme un récit national", car "le récit national c'est une Histoire faite d'hommes et de femmes, de symboles, de lieux, de monuments, d'événements qui trouve un sens et une signification dans l'édification progressive de la civilisation singulière de la France".

Tout cela nous éloigne un peu du Burkini. Sans doute parce que ce sujet ne vaut guère que l'on s'exprime longuement, son seul mérite résidant dans le fait que toute cette vaine agitation masque le manque total de vraie réflexion sur les vrais problèmes qui se posent aujourd'hui, innombrables et cruciaux.​

Le temps de l'Apocalypse

 

 

 

 

 Jérôme Bosch (L'en​fer, détail)

Voici qu'une terreur inconnue se répand sur la Terre, incontrôlable autant qu'incom-préhensible. Si j'étais moins agnostique, ou plus croyante, comme vous voulez, je serais tentée de penser que le temps de l'Apocalypse est en route.

Cette nouvelle forme de violence, d'obscurantisme, de sauvagerie et d'intolérance me paraît totalement inédite dans l'histoire des hommes. Car il ne s'agit pas ici de faire triompher un peuple, une nation, voire « une race », une communauté, une religion ; aujourd'hui, les terroristes frappent à l'aveugle, et leurs victimes appartiennent à toutes les communautés humaines. Quelques-uns se font même exploser dans des mosquées, s'attaquant ainsi à leurs propres coreligionnaires et aux symboles de leur foi. Ils s'en prennent à des enfants, forcément innocents de tout crime contre un quelconque dieu. Ils se revendiquent de soi-disant califats, armées, États ou groupes en tout genre : Daech, Al Qaïda, Boko-Haram… Cela se passe chez nous, à Bruxelles ou à Paris, mais aussi au Caire, à Lahore, New York, Ankara, Tunis, Bagdad, Istanbul, Mogadiscio ; cela se passe au Nigéria, en Libye, en Indonésie, au Gabon, au Cameroun, en Arabie Saoudite, au Tchad, au Mali, en Afghanistan, en Irak, au Yémen, en Côte d'Ivoire, en Inde, en Australie…
Il n'y a aucune raison, aucune logique à leur action, et l'on ne peut donc espérer éradiquer leur pensée – si tant est que l'on puisse ici utiliser ce terme – ou leur aberrante croyance en la nécessité de propager la mort et le désespoir. Qu'on les arrête, ou qu'ils disparaissent dans le néant où les accueilleront, paraît-il, je ne sais combien de vierges (désincarnées, j'imagine ?), il en surgit toujours davantage. La mort même ne leur fait pas peur. Au contraire, ils la recherchent et la souhaitent, dans l'espérance absurde de s'immoler pour un dieu qui les attend et les récompensera… Tous pourtant ne sont pas des gamins incultes, des anciens délinquants, des drogués, des imbéciles décervelés. On sait que certains sont intelligents, ont grandi dans une famille aimante et protectrice, ont fait de bonnes études, étaient appréciés de leurs profs… Comment et pourquoi basculent-ils dans l'horreur et le non-sens ? Qu'est-ce donc que ce dieu monstrueux qui demanderait à ses fidèles une telle barbarie ? Car il n'est même plus question ici de servir une cause, de libérer une population ou de lutter contre un régime, ni de châtier de prétendus mécréants, de punir de pseudo-blasphémateurs, de s'en prendre à ceux qui auraient le tort de boire de l'alcool ou d'écouter une musique « incorrecte », ce qui bien sûr resterait inadmissible mais du moins aurait un semblant de sens aux yeux de ces assassins. Non, il s'agit maintenant de massacrer un maximum de victimes, le plus sauvagement possible. Sans logique, sans discrimination, comme des fauves rendus fous qui tuent pour le plaisir de donner la mort, de sentir sur leurs lèvres le goût du sang. À quoi pensent-ils au moment d'actionner leur ceinture d'explosifs ou de tirer dans la foule, tout en sachant qu'ils seront eux-mêmes les premières victimes de leur acte imbécile ? Ont-ils une pensée pour leur mère ? Pour tel ou tel de leurs amis d'enfance ? Pour la première fille qu'ils ont embrassée ? Pour leur petite sœur, pour leur grand-père resté là-bas, sur la terre d'où sont venus leurs parents dans l'espoir de leur éviter la misère ? Pour la jeune fille, voilée ou non, qui peut-être a peuplé leurs rêves d'adolescence ? Se rappellent-ils la voix du vent dans les arbres, au printemps, la caresse du soleil, le chant des oiseaux ? Quels souvenirs d'enfance, quelle odeur de pain chaud, de crêpes ou de couscous fumant, quel parfum musqué de l'eau de toilette paternelle, leur reviennent en mémoire à l'ultime instant ? Quelle chanson, quelle mélodie ? Ont-ils un regret, à l'instant final, comprennent-ils en une brutale fulgurance que la vie peut être douce et que rien ne justifie qu'on la détruise ? Quelle terreur ou quel plaisir les remplit, quelle jouissance ou quelle angoisse ? Ont-ils peur, à la dernière seconde, ont-ils honte ? Mais c'est trop tard, et l'enfer déjà s'étend, les gens tombent, crient, saignent, meurent. Comment peut-on choisir la mort et la violence, la barbarie et l'horreur, quand on a vingt ans, trente ans, l'âge des rêves et des projets, l'âge où l'on prend femme, où l'on tient dans les bras son enfant premier-né ? Qu'ont-ils donc à vouloir tout détruire autour d'eux, famille, parents, amours, voisins, frères en humanité, inconnus insouciants et heureux de vivre, passants anonymes, alors même qu'ils se trouvent au moment où l'on construit sa vie, où pierre à pierre l'on se bâtit un avenir ?
Le sang et la douleur se répandent autour d'eux, avec la peur et parfois la haine. Et je m'interroge : les autres, les commanditaires, les chefs, que cherchent-ils ? Qu'espèrent-ils, ceux qui manipulent ces autoproclamés « martyrs » et les lancent à l'assaut non pas de « l'Occident » (ce serait trop simple) mais du monde en son entier, occidental ou moyen-oriental, du Nord ou du Sud, peuplé de fidèles de l'une ou l'autre des religions du livre ou de mécréants ? J'ai beau chercher, réfléchir, interroger l'Histoire, la philosophie, la psychologie et toutes sortes d'autres sciences humaines, j'ai beau sonder mon propre inconscient, mon âme peut-être, je ne comprends pas. Et j'ai peur. Non pour moi, mais pour ceux que j'aime et, dans la foulée, pour ceux que je ne connais pas, pour ceux que je ne peux donc aimer mais qui sont de ma race, celle des hommes. Je ne voudrais pas avoir vingt ans aujourd'hui, et devoir envisager ma survie dans un univers où la haine se propage telle la peste au Moyen-âge, sur une planète que tout menace et d'abord ses habitants eux-mêmes. Je n'aimerais pas avoir à prendre, aujourd'hui, la décision de donner ou non naissance à des enfants, les jetant dans un monde où à chaque pas, où que l'on soit et quoi que l'on fasse, on risque de rencontrer des formes de souffrance que je peine à imaginer. Je ne voudrais pas devoir envisager pour eux une existence de peur et d'angoisse, dans l'intolérance généralisée, dans le mépris de l'autre, avec la terreur de la mort qui rôde autour de nous, se cache partout, dissimulée parfois dans le sourire d'un collègue, d'un voisin, d'un homme qui marche à nos côtés dans la rue.​

Le visage de la guerre salvador dali 

 

 

 

 

 ​Dali (Visage de la guerre)

Le monde a connu tant de guerres déjà. Tant de massacres, tant de génocides. L'horreur est humaine, et c'est peut-être même ce qui la définit. On aurait pu espérer qu'après Verdun, qu'après la Shoah, qu'après Hiroshima, qu'après le Rwanda, nous aurions compris. On aurait pu espérer que notre espèce aurait évolué dans la conscience au même rythme qu'elle a évolué dans la technologie. On aurait pu croire que les mots « humanisme », « civilisation », « tolérance », « respect de l'autre » et, pourquoi pas, « amour », auraient enfin acquis droit de cité dans le monde des hommes. Mais non. Pour de mauvaises raisons ou, comme aujourd'hui, sans raison, la sauvagerie et la barbarie n'en finissent pas de gagner.
Voulez-vous que je vous dise ? Quand tout cela sera terminé et que notre espèce, comme jadis celle des dinosaures ou celle des dodos, aura disparu de la surface de la Terre, remplacée par celle des fourmis, celle des rats ou celle des dauphins, eh bien… la perte ne sera pas grande.
Et de plus en plus souvent, je pense que cela ne devrait plus tarder.

Les limites à ne pas franchir

Ch
 

C'était en janvier 2015. La planète entière l'affichait, le partageait, le proclamait : « je su​is Charlie ». En ces jours d'horreur qui furent les premiers mais pas les derniers, hélas, je me suis fendue d'un long article publié dans mon blog. J'y disais, entre autres, que je n'ai jamais aimé Charlie, mais que j'aimais moins encore l'idée de s'en aller massacrer des gens pour ce qu'ils pensent, ce qu'ils écrivent, ce qu'ils dessinent. « Revenons à Charlie Hebdo que je n'aime pas plus aujourd'hui qu'hier », écrivais-je. « Ce qui ne m'empêche pas de proclamer, moi aussi, que « je suis Charlie ». Car je suis un être humain doué de raison, je suis une citoyenne libre de penser et de s'exprimer, même si ma façon de penser et de m'exprimer peut en choquer certains. Je veux pouvoir continuer de vivre dans un pays et une civilisation où ces droits existent. Je veux rester libre. Voilà pourquoi, aujourd'hui, « je suis Charlie ». Parce que je suis ce qui refuse toute entrave à sa liberté et à son intégrité. Je suis ce qui persiste à respecter l'autre, l'étranger, celui qui ne pense pas comme moi, celui qui ne prie pas comme moi, celui qui ne s'habille pas comme moi, ne parle pas la même langue que moi, ne partage pas mes coutumes. Je suis ce qui se relève quand on l'a jeté à terre, je suis la voix qui s'élève après avoir été muselée. Je suis ce qui survit et se révolte. Je suis tout cela, que l'on a voulu tuer le 7 janvier 2015, en plus d'avoir exécuté sauvagement des êtres de chair et de sang qui jamais n'avaient porté les armes, ni incité quiconque à partir en guerre ».
Je suis toujours cet être humain qui veut continuer de vivre – de survivre – dans un monde où l'on doit pouvoir sans risque penser mal, écrire mal, dessiner mal. Je suis toujours, et pour toujours je l'espère, une personne libre de croire en un dieu quelconque ou en autre chose, ou de ne pas y croire, une personne libre d'aimer ceci et de détester cela, de m'exprimer ou de me taire. Mais JE NE SUIS PLUS CHARLIE. Car, vraiment, trop c'est trop. Te veel is te veel, comme on dit chez nous. Certes, pas plus qu'hier, je n'en arrive à penser que ces tristes individus qui se revendiquent « bêtes et méchants » mériteraient la mort ou la censure. Par contre, cette fois, ils méritent clairement le mépris. Le rejet, le dégoût. Envie de vomir, ou de pleurer, ou de mêler larmes et nausée, à la vue de leur lamentable une consacrée aux attentats de Bruxelles.
Rappelons-leur, au passage, que Stromae, dont la caricature figure en couverture, a perdu son père dans un génocide. Rappelons-leur que les jambes coupées, les membres arrachés qui illustrent cette page, sont bien réels, hélas. Rappelons-leur que, sur les lits de nos hôpitaux, il est des blessés qui continuent de lutter contre la mort, et d'autres, mutilés, qui souffrent. Il est des parents qui pleurent leurs enfants, des enfants qui ont perdu leurs parents. Rappelons-leur que le nombre des victimes est aujourd'hui de trente-deux, sans préjuger du sort de ceux qui, en soins intensifs, naviguent entre les rives de la mort et celles d'une survie aussi problématique qu'infiniment douloureuse. Rappelons-leur la signification des mots « décence », « respect », « dignité », « retenue », « empathie ». Et celle des mots « douleur », « souffrance », « chagrin », « détresse », « angoisse »… Rappelons-leur, surtout, le sens du mot « humanisme » et même celui, tout bête, du mot « humanité », si tant est que ces termes aient pour eux la moindre valeur.

Non, on ne peut pas rire de tout.
On ne peut pas rire de la souffrance de nos « frères humains ». Oui, je sais, c'est un peu ringard de parler ainsi, et je suis mieux placée que quiconque pour savoir qu'un « frère » (du moins un frère selon le sang et l'hérédité) peut être un parfait salaud doublé d'un méprisable connard. Mais c'est de mes frères en race humaine que je parle ici, ceux dont je veux partager aujourd'hui la douleur. Ceux, en tout cas, dont il ne me paraît pas opportun de rire.
Je n'ai jamais aimé Charlie, quand bien même j'ai frémi d'horreur en apprenant le massacre de ses dessinateurs.
Je continue plus que jamais à proclamer que la violence est toujours monstrueuse, et que la liberté de pensée, c'est-à-dire la liberté de s'exprimer, la liberté d'écrire ou dessiner, doit être respectée partout, sans condition. Mais je le dis haut et fort, au nom même de cette liberté : JE N'AIME PAS CHARLIE, surtout aujourd'hui. Je le méprise, il me révulse. Avec Walter Benjamin et d'autres sans doute, je lui souhaite le sort qu'il mérite : « la faillite de ce papier toilette ». ​

C'est la faute à...

 


 Bxl

Fatiguée de lire et d'entendre, sur Facebook et ailleurs, des amas de conneries inutiles qui cependant ne sont pas tous du fait de cons, mais parfois de personnes qu'en général je juge intelligentes, et que j'estime. Et je m'étonne, dans l​a foulée, de ne rien avoir trouvé sous la plume de l'inénarrable Zemmour.
« C'est la faute à… », partout. Et encore : « il aurait fallu… » ou, pire : « il faudrait… ».
C'est la faute aux gouvernements, dans le désordre, le nôtre, les autres, c'est la faute aux dirigeants, aux politiciens, aux immigrés, aux Américains, aux musulmans, aux gens d'extrême droite, aux gauchistes, aux Arabes, à Molenbeek, à Philippe Moureaux, à la presse, à nos enseignants, aux réfugiés, à El Assad, à George Bush… Pourquoi pas à Hitler tant qu'on y est, ou à Napoléon, ou même à Attila ? Jules César, déjà… L'un de mes amis et confrères écrivains se lâche : « Assez. Assez. Turcs, Kurdes, Français, Belges, Irakiens, Syriens, Lybiens, Libanais, et qui d'autre dans la liste ?, nous avons payé assez cher l'impunité des gens qu'on permet de rester au pouvoir » écrit-il.
Oui, et alors ? Qui est donc ce « on » qui a permis de laisser au pouvoir « des gens » qui ne méritent pas l'impunité ? Il me semble avoir déjà lu des choses de ce genre quand il s'est agi d'aider le peuple irakien à se libérer de Saddam Hussein, dont aujourd'hui on dit qu'il aurait fallu le laisser en place et que « ces gens » n'ont qu'à se débrouiller entre eux.
Dis-moi, mon frère écrivain, que préconises-tu ? Une nouvelle et universelle révolution qui les renverserait (dans la terreur, je le crains), ces « gens impunis » ? Et après ?
Allons. Un peu de sérieux. Ce n'est la faute à personne, ou alors à tout le monde. C'est la faute à l'histoire, c'est la faute au passé, c'est la faute au fanatisme imbécile, c'est la faute aux religions qui toujours sont mêlées d'idéologie et d'intérêts financiers autant que de désirs de puissance, c'est la faute à l'économie mondiale, c'est la faute à notre univers sans idéal et sans rêve, et ces petits cons décervelés se donnent d'autres rêves. C'est la faute à la bêtise humaine, et là, nous sommes tous plus ou moins égaux.
Je te le dis : ce qu'il « aurait fallu » faire ou ne pas faire importe peu. Le passé, hélas, est irréversible.
Ce qu'il « faudrait faire », personne ne le sait, sans quoi le problème serait résolu depuis belle lurette.
Ce qu'il ne faut PAS faire, par contre, me semble clair. Bien sûr, dans de telles circonstances, il est humain d'exprimer sa colère et sa douleur, et de chercher des responsables. Mais il n'y a pas de responsables, ou alors il y en a trop, beaucoup trop. Et fustiger untel ou untel, discriminer les gens de droite ou les gens de gauche, les vieux ou les jeunes, les croyants de l'un ou l'autre bord ou les mécréants, les gouvernants (lesquels ?), la police, l'État, le roi peut-être, que l'on pourrait guillotiner comme au bon vieux temps des « droits de l'homme » nés, comme chacun sait, chez nos sympathiques voisins, « stigmatiser » (pour prendre un terme trop à la mode, décidément) telle ou telle catégorie d'individus, tout cela est vain. Cela fait beaucoup de temps et d'énergie gâchés pour rien. Oui, c'est cela qu'il ne faut SURTOUT PAS faire : tenir des discours de haine, de mépris, de vengeance, prétendre comme au Café du Commerce qu'on l'a, la solution, qu'on sait qui est coupable et comment le punir…
Tu me demanderas, mon ami de plume, ce que je préconise alors. Que faire, face à cette horreur qui se répand, à ce crétinisme sans âme, à ces croyances absurdes ? Moi, au moins, me diras-tu, j'ai envie de bouger, moi je me fâche, moi j'en ai assez de faire partie des moutons que l'on tond quand on ne les égorge pas au nom d'une religion. Et alors ? Tu es en colère ? Je le suis aussi. Tu as peur pour tes proches, tout comme moi, car tous nous risquons demain de nous trouver dans la mauvaise station de métro ou le mauvais hall de gare, au mauvais moment.
Je ne sais pas ce qu'il faut ou ce qu'il faudrait faire. Je n'ai pas de solution. Mais ce que je sais, et là-dessus je n'ai aucun doute, c'est que vilipender tel ou tel, à commencer par ceux qui nous dirigent, c'est aussi facile qu'inutile. Je ne préconise rien, rien d'autre que de tenter de garder un peu de calme et de raison, et de faire son boulot, où l'on est, dans le respect des autres et de soi-même. Que le prof continue d'enseigner la tolérance, entre deux formules mathématiques ou deux citations latines. Que le policier continue de faire régner la loi, dans le respect de cette loi et de ceux qu'il a charge peut-être d'arrêter. Que le médecin continue de soigner n'importe qui, sans se soucier de l'idéologie ou de l'origine du patient. Que la presse informe sans inciter à la haine ni au rejet. Que nos gouvernants sachent qu'ils sont là pour nous protéger, et que leur responsabilité est grande. Et que les écrivains continuent de penser et d'écrire, orientés toujours vers l'humanisme et l'ouverture aux autres, tels Camus jadis ou Le Clézio aujourd'hui.
La terre continuera de tourner, la haine qui est tellement plus facile (et plus inutile) que l'amour continuera de se répandre, l'intolérance absurde et le désespoir continueront de frapper autour de nous. Et puis, comme l'écrivait Camus qui décidément reste le plus grand : « Les enfants mourront toujours injustement, même dans la société parfaite. Dans son plus grand effort, l'homme ne peut que se proposer de diminuer arithmétiquement la douleur du monde. Mais l'injustice et la souffrance demeureront et, si limitées soient-elles, elles ne cesseront pas d'être le scandale ».

Enseignons donc Camus à ces futurs kamikazes. Sait-on jamais… Si l'un d'eux était capable d'entendre ?​

Quand les intérêts financiers étouffent toute conscience

Pendaison
 

Un jeune homme est mort le 26 janvier 2014.

