Emotion

Le temps de l'Apocalypse

 

 

 

 

 Jérôme Bosch (L'en​fer, détail)

Voici qu'une terreur inconnue se répand sur la Terre, incontrôlable autant qu'incom-préhensible. Si j'étais moins agnostique, ou plus croyante, comme vous voulez, je serais tentée de penser que le temps de l'Apocalypse est en route.

Cette nouvelle forme de violence, d'obscurantisme, de sauvagerie et d'intolérance me paraît totalement inédite dans l'histoire des hommes. Car il ne s'agit pas ici de faire triompher un peuple, une nation, voire « une race », une communauté, une religion ; aujourd'hui, les terroristes frappent à l'aveugle, et leurs victimes appartiennent à toutes les communautés humaines. Quelques-uns se font même exploser dans des mosquées, s'attaquant ainsi à leurs propres coreligionnaires et aux symboles de leur foi. Ils s'en prennent à des enfants, forcément innocents de tout crime contre un quelconque dieu. Ils se revendiquent de soi-disant califats, armées, États ou groupes en tout genre : Daech, Al Qaïda, Boko-Haram… Cela se passe chez nous, à Bruxelles ou à Paris, mais aussi au Caire, à Lahore, New York, Ankara, Tunis, Bagdad, Istanbul, Mogadiscio ; cela se passe au Nigéria, en Libye, en Indonésie, au Gabon, au Cameroun, en Arabie Saoudite, au Tchad, au Mali, en Afghanistan, en Irak, au Yémen, en Côte d'Ivoire, en Inde, en Australie…
Il n'y a aucune raison, aucune logique à leur action, et l'on ne peut donc espérer éradiquer leur pensée – si tant est que l'on puisse ici utiliser ce terme – ou leur aberrante croyance en la nécessité de propager la mort et le désespoir. Qu'on les arrête, ou qu'ils disparaissent dans le néant où les accueilleront, paraît-il, je ne sais combien de vierges (désincarnées, j'imagine ?), il en surgit toujours davantage. La mort même ne leur fait pas peur. Au contraire, ils la recherchent et la souhaitent, dans l'espérance absurde de s'immoler pour un dieu qui les attend et les récompensera… Tous pourtant ne sont pas des gamins incultes, des anciens délinquants, des drogués, des imbéciles décervelés. On sait que certains sont intelligents, ont grandi dans une famille aimante et protectrice, ont fait de bonnes études, étaient appréciés de leurs profs… Comment et pourquoi basculent-ils dans l'horreur et le non-sens ? Qu'est-ce donc que ce dieu monstrueux qui demanderait à ses fidèles une telle barbarie ? Car il n'est même plus question ici de servir une cause, de libérer une population ou de lutter contre un régime, ni de châtier de prétendus mécréants, de punir de pseudo-blasphémateurs, de s'en prendre à ceux qui auraient le tort de boire de l'alcool ou d'écouter une musique « incorrecte », ce qui bien sûr resterait inadmissible mais du moins aurait un semblant de sens aux yeux de ces assassins. Non, il s'agit maintenant de massacrer un maximum de victimes, le plus sauvagement possible. Sans logique, sans discrimination, comme des fauves rendus fous qui tuent pour le plaisir de donner la mort, de sentir sur leurs lèvres le goût du sang. À quoi pensent-ils au moment d'actionner leur ceinture d'explosifs ou de tirer dans la foule, tout en sachant qu'ils seront eux-mêmes les premières victimes de leur acte imbécile ? Ont-ils une pensée pour leur mère ? Pour tel ou tel de leurs amis d'enfance ? Pour la première fille qu'ils ont embrassée ? Pour leur petite sœur, pour leur grand-père resté là-bas, sur la terre d'où sont venus leurs parents dans l'espoir de leur éviter la misère ? Pour la jeune fille, voilée ou non, qui peut-être a peuplé leurs rêves d'adolescence ? Se rappellent-ils la voix du vent dans les arbres, au printemps, la caresse du soleil, le chant des oiseaux ? Quels souvenirs d'enfance, quelle odeur de pain chaud, de crêpes ou de couscous fumant, quel parfum musqué de l'eau de toilette paternelle, leur reviennent en mémoire à l'ultime instant ? Quelle chanson, quelle mélodie ? Ont-ils un regret, à l'instant final, comprennent-ils en une brutale fulgurance que la vie peut être douce et que rien ne justifie qu'on la détruise ? Quelle terreur ou quel plaisir les remplit, quelle jouissance ou quelle angoisse ? Ont-ils peur, à la dernière seconde, ont-ils honte ? Mais c'est trop tard, et l'enfer déjà s'étend, les gens tombent, crient, saignent, meurent. Comment peut-on choisir la mort et la violence, la barbarie et l'horreur, quand on a vingt ans, trente ans, l'âge des rêves et des projets, l'âge où l'on prend femme, où l'on tient dans les bras son enfant premier-né ? Qu'ont-ils donc à vouloir tout détruire autour d'eux, famille, parents, amours, voisins, frères en humanité, inconnus insouciants et heureux de vivre, passants anonymes, alors même qu'ils se trouvent au moment où l'on construit sa vie, où pierre à pierre l'on se bâtit un avenir ?
Le sang et la douleur se répandent autour d'eux, avec la peur et parfois la haine. Et je m'interroge : les autres, les commanditaires, les chefs, que cherchent-ils ? Qu'espèrent-ils, ceux qui manipulent ces autoproclamés « martyrs » et les lancent à l'assaut non pas de « l'Occident » (ce serait trop simple) mais du monde en son entier, occidental ou moyen-oriental, du Nord ou du Sud, peuplé de fidèles de l'une ou l'autre des religions du livre ou de mécréants ? J'ai beau chercher, réfléchir, interroger l'Histoire, la philosophie, la psychologie et toutes sortes d'autres sciences humaines, j'ai beau sonder mon propre inconscient, mon âme peut-être, je ne comprends pas. Et j'ai peur. Non pour moi, mais pour ceux que j'aime et, dans la foulée, pour ceux que je ne connais pas, pour ceux que je ne peux donc aimer mais qui sont de ma race, celle des hommes. Je ne voudrais pas avoir vingt ans aujourd'hui, et devoir envisager ma survie dans un univers où la haine se propage telle la peste au Moyen-âge, sur une planète que tout menace et d'abord ses habitants eux-mêmes. Je n'aimerais pas avoir à prendre, aujourd'hui, la décision de donner ou non naissance à des enfants, les jetant dans un monde où à chaque pas, où que l'on soit et quoi que l'on fasse, on risque de rencontrer des formes de souffrance que je peine à imaginer. Je