Un poète est mort. Il avait 32 ans. Il est mort sur ordre du président de son pays, pendu. Un parmi d'autres. Jugé et reconnu coupable de « guerre contre Dieu », condamné pour ce crime et quelques autres, parmi lesquels celui d'avoir milité pour les droits de l'homme, ce qui sans doute est une autre manière de combattre Dieu… Car Dieu est bien loin des hommes, selon toute apparence. La sentence a été exécutée selon les charmantes coutumes de son pays, c'est-à-dire par pendaison.
Selon certaines sources de 2014 : « le président iranien Rouhani, en visite à Ahvaz, capitale du Khouzistan, le mois dernier a ordonné son exécution. »

 

 

Pendaison2 

Cela s'est passé le 26 janvier 2014. Deux ans plus tard, jour pour jour, c'est-à-dire le 26 janvier 2016, ce même président Hassan Rouhani a été accueilli au Vatican par le pape François. Histoire de fêter ce joyeux anniversaire, j'imagine. Et de parler peut-être de ce Dieu dont il n'est pas bon de douter. À Rome encore, monsieur Rouhani a été reçu en grande pompe par le Premier ministre italien Matteo Renzi, qui avait pris soin pour la circonstance de pudiquement dissimuler la nudité des statues antiques qui risquaient de se trouver sur la route du prestigieux visiteur. Résultat : « De nombreux accords ont déjà été signés en Italie ». Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes, et monsieur Rouhani poursuit sa tournée des grands-ducs : France, Belgique…
Car les États prétendument démocratiques, ces fameux « États de droits » dont on nous rebat les oreilles, ont rendu à l'Iran (et donc à son sympathique président) leur bienveillante affection, retrouvant du même coup la possibilité de traiter de juteuses affaires avec une nation qui pend professeurs, journalistes, mécréants et poètes… Mais l'argent n'a pas d'odeur, c'est bien connu. Pourquoi ce revirement, me demanderez-vous ? Parce que l'Union européenne vient d'adopter en janvier dernier la levée des sanctions économiques et financières contre l'Iran, après que l'Agence Internationale de l'Énergie Atomique eut approuvé la mise en œuvre de l'accord nucléaire signé en juillet dernier entre l'Iran et « les grandes puissances ». Cet accord garantit le caractère civil du nucléaire iranien et rend, à ce qu'il paraît, « quasi impossible » (selon le site fr.sputniknews.com) la construction d'une bombe atomique. Personne apparemment ne s'inquiète ici de l'utilisation de l'adverbe « quasi ». Comment imaginer d'ailleurs que les autorités iraniennes tenteraient de détourner les règles ou envisageraient de poursuivre dans la discrétion des recherches moins pacifiques ? Bien sûr, elles trucident les opposants et autres criminels coupables de penser par eux-mêmes mais, que diable (c'est le cas de le dire), il ne faut pas tout mélanger ! Quant aux dangers du nucléaire, même civil, nous sommes habitués en Belgique à ne pas trop nous en soucier.
Et moi je pense à ce poète mort depuis deux ans sans que personne ne s'en émeuve. Qu'est-ce donc que ce monde qui est le nôtre, où l'on pend les poètes, où « les grandes puissances » acceptent au nom de Mammon que l'on tue avec une terrifiante barbarie ceux qui n'entrent pas dans le rang ? Qu'est-ce donc que ce monde où l'on voile les œuvres d'art, où l'on invite avec tous les honneurs un Hassan Rouhani aujourd'hui, un Kadhafi hier, et tant d'autres du même tonneau ? Où est la différence, dites-moi, entre un régime qui pend ceux qui « font la guerre à Dieu » et les hordes de barbares de Daech ou de Boko Haram qui, au nom de Dieu encore, massacrent d'innombrables innocents ? Qu'est-ce donc que ce monde où des centaines de milliers de réfugiés, ailleurs, cherchent leur salut dans la fuite ? Qu'est-ce que ce monde où les nantis que nous sommes protègent leur « art de vivre », leurs « valeurs » et leur « bien-pensance » derrière murs et barbelés ? Qu'est-ce donc que ce monde où des petits cadavres d'enfants viennent s'échouer sur nos rivages ? Qu'est-ce que ce monde où l'on détruit à la dynamite les vestiges d'un passé millénaire, où des populations entières meurent sous les bombes quand elles ne crèvent pas de faim, sans que personne ne lève le petit doigt ? Ce monde où ailleurs, sous un autre soleil, on viole, on éventre, on massacre femmes et  fillettes ?

Viol me
 

Qu'est-ce que ce monde où, toujours et partout, au-delà des tribalismes, des couleurs de peau, des religions, des idéologies, c'est le profit qui prime, et l'on est prêt à tout accepter pour du pétrole, pour du coltan, pour de l'or ? Un monde auquel j'ai honte d'appartenir…​

Vol légal et barbelés : les valeurs de l'Europe

Sirene

Beau pays que le Danemark. Copenhague et sa petite sirène, Legoland, l'île de Bornholm où j'ai jadis passé de jolies vacances, Roskilde, Elseneur où continue d'errer sans fin l'ombre d'Hamlet… Le Danemark occupé par l'Allemagne en ces jours où le nazisme triomphant étendait ses ailes sur l'Europe tout entière. Le Danemark et son roi, Christian X qui, en ce temps-là, osa braver Hitler : « Si les Allemands imposent l'étoile jaune chez nous, je l'épinglerai à mon uniforme et j'ordonnerai à mon entourage d'en faire autant. » Mais les rois passent comme le reste, et les Danois l'ont bien oublié, ce souverain humaniste et courageux.
Car le Danemark d'aujourd'hui, malgré l'inaltérable beauté de ses îles, de ses côtes déchiquetées et de ses villes lumineuses, est devenu un pays dont les effluves écœurants donneraient la nausée au bon roi Christian X lui-même. Non seulement, comme c'est le cas dans d'autres pays européens hélas, le gouvernement danois refuse d'adhérer aux « quotas » préconisés par l'Allemagne et la Commission européenne en matière de « migrants » (puisque c'est ainsi que l'on nomme les malheureux qui fuient l'insoutenable), non seulement ce gouvernement « s'est engagé dans un durcissement de la législation sur l'immigration afin d'obtenir le soutien du Parti populaire danois, formation anti-immigration arrivée deuxième aux législatives », mais voici que le Parlement de ce pays vient d'adopter une loi imposant aux forces de l'ordre de confisquer aux réfugiés les biens dont la valeur globale dépasserait 10 000 couronnes (c'est-à-dire 1 300 euros). Il n'a fallu que trois heures de débat pour que, finalement, ce 26 janvier 2016, sur les 109 parlementaires présents, 81 députés votent « oui » contre 27 « non » et une seule abstention.
Et moi, je pense à ces gens qui ont pris la terrible décision de tout quitter pour échapper aux bombes, à la famine, à la barbarie. À ces naïfs remplis d'espoir et d'illusions qui se disent que là-bas, de l'autre côté de la Méditerranée, ils vont trouver le minimum de sécurité nécessaire à la vie, à la survie. Car l'Europe, n'est-ce pas, c'est le monde civilisé, celui de la démocratie, de la tolérance, de l'humanisme, tout comme la France est, à ce qu'il paraît, la sempiternelle, autoproclamée et auto-satisfaite « patrie des droits de l'homme ». Je pense à ces pères de famille qui ont accepté pour eux-mêmes et leurs enfants les pires risques, et même celui de la mort par noyade, plutôt que de la côtoyer chaque jour, cette mort, sous ses formes les plus abjectes. J'imagine à quel point il faut être désespéré pour ainsi abandonner son pays, son métier, ses proches. Combien doit être terrible, l'horreur d'imposer aux siens une existence sans cesse menacée, dans la terreur de voir ses petits mourir de faim – au sens littéral du terme – ou de les voir périr écrasés sous les gravats, fauchés par une balle perdue, éventrés d'une rafale de kalachnikov, éparpillés par une explosion, celle d'une mine ou celle de la ceinture d'explosifs d'un fou furieux. À quel degré de désespérance faut-il être rendu pour préférer à tout cela la terrifiante aventure du départ vers un inconnu lourd de dangers, lui aussi ? Je les vois marcher en longues files sur les routes d'Europe, ceux d'entre eux qui ont échappé aux flots de cette Méditerranée où nous aimons passer des vacances de soleil et de farniente. Ils avancent en troupeaux sur des chemins noyés de pluie, puis se heurtent à d'étranges murs qui poussent en quelques jours à peine au long de frontières hérissées de grillages et de barbelés. L'Union européenne pendant ce temps discute des « quotas de migrants » à imposer à ses membres, entre deux débats sur d'autres quotas, laitiers ceux-là, ou sur l'indice des prix à la consommation. Car les hommes n'ont guère plus d'importance que les vaches ou le fric.

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En deux années de guerre en Syrie, entre un ubuesque tyran et des barbares fanatiques, 260.000 morts ont été comptabilisés. Un détail, comme dirait l'autre. Mais le flux incessant de réfugiés continue à se presser aux frontières de l'Europe. Ils sont entre cinq cent mille et un million, selon les sources. Des milliers d'entre eux n'arrivent jamais nulle part, perdus corps et biens au fond de la mer ou cadavres échoués sur les plages grecques et turques. Chez nous où l'on s'intéresse davantage au coût des réparations à faire dans les tunnels de nos capitales, on parque les rescapés dans d'immenses camps, on les encage dans des centres fermés, on les retrouve groupés en invraisemblables bidonvilles de toile et de planches, dans la boue et les excréments. Ils viennent de Syrie, d'Afghanistan, d'Érythrée… Ils fuient la guerre, la folie religieuse, les talibans, la dictature… Ils sont syriens, afghans, érythréens… Individus bien étranges en vérité, aux langues et aux mœurs trop exotiques pour être honnêtes. Si différents de nous, n'est-ce pas ? Alors la Hongrie ferme ses frontières, la Slovaquie fait de même, la Macédoine suit, la Pologne se fâche, la Suède prend des mesures d'expulsion, le Danemark leur vole argent et bijoux, un ministre belge veut leur apprendre « la bonne conduite », un autre envisage pour eux le port d'un badge… Excellente idée, qui pourrait d'ailleurs être améliorée : pourquoi pas une étoile, jaune par exemple, afin qu'elle soit bien visible ?
Car ici, en Europe et dans notre merveilleux monde « libre » et « démocratique », on a le sens des vraies valeurs, heureusement. C'est ainsi que la presse s'inquiète du sort de Claire Chazal, évincée de son poste de présentatrice des JT du week-end sur France 1, dont nous apprenons qu'elle percevra une prime de départ de quelque deux millions d'euros, ce qui ne l'empêchera pas de percevoir aussi un salaire mensuel de 12.000 euros par mois pour ses nouvelles prestations dans le magazine-télé « Entrée libre ». C'est ainsi encore que Le Soir du 19 janvier 2016 titre sur « ces 62 super-riches [qui] possèdent autant que les 3,6 milliards les plus pauvres ». J'ai fait le calcul. Sachant que la population mondiale atteint les sept milliards d'individus, cela revient à dire que 0,0000001 % de cette population détient autant de richesse que 60 % de cette même population. Intéressant, non ?
Et pendant ce temps-là, le Danemark dépouille ses candidats réfugiés, la Méditerranée se transforme en un cimetière marin qui ne doit rien à Valéry, hélas, et des enfants par dizaines meurent de froid dans les Balkans…
Des « enfants migrants » écrivent certains médias. Cessons donc de violer jusqu'au langage lui-même pour justifier notre égoïsme ! Ce ne sont pas des « migrants », pas plus que ne l'étaient nos parents et nos grands-parents qui sur les routes de France fuyaient le nazisme en 1940. Pas plus que ne l'étaient les Juifs qui tentaient de quitter l'Europe de Hitler. Ce sont des réfugiés. Ou plus exactement des candidats réfugiés, car pour être « réfugié », il faut tout d'abord avoir trouvé quelque part un refuge, précisément, un asile, un lieu où la mort et la misère ne guettent pas à chaque coin de rue. Et ceux-là, ces étranges étrangers, personne ou presque n'en veut « chez nous », même si madame Merkel se démarque en la circonstance. Nul refuge pour ces prétendus migrants. Que ne sont-ils restés mourir chez eux ?
Il y a des moments où l'on a honte d'appartenir à l'espèce humaine, je vous le dis. « Race de salauds », race abjecte qui depuis toujours invente d'invraisemblables machines à tuer : camps de la mort (en Pologne, justement…), bombes de toutes sortes, murs hérissés de miradors, armes bactériologiques, gaz, tortures, État Islamique, hordes de fanatiques sans cerveau…
Et je me souviens de Camus qui sans doute avait encore quelques illusions sur l'âme humaine lorsqu'il écrivait ces lignes dans La Peste : « Puisque l'ordre du monde est réglé par la mort, peut-être vaut-il mieux pour Dieu qu'on ne croie pas en lui et qu'on lutte de toutes ses forces contre la mort, sans lever les yeux vers le ciel où il se tait. »

Envie de vomir, messieurs les Danois. Car je me demande si l'on peut descendre plus bas dans l'ignominie qu'en délestant en toute légalité ces miséreux du peu qui leur reste…

Des hommes et des chiens

 

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Chien errant 

Un million. Un million d'enfants, de femmes et d'hommes sur les routes de l'exil, en douze mois. Un million d'êtres humains qui fuient les bombes, la faim, la terreur, la bestialité d'un État prétendument islamique, la négation de toute humanité, et qui s'en vont vers le nord. Avec l'espoir qu'ailleurs, là-bas, ils trouveront la paix et la sécurité. Leurs enfants pourront aller à l'école, grandir sans crainte, manger à leur faim, traverser la rue sans risquer de se faire massacrer. Et tant pis si pour beaucoup, c'est la mort qui les attend en route. Tant pis pour tous ceux qui seront victimes de trafiquants et de voleurs, dépouillés avant que d'être abandonnés à leur sort sur un rafiot à destination de l'enfer, un autre enfer. Définitif cette fois. Une autre mort, dans les eaux grises de la Méditerranée. Trois mille cinq cents en 2015, à ce qu'on dit.
Tant pis aussi pour ceux qui survivront et se regrouperont en d'immondes bidonvilles que ne renieraient pas Bombay ou Le Caire. Dans la jungle de Calais. Dans la région de Dunkerque. Ailleurs en Europe. En Italie. En Espagne. N'importe où. Partout. À nos portes. Devant notre porte.
J'ai entendu l'écrivain Boualem Sansal, l'auteur du magnifique (et prophétique) « 2084 : La fin du Monde » s'exprimer sur la question. Qu'on les appelle par leur nom ! disait-il. Ce ne sont pas des migrants, ce sont des réfugiés. En effet, d'une certaine manière, toute personne qui s'en va vivre ailleurs est un migrant, et l'on « migre » pour bien des raisons. Mais les réfugiés, c'est autre chose. Ce sont des gens qui, dans l'urgence, en prenant tous les risques, fuient une situation devenue intolérable. Ceux-là, il faut les aider, les accueillir, les protéger.
Comme quoi le vocabulaire et la sémantique ne sont pas innocents, eux non plus.
J'ai lu que ce flux constitue la pire crise de réfugiés depuis la Seconde Guerre mondiale.
Rappelez-vous donc vos livres d'histoire, et les récits de vos grands-parents. Ils étaient huit à dix millions de civils à fuir vers le sud de la France sous l'effet de la terreur que provoquaient les troupes allemandes. Français du nord, Belges, Hollandais, Luxembourgeois. Des familles entières, avec femmes, enfants, vieillards. À pieds parfois, sur des routes mitraillées par les avions ennemis. Pour autant que je sache, ils ont été accueillis, pris en charge. Pas de Jungle de Calais pour eux, pas de murs ni de barbelés, pas de manifestations de rue pour les chasser. L'homme a-t-il donc tant changé depuis ce temps-là, si proche cependant ? Ou bien un être humain a-t-il plus de prix s'il parle français et ne vient pas de trop loin ? Car la Syrie, somme toute, et l'Afghanistan, ce n'est pas en Europe, n'est-ce pas ?

Pourtant, il a raison, Boualem Sansal, dans sa lucidité et sa désespérance. Ne nous mentons pas. Ceux que nous chassons, ceux que nous laissons croupir dans la fange et la merde, tout près de chez nous, ce ne sont pas des migrants, pas plus que ne l'étaient nos grands-parents. Ce n'est pas pour voir du pays qu'ils quittent leur terre, leur maison, leur métier, ce n'est pas par esprit d'aventure qu'ils s'en vont errer sur les routes d'Europe.
Ils y sont forcés. C'est la peur qui les pousse en avant, c'est la terreur qui les talonne. Ce ne sont pas des migrants, mais des réfugiés, des proscrits, des « frères humains » pour autant que ce mot ait encore un sens.
Il y a les Syriens, bien sûr. Et les Afghans, les Irakiens. Ceux qui fuient la guerre, la mort, le feu, le totalitarisme, le mépris de toute vie humaine, la barbarie dominante et rayonnante. Ceux qui ne veulent pas voir mourir leurs enfants sous les gravats d'une maison qui s'écroule ou en victime collatérale d'une bataille de rue, ni les voir grandir dans la haine de l'autre, dans l'intolérance et l'abrutissement. Ceux qui ont peur pour leurs femmes, pour leurs filles.
Mais ils ne sont pas les seuls. Car on ne parle guère des dix-neuf millions (annuels) de « réfugiés climatiques », ni des quelque 200.000 réfugiés congolais en Ouganda, ni de tous les autres, en Éthiopie, au Kenya, ailleurs… tant il est vrai que le malheur a plusieurs visages, et que le désespoir colonise la Terre et se répand sans se soucier des frontières.

Des êtres humains meurent au bord des chemins ou se noient au large des côtes grecques ou turques. Des enfants. Des familles entières. D'autres s'entassent dans d'invraisemblables cloaques à deux pas de chez nous. Pendant ce temps-là, le « pays des droits de l'homme », selon la périphrase flatteuse que la France utilise trop souvent pour se définir elle-même, vote massivement pour le front national sans apporter aucune aide étatique à ce bétail humain. Le Danemark envisage très sérieusement de les dépouiller des bijoux et autres biens qu'ils auraient réussi à emporter. La Hongrie édifie un mur hérissé de barbelés pour se préserver des indésirables. D'autres États envisagent de faire pareil. Des quotas sont fixés, pays par pays. Les politiques discutent. Des villages entiers manifestent : pas de ça chez nous ! Le Commissaire européen à l'immigration voyage, parle, multiplie les lieux communs et les belles paroles : L'Europe a du mal à gérer les importants afflux de personnes cherchant refuge dans nos frontières, ce sont des êtres humains (ah bon ?), des gens dans le besoin, il convient d'organiser notre système afin d'affronter ce problème d'une façon décente, civilisée et européenne
Heureusement, Médecins du Monde, la Croix-Rouge et d'autres ONG font ce qu'elles peuvent. De simples citoyens se mobilisent. Des associations se constituent. Des scouts proposent des tentes, des abris. Des bénévoles se dévouent. Belle invention, le bénévolat, qui dispense les responsables, les politiques, tous ceux qui entrent dans la catégorie des « pouvoirs publics » d'agir. Pendant ce temps, des « mineurs non accompagnés » (encore une jolie périphrase qui permet de ne pas les désigner par leur nom, ces enfants, car c'est bien de cela qu'il s'agit) se trouvent livrés à eux-mêmes, dans les rues de chez nous. Parce qu'on ne peut pas enregistrer plus de deux cents ou deux cent cinquante demandes d'asile par jour, et tant pis pour les autres qui doivent attendre leur tour, revenir le lendemain, le lendemain encore, et dormir où ils peuvent en attendant, manger ce qu'ils trouvent. Tenter de survivre, tout seuls.

Une digression qui n'en est pas une. J'aime les animaux. J'ai toujours possédé des chiens, des chats. Il m'est quelquefois arrivé de ramasser un matou famélique, un oiseau blessé… Récemment encore, j'ai alerté Veeweyde au sujet d'un chien errant. Heureusement, n'est-ce pas, qu'il existe de tels organismes pour s'occuper des animaux blessés et perdus ? Il suffit de former un numéro de téléphone, d'alerter un vétérinaire ou même la police, et quelqu'un intervient. À moins que la malheureuse bête ait déjà trouvé un nouveau foyer, recueillie par une gentille dame – comme moi – ou adoptée par une famille. Mais dites-moi, à qui puis-je téléphoner, qui puis-je appeler, lorsque je croise une ombre vaguement humaine qui tend la main ou, pire, qui détale à ma vue ?

Étrange civilisation que la nôtre, vraiment, où l'on prend en charge les animaux (et c'est très bien ainsi), mais où on laisse à l'abandon des centaines de milliers de migrants, condamnés à s'enfoncer dans ces jungles modernes d'où s'enfuiraient les chiens que nous aimons, si par aventure ils s'y perdaient.

Ah oui, j'oubliais : pour ceux qui y croient… l'enfant Jésus est né, et aussi le prophète Mahomet. Les deux anniversaires concordaient, cette année. Paraît que ça n'arrive que tous les trois cents ans. C'est pas un signe, ça ? Bon anniversaire donc à tous les deux.

Et bonne année à tous. Ne vous découragez pas : je suis certaine que 2016 peut faire pire que 2015, et que ce sera toujours pire, d'année en année. Jusqu'en 2084, l'année de la fin du monde, du moins selon Boualem Sansal. Si elle n'arrive pas avant. Car nous sommes sur la bonne voie, et tous les espoirs sont permis.

2084 la fin du monde

Quand un éditorialiste français se prend pour le centre du Monde

 

Monde
 

LETTRE OUVERTE À MONSIEUR L'ANONYME ÉDITORIALISTE DU JOURNAL « LE MONDE », C'EST-À-DIRE À L'AUTEUR DU TEXTE « LA BELGIQUE, UNE NATION SANS ETAT ? » (LE MONDE 23.11.2015).

Je suis belge. Je vis à Bruxelles, non loin de la commune de Molenbeek. J'ai derrière moi une longue carrière d'enseignante. Je suis aussi écrivain et lauréate de deux prix littéraires, et j'ai quelquefois publié dans des maisons d'édition françaises qui ont pignon sur rue et ne font pas de compte d'auteur, je le précise au passage ; je tiens à votre disposition toutes les infos supplémentaires que vous pourriez souhaiter.

Je suis belge. L'une de mes grand-mères était française, l'autre anversoise et à demi juive. L'un de mes grands-pères était d'origine hollandaise, l'autre était un Flamand francophone de Courtrai, professeur de grec et de latin de surcroît (vous savez ? ces langues que l'on ne juge plus utile d'enseigner chez vous). Et je ne vous parle même pas des racines de mes enfants du côté paternel. Mon père a suivi une partie de sa scolarité à Molenbeek, ce lieu de perdition dont les Français ne sont pas capables de prononcer le nom. Bref, je suis une vraie belge, une « zinneke » comme on dit chez nous, dans le langage des bas-fonds de Molenbeek (encore).

Blason molenbeek

Je suis belge et bruxelloise. L'un de mes fils habite Molenbeek. Je lui ai suggéré d'édifier un bunker dans son jardin afin de se protéger des éventuels bombardements que pourrait initier votre grand humoriste Eric Zemmour.

Je suis belge et bruxelloise. Et j'en ai assez d'entendre la France ​donner des leçons au reste du monde, et aujourd'hui à « ses amis, ses frères » belges. Oui, je sais : la France est « la patrie des droits de l'homme », et elle ne se prive pas de le répéter partout et sur tous les tons, à temps et surtout à contretemps. Les droits de l'homme… Il me semble me souvenir que ces droits-là sont nés chez vous sous un régime très justement baptisé « La Terreur », ce qui prouve que l'humour français si justement réputé (celui de Dieudonné et de Zemmour notamment) ne date pas d'aujourd'hui… Encore heureux qu'il n'existât pas, à cette joyeuse époque, de kalachnikov ni de ceinture d'explosifs ! Car cette France qui aime tant à se définir par « les valeurs de la République » et à se présenter comme « la patrie des droits de l'homme » devrait se souvenir qu'elle s'est construite, cette république, sur un bain de sang que l'Iran des Ayatollah (ou le pire des djihadistes) n'eût pas renié. Combien de gens coupés en deux au terme de pseudo-procès, pour la seule raison qu'ils étaient prêtres ou portaient un nom à particule ? C'était il y a plus de deux siècles, me direz-vous. Certes. Vichy, par contre, et le Vel d'Hiv, c'est plus récent me semble-t-il. Tout comme le métro Charonne. Et je ne cite que pour mémoire votre sanguinaire, conquérant et impérial Napoléon.

« En bon jacobin, on s'étonne de la vacance régulière du pouvoir et de leurs sept Chambres parlementaires » écrivez-vous. Mais oui, étonnez-vous, tout comme nous nous étonnons ici de vous voir insulter et mépriser ceux que vous avez élus à la fonction suprême, traitant l'un de « Bling bling » avant de le poursuivre en justice pour toutes sortes de magouilles et de malversations, traitant l'autre de « Flamby » ou d'incapable.

Aucun sang impur n'a jamais abreuvé nos sillons, et cela fait bien longtemps que chez nous le mariage pour tous et l'euthanasie sous de strictes conditions sont entrés dans les mœurs et dans les lois. Sans manifestations, sans émeutes, faut-il le préciser ? Car figurez-vous que notre nation (qui à vous en croire serait sans État, à moins que ce soit l'inverse) fait souvent preuve de moins d'intolérance brutale que la vôtre…

« La sympathique Belgique est devenue une plaque tournante du djihadisme » écrivez-vous encore. Comme vous avez raison ! Autant vous l'avouer tout de suite : Charlie-Hebdo, c'était nous. L'avion russe descendu en Egypte, l'attentat de Bamako, le Thalys, la destruction de Palmyre, les attentats du World Trade Center, les 200 morts de Madrid, les attentats anciens et récents en Tunisie, la guerre du Liban peut-être… Tout cela, c'était nous, la « plaque tournante du djihadisme ». Les jeunes filles kidnappées au Nigéria et Boko-Haram lui-même, c'était encore nous. Même si l'ennemi public numéro un, le désormais trop fameux Salah Abeslam, est présenté dans tous les médias (y inclus ceux de l'Hexagone) comme un ressortissant français. Mais qu'importe, pourvu que vous puissiez, tels des gamins dans une cour de récréation, répéter à l'envi, pointant le doigt sur l'un ou l'autre camarade qui n'en peut mais : « c'est pas nous, M'sieur, c'est les autres, ».

Je voudrais quand même vous rappeler (ou vous apprendre, car de toute évidence vous ne savez pas grand-chose de notre petit royaume qui pourtant se trouve à votre porte) certains faits. Des « cités », des « banlieues dans lesquelles la police ose à peine intervenir », « l'enfer du 93 » (selon Le Figaro du 12/12/2011), des émeutes urbaines sanglantes, des exécutions presque quotidiennes dans certaines grandes villes (comme Marseille), tout cela n'existe pas chez nous. Nous n'avons pas de « quartiers » comme les vôtres, sortes de cités dans la cité pour ne pas dire d'États dans L'État. Bien sûr, il y a plus de Belges de telle ou telle origine dans certaines communes de Bruxelles (Molenbeek, Saint-Gilles, Anderlecht, Schaerbeek, l'antique quartier des Marolles…), tout comme il y a plus de Français immigrés fiscaux dans nos communes les plus riches, les plus « chic », comme Uccle. Mais globalement, les choses se passent plutôt bien. Les gens s'entendent. Nombre de mes étudiants plus ou moins exotiques et de mes étudiantes, même voilées, m'ont souvent déclaré leur fierté d'être belges. Nos partis d'extrême-droite, à côté des vôtres, font figure de petits plaisantins. Pas de saga Le Pen père, fille et petite-fille chez nous. Pas de « détail de l'histoire ». Nombre de nos ministres, de nos députés, de nos politiciens, de nos journalistes, portent des noms qui de toute évidence ne sont pas « de souche ». Nous en avons dont les parents ou grands-parents étaient turcs, italiens, marocains, espagnols ou congolais, pour ne citer que ceux-là. Et c'est très bien ainsi.

Je suis belge et bruxelloise, et j'aime vivre dans cette ville métissée, multiculturelle, vivante et joyeuse.

« La Belgique est devenue un centre d'endoctrinement et de recrutement » écrivez-vous. Peut-on savoir sur quoi vous vous appuyez pour proférer de telles âneries ? Hélas, des « recruteurs », des endoctrineurs et des fous dangereux, il y en a partout, chez nous comme chez vous. Comme en Allemagne et même comme en Suède ai-je lu récemment.

Un peu d'histoire encore, une science que vous semblez méconnaitre autant que la géographie. Pas de Vel d'hiv chez nous. Pas non plus de tribunaux d'exception pour voter la décapitation d'un roi et celle de milliers de nobles ou de « calotins ». Pas de « métro Charonne » ni de guerre d'Algérie. Pas de « jungle de Calais » de notre côté de la frontière. Pas non plus de responsabilité directe dans le génocide rwandais, si je puis me permettre de vous rappeler l'action de la France dans ce drame, dénoncée et avérée depuis.

Oh, bien sûr, vos « frères et amis belges » ne sont pas parfaits. Il est exact, comme vous l'écrivez encore, que « rapporté à sa population, le pays fournit le plus gros contingent des combattants européens en Syrie », et ce n'est pas moi qui pourrai vous expliquer la cause de cette triste réalité. Ni l'inventer, comme vous le faites si bien.

« Il faut aider (la Belgique) à se protéger et c'est ce que font les services français. Mais le pays doit se ressaisir » écrivez-vous. Mais bien sûr ! La France, tel Zorro, va résoudre une fois de plus tous les problèmes qui ne la concernent pas en « aidant » ses voisins à « se ressaisir ». Comme au Rwanda. Comme en Algérie. Bigre, tout cela m'effraie un peu.

Si je n'avais pas peur de me faire taxer d'intégrisme au nom de votre sacro-sainte laïcité (dont on a vu les résultats), je vous rappellerais la parabole de la paille et de la poutre. Je vais plutôt me contenter d'un conseil assez banal : balayez donc devant votre porte, avant de vous soucier de celle de vos voisins. Je vais aussi vous citer, dans la foulée, un proverbe bruxellois, histoire de ne pas décevoir votre goût du folklore : « Celui qui crache en l'air, ça lui retombe sur le blair. » Et cessez donc de vous croire irréprochables et supérieurs au reste de l'humanité. Les Belges ont beau avoir de l'humour, à la longue, votre arrogance dont je veux croire qu'elle n'est pas celle de la France entière, Monsieur l'anonyme éditorialiste du journal « Le Monde », mais la vôtre propre (si l'on peut dire), devient lassante. Cessez aussi d'utiliser des termes dont vous semblez ignorer le sens, tel le mot « régalien » qui n'a que faire dans ce contexte, puisqu'il concerne « les prérogatives du roi ». Rappelez-vous : les plus grands grammairiens, tels Maurice Grevisse ou Joseph Hanse, étaient… belges.​

Triste vendredi 13 ou La honte d'appartenir à la race humaine

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La négation de l'humanité. Des bêtes sauvages. Pire, en réalité, car les animaux, même les plus féroces, ne tuent que pour se nourrir ou se protéger. Ceci n'a pas de nom.

Qu'est-ce donc que ces crapules malfaisantes, ces rebuts de la race humaine, ces abrutis dénués de la moindre étincelle de raison, qui s'attachent à ainsi massacrer leurs semblables, gratuitement, stupidement, connement ? Il faudrait créer pour eux des adjectifs et des adverbes qui n'existent dans aucune des langues parlées par les hommes, des mots nouveaux pour définir le degré d'abjection imbécile où ils descendent. Il me semble que c'est la première fois dans l'Histoire (du moins à ma connaissance) que l'on tue sans même feindre de s'appuyer sur une quelconque raison ni justification, même ignoble et absurde. Par le passé, on n'a pas cessé de tuer, massacrer, exterminer, éventrer, génocider, sous toutes sortes de prétextes, tant la barbarie est universelle et inventive. On a assassiné de prétendus adversaires, des soldats enrôlés dans une armée ennemie, des combattants d'une cause injuste, des envahisseurs, des bourreaux ; on l'a fait pour punir un crime réel ou imaginaire, on l'a fait parce que les cibles étaient censées appartenir à une « race », à un peuple honni, à une religion qui n'était pas la bonne, à une communauté, une caste, une classe sociale ; on a décimé les rois et les princes, les riches, les nobles, les curés et les bonnes sœurs en ces mêmes lieux où aujourd'hui… On a massacré des noirs parce qu'ils étaient noirs, des blancs parce qu'ils étaient blancs, des rouges parce qu'ils étaient rouges… On a trucidé des gens parce qu'ils étaient des dirigeants, des responsables politiques, des leaders... Bref, l'homme a toujours tenté de rationaliser sa bestialité, de lui donner une vague apparence de cohérence.

Aucun de ces meurtres, qu'ils fussent collectifs ou individuels, n'était bien sûr admissible. Mais du moins ceux qui les commettaient répondaient-ils à une certaine logique. Logique absurde et inepte, mais logique quand même. Les milliers de disparus du 11 septembre 2001, les centaines de milliers de morts du Rwanda, les millions de victimes du nazisme et tous les autres qui, tout au long de l'aventure humaine, ont été exterminés en masse, étaient visés pour d'inacceptables raisons, certes, mais d'une certaine manière ils étaient « ciblés », chosis, désignés. On mourait parce qu'on était juif, parce qu'on était arménien ou tutsi, parce qu'on appartenait à la race du « Grand Satan » américain, parce qu'on descendait de quelque ancienne et noble famille… Bref, on mourait sans raison, mais du moins les assassins faisaient-ils mine de justifier leurs atrocités et le choix de leurs victimes. Déjà, à ce stade, la barbarie a atteint des paroxysmes que l'on a peine à imaginer, et l'on en vient à avoir honte de faire partie de cette engeance, la plus nuisible de toutes, la plus malfaisante et la plus dangereuse, celle des hommes. L'on se dit que rien de pire ne pourrait arriver, jamais. Que certaines horreurs ne pourront pas être dépassées, ni même reproduites. De nouveaux génocides pourtant ont eu lieu, de nouveaux camps de torture et d'extermination se sont ouverts, des murs se sont édifiés, des enfants continuent d'être enrôlés dans d'improbables armées d'assassins, des femmes sont journellement kidnappées, violées, réduites au rang d'esclaves sexuelles. Tout continue, au nom de la race, de l'argent, d'une prétendue société idéale. Au nom de Dieu aussi, souvent.

Mais ceci… Un nouveau degré dans l'abjection a été franchi. Ce n'est pas le nombre des victimes qui me bouleverse (même si...), c'est le hasard absurde qui a présidé à leur massacre. Aucun prétexte cette fois. Des gens qui mangent, assis à une terrasse, un vendredi soir, ou qui prennent un verre. D'autres qui dansent et s'amusent dans une salle de concert. Fauchés comme ça, sans raison, juste parce qu'ils étaient là. Des jeunes, des moins jeunes, des Français « de souche », des Français plus exotiques, des touristes, des gens comme vous et moi. Indistinctement. Des amateurs de musique ou de foot, des croyants adeptes de je ne sais quel Dieu qui décidément prouve chaque jour son inexistence, d'autres qui se fichent bien des questions métaphysiques. Des gamins tirent dans le tas comme on joue à la guerre sur une console de jeux. Le sang coule, du vrai sang. Les meurtriers crient le nom d'Allah puis se font exploser en un atroce bouquet final. Des enfants, eux aussi. À chaque nom, à chaque photo de ces cinglés que diffusent les médias, je tremble à l'idée de découvrir le patronyme ou le visage de l'un de mes anciens étudiants… Mais qu'est-ce qu'on leur a fait, à ces gosses qui ont grandi ici, qui ont fréquenté nos écoles, qui ont joué dans les rues de chez nous ? Comment fait-on pour ainsi détruire un cerveau humain, pour transformer des jeunes gens à peine sortis de l'adolescence en bêtes malfaisantes et folles ?

Et leur Allah, qu'attend-il donc pour les foudroyer ? Ce Dieu que des milliards d'individus invoquent chaque jour : Seigneur, aide-moi, protège mes enfants, rends-moi meilleur, sauve-moi, éloigne de moi la maladie et la tentation, toi qui es « notre père » à ce qu'on dit. Où se cache-t-il ? Celui qui paraît-il ne permet pas que tombe le moindre cheveu de notre tête, ce Yavhé, cet Allah, ce Dieu qui toujours est du côté des plus forts, ce Gott mit uns, et qu'importe le nom qu'on lui donne, que fait-il d'autre que démontrer, jour après jour, sa définitive absence ? Et, même s'il n'existe pas, comment peut-on se revendiquer de lui pour violer, pour décapiter, pour massacrer, pour s'abaisser plus bas que le plus laid, le plus monstrueux, le plus nuisible des animaux ?

Ce qu'ils font, ces dégénérés répugnants, c'est détruire l'humanité dans les plus faibles et les plus innocents de ses représentants, tout comme ils s'acharnent à détruire la mémoire des siècles, à anéantir toute trace de la pensée, de la beauté et de l'intelligence humaine en dynamitant temples et statues.

Voulez-vous que je vous dise ? J'ai honte. Honte d'appartenir à cette race, la seule qui sur la surface de la Terre soit capable de telles atrocités. Et je me prends à songer que, lorsque les dauphins, les rats ou les fourmis auront pris notre place sur cette planète que nous nous acharnons à saccager comme tout ce que nous touchons, ce ne sera pas une grande perte. Car l'univers sera meilleur et plus beau quand nous n'y serons plus.​

Les ruines de l'Histoire humaine

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« Syrie - Palmyre : défaite d'une civilisation » titrait ce lundi 25 mai 2015 Ravanello dans son blog. Mais non, ai-je envie de lui répondre. Ce n'est pas la défaite d'une civilisation. C'est la défaite de LA civilisation. L'échec, l'agonie, la mort peut-être, de ce qui fonde notre humanité. La destruction de ce que nous sommes, la négation de notre origine commune, le saccage de ce lieu hors du temps et de l'espace d'où nous venons tous.
J'ai vu Rome et Athènes, Mycènes, Corinthe, j'ai vu la Crète… Je n'ai pas vu Palmyre, et sans doute je ne la verrai jamais. Palmyre la Sémite, la Grecque, la Romaine. Palmyre l'universelle, oasis de beauté et de culture dans un désert. Trace miraculeuse de ce qu'ont construit et rêvé les hommes quand les dieux parfois se promenaient parmi eux, tellement humains, tellement proches de nous, avec leurs amours et leurs querelles, avec leurs visages semblables aux nôtres. Là-bas, au cœur d'un désert inconnu, non loin du mythique jardin d'Eden, une ville somptueuse s'est édifiée que ses dieux jusqu'ici avaient voulu protéger. Afin sans doute que nous puissions quelquefois nous retourner vers un passé de rêve et de beauté. Vers un monde où c'est au glaive que les hommes se battaient, avec courage et force. Marc-Antoine a voulu la détruire, puis les Perses, puis Tamerlan... Mais les dieux veillaient, les anciens et les nouveaux, qui en ce temps-là vivaient en bon voisinage. Quelques temples furent convertis en églises, où l'on continua d'invoquer la divinité. Les musulmans s'y installèrent au VIIe siècle, sans rien saccager, plus sages que les barbares qui prétendent aujourd'hui servir le même dieu, et qui en son nom massacrent et asservissent leurs semblables, et détruisent tout ce qui sans doute les rappelle à leur incurable stupidité, à cette bestiale sauvagerie que Cro-Magnon et Néandertal eux-mêmes auraient désavouée.
Qu'est-ce donc que ce monde où l'on tue sans vergogne ceux qui pensent autrement, ceux qui prient (ou ne prient pas) dans une langue qui n'est pas celle de l'un ou l'autre texte prétendument sacré ? Qu'est-ce que cette société où l'on massacre ceux qui donnent à leur Dieu un nom qui n'est pas le bon, ceux surtout qui, au spectacle de la vie comme elle va, se disent que Dieu, justement, n'existe pas. Car s'il existait, ne devrait-il pas les foudroyer, tous ces déments qui en son nom répandent la mort et la bêtise ? Ceux qui détruisent la vie mais aussi la pensée, la beauté et l'art qui pourtant ne sont rien d'autre qu'un éternel mouvement vers Lui qui continue de se taire et se cacher.
Qu'est-ce donc que cet univers où l'on enlève des femmes, des jeunes filles, des collégiennes, pour en faire des esclaves sexuelles ? Qu'est-ce que ce monde dans lequel on enrôle des petits garçons pour en faire des machines à tuer, pour leur apprendre à jouer avec de vrais fusils, a mourir dans de vraies guerres, à devenir à leur tour de vraies bêtes à peine humaines ?
Des fous et des imbéciles, des psychopathes et des assassins, des crétins incultes et des égorgeurs fanatiques, des bourreaux sadiques et des abrutis sans conscience, il y en a toujours eu, hélas. Sous toutes les latitudes, à toutes les époques, au cœur de toutes les croyances. Rien de vraiment neuf donc, sinon l'ampleur incroyable que prend aujourd'hui la catastrophe. Car la technique moderne, celle des armes et celle des médias, fait que la cruelle imbécillité de ces barbares couverts de sang se répand plus vite que l'éclair et plus loin que le vent. Et qu'ils font des émules.
Nos enfants s'en vont mourir au soleil en rêvant d'un paradis où les attendent je ne sais combien de vierges qu'ils pourront impunément violer tout comme ils auront violé, ici-bas, les femmes et les filles trouvées sur leur route. Nos enfants s'en vont tuer, là-bas ou chez nous, pour étendre sur la Terre le règne d'un Dieu plus terrible et monstrueux que Baal, Moloch et Satan lui-même. On leur offre un idéal de violence et de force, à eux qui vivent dans un univers où l'idéal n'existe plus depuis longtemps. On leur parle de force et non d'amour, de puissance et non de fraternité, de domination, de pouvoir, de la supériorité d'une croyance sur les autres tout comme, jadis, on avait prêché la supériorité d'une race. Alors ils se font exploser dans les marchés, les temples ou les mosquées, emmenant avec eux au paradis qui n'existe pas les âmes innocentes de centaines d'infidèles qui se contentaient de vivre, d'aimer leurs enfants, de regarder le ciel et les nuages en se disant que la vie sur notre Terre peut être jolie, malgré la faim et la misère quelquefois. Ils sèment le feu et la terreur en tout lieu où ils passent, eux qui ont été des petits garçons aux cheveux bouclés que pourtant nous avons bercés de rêves et nourris du lait de notre amour. Ils s'en vont détruire les traces merveilleuses de l'intelligence humaine partout où ils les trouvent, ils s'en vont effacer les souvenirs mêmes de l'art, de la pensée, de la beauté.
Des animaux, voilà ce qu'ont fait d'eux leurs croyances imbéciles et leurs prêcheurs fous. Des bêtes plus sauvages et plus cruelles que les grands fauves d'Afrique ou d'Asie qui, eux, ne tuent que pour se nourrir. Des animaux, oui, plus primitifs et plus nuisibles qu'aucune autre de ces espèces créées par Dieu et sauvées par Noé, du moins si l'on en croit les textes. Et je me dis, en me souvenant de cette histoire, qu'un nouveau déluge serait le bienvenu, sélectif cette fois, qui noierait comme des rats cette engeance de faux prophètes dont la seule philosophie se lit non pas dans les pages de quelque bible ou de quelque coran, et moins encore dans celles d'Averroès ou d'Avicenne, mais dans le feu de leurs kalachnikovs. Que fais-tu donc, Dieu silencieux ? Pourquoi ne les punis-tu pas, ces malades qui te blasphèment – si tu existes – bien plus que les dessins des uns, les églises ou les synagogues des autres ?
En attendant ce peu probable châtiment, Le Monde m'apprend que « dans Palmyre contrôlée par l'EI, l'épuration a commencé » et que « l'armée d'Assad bombarde Palmyre, tenue par l'État islamique ». Et c'est la culture et l'histoire qui, sans fin et sans espoir, se débattent dans les douleurs d'une interminable agonie.
Voulez-vous que je vous dise ? Quand reviendra le Déluge, je ne crois pas que j'aurai envie de monter dans l'arche. Car je n'ai pas vraiment le goût de vivre dans ce monde détruit, parmi les ruines de l'Histoire humaine.

Écrivain, un métier ?

 

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     Voulez-vous que je vous dise ? Il y a des moments où ce que d'aucuns appellent « le métier d'écrivain » est bien déprimant. Et cela même si, je le maintiens, ce n'est pas un métier, puisque ce terme désigne, selon le Robert, un genre de travail déterminé (…) et dont on peut tirer ses moyens d'existence (renvoi à « gagne-pain »). L'écriture, à mon sens, est donc tout autre chose qu'un métier, sauf sans doute pour ceux qui, justement, la pratiquent dans l'optique de gagner leur vie, voire de s'enrichir. De ceux-là, on peut d'ailleurs dire qu'ils ont du métier : ils appliquent des recettes, vont au plus efficace, sont passés maîtres dans l'art d'utiliser et parfois de manipuler les médias. Ils « vendent », et proposent chaque année à leur fidèle clientèle un produit neuf mais aussi prévisible qu'attendu. Ils pratiquent en quelque sorte le fastfood de l'écriture : ouvrage attirant, bien présenté, ciblé, conçu pour plaire au plus grand nombre, vite absorbé, vite oublié… Mais sans cette touche de génie ou cette saveur unique qui font la grande cuisine. Sans aucun style, en vérité.
    
Mes anciens étudiants se souviennent, je l'espère, des cinq critères qui, selon moi, permettent de reconnaître ce que j'appelle « le véritable écrivain ». Petite révision en cinq points :

  1. Un véritable écrivain est toujours mû, à mon sens, par un besoin quasi pathologique d'écrire. Et quand j'emploie le mot « pathologique », ce n'est pas une figure de rhétorique.
  2. Il doit, consciemment ou le plus souvent inconsciemment, avoir créé un univers qui est caractéristique, identifiable, que l'on retrouve d'œuvre en œuvre, de livre en livre.
  3. De même, ce que j'appelle « le vrai écrivain » a-t-il une thématique qui lui est propre. Là aussi, c'est un phénomène qui sans doute n'est pas voulu, qui n'est pas conscient. Mais lorsqu'on se penche sur l'œuvre d'un grand auteur, on y retrouve quelques thèmes, toujours les mêmes, qui la traversent et la sous-tendent.
  4. Il possède également un style reconnaissable entre tous, qui le définit et qui fait partie de lui. Un style qui fait que lorsqu'on lit quelques pages de lui, on se dit quelque chose comme « on dirait du Le Clézio »… « Si ce n'est pas lui, c'est un excellent imitateur… ».
  5. Enfin, bien sûr, (et c'est le minimum), il doit maîtriser la langue dans laquelle il s'exprime.

     Chacune de ces conditions est nécessaire mais pas suffisante : c'est la conjonction de ces cinq caractéristiques qui seule fait l'écrivain, le vrai, au sens que je donne à ce terme. Je n'ai pas dit « le bon écrivain », car nous entrons là dans des critères subjectifs et donc discutables.
    
Vous remarquerez que je n'ai pas inclus dans ma liste la gloire, le succès médiatique, le tirage ou le chiffre des ventes. Certes, ces éléments quelquefois viennent couronner l'un ou l'autre élu, et c'est heureux. Dans certains cas, cela se produit même de son vivant. On peut citer, dans le passé, les Hugo, Dumas, Gide, Mauriac et, plus près de nous, le merveilleux Le Clézio (merci l'académie Nobel) et autres Laurent Gaudé ou Dany Laferrière... Mais à côté de ceux-là, combien de Verlaine, de Balzac et d'autres, morts dans la misère ou vivant dans l'anonymat et la précarité ?
    
Car il faut avouer que gloire et argent privilégient plus souvent les ex de présidents, ceux qui cultivent le scandale ou la provocation, ceux qui défendent des thèses indéfendables, ceux qui gravitent parmi les people, les « fils ou cousins de… », sans compter tous ceux qui ont trouvé un filon ou une recette et l'appliquent avec régularité : un tiers de suspense, trois dixièmes d'exotisme, une larme de fantastique, une louche d'érotisme, moins de trois pour-cent de descriptions, beaucoup de dialogues, un assortiment de lieux communs, un vocabulaire simpliste et restreint, un nombre de pages limité… Afin de ne pas me faire d'ennemis, je ne citerai pour exemples que l'un ou l'autre auteur aujourd'hui tombé dans l'oubli, mais ayant joui en leur temps d'une renommée et d'un compte en banque intéressants, tels Guy des Cars, Georges Ohnet ou Pierre Benoît. De nos jours, il y a bien sûr les romans publiés par Harlequin dont, d'ailleurs, les auteurs doivent se plier à des impératifs précis et entrer dans une grille préétablie. Et aussi plusieurs prétendus « écrivains » que je ne nommerai pas…
    
Et puis il y a les autres, tous ceux pour qui décidément on ne peut pas dire que l'écriture soit un métier… Qu'est-elle donc pour eux ? Une passion peut-être, un genre de vie ou de survie, un art, une maladie, une addiction, un besoin… Je suis ouverte à toutes les propositions. Pour l'un de mes anciens contrôleurs fiscaux, c'est même un hobby (si si, ce n'est pas une blague, comme le macramé ou le coloriage).
    
Quoi qu'il en soit, il faut reconnaître que la grande majorité des écrivains sont aujourd'hui bien mal traités (bel oxymore, pas vrai ?) par leurs contrôleurs fiscaux, par la presse, par tous les « métiers » de la chaîne du livre (quand leurs créations trouvent éditeur et deviennent ainsi un vrai livre). Sauf exceptions, et nous en connaissons tous car, oui, il existe de vrais écrivains et même de vrais éditeurs.
    
Pourquoi cette forme de mépris ou de méconnaissance ? Parce que les gens qui pratiquent ces métiers, de l'éditeur au libraire en passant par toutes les étapes intermédiaires, ont pour but, justement, de gagner de l'argent, alors que le malheureux artiste ne songe quant à lui qu'à s'exprimer le mieux possible, qu'à créer une œuvre d'art (dans le meilleur des cas), qu'à mettre un peu de beauté ou d'humanité, voire un peu de pensée et de conscience, dans notre triste univers…
    
C'est pour cette raison que le métier d'écrivain est quelquefois bien déprimant. Avez-vous la moindre idée de ce que coûte, en temps (parfois ce sont des années), en efforts de toute sorte, en hésitations, en doutes, en nuits blanches et en bien d'autres choses, la conception d'une œuvre que son auteur, finalement, juge digne d'être montrée ? Un éditeur alors reçoit le manuscrit. Il le lit, il l'apprécie, il y croit (dans le meilleur des cas, car ce n'est pas fréquent). Il prend des risques, lui aussi, décide de le publier. Enfin ce texte existe vraiment, enfin il est devenu un livre, l'un de ces objets à faire rêver, à émouvoir, à faire réfléchir, à faire rire. Et l'auteur alors se prend à rêver à son tour. Par la magie de son écriture, il va toucher des inconnus, quelque part en terre de francophonie. On va le lire, l'aimer peut-être, le comprendre, vibrer à ce monde qu'il a créé. Un dialogue va s'instaurer entre un inconnu et lui, à travers ces pages qui ont germé au plus profond de ce qu'il est.
    
Mais pour que ce livre arrive entre les mains de l'inconnu fantasmé, pour que celui-ci ait la moindre chance de le découvrir et peut-être de l'apprécier, encore faut-il qu'il en ait connaissance. Qu'il puisse le voir, posé sur l'étal d'une librairie, le feuilleter. Qu'il en ait entendu parler ne serait-ce que par un seul critique, dans les pages du supplément littéraire d'une obscure feuille de chou ou d'un grand quotidien. Mais non… Rien. L'éditeur a pourtant envoyé un peu partout ces fameux services de presse qui s'accumulent dans la poussière des salles de rédaction. L'auteur les a consciencieusement signés, dédicacés, cherchant la petite phrase originale ou sympathique. Mais rien. Les critiques sans doute préfèrent commenter les « incontournables » dont parlent tous leurs confrères, signaler cinquante nouvelles nuances de je ne sais quelle couleur douteuse, attirer l'attention sur un nouveau livre à scandale… Et le pauvre « petit » auteur reste dans l'ombre, à noircir du papier, sans grand espoir d'être jamais lu.
    
De la colère dans mon propos, ou plus bassement de l'envie, de la jalousie ? Mais non… Juste une certaine amertume. S'il s'agit de moi, il s'agit aussi de nombre de mes confrères en écriture. De vrais écrivains pourtant. Mais il leur manque sans doute quelque chose comme « des relations », un bon carnet d'adresses, un réseau, que sais-je… Alors, dites-moi, c'est cela, aujourd'hui, être écrivain ? C'est être prêt à tout pour décrocher une interview quelque part, c'est consacrer à « faire la pute » du temps volé à l'écriture ? Il y aurait de quoi sombrer dans le découragement, vous ne croyez pas ? Et dans le silence…

Mais que font les éditeurs ? Où sont les correcteurs ? À quoi songent les critiques ? Et pourtant il jouit d’un phénoménal succès…

Sans titre

Ma longue carrière de prof et mes activités dans l'édition au sens large m'ont permis de collecter une impressionnante collection de perles et de barbarismes, que d'ailleurs je publierai peut-être un jour. En voici quelques exemples… dus non à un quelconque étudiant qui ne lirait que des SMS ou à un apprenti écrivain dont la langue maternelle ne serait pas le français, mais à un illustre et très vendeur auteur contemporain, encensé par la critique et invité sur de nombreux plateaux de télé. Je précise que je les ai récoltés non pas dans son dernier livre (que je ne compte pas acheter), mais dans les premières pages de cet ouvrage, publiées par le très sérieux magazine « Lire » (n° 433, mars 2015). Estelle Lenartowicz qui présente l'ouvrage n'hésite pas y comparer son auteur à Rabelais et à saluer son « érudition » et son « inventivité stylistique ». C'est le moins qu'on puisse dire !

  • Sa longue chevelure blonde vole derrière son crâne tout en cheveux.
  • La demoiselle à la bourre, au corps allégé, libre, et presque glorieux, aperçoit une maison forte avec des tourelles vers laquelle s'approchent (…)
  • On dirait, dans l'édifice face à la blondinette, le pétillement d'un vin nouveau qui bout à l'intérieur d'un tonneau et que ça se libère.
  • Il semble avoir presque quarante ans et être particulièrement grand.
  • Ma sœur fut rappelée à Dieu durant la naissance de sa petite. 
  • Enfant sortie brillante élève du couvent des bénédictines d'Argenteuil…
  • À l'intérieur du salon sombre de son oncle au plafond bas soutenu par des poutres de chêne foncé…
  • Je ne vais pas pouvoir.
  • Oui, se dilate d'orgueil le chanoine. Il admire le front élevé de la filleule où plane l'intelligence.
  • Je fais avec.
  • Fulbert, être entier sans nuances au visage comme un groin de pourceau de saint Antoine et autour de la tonsure des cheveux crépus, fait clignoter ses yeux de poule aux paupières bombées.
  • Pff, Anselme ! lève les yeux aux poutres Abélard.

Vous avez fini de rire ? Vous avez deviné qui est l'auteur du chef-d'œuvre (aux dires de la critique) dont les seules premières pages recèlent autant de perles ?
Avant de vous donner la réponse, je vais proposer ici mon commentaire à toutes ces hénaurmités et à quelques autres, toujours recensées dans les pages publiées par « Lire ».

  • Une très jolie jeune fille sort précipitamment d'une maison à colombages tout en regrettant (…) : très…jolie…jeune…précipitamment : ça fait beaucoup d'adjectifs et d'adverbes, aussi redondants qu'inutiles.
  •  (…) qui détournent leur regard afin de reluquer cette créature si avenante qui court par un dédale de ruelles pleines de mendiants« Reluquer » est un anachronisme flagrant (sans même parler de l'inélégance du terme) ; quant aux « ruelles pleines de mendiants », elles constituent une impropriété : un verre peut être plein (de vin), une pièce peut être pleine d'objets. Une rue est plutôt peuplée de mendiants, hantée de mendiants… Il aurait été plus joli et plus correct d'écrire, par exemple : « un dédale de ruelles où se pressent des mendiants nombreux »…
  • Ses chaussures sont comme des ballerines entre lesquelles cavalent des poules affolées et sa longue chevelure blonde vole derrière son crâne tout en cheveux. Le ballet (et donc les danseuses nommées ballerines) n'est apparu qu'au XVème siècle ; la chaussure du même nom date du XXème siècle. Le verbe « cavaler » est un autre anachronisme, car il n'apparaît qu'au XVIème siècle. En outre, ce terme est inapproprié lorsqu'on parle de poules. De même, si les oiseaux – et les avions – peuvent voler, ce n'est pas le cas d'une chevelure (sauf bien sûr si elle s'est détachée du crâne auquel elle appartenait) ; quant à l'expression « un crâne tout en cheveux », elle est totalement incorrecte et incompréhensible. Sans compter la lourdeur de la répétition chevelure – cheveux dans la même phrase.
  • La demoiselle à la bourre, au corps allégé, libre, et presque glorieux, aperçoit une maison forte avec des tourelles vers laquelle s'approchent (…). « à la bourre » : argotique et anachronique ; une maison forte = ??? ; on ne s'approche pas « vers » quelque chose, mais on s'approche « de » quelque chose.
  • La petite porte du bâtiment sévère s'ouvre en une fente verticale qui baille. C'est alors semblable à un bourdonnement d'abeilles. Bailler = donner ; bâiller = « être entrouvert, mal fermé ou ajusté ; dans le cas présent, il fallait donc ne pas omettre l'accent circonflexe. De plus, une porte peut bâiller, mais une fente ne bâille pas, puisque ce mot désigne une ouverture et non un objet ouvert. Quant à la 2ème phrase, elle est incorrecte et incompréhensible ; à quoi renvoie le « c' » ? À l'extrême rigueur, on aurait pu écrire : « c'est alors comme un bourdonnement… », le « c' » étant dans alors impersonnel, mais pas « c'est semblable à… », car dans ce cas « semblable » est attribut du sujet « c' » qui ne peut donc être impersonnel.
  • On dirait, dans l'édifice face à la blondinette, le pétillement d'un vin nouveau qui bout à l'intérieur d'un tonneau et que ça se libère. Les diminutifs en –et, ette datent du XVIème siècle. Que l'on  se souvienne de la Pléiade (qui n'était pas encore une collection Gallimard) et de son manifeste, le fameux « Défense et Illustration de la langue française ». De plus, pour ce que j'en sais, un vin ne bout pas, ni dans un tonneau ni ailleurs. Quant à la fin de la phrase, elle est incompréhensible et incorrecte. Qu'est-ce qui se libère ???
  •  (…) trois écoliers acnéiques aux voix grêles pleines de crénoms, déclarant, dont un en latin : « … ». Des voix pleines… ??? Quant au mot « crénom » (qu'il aurait au moins fallu écrire entre guillemets ou en italiques, s'il veut représenter les paroles que prononcent les écoliers en question), il n'apparait pour la première fois dans la langue française qu'en 1832.
  • (…) il nous faut s'ébattre. Erreur flagrante de construction : « il nous faut nous ébattre », ou bien « il faut s'ébattre » ; en aucun cas on ne peut associer le « on » et le « nous » dans la même phrase pour désigner la même réalité.
  • Des bottes de paille palallélépipédiques, alignées en rang d'oignons, font office de bancs. « en rang d'oignons » : cette expression date de l'extrême fin du XVIème siècle et signifie « rangés en ligne, l'un derrière l'autre, comme des oignons dans un potager » ; elle ne peut s'appliquer à des bancs…
  • Elle remarque un homme de dos et debout mais plié en deux sur sa chaire. Tout ça ??? « courbé » aurait été plus correct, et plus joli : « courbé sur sa chaire (ou "au-dessus de son pupitre".
  • Il semble avoir presque quarante ans et être particulièrement grand. Illogique : on est grand ou on ne l'est pas, mais on ne peut sembler grand.
  • Une cagoule sur la tête lui couvre aussi les épaules. Cette phrase est incorrecte. On aurait pu écrire : « la cagoule qu'il porte sur la tête lui couvre aussi les épaules ».
  • Ma sœur fut rappelée à Dieu durant la naissance de sa petite. ??? « durant » est une impropriété dans ce contexte. La mort, par définition, ne se situe pas dans la durée, pas plus que la naissance qui désigne l'instant où l'enfant sort du ventre maternel : « elle a été rappelée à Dieu au moment de son accouchement ; elle est morte en donnant le jour à l'enfant… »
  • Enfant sortie brillante élève du couvent des bénédictines d'Argenteuil où elle a appris la lecture et la grammaire, je désire que maintenant qu'elle habite avec moi en ce presbytère, à dix-huit ans, elle se perfectionne… Le début de la phrase est évidemment incorrect. Je suppose que l'auteur veut dire qu'elle a été une enfant brillante, et une élève brillante, et qu'elle a fait ses études au couvent des bénédictines : « elle fut une élève brillante au couvent (…) où elle a appris la lecture et la grammaire ». En outre, la répétition du mot QUE en fin de phrase est à déconseiller : « et je désire, aujourd'hui qu'elle réside chez moi, la voir se perfectionner… »
  • À l'intérieur du salon sombre de son oncle au plafond bas soutenu par des poutres de chêne foncé et allant (qui « va » ? le salon ? l'oncle ? le plafond ? les poutres ? le chêne ?) dans un bruissement de tissu sur des tomettes couvertes d'hysope, le mélisse et de menthe fraîche, Héloïse, dorénavant vêtue d'une cottardie à large décolleté et fentes latérales, cherche quelque chose. J'aimerais bien le rencontrer, cet « oncle au plafond bas » ; quant au mot « dorénavant », il signifie « à partir du moment présent, à l'avenir » : la pauvre Héloïse est-elle donc condamnée à ne plus porter « dorénavant » que la cottardie en question, à l'exclusion de toute autre toilette ?
  • Abélard, assis sur un banc, parcourt du regard le logis de l'ecclésiastique qui, chapelet entre les doigts, lui a formulé sa requête du fond de son grand fauteuil à dos sculpté. Un escalier à vis aux pierres disjointes doit mener aux chambres de l'étage. Ciel ! Quelle accumulation d'adjectifs et de notations aussi lourdes qu'inutiles : « sur un banc - de l'ecclésiastique - chapelet entre les doigts  - du fond de son fauteuil – grand -  à dos sculpté - à vis - aux pierres disjointes »…
  • Le gros prélat âgé, bras sur le côté, tisonne un feu. Les bûches de résineux projettent dans la cheminée des petites explosions d'essence. Même remarque : en quoi tous ces détails sont-ils utiles au récit : « gros – de résineux – petites »… ? Quant aux « explosions d'essence », elles se passent de commentaires, de même que la notation « bras sur le côté »…
  • Puisque j'enseigne déjà à l'école Notre-Dame, je ne vais pas pouvoir. Il s'exprime drôlement mal, l'illustre et médiéval philosophe. Le moindre potache qui me dirait qu'il « ne va pas pouvoir » encourrait ma colère et prendrait certains risques…
  • Je fais avec. Même remarque !
  • Je ne suis pas friand du gingembre. On dit (et on écrit) « friand de » et non « friand du », à moins que le produit cité soit accompagné d'un complément : « friand du gingembre que contient ce vin », par exemple, mais « friand de gingembre » (en général). Tout comme moi, qui ne suis guère friande de barbarismes en général, ni des barbarismes innombrables que recèle ce texte, en particulier.
  • Fulbert, être entier sans nuances au visage comme un groin de pourceau de saint Antoine et autour de la tonsure des cheveux crépus, fait clignoter ses yeux de poule aux paupières bombées. Accompagner l'adjectif « entier » de la précision « sans nuances » est évidemment un pléonasme. Quant à la description du « visage comme un groin (…) et autour de la tonsure des cheveux crépus », elle me semble formulée dans une langue assez éloignée du français, qu'il soit actuel ou médiéval…
  • C'est important d'être intraitable dans la vie… Vous, quand vous étiez scolare, vos professeurs sont dû l'être avec vous aussi. « vous, vos professeurs ont dû l'être » : construction tout à fait incorrecte.
  •  — Pff, Anselme ! lève les yeux aux poutres Abélard. ??? J'aurais pu à la rigueur comprendre et accepter une formulation comme « Pff, Anselme ! soupire Abélard en levant les yeux ». Mais « Pff, lève les yeux Abélard » ressemble à une mauvaise traduction qu'aurait proposée Google de je ne sais quelle langue exotique. D'autant qu'on peut lever les yeux « vers les poutres », mais certes pas « aux poutres », même s'il arrive qu'on lève les yeux au ciel (et c'est bien ce que j'ai fait à la lecture toutes ces horreurs).
  •  … tousse le gros prélat dont la croix pectorale rebondit sur sa bedaine. « dont – sa » : pléonasme grammatical. Il eût fallu écrire « … dont la croix rebondit sur la bedaine »).
  • Oh, ben en tout cas, j'ai récupéré ma clepsydre ! « Ben en tout cas » ??? étrange et anachronique langage pour une jeune personne vivant au début du XIIème siècle.
  • Elle s'en amuse d'un grand rire qui la secoue de la tête aux pieds. Son parrain, tel Zeus, d'un pli des sourcils la réprimande : — Héloïse, cesse de t'esclaffer ainsi. « S'esclaffer de rire » : 1ère occurrence en 1534, devient courant à la fin du XIXème siècle. Or, sauf erreur, Héloïse et Abélard ont vécu au début du XIIème siècle. Quant à « réprimander quelqu'un d'un pli des sourcils »… mieux vaut en rire, j'imagine.
  • Il en ouvre des grands yeux stupéfaits (cliché) du genre : « Elle est gonflée, celle-là ! » Anachronisme : cette expression – vulgaire, faut-il le préciser –  est très récente. Quant à l'expression djeuns « du genre », elle est plus anachronique encore.
  • Oui, se dilate d'orgueil le chanoine. Correction : « oui, dit le chanoine en se dilatant d'orgueil ». Que je sache, « oui » correspond à un mot que l'on prononce et non à un phénomène de dilatation, fût-il même métaphorique.
  • Il admire le front élevé de la filleule où plane l'intelligence. Mmm… comme j'aimerais, moi aussi, être dotée d'un front élevé où planerait l'intelligence, tel sans doute un aigle dans les cieux… Allons, monsieur l'écrivain renommé, achetez donc un dictionnaire, et vérifiez-y le sens du mot « planer » (et de quelques autres).
  • Il se retourne vers le vitrail de la fenêtre. Ces deux mots constituent évidemment un pléonasme.
  • Une fille qui poursuivrait ses études ne serait pas chose courante en ce temps où le savoir ne trouve jamais de prise dans le sexe féminin. « Une fille » (même au moyen-âge) ne peut être définie comme « une chose » (courante ou non). Quant au « savoir qui ne trouve pas de prise dans le sexe féminin », j'ai mis un moment à comprendre (après m'être remise de la crise de fou rire qui m'avait secouée) qu'il s'agit sans doute d'un « temps où le savoir n'est guère répandu parmi les femmes » (tout comme la maîtrise de la langue française ne trouve pas toujours de prise, de nos jours, dans le sexe masculin !!!). Oui, je sais, cela doit être douloureux…
  • la filleule aux formes d'une rare perfection. Jolie phrase pour un livre qui serait publié chez Harlequin.
  • La nuit venant, l'air est encore frisquet. Frisquet ??? Ce mot, dérivé d'un terme flamand, a été créé au XIXème siècle. Mais nous n'en sommes pas à un anachronisme près !
  • La soie de la cottardie roule en courts frissons sur la peau de la nièce semblant innocente encore même d'une caresse. Ouille ! comme le dit si bien le titre de cet impérissable amas de barbarismes et d'incohérences : cette phrase est totalement incompréhensible. Ajoutons pour compléter notre collection d'anachronismes que l'on ne trouvera de la soie en France que quelque 40 ans plus tard.
  • Menton légèrement creusé au milieu tel que par le doigt de la réflexion qui se pose sous ses belles lèvres, elle répond, mimant un air fataliste. Tout aussi étrange… Outre la construction incohérente de cette phrase, je précise qu'on ne peut « mimer » « un air », puisque « mimer » signifie précisément « exprimer sans le secours de la parole » c'est-à-dire…" prendre l'air de"… : mimer la colère, mimer la peur…
  • Il pose sa main droite d'homme sur l'épaule gauche et arrondie de l'orpheline. « Il » étant un pronom masculin, on peut en déduire que « sa main » est de toute évidence celle d'un homme. Du moins, il me semble…

 Vous avez trouvé, bien sûr. Pour ceux qui auraient un doute, je précise : Jean TEULÉ, Héloïse, ouille, éd. Fayard. Consternant, isn't it ?
Ce qui me sidère, ce n'est pas que tel ou tel auteur commette des fautes ou fasse des erreurs. Errare humanum, comme disait l'autre, et sans aucun doute, il m'arrive d'errer, moi aussi. Mais autant de crimes contre la langue en si peu de pages, quand même… Et surtout, comment expliquer qu'un ouvrage truffé de fautes, un ouvrage qui semble n'avoir été relu ni par son auteur, ni par ce « premier lecteur » que tout écrivain se devrait de consulter, ni par l'éditeur (sauf à supposer que celui-ci soit quasiment analphabète), ni a fortiori par le moindre correcteur, ait pu franchir les obstacles que rencontre tout écrivain sur la route de la publication ? Comment comprendre qu'aucun critique, pas plus dans la presse écrite qu'à la télévision ou à la radio, n'ait formulé la plus petite remarque quant à l'écriture de cette montagne d'anachronismes et d'attentats contre la grammaire et la sémantique ? Où était donc le sniper de Laurent Ruquier, l'inénarrable et chevelu Aymeric Caron qui cependant se targue de traquer les plus petites erreurs grammaticales des ouvrages qu'il commente ? Jean Teulé serait-il intouchable ?
Ce silence universel et cet unanime flot de louanges nous en apprend beaucoup, ce me semble, sur les médias en général. Et sur l'édition, inutile de le préciser.
Pendant ce temps, de pauvres plumitifs qui n'ont rien pour plaire aux médias (ni grands chapeaux, ni conjoint, amant ou "ex" célèbre, ni passé sulfureux, ni parrain people…) continuent de noircir du papier dans l'ombre, de publier chez de courageux éditeurs qui s'intéressent plus à la valeur d'un texte qu'au look ou au carnet d'adresses de son auteur. Sans qu'aucun critique les remarque, sans que nulle part on ne parle d'eux, et donc sans que le public ait la moindre chance de découvrir qu'ils existent.

Lettre à une étudiante

Sans titre 2

Atterrée, j'ai trouvé sur la page face book de l'une de mes étudiantes une vidéo aberrante provenant de la télé italienne, dans laquelle un fumiste nommé Guiletto Chiesa profère un fatras d'inepties sur les événements de France, mêlant la théorie du complot à toute une série de propos confus mais violents. Plus grave, cette vidéo est assortie d' « articles connexes » qui sont autant de films extrêmement choquants, émanant de ce qui me semble être une source extrémiste sinon islamiste. J'ai réagi, évidemment, et je voudrais reprendre ici le message que j'ai envoyé à cette étudiante, afin que d'autres puissent le lire et y réfléchir.

« Quand j'étais ton prof, j'ai tenté de t'enseigner la littérature, bien sûr, la philo, mais aussi et surtout, j'ai essayé de dégager dans tout cela la part d'humanité et même d'humanisme qui nous différencie des bêtes sauvages. Rappelle-toi Camus : "diminuer arithmétiquement la souffrance du monde". Massacrer des flics, des dessinateurs, des juifs parce qu'ils sont juifs, c'est faire le contraire. RIEN ne peut justifier le meurtre et la violence : aucune idéologie, aucune religion, aucune philosophie. RIEN. Comme le disait Camus, c'est l'inverse qu'il faut faire : essayer de mettre un peu d'humanité et de solidarité dans toute cette merde. Et cela dans la lucidité, c'est-à-dire en sachant que la souffrance et le malheur subsistent, à la fin. Mais la toute petite part de souffrance que l'on a pu diminuer, c'est déjà une victoire. J'ai aussi tenté de vous apprendre ce qu'est l'esprit critique (rappelle-toi les "dossiers-presse", notamment). Te voir diffuser des vidéos comme celle-ci, cela me désespère car cela m'amène à penser que je n'ai pas réussi à te faire comprendre tout ça, que j'ai donc mal fait mon boulot d'enseignante dans ce cas précis… Où est-il, ton esprit critique ? La théorie du complot est totalement ridicule et mensongère, aussi bien pour le 11 septembre qu'ici. Et quand bien même la CIA serait aussi universelle que le proclame le sinistre crétin dont tu as diffusé la vidéo, je ne vois pas en quoi cela pourrait justifier ni expliquer ce qui s'est passé à Paris, ce qui se passe chaque jour au Nigéria et ailleurs en Afrique et dans le monde, notamment dans le monde musulman. J'ajoute que les "articles connexes" à ton post, émanant de halalbook.fr sont absolument… choquants (pour ne pas employer un terme plus grossier). Au nom de la liberté de pensée et d'expression à cause de laquelle les dessinateurs de Charlie Hebdo (un magazine que je n'ai jamais apprécié, bien au contraire, je le dis en passant, mais un magazine qui avait le droit d'exister), ces gens-là ont certes le droit de penser ce qu'ils veulent, même des conneries, et le droit de s'exprimer (tant que ce n'est pas pour appeler à la haine, ce qui est contraire à la loi). Et moi, j'ai le droit de refuser de les lire et les écouter davantage, même si leurs productions puantes sont diffusées par l'une de mes étudiantes, que j'aimais .
Réfléchis un peu, ressaisis-toi, et ne te fais pas le porte-parole du mensonge, de la bêtise, de la mauvaise foi (ici, c'est évidemment à Sartre que je pense). Surtout, surtout, ne te fais jamais le porte-parole de la violence et de la haine. Chacun croit ce qu'il veut, chacun peut avoir ses idées sur n'importe quel sujet. Mais je t'en prie, que tes idées, tes croyances, tes jugements, ne bifurquent pas vers l'incitation ou la justification de la violence et même du meurtre. Les gens qui ont été tués (ce que rien ne peut justifier, je le répète), ils avaient des enfants, tout comme toi, ils avaient une famille… Si nous essayions plutôt de diminuer arithmétiquement la souffrance du monde ? Cela ne se fait pas avec une Kalachnikov, ni avec des propos aussi absurdes qu'agressifs et haineux. »

 

To be or not to be Charlie ? – Les larmes du Prophète

Dessins monde entier charlie hebdo na 

Un journal existait, que je n'aimais pas beaucoup, tout comme je n'avais pas aimé son prédécesseur Hara-Kiri. Parce que je n'apprécie ni la vulgarité ni la provocation gratuite. Ni la gaudriole exacerbée. Ni l'humour potache, ni la mise en scène d'obsessions scabreuses. Question de goût. Du temps que mes parents étaient libraires, j'ai quelquefois feuilleté ces magazines, l'un puis l'autre, et aussi à l'occasion de certains événements particuliers. Sans plaisir, en général, même si quelques-uns de leurs dessinateurs avaient un vrai talent, tel Cabu dont « Le grand Duduche » avait fait mes délices il y a longtemps, si longtemps. Trop longtemps.
Il existe bien des organes de presse, bien des romans aussi, et des films, et des idées politiques, et des positions philosophiques, et même des croyances prétendument religieuses, et bien d'autres choses encore, que je n'apprécie pas, auxquelles je n'adhère pas. Comme il existe des gens que je trouve tout à fait déplaisants. Ces gens-là, je ne les fréquente pas. Je m'efforce de ne pas les croiser, de les rencontrer le moins possible, mais je ne m'empare pas d'une arme pour les tuer. De même, ces revues, ces magazines, ces livres, ces films, je ne les achète pas, je ne les lis pas, je ne les regarde pas. Les idées qui me semblent fausses ou dangereuses, je les combats par la parole, par l'écriture. Je les combattrais par le dessin si je savais dessiner. Ou je les ignore. C'est ainsi qu'il faut faire, quand quelque chose ou quelqu'un ne nous plaît pas, pour de bonnes ou de mauvaises raisons : on l'évite ou on le conteste.
Je conçois volontiers que tout le monde ne partage pas mon avis. J'admets que d'autres aiment des gens que moi, je juge imbuvables. J'accepte que quelques-uns de mes contemporains aient d'autres goûts que les miens, d'autres idées que les miennes, d'autres croyances et d'autres refus, d'autres moyens d'expression… J'avoue d'ailleurs que certains des dessins de Charlie Hebdo m'ont fait rire et, quelquefois, m'ont amenée à réfléchir. Grossiers parfois, vulgaires souvent, provocateurs presque toujours, mais talentueux, aucun doute là-dessus. Et l'outrance et la caricature ont au moins le mérite de mettre en lumière certains ridicules, certaines hypocrisies, certains travers de notre société. Dénoncer ces travers par le biais de l'humour, même si cet humour n'est pas toujours de bon goût, c'est quand même beaucoup mieux que le faire par la violence, qu'elle soit verbale ou physique, ou par le meurtre.
Les gars de Hara-Kiri et de Charlie Hebdo, c'étaient des sales gamins qui n'avaient pas su grandir. Des adolescents prolongés, des soixante-huitards attardés, des anarchistes sans bombes. Ils n'avaient pas tort sur tout. Ils n'avaient pas non plus raison sur tout. Bien sûr, j'avais le droit de ne pas aimer ce qu'ils publiaient, tout comme j'ai le droit, aujourd'hui, de le dire. Mais ils avaient le droit, eux, de s'exprimer à leur façon, bonne ou mauvaise, et le public avait le droit de les lire, de les admirer ou de les rejeter, de les critiquer. Surtout, ils avaient le droit de vivre.
Sarkozy, pour ne pas varier dans ses habitudes, y est allé de son petit couplet sur la civilisation et la barbarie. Qu'est-ce donc que la civilisation, me suis-je demandé ? Qu'est-ce qui la distingue de cette barbarie sauvage qui conduit deux individus à massacrer des hommes dont le seul tort est de publier des dessins satiriques, pendant qu'un troisième s'en va tuer du juif pour la simple raison qu'il est juif ? Pourquoi ne pas tuer du noir parce qu'il est noir, de l'indien parce qu'il est indien, de l'arabe parce qu'il est arabe, du flamand, du wallon, du jeune, du vieux, du blond, du roux, du n'importe quoi ou du n'importe qui, juste parce qu'il est ce qu'il est ? Du flic parce qu'il est flic, par exemple, même s'il se prénomme Ahmed et qu'il est musulman.
Massacrer des êtres pour ce qu'ils sont : voilà une idée qui n'est pas neuve, et qui a connu déjà un certain succès en bien des lieux. En Arménie au début du vingtième siècle, dans toute l'Europe dans les années 40, au Rwanda dans les années 90, au Cambodge, en Tchétchénie, en Bosnie… et la liste n'est pas exhaustive. Comme quoi la barbarie n'a pas de couleur, pas de nationalité, et moins encore de religion. La France elle-même, qui aime tant à se définir par « les valeurs de la République » et se définir comme « la patrie des droits de l'homme » devrait se souvenir qu'elle s'est construite, cette république, sur un bain de sang que l'Iran des Ayatollah n'eût pas renié. Combien de gens coupés en deux au terme de pseudo procès, pour la seule raison qu'ils étaient prêtres ou portaient un nom à particule ? C'était il y a plus de deux siècles, me direz-vous. Certes. Vichy, par contre, et le Vel d'Hiv, c'est plus récent. Tout comme l'Allemagne nazie. Croyez-moi, nul n'est à l'abri, nul ne peut se proclamer juste ou pur. Les victimes d'hier sont quelquefois les bourreaux d'aujourd'hui. La barbarie nous guette tous, elle sommeille en chacun de nous. C'est là qu'il faut la combattre d'abord, et ce combat-là, peut-être est-ce seulement ce que l'on appelle la civilisation qui peut le mener.
Qu'est-ce donc que la « civilisation » ? me demanderez-vous. Sans doute existe-t-il bien des manières de la définir. Il me semble, quant à moi, que l'un de ses aspects essentiels réside dans le respect des lois (des lois justes, s'entend). Dans le respect des droits de l'homme en général, et dans le respect de ce que l'on appelle (et ce n'est pas un hasard) « LE droit ». Or l'un des droits fondamentaux de tout pays civilisé, c'est-à-dire de tout pays démocratique, sous quelque latitude qu'il se situe, est bien la liberté d'opinion et d'expression, qui ne peut évidemment être dissociée de la liberté de la presse. Un organe de presse ou même un particulier doivent jouir de la liberté totale et absolue de s'exprimer, pour autant qu'ils restent dans le cadre de la loi. Ce sont les tribunaux qui ont à intervenir lorsqu'un journaliste, un artiste, un simple citoyen, publient (même si ce n'est « que » sur face book) des textes ou des images contraires à la loi, tels des propos racistes ou constituant une incitation à la haine ou au meurtre. Et j'en ai vu beaucoup, de ces jours-ci, bien plus graves et dangereux que les dessins de « Charlie ».
Vous n'aimez pas Charlie Hebdo ? Fort bien, je ne l'aime pas non plus. Faites donc comme moi : ne l'achetez pas. Vous le jugez choquant, insultant, blasphématoire par rapport à ce qui constitue VOTRE code de conduite, votre orientation philosophique, vos croyances religieuses ? Vous en avez le droit, et je puis vous comprendre. Vous estimez que tel ou tel de ses collaborateurs va vraiment trop loin ? Déposez plainte contre lui, et laissez les tribunaux faire leur travail. Mais dans la mesure où ce que vous appelez « blasphémer » ne constitue pas une invitation à la haine et à la violence, dans la mesure où la caricature vise à faire rire ou à choquer et non à pousser les gens à s'emparer d'un fusil, je crains que ces plaintes restent lettres mortes, et c'est bien ainsi.
Pas de sanction judiciaire en effet pour le blasphème, car le blasphème (Grâces en soient rendues à Dieu qui peut-être n'existe pas) n'est pas un délit au sens juridique du terme. Quoi de plus logique, puisque la croyance et l'appartenance à une religion sont du domaine privé ? Si chacun est parfaitement libre d'adhérer à la religion de son choix et de la pratiquer comme il l'entend, il n'en reste pas moins que son voisin de palier, son camarade de classe, son charcutier ou son médecin adhèrent peut-être, pour ce qui les concerne, à une autre religion, ou bien se rangent parmi les athées ou les agnostiques. Comment un chrétien pourrait-il se rendre coupable de blasphème contre l'Islam, puisque telle n'est pas sa religion ? Comment un athée pourrait-il blasphémer le Christ, puisqu'il n'est pas chrétien ? Si je m'en réfère au Grand Robert de la langue française en 9 volumes, je découvre en effet que le blasphème est une « parole qui outrage la Divinité, la religion, le sacré ». Littré et le dictionnaire de l'Académie française vont dans le même sens. Il découle de cette définition que nul ne peut outrager une Divinité qui pour lui n'existe pas, une religion à laquelle il ne croit pas ; ce qui revient à dire qu'un incroyant, par définition et par essence, ne peut se rendre coupable de blasphème. Tuer le prétendu blasphémateur revient tout simplement à tuer celui qui ne pense pas comme moi, celui qui ne croit pas ce que je crois. La voilà, la barbarie. Si Sartre vivait aujourd'hui, lui qui considérait toute forme de religion comme une manifestation de mauvaise foi (propos blasphématoire s'il en est), peut-être aurait-il été tué, lui aussi…
Quant à la notion de sacré, elle est plus floue encore. Pour un athée, il n'est rien de sacré dans la religion, que d'ailleurs il perçoit peut-être comme une absurdité ; pour un agnostique, rien non plus de sacré dans l'éventualité de l'existence d'un Dieu sur lequel il s'interroge. Pour ceux-là, cependant, seront peut-être sacrés leur patrie, leur famille, l'enfant à naître, leur mère, la vie elle-même, que sais-je encore ? Autant d'objets potentiels de blasphème.
Et quand bien même le blasphème existerait et correspondait à quelque chose de réel, de définissable, d'explicable, quand bien même serions-nous tous croyants et pratiquants de la même religion (horrible perspective, en vérité !), ce prétendu délit mériterait-il la mort ? Dieu, s'il existe, n'est-il donc pas capable de se défendre tout seul, de châtier lui-même ceux qu'il voudrait punir ? Qu'est-ce que donc que cette croyance fanatique qui ose prendre sa place, celle de Dieu, qui ose juger en son nom, massacrer des gens dont la seule faute est de penser « mal » ? C'est à vous dégoûter de toute forme de religion ! Et je ne cite que pour mémoire l'humour et l'ironie involontaires qu'il y a dans le fait de sans cesse associer le nom du prophète de l'Islam à l'expression « le très miséricordieux », alors même que l'on tue, que l'on massacre, que l'on invite à la haine en son nom. Et je ne me limite pas ici aux 12 morts de Charlie Hebdo ; je pense aussi aux milliers de victimes de l'État Islamique en Syrie et ailleurs, à celles de Boko Haram au Nigéria… Belle miséricorde, en vérité ! Ils n'ont pas tort, les survivants, de l'avoir représenté en larmes avec à la bouche les mots d'un pardon bien nécessaire. Car il a de quoi pleurer, certes, le Prophète, et depuis longtemps. Tout comme le Christ a trop souvent eu de quoi pleurer lui aussi devant les croisades, les bûchers de l'Inquisition, les guerres de religion, la Saint-Barthélémy… Reste à espérer que, prophète ou messie, ils pourront pardonner tout cela à ces fous furieux fanatiques qui se réclament d'eux, à ces « fous qui n'ont ni couleur ni religion » comme l'a proclamé devant les caméras le frère d'Ahmed Merabed. Car le vrai blasphème, le seul sans doute, c'est là qu'il se situe : dans le meurtre commis au nom de Dieu, quelle que soit la manière dont on l'appelle ou la langue dans laquelle on l'invoque.
En ce qui me concerne, je ne suis ni prophétesse ni sainte et, je le reconnais, je conçois mal la possibilité d'un pardon face aux flots de sang qui depuis toujours noient la terre au nom de Dieu.
Mais je m'égare. Revenons à Charlie Hebdo que je n'aime pas plus aujourd'hui qu'hier. Ce qui ne m'empêche pas de proclamer, moi aussi, que « je suis Charlie ». Car je suis un être humain doué de raison, je suis une citoyenne libre de penser et de s'exprimer, même si ma façon de penser et de m'exprimer peut en choquer certains.
Je veux pouvoir continuer de vivre dans un pays et une civilisation où ces droits existent. Je veux rester libre. Voilà pourquoi, aujourd'hui, « je suis Charlie ». Parce que je suis ce qui refuse toute entrave à sa liberté et à son intégrité. Je suis ce qui persiste à respecter l'autre, l'étranger, celui qui ne pense pas comme moi, celui qui ne prie pas comme moi, celui qui ne s'habille pas comme moi, ne parle pas la même langue que moi, ne partage pas mes coutumes. Je suis ce qui se relève quand on l'a jeté à terre, je suis la voix qui s'élève après avoir été muselée. Je suis ce qui survit et se révolte. Je suis tout cela, que l'on a voulu tuer le 7 janvier 2015, en plus d'avoir exécuté sauvagement des êtres de chair et de sang qui jamais n'avaient porté les armes, ni incité quiconque à partir en guerre.

Critique des critiques

Journaux 

Lu dans Le Soir sous la plume de Jean-Claude Vantroyen :

Comment choisir les livres dont on vous rend compte ?
C'est le problème permanent des suppléments littéraires ; ceux-ci sont limités : par l'espace et par la capacité de ses journalistes à lire intelligemment le plus de livres possible. Alors que l'offre des éditeurs apparaît plutôt illimitée : 549 romans cette rentrée de janvier. Comment rendre compte de cette abondance ? À raison de 80 pages à l'heure par journaliste, et c'est un maximum, et à raison de 250 pages par roman, or il y a des pavés de 800 pages, il faudrait 72 jours complets, 24 heures sur 24, pour lire ces 549 ouvrages. C'est impossible, même à plusieurs. Alors on choisit. De façon très subjective évidemment, comment faire autrement ? Il y a bien sûr les incontournables, comme Houellebecq, Despentes, Banks ou Barnes.ms il y tous les autres. Alors, on est attiré par un résumé, une couverture, le conseil d'un attaché de presse, la lecture d'une critique dans un autre média, la possibilité d'un entretien. Aléatoire, oui. Mais ce que je veux que vous sachiez, c'est que ce choix est fait en toute honnêteté, sans aucune pression d'où qu'elle puisse venir.
 Article de Jean-Claude Vantroyen dans Le Soir
         (supplément Les Livres) du 3 janvier 2015.

Je ne suis pas journaliste, je n'ai guère de visibilité médiatique… Mais j'ai eu envie de réagir. Voici donc le texte que je n'ai pu m'empêcher d'adresser à Jean-Claude Vantroyen. Texte resté sans réponse, bien sûr.

J'ai lu avec des sentiments mitigés votre « oblique » du 3 janvier dernier, en admirant au passage votre maîtrise de l'arithmétique. 549 romans, 80 pages à l'heure, 250 pages par roman, 72 jours de 24 heures sur 24… Impressionnant !
Dans la mesure où je ne suis pas seulement écrivain mais aussi professeur, et où il m'est arrivé d'enseigner la sociologie de la littérature en me référant à des chiffres plus ou moins semblables, tout cela ne m'étonne guère, bien évidemment. Tout comme ne m'a jamais étonnée la somme de livres neufs (et parfois agrémentés de la dédicace adressée par le malheureux auteur au chroniqueur surchargé) que l'on trouve chez les bouquinistes de la rue du Midi, quelquefois même avant leur présence sur les étals des librairies. Je compatis, croyez-le bien, au triste sort de ces bourreaux de travail que sont les journalistes littéraires qui cependant ne manquent pas de compensations financières, via justement la revente des centaines d'ouvrages qu'ils n'ont pas eu le temps, ou pas pris la peine, de feuilleter.
Mais, je vous l'avoue, je compatis plus encore au sort des malheureux plumitifs – parmi lesquels je me classe en bonne place – qui ne sont pas tous « incontournables » comme les Despentes, Houellebecq, Banks ou Barnes que vous citez, noms glorieux auxquels il convient bien sûr d'ajouter (dans le désordre et sans mettre en cause leur intérêt littéraire) Nothomb, d'Ormesson, Rambaud, Darrieussecq, Boyd, Auster, Djian, Murakami, Rolin, Modiano, Le Clézio, Olivier Adam, Zeller, Khadra, van Cauwelaert, Schmitt, Grangé, Maalouf, Duroy et bien d'autres. Sans oublier Zemmour à l'occasion, les duettistes Lévy-Musso ou Musso-Lévy, les innombrables chanteurs, journalistes de télé et autres personnalités médiatiques ou people qui mettent à profit leur notoriété pour se fendre d'un roman vaguement autobiographique le plus souvent dû à la plume d'un nègre désargenté. Autant d' « incontournables » auxquels il convient d'ajouter les anciens, morts et enterrés depuis quelques décennies, mais classiques et réédités. Et puis, écrivez-vous, « il y a tous les autres », parmi lesquels est effectué un « choix honnête et aléatoire ». Honnête, je n'en doute pas. Quant à être aléatoire… Motivé parfois, c'est vous qui le précisez, par « le conseil d'un attaché de presse, la lecture d'une critique dans un autre média, la possibilité d'un entretien… ». Pas tellement aléatoire, donc. Le conseil d'un attaché de presse, qu'est-ce d'autre que de la publicité, en somme ? Quant à « la lecture d'une critique dans un autre média », elle me permet d'enfin comprendre un mystère qui jusqu'à ce jour m'était resté impénétrable. Je ne me demanderai plus, désormais, comment il se fait que tous les journaux et suppléments littéraires de France et de Belgique recensent systématiquement les mêmes ouvrages, laissant peu de place et moins encore de chance à la cohorte des obscurs, des sans-grade, des « contournables » qui, par manque de visibilité médiatique, se voient ipso facto retirés des rayons des librairies après quelques jours à peine, un ou deux mois dans le meilleur des cas, au profit de piles de « Despentes, Houellebecq, Banks ou Barnes »… N'est-il donc pas d'autres critères de choix que le hasard, l'argumentaire des attachés de presse ou le premier tri effectué par quelque confrère ? Pour avoir aussi travaillé dans l'édition, je sais qu'il suffit parfois de lire quelques pages au hasard ou de parcourir les premiers feuillets d'une œuvre pour s'en faire une idée. Si l'on ajoute à cela la quatrième de couverture, le titre, le genre, le nombre de pages et, le cas échéant, ce qu'on sait de l'auteur, on possède des éléments certainement aussi fiables que ceux auxquels vous vous référez. Et, tant qu'à pratiquer l'aléatoire, pourquoi ne pas tout simplement choisir au hasard les ouvrages à lire et recenser ? Du moins cette pratique laisserait-elle quelque chance aux presque inconnus, aux auteurs débutants comme aux vieux briscards qui n'ont jamais connu la gloire mais qui persévèrent, parce qu'ils ne peuvent pas vivre sans laisser couler deux le sang des mots qui les habitent. Une autre idée, en passant : les journaux belges pourraient – pourquoi pas – accorder une attention particulière aux auteurs belges, comme le font les Québécois et les Suisses dans les pages de leurs publications. Quelqu'un l'a dit avant moi : nul n'est prophète en son pays (surtout en Belgique semble-t-il), mais ne serait-il pas temps d'inverser la vapeur, et de faire découvrir, aux lecteurs des pages culturelles et littéraires de nos journaux et magazines, les talents du cru ?
Je me dis, en arrivant au bout de ce billet d'humeur, que peut-être je manque de prudence et que, selon l'expression populaire, je ne fais ici rien d'autre que me tirer une balle dans le pied. Car ce texte pourrait vous apparaître comme un accès de narcissisme doublé de basse jalousie, ou comme une tentative maladroite d'attirer sur moi l'attention qui parfois me fait défaut. D'autant que bientôt va paraître un nouvel opus signé de mon nom, que sans doute vous avez déjà reçu en service de presse… Mais bon… Je prends le risque.

Dénigrer l'écrivain

Lu sur Internet, sous la plume d'un ami (bien réel et non virtuel) : « Je rêve d'ouvrir un jour un livre et d'y lire à la première ligne de la première page ceci : Cher lecteur, vous avez fait un mauvais choix en achetant ce livre, ne vous fatiguez pas en essayant de l'apprécier, il ne vaut rien. D'ailleurs je me demande comment mon éditeur a pu s'intéresser à mon manuscrit, il devait être passablement éméché. Surtout n'en faites pas la publicité et ne croyez pas quiconque aurait la désobligeance de le recommander sur un réseau dit social. Voilà ce qui aiguiserait justement mon envie de le lire ! »
Je dois avouer que mon sang n'a fait qu'un tour, et que j'ai aussitôt adressé à l'auteur de ces lignes une réponse que je vous fais partager ici en la développant. Car m'enfin, selon l'expression du merveilleux Gaston… Trop is te veel comme on dit chez nous. Il y a des limites, quand même, à ce qu'un écrivain peut supporter sans sourciller. Voici donc ma réaction à l'étrange propos de mon non moins étrange ami.

Pourquoi diable voulez-vous que les malheureux auteurs déjà trop souvent ignorés par la critique, obligés pour survivre de trouver des sources de revenus bien éloignées de la littérature, se sabordent de la sorte ? À moins d'être déjà célèbres, évidemment, et d'accéder par-là à une nouvelle forme de publicité. Car à part Amélie Nothomb, personne ne pourrait insérer ces lignes en première page d'un livre, pour la simple raison que l'éditeur (qui n'est ni fou ni suicidaire) les refuserait. Ou, plus vraisemblablement ne publierait pas, ledit manuscrit.
Écrire, composer de la musique, peindre, que sais-je, c'est toujours dans l'optique de communiquer, c'est-à-dire d'être lu, écouté, regardé. Sans quoi on laisse dormir ses textes dans un tiroir sans jamais les proposer à l'édition. L'artiste qui présente ses œuvres au public doit être le premier à croire en leur valeur et leurs qualités… sinon le seul. Et si je veux être lue (et donc, accessoirement, achetée), il faut que mes textes aient un minimum de notoriété. Par conséquent, voici au contraire ce que j'insèrerais volontiers, quant à moi, en première page de mes livres, paraphrasant ainsi l'ami cité plus haut : « Cher lecteur, achetez mon dernier livre, achetez mes autres œuvres, lisez-les, et jugez-les en connaissance de cause. Si vous les aimez, faites les connaître autour de vous ». À ce propos, je profite de l'occasion pour vous renvoyer à mes dernières publications ainsi qu'à la prochaine (en février 2015 : « Ailleurs » chez MEO éditions).
Avez-vous la plus petite idée du temps, du travail, de l'énergie, de la passion, de la somme de difficultés (je n'ose pas écrire « de souffrances ») qu'il a fallu pour donner naissance à un livre ou à toute autre forme de production artistique ? Et vous voudriez que le pauvre type qui a ainsi sué sang et eau pendant des mois ou des années se dénigre ensuite lui-même ? Oui, je sais, les artistes sont souvent un peu fous quand ils ne sont pas tout simplement « maudits », mais quand même… pas à ce point ! Si vous n'aimez pas lire, n'achetez pas de livres (sauf sans doute celui de Valérie Machin) ; si vous n'aimez pas la musique, n'en écoutez pas. Tant pis pour vous, car vous demeurerez seul au cœur d'un univers égocentré, stérile et prodigieusement limité. C'est votre droit, bien sûr, mais cessez de railler, d'éreinter, de mépriser, d'assassiner les malheureux auteurs. Ce n'est pas parce que vous-mêmes êtes dénués de la moindre créativité ou de la plus infime originalité, ce n'est pas parce que vous manquez cruellement d'imagination ou parce que vous êtes incapable de fournir l'effort nécessaire à produire ne serait-ce que l'ébauche d'un projet vaguement artistique, que vous devez vous consoler dans le mépris de ceux qui, au contraire, ne peuvent vivre qu'en créant « même peu même mal » comme le chantait Brel. L'artiste, même s'il ne s'agit que d'un tout petit artiste, que d'un modeste artisan (et c'est déjà beaucoup), voire d'un mauvais artiste (encore faudrait-il définir le mot « artiste » et l'expression « mauvais artiste ») s'adresse au public. Or, qui dit public dit publicité, celle-ci consistant précisément à rendre public ne qui ne l'est pas (ou pas encore). Et la publicité, aujourd'hui, passe par les réseaux sociaux. Est-ce un bien, est-ce un mal ? C'est ainsi, voilà tout. Et dites-moi, est-il plus honorable pour un écrivain d'aller parader sur les plateaux des talk-shows (en français dans le texte), d'accepter que son éditeur dépense des fortunes en placards publicitaires insérés dans journaux et magazines, de s'inventer pour les médias une vie rêvée qui n'a rien à voir avec la réalité ? Il me semble, quant à moi, que les réseaux sociaux et les blogs ont du moins cet avantage de donner la parole aux « vraies gens », à ceux qui ont aimé ou détesté telle ou telle œuvre, et qui partagent leurs coups de cœur ou leurs dégoûts avec la masse de leurs virtuels « amis », sincèrement, maladroitement peut-être, et l'on peut ne pas être d'accord avec ce qu'ils écrivent ou avec leur manière de l'écrire. Mais ce qu'ils expriment, ce n'est pas une admiration feinte et rémunérée ni un mépris mercenaire. Ils n'appartiennent pas au sérail, ils ne sont pas payés pour briller aux dépens de l'auteur qu'ils encenseront ou incendieront dans les pages littéraires de journaux qui, le plus souvent, ne font que se plagier mutuellement, affichant les mêmes enthousiasmes et les mêmes aversions pour les mêmes bouquins « qu'il faut avoir lus ». Ils ont découvert une œuvre, et ils ont envie de faire connaître leur point de vue sur cette œuvre, de le partager avec un maximum de gens. S'ils ont détesté le livre ou le film concernés, ils le diront, et ceux qui les liront, sans doute, renonceront à juger eux-mêmes ce livre ou ce film. Mais s'ils les ont aimés au contraire, leurs « amis » de face book et d'ailleurs le sauront aussi et, peut-être, feront circuler l'information. Dans les deux cas, un créateur se sera fait connaître, en bien ou en mal, sans le truchement du système ni des décideurs et prescripteurs institutionnels. Ces gens-là, ils sont le public, le vrai public. Et ça, c'est plutôt bien.
Je me réjouis, quant à moi, de ne pas être obligée d'aller manger des fruits pourris sur un plateau de télévision, de ne pas devoir fondre en larmes devant un quelconque Ardisson, de ne pas être contrainte à faire le clown, tout cela pour que les titres de mes livres aient une petite chance d'être connus d'éventuels lecteurs. Je me réjouis de pouvoir moi-même, sans intermédiaire, faire savoir que j'existe, que j'écris, que tel de mes manuscrits vient d'être édité, que je serai en signature à tel endroit… Parfois d'ailleurs, la boucle est bouclée, et les médias traditionnels qui s'informent, eux aussi, sur les réseaux sociaux, réagissent à leur tour… Ainsi s'élargit le public, ce qui revient à dire que je puis toucher plus de personnes. Ma solitude se défait doucement…
Je vous le dis, à vous qui aimez la littérature comme à tous les médiocres qui jugent de bon ton de la critiquer : cessez de croire qu'il suffit de s'attaquer à un artiste pour acquérir un peu de pouvoir. Car ces créateurs que vous aimez tant mépriser, ce sont vos rêves qu'ils expriment, vos joies, vos tourments, donnant du sens à vos errances. Quand vous les attaquez, c'est à vous-mêmes que vous vous en prenez. Quand vous les blessez, c'est votre propre sang que vous faites couler et vos propres larmes Et ne l'oubliez pas : un monde sans livres et sans lecteurs, c'est le retour à la barbarie. Ce n'est pas un hasard si tyrans et ayatollahs, inquisiteurs et dictateurs de toute espèce, de Hitler à Ceausescu en passant par bien d'autres, ont toujours commencé par interdire et brûler les « mauvais » livres et même, quelquefois, leurs auteurs.

Phèdre à l’Élysée

Aucune intention de lire ni d'acheter le « Moment » de Valérie Trierweiler. Internet et les médias en général bruissent suffisamment d'extraits, de réactions, de prises de position pour ou contre ce livre (surtout contre), pour ou contre le président Hollande (surtout contre, là aussi)... C'est un peu comme « Les fruits d'or » dans le roman éponyme et en abyme de Nathalie Sarraute : tout le monde en parle, chacun a une opinion, mais personne ne l'a lu. Plus besoin d'ailleurs aujourd'hui de lire pour avoir quelque chose à dire sur ce qui est écrit. Les éditions de Minuit n'ont-elles pas publié naguère un ouvrage de Pierre Bayard, intitulé précisément « Comment parler des livres qu'on n'a pas lus » ? Livre certainement très intéressant, mais que je n'ai pas lu, justement, et dont je ne parlerai donc pas.
Le Moment trierwielerien serait, si j'en crois les médias, un modèle de goujaterie et de muflerie (qualités cependant recensées comme plutôt masculines), mais aussi d'inconscience, de perfidie, de fourberie, de vengeance, de jalousie, d'indécence, de trahison, d'appât du gain, de férocité, de méchanceté… : autant de défauts souvent qualifiés de « typiquement féminins ». C'est « une faute honteuse », un « appel au voyeurisme », « une attaque contre l'esprit civique » et « une menace pour les institutions ». Bigre ! Rien que ça.
Des animateurs de talk-shows (en français dans le texte), des journalistes, des critiques littéraires, des analystes politiques et même des sociologues et autres philosophes s'en emparent, le commentent (sans que nul ne sache s'ils l'ont seulement ouvert).
Mais si peu de gens – du moins au sein de l'intelligentsia – l'ont lu ou avouent l'avoir parcouru, tout le monde par contre l'a acheté (cherchez l'erreur). 145.000 exemplaires vendus déjà, sur un premier tirage de 200.000 exemplaires. Cela laisse rêveur. Combien de ventes du dernier Marc Lévy, du nouveau Guillaume Musso, de l'inévitable Amélie Nothomb de la rentrée ? Dans une autre catégorie, combien de ventes, dites-moi, et quel tirage, de mon dernier roman, de mon prochain recueil de nouvelles ou même de mes « Grandes Affaires criminelles de Belgique » ? Pour un coup médiatique, c'est réussi, aucun doute là-dessus. Mais bon : tout le monde n'a pas la chance d'avoir vécu une idylle avec un chef d'État. Rien à espérer donc de ce côté pour ma notoriété ou mon compte en banque.
Oui, je sais, il ne faut pas comparer ce qui n'est pas comparable, et le pavé de Trierweiler, lancé en pleine face du pauvre François Hollande qui n'avait vraiment pas besoin de ça, n'appartient pas au même registre. J'ignore ce qu'il vaut sur le plan littéraire – et je ne prendrai pas non plus position sur la valeur littéraire des auteurs cités dans les lignes qui précèdent. Si j'en crois les critiques qui sont censés l'avoir lu, il est très mauvais dans ce domaine. Il contiendrait même 8 fautes impardonnables (huit, pensez donc !) dûment recensées sur le Net et sans doute ailleurs. Ceux qui me connaissent le savent : loin de moi l'intention d'absoudre le pseudo-écrivain qui se montre ainsi coupable d'avoir bafoué la grammaire et l'orthographe. Mais enfin, ce n'est pas sur ce point que j'attaquerais, si j'en avais le projet, la médiatique ex-première concubine cocufiée de la République. Car j'ai dans le ventre de mon ordinateur des pages et des pages de fautes tout aussi impardonnables commises par d'autres auteurs, et non des moindres, publiés chez de grands éditeurs (mais que font les correcteurs ?) et quelquefois primés, de Frank ANDRIAT à Florian ZELLER en passant par Pierre ASSOULINE, Jacques ATTALI, René BARJAVEL, Tonino BENACQUISTA, Tahar BEN JELLOUN, Philippe BESSON, Patrick BESSON, Hugo BORIS, David CAMUS, Patrick CAUVIN, Philippe CLAUDEL, Bernard CLAVEL, Maryse CONDÉ, Jean-Paul DUBOIS, Marguerite DURAS, Vincent ENGEL, Jean-Louis FOURNIER, Alexandre Diego GARY, Anne GAVALDA, Patrick GRAINVILLE, Jacqueline HARPMAN, Michel HOUELLEBECQ, Joseph JOFFO, Yasmina KHADRA, Stéphane LAMBERT, J.M.G. LE CLÉZIO, Gilles LEROY, Alain MABANCKOU, Hugo MARSAN, Guy de MAUPASSANT, Jacques MERCIER, Frédéric MITERRAND, Patrick MODIANO, MOKA, Tierno MONÉNEMBO, Guillaume MUSSO, Irène NÉMIROVSKY, Amélie NOTHOMB, Jean-Marc PARISIS, Pierre PÉAN, Jean-Christian PETITFILS, Yann QUEFFÉLEC, Guy RACHET, Jules RENARD, Foulek RINGELHEIM, Jean-Paul SARTRE, Éric-Emmanuel SCHMITT, Jean-Philippe TOUSSAINT, Frédérick TRISTAN, Charles VAN LERBERGHE, Bernard WERBER. Il ne vous aura pas échappé que cette liste comporte plusieurs prix Goncourt, et même deux prix Nobel. J'ajoute qu'elle ne provient que de mes propres découvertes, et que par conséquent bien des auteurs n'y figurent pas pour la seule raison que je ne les lis pas. Et je ne parlerai que pour mémoire des fautes commises par les traducteurs. À mon sens d'ailleurs, en cette matière, ce sont les éditeurs qui sont à blâmer. À eux de refuser un texte incorrect (et l'on sait qu'ils ne se privent pas d'en refuser beaucoup, pour d'autres raisons), à eux s'ils l'acceptent de le faire relire et corriger. Si quelqu'un dans ce milieu a besoin de mes services, je suis disponible.
Foin donc des fautes d'orthographe commises par l'ex-etc. (voir plus haut). Pour ce qui est des fautes morales et des fautes de goût, c'est une autre histoire, qui m'échappe un peu. C'est que je ne suis pas française, moi, et que j'imagine mal notre charmant Philippe se livrant aux turpitudes de l'adultère avec une quelconque journaliste ou actrice. N'est pas Léopold II qui veut, n'est-ce pas ? Quant aux amours coupables ou non de nos Premiers ministres (quand nous avons la chance d'être gouvernés), tout le monde s'en fiche, et c'est très bien comme ça. Ce n'est donc pas la trahison ou le machisme du père François, ni la brutalité de la rupture ou les errances entre salle de bain présidentielle et chambre à coucher élyséenne qui m'intéresseraient, si j'avais l'idée étrange d'ouvrir ce bouquin. Quant à dire si monsieur Hollande a vraiment parlé de « sans dents » pour désigner « les pauvres » qu'il mépriserait dans l'intimité, qui peut savoir si la chose est vraie, tant la perfidie et la fureur d'une femme outragée peuvent être excessives ? Beaucoup de bruit pour rien, comme l'aurait écrit un autre écrivain, un vrai celui-là. À l'instar d'Astérix, archétype du petit Français chauvin et franchouillard, qui proclame fièrement qu' « ils sont fous, ces Romains » (mais aussi ces Bretons, ces Helvètes et tout ce qui n'était pas purement gaulois), j'ai envie de m'écrier qu'ils sont fous, ces Français, d'accorder foi aux propos d'une femme bafouée en quête de vengeance. Et de s'agiter ainsi pour une banale affaire de vindicte amoureuse. Que l'on se souvienne donc de Phèdre prête à détruire qui n'a pas voulu répondre à sa flamme, et consciente de ses excès. 
Cache-moi bien plutôt, je n'ai que trop parlé.
 Mes fureurs au-dehors ont osé se répandre.

  J'ai dit ce que jamais on ne devait entendre.
                                                     (Acte III, scène I)

La seule leçon à tirer de ce qui m'apparaît comme un vaudeville plutôt qu'une tragédie est qu'il convient d'être prudent, tout président que l'on soit. Une femme qui sait écrire (même mal) peut être très dangereuse. Elle n'a pas besoin de poison ou de dague effilée pour détruire qui la repousse… Souvenez-vous :
 Ce n'est plus une ardeur dans mes veines cachée :
 C'est Vénus tout entière à sa proie attachée.

                                      (Acte I, scène III)

Même si, dans le cas présent, nous sommes loin de Phèdre. Ou alors une « Phèdreke » comme on dit à Bruxelles.
Et mon Dieu, pourquoi ne pas l'avouer ? À mon sens, le seul crime que l'on puisse imputer ici à madame T est – peut-être – l'absence de talent. Pour le reste… Qu'elle ait voulu se venger après avoir été bafouée et méprisée (si du moins l'on en croit les journaux people), quoi de plus naturel ? Qu'elle ait eu envie de montrer à ses concitoyens le vrai visage de celui qui les dirige, peut-on vraiment le lui reprocher ? Il ne s'agit pas ici de révéler quelque secret d'alcôve, ni de mélanger vie privée et vie publique ou politique, comme l'écrit la quasi-totalité des tartufes hexagonaux, mais de dévoiler la vérité d'un homme. Car je ne pense pas qu'un menteur cesse d'être menteur dès lors qu'il s'agit de gouverner, qu'un lâche devienne courageux quand il cesse d'être mari ou amant pour devenir homme politique. Et je me dis avec un zeste de perversité qu'il n'eût plus fallu qu'elle enregistrât l'une ou l'autre de leurs conversations intimes, dans laquelle peut-être son présidentiel amant exprimait son prétendu mépris du petit peuple de France… C'est alors que les choses deviendraient réellement amusantes !
Il n'en reste pas moins qu'en attendant cet hypothétique et peu probable « moment » de franche rigolade, je n'achèterai ni ne lirai l'œuvre de la vindicative amante délaissée… Parce que j'aime la vraie littérature.

Merveilleuse Tempête

 

Lc

Un nouveau Le Clézio… Enfin. Tempête : « Deux novellas » selon le sous-titre et la quatrième de couverture de l'ouvrage. Voilà donc un mot qui vient enrichir la langue française puisque, comme l'écrit l'auteur, « en anglais, on appelle novella une longue nouvelle qui unit les lieux, l'action et le ton ». Si le genre sans doute est universel, le terme, quant à lui, est bien anglais. Ni le Littré ni le Robert en neuf volumes ne le connaissent. Mais je ne doute pas que, dans la foulée du bilingue et lumineux Prix Nobel, il apparaisse prochainement dans les dictionnaires et les manuels de littérature. Rien de surprenant, d'ailleurs, à ce que l'auteur de tant d'œuvres dans lesquelles figurent, presque toujours, le thème du signe – qu'il soit linguistique ou matériel – et celui du langage, de la communication, des langues dites étrangères, recoure une fois de plus à l'usage d'un mot venu d'ailleurs.
J'aurais plaisir à intégrer ce terme dans la refonte de mon syllabus, si j'enseignais encore, à l'expliquer, à lire et analyser avec mes étudiants, qui continuent à me manquer avec violence, des extraits de ce nouveau chef d'œuvre. Car je ne me console pas d'avoir atteint, comme je l'ai écrit par ailleurs, cette fameuse « limite au-delà de laquelle votre ticket n'est plus valable » selon l'expression d'un autre géant de la littérature. Ce n'est pas tant l'idée (et la sensation, quelquefois) de vieillir qui est en cause, que la relation tissée avec tous ces jeunes et moins jeunes qui, au fil des années, me sont passés entre les mains (si j'ose dire). Je me souviens notamment d'un Cédric qui, ayant découvert avec moi Le Clézio au travers de Mondo, est venu me dire que ce texte avait changé sa vie et sa vision du monde… Très souvent, il m'arrive encore de me rêver, la nuit, face à un groupe d'étudiants auxquels je parle de Camus, de Le Clézio ou d'un autre, ou de m'éveiller brusquement à l'idée qu'il va me falloir intégrer tel ou tel élément dans mon cours du lendemain. J'ai aimé passionnément ce métier, et l'âge ne change rien à l'affaire : je crois avoir été un bon prof, et je sais que je le serais encore si la bureaucratie absurde ne me l'interdisait pas.
Mais trêve de nostalgie et de regrets inutiles. Parlons plutôt de ce Tempête, ou plus exactement de la première novella, qui donne son titre au recueil. Car, comme les enfants devant un mets qu'ils aiment, je le savoure lentement, à petites doses, et je n'ai pas entamé le second texte. C'est comme cela qu'il faut lire les grands auteurs, ceux qui ont un style et une vision, ceux dont l'écriture nous emporte par sa splendeur. J'ai entendu François Busnel, récemment, affirmer que ce livre était le plus beau que Le Clézio eût écrit. Je ne sais pas s'il est le plus beau. Il y en a eu bien d'autres avant lui qui m'ont émerveillée, tels Onitsha, Révolutions, les nouvelles de Mondo, Désert, Le Chercheur d'or, pour n'en citer que quelques-uns. Mais il est vrai que Tempête est une pure merveille, par sa sobriété, par la maîtrise des récits croisés (encore une caractéristique récurrente chez l'auteur), par ses deux personnages (« en marge » comme souvent dans son œuvre, et ici ils le sont tous les deux, Philip Kyo et l'adolescente June), par le décor, par ce thème obsessionnel chez lui du voyage, du départ et de l'errance, par les espaces vierges que sont dans ses textes le désert et la mer, et surtout par la beauté de l'écriture. Comme presque toujours lorsqu'on lit Le Clézio, on se trouve littéralement transporté en cet ailleurs où il nous emmène. Les couleurs, le bruit de la mer, le vent, les odeurs, on les perçoit, on les sent. Quelques exemples ?
« La brume s'épaissit à l'horizon. Il me semble que nous sommes sur un bateau, en partance vers l'autre bout du monde. »
« Je suis venu ici pour voir. Pour voir quand la mer s'entrouvre et montre ses gouffres, ses crevasses, son lit d'algues noires et mouvantes. Pour regarder au fond de la fosse les noyés aux yeux mangés, les abîmes où se dépose la neige des ossements. »
« Cette nuit-là était sans lune, le ciel s'ouvrait et se fermait de nuages. J'ai regardé les étoiles dans une anfractuosité de rochers, près de l'endroit où les femmes de la mer se déshabillent. J'ai même trouvé une grève de sable noir, et j'ai creusé une petite vallée pour me mettre à l'abri du vent. J'ai regardé le ciel, j'ai écouté la mer. (…) Je suivais des yeux les étoiles, elles glissaient en arrière, la terre tombait. »
« La nuit envahit l'île. Chaque soir, flaque après flaque, crevasse après crevasse. La nuit sort de la mer, sombre et froide, elle se mélange à la tiédeur de la vie. »
Rien à dire, après ça. Se taire et admirer.
Et je ne vous parle pas des descriptions qu'il fait ici d'étreintes charnelles, ce qui est assez rare chez lui pour mériter d'être souligné. Mais d'une telle beauté…

De Lubumbashi à Bruxelles

 

Sacb

Cela fait près d'une dizaine de jours que je suis revenue du Katanga, où j'ai participé au Premier Salon du Livre de Lubumbashi, organisé par le CELTRAM (Centre d'études littéraires et de traitement de manuscrits) et « sous le haut patronage du gouvernement provincial du Katanga ». Sans doute est-il temps de faire le point sur cette aventure.
Belle expérience, en vérité. Enrichissante et enthousiasmante.
Trois jours consacrés au Salon proprement dit : les 12, 13 et 14 décembre, dans les locaux du Musée national de Lubumbashi. Communications et débats se sont succédé à un rythme effréné (et épuisant), autour de quatre thèmes :

  • La problématique de l'édition en Afrique. Expériences et témoignages.
  • La problématique de la librairie en Afrique. Expériences et témoignages.
  • La gestion et la consommation du livre. Expériences et témoignages des bibliothèques africaines.
  • Pour qui écrire ? (voir billet précédent).

Des rencontres, des découvertes, des surprises.
Trois jours durant lesquels, au Salon mais aussi le matin, le soir, pendant les repas, je me suis trouvée en contact avec des fous de belles-lettres et de culture littéraire ; trois jours passés à discuter littérature, écriture, lecture, philosophie et même théologie, pratiquement jour et nuit. Avec des confrères écrivains, avec des professeurs, avec des libraires de Bukavu, avec un jésuite nommé Simon-Pierre (ça ne s'invente pas…), avec des étudiants… Et tout cela agrémenté de cet irrésistible humour typiquement congolais, bon enfant et joyeux, autour de l'inévitable bouteille de Simba. Reçue, ainsi que les autres invités lointains, comme des rois, encadrés, pris en charge, avec deux gentils doctorants chargés de nous seconder et de combler nos moindres désirs (si j'ose dire). L'un d'eux d'ailleurs va – peut-être – se lancer dans une thèse sur Le Clézio ; inutile de préciser que mon aide lui est acquise…

De nombreux participants avaient été invités, venus de Kinshasa, de Bukavu, de Bruxelles et d'ailleurs. Parmi eux, j'étais la seule femme, et la seule « blanche ». Honneur redoutable dû à mes racines katangaises et à mon amour pour ce pays autant qu'à mes modestes talents littéraires, j'imagine. Honneur redoutable, oui, mais tellement gratifiant et enrichissant.
Étrange ville où des milliers de gens se veulent « écrivains », ce qui est assez facile puisque, pour mériter ce titre, il suffit de voir imprimé son nom sur la couverture d'un « livre » qui, le plus souvent, n'est qu'un opuscule d'une vingtaine de pages. On commet un texte, roman, pièce de théâtre, essai, puis on paye quelques dollars à un imprimeur qui fait de tout cela « un livre » que l'on s'en va vendre aux « librairies-trottoir » ou « à la sauvette ». Comme l'a dit l'un des intervenants, ces écrivains transportent avec eux leur librairie et leur maison d'édition, dans une mallette qu'ils serrent sur leur cœur. Parmi leurs petits fascicules, on trouve donc le pire, mais aussi le meilleur. C'est dire que l'idée d'une « vraie » maison d'édition, avec comité de lecture, telle que l'envisage le professeur Amuri, serait la bienvenue.
J'écoutais discuter les participants sur les problématiques proposées, et je ne pouvais m'empêcher de penser à Kalemie, à ce mois que j'y ai passé en 2007 sans voir ne serait-ce qu'une seule page imprimée, à ces containers de livres que nous y avons envoyés, à cette bibliothèque que nous avons tenté d'y créer, aux médicaments et autres lits médicalisés, fauteuils roulants, seringues et matériel médical divers envoyés pour aider l'hôpital général. Surtout, je ne pouvais m'empêcher de penser à l'échec de tout cela, échec lié à la désorganisation, à la corruption, aux excès d'autorité de fonctionnaires qui se soucient comme d'une guigne des besoins réels de la population… 
Étrange pays, en vérité. Mais Lubumbashi n'est pas Kalemie, et ce Salon a existé. J'ai pu y vérifier l'effervescence autour de la lecture, de l'écriture, de la littérature au sens large.
Pendant mes rares moments de liberté, j'ai revu des amis anciens : Mireille, Alain, Euphrasie, Vérydienne, Virginie… Avec Euphrasie, je me suis rendue dans l'une des cités misérables de cette métropole qui compte 7 millions d'habitants. J'ai visité, à la Katuba, l'une ou l'autre école créée par les Sœurs de Saint-Joseph, j'ai parlé à ces enfants, à ces adolescents dont le seul espoir d'avoir une vie meilleure que celle de leurs parents se trouve, précisément, dans cet enseignement rare, précieux, et trop coûteux pour la plupart de ces gens qui survivent à peine, aux marches de la ville, de la vente de quelques morceaux de makala, de bananes ou de mangues cueillies sur l'arbre… Je revois le regard vif brillant d'un gamin, un crayon posé sur l'oreille, qui me disait qu'il avait envie, lui aussi, d'écrire des livres… Je revois le sourire incrédule d'une fillette qui avait entre les mains l'un des petits bouquins que j'ai publiés chez Averbode, arrivé là je ne sais comment, et qui comparait sans y croire ma photo, en quatrième de couverture, avec l'original en chair et en os.
Deux mondes totalement différents : celui des « intellectuels » de haut vol rencontrés au Salon, et celui de ces milliers de gosses déguenillés et illettrés, sur les chemins de latérite des cités, qui s'étonnaient de voir un visage blanc…

Moments de liberté… si l'on peut dire. J'ai lu des manuscrits, rencontré leurs auteurs, parlé avec eux, puisque je fais partie désormais du comité de lecture de la maison d'édition naissante du Professeur Amuri.

Le dimanche 15 décembre, les autres invités s'en sont tous retournés chez eux : à Bruxelles, à Kin, au Kivu et ailleurs. Pas moi, car je m'étais engagée à animer un atelier d'écriture de trois jours (les 16, 17 et 18 décembre). Je me suis donc retrouvée seule à « La Procure » où je logeais, au troisième étage, barza ouverte sur la cour intérieure peuplée de 6 ou 7 corbillards tendus de tentures mauves, non loin de la cathédrale qui sonnait je ne sais quelle prière à grandes volées de cloches bruyantes à cinq heures puis à six heures du matin…
Si le Salon du livre m'a intéressée, s'il m'a passionnée, je peux dire que l'atelier m'a comblée.
Une douzaine d'écrivains ou de candidats écrivains (11 hommes et une femme, un médecin, le « docteur Ginette ») de tous âges et de tous niveaux avaient été sélectionnés par le professeur Amuri. Pendant ces trois jours, j'ai passé avec eux toutes mes matinées et tous mes après-midis, et même les temps de midi, au centre d'art Picha. Le but était que chacun des participants, au terme de ces trois jours, produise le texte d'une nouvelle, de quoi constituer un recueil collectif qui devrait être publié par la Maison d'édition qu'est en train de créer Maurice Amuri.
Chacun lisait aux autres ce qu'il avait écrit : le portrait du personnage principal d'abord, puis le synopsis du récit et enfin la nouvelle achevée. Tous commentaient ensuite le texte lu, et je n'ajoutais mon grain de sel qu'en fin de parcours, si nécessaire. Je me suis régalée… Bien sûr, les textes étaient d'inégales valeurs. Mais j'ai découvert là deux ou trois petits bijoux, et autant de talents véritables. Et, surtout, un désir fou d'apprendre, de s'améliorer, un rêve d'écriture et une passion inimaginables sous nos latitudes. Je pense notamment à Jean-Chryso TSHIBANDA, poète et slameur, dont l'écriture est belle et fluide, et dont la maîtrise de la langue est parfaite. Son œil était plus sévère parfois que le mien, et plus pointilleux. Ses commentaires et ses critiques anticipaient souvent mes propres remarques. Très vite, je l'ai appelé « Maître » et « Monsieur l'académicien » avec un demi-sourire, en me disant in petto que certains professeurs de Belgique ne lui arrivent pas à la cheville.
Chacun donc critiquait et commentait les textes des autres, mais toujours avec une sorte de délicatesse policée qui veillait à ne pas blesser, à ne pas vexer, commençant par souligner les qualités du texte avant d'en évoquer les faiblesses. Quant à moi, je répondais aux questions, je donnais quelques conseils, je proposais des exemples (merci Le Clézio, Balzac, Kessel et quelques autres). Je traçais des pistes et je commentais et discutais, parmi les autres, les productions des participants. J'écoutais aussi, je découvrais. Travail collectif donc plus que directif. J'espère avoir été de quelque utilité à mes disciples, mais eux, en tout cas, m'ont beaucoup apporté.

Bref, une expérience enthousiasmante. Et tout cela sous un soleil entrecoupé des averses violentes de la saison des pluies que j'ai retrouvées, après plus de 50 ans, avec délice. Et dans l'odeur de la terre africaine, sa couleur, ce monde de fragrances, de poussière rouge, de fleurs lumineuses… Cette impression, dès que je mets le pied sur le sol du Congo, de me retrouver chez moi. Même si, « chez moi », c'est avant tout Albertville ou Kalemie où, sans doute, je n'irai plus jamais…
Merci au destin qui m'a offert ce cadeau, à cette succession de hasards et de rencontres qui ont rendu cela possible. Merci à ceux qui m'ont invitée chez eux, et reçue avec générosité et amitié.

Écrire… Oui, mais pourquoi ? Pour qui ?

 

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On le sait, je reviens du Congo, où j'étais invitée au premier Salon du livre de Lubumbashi. On m'avait demandé de faire une communication sur un thème donné : Écrire, pour qui ?

Voici donc le texte de cette communication.

J'avoue que je suis tout d'abord restée perplexe. Une seule réponse me semblait évidente : « pour moi ». C'est pour moi que j'écris, parce que j'en ai besoin. Tant mieux si par chance mes textes trouvent un éditeur. Tant mieux s'ils sont lus. Tant mieux s'ils sont aimés. Et si un jour on me décerne le prix Nobel (on peut toujours rêver…), je ne le refuserai pas, et je me dirai une fois de plus : « tant mieux ».
Mais avant tout, avant la recherche d'éditeur, avant les rêves de reconnaissance, il y a le besoin d'écrire. Je crois que même sans être publiée et donc, forcément, sans être lue, j'écrirais encore. D'ailleurs, aujourd'hui, tout le monde peut être lu, plus besoin d'éditeur pour cela, il y a Internet…
Mais ce qui est premier, ce qui est fondamental, c'est la soif d'écrire, le besoin d'écrire, presque aussi vital que la soif d'eau claire ou le besoin de pain. Dans mon cas, cela a toujours été ainsi. Inventer des histoires, oui, sans doute. Créer des mondes. Raconter. Mais avant tout, ou plutôt surtout, le plaisir de jouer avec les mots. Les marier entre eux, les heurter, les apparier, les faire danser sur la page ou sur l'écran, les écouter chanter dans ma voix qui les lit à mi-voix, ou dans ma tête où ils résonnent.
Lorsque j'enseignais la littérature à mes étudiants, un moment venait toujours où se posait la question de savoir ce qu'est « un vrai écrivain ». Attention, je ne dis pas « un bon écrivain », car il y a là quelque chose de relatif, de subjectif, et certains sont forcément meilleurs que d'autres. Le génie, le talent au superlatif, ça existe. Contentons-nous donc de parler du « vrai écrivain ». Je disais à mes étudiants qu'il faut, pour entrer dans cette catégorie, 5 conditions, qui doivent se trouver réunies. Ces conditions sont les suivantes :

  1. Un véritable écrivain est toujours mû, à mon sens, par un besoin quasi pathologique d'écrire. Et quand j'emploie le mot « pathologique », ce n'est pas une figure de style.
  2. Il doit, consciemment ou le plus souvent inconsciemment, avoir créé un univers qui est caractéristique, identifiable, que l'on retrouve d'œuvre en œuvre, de livre en livre.
  3. De même, ce que j'appelle « le vrai écrivain » a-t-il une thématique qui lui est propre. Là aussi, c'est un phénomène qui n'est pas voulu, qui n'est pas conscient. Mais lorsqu'on se penche sur l'œuvre d'un grand auteur, on retrouve quelques thèmes, toujours les mêmes, thèmes qui la traversent et la sous-tendent.
  4. Il possède également un style reconnaissable entre tous, qui le définit et qui fait partie de lui. Un style qui fait que lorsqu'on lit quelques pages de lui, on se dit quelque chose comme « on dirait du Le Clézio »… « Si ce n'est pas lui, c'est un excellent imitateur… »
  5. Enfin, bien sûr, (et c'est le minimum), il doit maîtriser la langue dans laquelle il s'exprime.

Vous aurez remarqué que la première de ces 5 conditions est, à mon point de vue, le besoin absolu et irrépressible d'écrire, un besoin tel que l'on se sent mal quand on a laissé passer du temps sans pratiquer cette coupable activité… Bien sûr, cela ne suffit pas : il y a des tas de gens qui ressentent ce besoin mais qui n'ont rien à dire, ou qui le disent si mal que c'est un vrai désastre… Condition nécessaire donc mais pas suffisante.
Cela répond donc – un peu – à la question du « pour qui écrire » : pour soi avant tout, parce qu'on ne peut pas faire autrement. Comme le drogué qui se trouve en état de manque quand il n'a pas pris sa dose.
En mars 1985, le magazine Libération a sorti un numéro spécial portant non pas sur le « pour qui écrire », mais sur le « pourquoi écrire ». De très nombreux écrivains avaient été interrogés ou lus, et leurs réponses n'allaient pas toutes dans le même sens. J'en ai quand même retenu certaines, qui m'ont semblé exprimer ce « besoin pathologique » dont je parlais tout à l'heure, tout comme j'ai noté certaines phrases au fil de mes lectures.

Georges SIMENON (Pourquoi écrivez-vous ? Libération, mars 1985, p. 23)
J'écris parce que j'ai dès mon enfance éprouvé le besoin de m'exprimer et que je ressens un malaise quand je ne le fais pas.

Milan KUNDERA (Pourquoi écrivez-vous ? Libération, mars 1985, p. 68)
Ne serait-ce qu'une ridicule illusion, on est persuadé d'écrire parce qu'on a à dire ce que personne n'a dit.

Isaac ASIMOV (Pourquoi écrivez-vous ? Libération, mars 1985, p. 47)
J'écris pour la même raison que je respire, parce que si je ne le faisais pas, je mourrais.

Marguerite Duras
Se trouver dans un trou, au fond d'un trou, dans une solitude quasi totale et découvrir que seule l'écriture vous sauvera.

S. de Beauvoir
Le projet d'écriture n'est pas fou. Poussez un peu, dites ce qui vous tient le plus à cœur, on n'atteint les autres qu'en se livrant.

Marc Cholodenko
Écrire a toujours été, d'abord inconsciemment (sinon ce n'eût pas commencé), puis consciemment, question de survie.

John IRVING interviewé par Raphaëlle RÉROLLE in Le Monde des Livres du 6 octobre 2006
Je me tue à cela. Quelque chose me pousse vers la narration. Ce n'est pas d'ordre intellectuel, mais émotionnel ou compulsif. En tout cas, cela m'est aussi nécessaire que de manger ou de dormir – d'autant que je ne mange ni ne dors beaucoup.

On le voit, la notion de « besoin » est fondamentale. Mais de nombreux écrivains vont plus loin, et l'on voit apparaître, derrière le « pourquoi », la notion du « pour qui » : les autres, mes amis, mon peuple, les lecteurs, une personne en particulier…

Jorge Amado (écrivain brésilien)
[…] j'écris pour être lu, avoir une influence sur les gens et ainsi modifier la réalité de mon pays, en créant pour le peuple qui souffre la perspective d'une vie meilleure, et en portant haut les drapeaux de la lutte et de l'espoir. Je pense que la littérature est une arme du peuple, que l'écrivain est l'interprète des désirs et des combats de son peuple.

Lev Kopelev (écrivain allemand)
J'écris parce que je veux parler aux autres – ou ne serait-ce qu'à une seule personne – d'événements, d'impressions, de pensées, qu'il me semble indispensable de conserver, de fixer; parce qu'à l'aide du verbe j'essaye de résister à la destruction, à la mort, au néant. Je veux suspendre l'instant.

Jorge Luis BORGES cité par Jean d'ORMESSON in Le Figaro Littéraire (10/06/1999)
J'écris pour moi, pour mes amis et pour adoucir le cours du temps.

Joël DICKER, La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert
Écrire, cela signifie que vous êtes capable de ressentir plus fort que les autres et de transmettre ensuite. Écrire, c'est permettre à vos lecteurs de voir ce que parfois ils ne peuvent voir.

Philippe DJIAN interviewé par Raphaëlle LEYRIS in Le Monde des Livres (31/8/2012)
J'écris pour donner à d'autres ce que la découverte de la littérature m'a offert comme lecteur.

Éric-Emmanuel SCHMITT interviewé par Francis MATTHYS in La Libre Culture (27/9/2000)
Bien que je ne sois absolument ni un provocateur ni un hérétique, j'écris pour provoquer de la pensée, pour faire réfléchir.

Douglas KENNEDY interviewé par Raphaëlle RÉROLLE in Le Monde des Livres (25/5/2012)
L'écriture est un acte public. J'écris exactement ce que je veux, mais je le fais pour mes lecteurs, c'est évident. Pas pour le marché, pour eux.

Hervé de SAINT-HILAIRE in Le Monde des Livres (27/8/1998)
Un écrivain, même monstrueux, même ridicule, un écrivain donc dont un livre a une fois consolé ne fût-ce qu'une seule personne ne saurait être tout à fait mauvais.

Éric-Emmanuel SCHMITT interviewé par Francis MATTHYS in La Libre Culture (27/9/2000)
La fonction de l'écrivain : être un semeur. Qui fait penser tout en divertissant.

Beaucoup d'écrivains, donc, ont le souci du lecteur.
Et moi ?, me suis-je demandé. Ai-je ce souci ? Qui est-il, mon lecteur idéal, celui à qui je parle peut-être à travers mes textes, sans en être bien consciente ? Existe-t-il ?
Je me suis souvenue alors du moment où, toute petite, j'ai eu envie de devenir écrivain, même si sans doute je ne connaissais pas ce terme. C'était, justement, à Kalemie. Mon père, tous les soirs, me prenait sur ses genoux et me lisait quelques pages d'un roman pour enfants. Je me souviens, encore aujourd'hui, du nom de l'auteur, de certains titres, de certaines histoires. C'étaient des livres à la couverture cartonnée, vert clair, un peu granuleuses sous les doigts. J'insiste sur ce point : il ne me les racontait pas, il me les lisait. Je n'avais pas six ans, je ne savais pas lire moi-même, et ces phrases, ces mots que j'entendais, je ne les comprenais pas tous. Mais j'écoutais, et je ressentais un plaisir infini à sentir, d'une certaine manière, ce qui restait obscur, ce qui se cachait derrière les mots. Je me disais, par moments, que c'était beau. Non pas l'aventure qui était le sujet du livre, mais la manière dont elle était racontée. Le style, en somme. Je me souviens très bien avoir pensé que moi aussi, un jour, quand je serais grande, j'apporterais ce même plaisir à d'autres. En quelque sorte, ma vocation était née.
Le temps a passé, la vie a coulé. J'ai dû m'occuper de ma famille, j'ai dû travailler. J'écrivais des petites choses, pour moi, des bribes, des textes courts, des poèmes. Juste pour moi. Et puis un jour, j'ai passé le cap. J'ai envoyé un manuscrit à un éditeur, il a été publié. Et j'ai continué. Et si je veux être honnête, oui, il y avait à chaque fois un lecteur rêvé (ou plusieurs). Le premier de tous, celui pour qui j'ai écrit et pour qui, peut-être, je continue d'écrire, je crois bien qu'il ne m'a jamais lue. C'était mon père. C'était un peu comme si je voulais lui montrer que j'en étais capable. Je savais que, dans sa jeunesse, il avait eu des projets d'écriture, lui aussi. J'avais envie qu'il soit fier de moi. Mais il était malade et n'était plus capable de lire des ouvrages de ce genre, et après, il est mort. S'il a lu ne serait-ce que quelques pages de mon cru, il ne m'en a jamais rien dit. J'ai écrit pour mes enfants, aussi. Pour qu'un jour ils comprennent certaines choses… Pour qu'ils me connaissent mieux, peut-être. Je ne crois pas avoir atteint mon but, là non plus. Tant pis… Au fond, quand vous écrivez une lettre, l'important n'est pas qu'elle soit lue, mais que vous l'ayez écrite. C'est un peu comme un voyage : ce qui compte, ce n'est pas d'arriver quelque part, mais de se mettre en route et d'avancer. Si mon père ne me lira jamais, si les enfants pour lesquels j'ai écrit n'ont pas lu ou pas compris, eh bien, d'autres pères et d'autres enfants, quelque part, peut-être, très loin dans l'espace et dans le temps, liront et vibreront. Ne fût-ce qu'un seul. C'est déjà beaucoup.
Et puis il y a eu d'autres lecteurs, d'autres destinataires. J'ai publié un recueil de nouvelles intitulé « Race de Salauds »… et je crois bien que chacun de ces textes était destiné à un salaud spécifique… Mais s'ils m'ont lue, ils n'ont pas dû se reconnaître. Je doute d'ailleurs que les vrais salauds s'intéressent à la littérature…
Je ne sais pas s'il faut écrire pour quelqu'un, finalement, je veux dire pour quelqu'un d'autre que pour soi. Ceux à qui l'on s'adresse, le plus souvent, n'ouvrent pas le courrier, ou bien ils ne comprennent pas ce qui est écrit. Et l'on peut alors être amèrement déçu.
Je préfère l'image de la bouteille à la mer. Vous y glissez un message, une lettre d'amour, un poème, une réflexion profonde, un appel au secours peut-être, ou un cri de haine et de révolte, et vous la jetez dans le fleuve. Avec un peu de chance, elle s'en ira jusqu'à l'océan, ballotée sur les vagues. Le temps passera et puis, un jour, quelque part, très loin, quelqu'un la trouvera. Une femme inconnue lira vos mots d'amour, un enfant se mettra à rêver… Vous, l'auteur, vous serez très vieux déjà, ou bien mort depuis 100 ans, 200 ans, mais qu'importe. Quelqu'un, quelque part, vous aura reconnu.
En Europe, de temps à autre, il existe des concours de ballons pour les enfants. On gonfle des ballons à l'hélium. Chaque enfant accroche à son ballon une carte avec son nom, son adresse, un message s'il le souhaite, et puis le ballon s'envole. Parfois l'enfant reçoit, très longtemps après, une petite carte venue de loin : quelqu'un a trouvé son message porté par le vent. Mais le plus souvent, il ne se passe rien. Le message n'est arrivé nulle part, ou bien celui qui l'a découvert n'y a rien compris… C'est ça, la vie. C'est ça, écrire, ai-je pensé : c'est accrocher aux nuages des phrases plus légères que le vent, et les regarder monter dans l'air pur…

J'en étais là de mes réflexions lorsqu'on a annoncé la mort de Nelson Mandela. J'ai cessé de rêver et d'écrire, et j'ai regardé la télévision. Partout, on racontait sa vie, son combat. Et puis une chaine de télévision a diffusé le magnifique film que Clint Eastwood lui a consacré, Invictus, avec Morgan Freeman dans le rôle de Mandela. Je l'avais déjà vu, mais je l'ai regardé à nouveau.
Invictus… Plusieurs fois dans le film, on voit Mandela sous les traits de Freeman réciter ce poème de William Ernest Henley que plus personne ne connaît ni ne lit aujourd'hui, mais dont le poème a traversé le temps, notamment grâce à Mandela (et à quelques films et séries télé). Un tout petit poème, quatre quatrains à peine, écrit par un homme mort en 1903 mais ressassé par un prisonnier noir de l'apartheid – et quel prisonnier ! – un tout petit poème qui, dira-t-il souvent, l'a aidé à survivre et à résister.
Voilà, me suis-je dit, pour qui écrivait l'Américain William Ernest Henley : pour cet homme qui n'était pas né mais qui, un jour, se nourrirait de ces 16 vers…
Le voilà, le lecteur idéal : un inconnu qui peut-être, un jour, quelque part, dans très longtemps, dira « c'est beau », et ce sera déjà beaucoup… Un inconnu qu'un poème aura aidé à vivre.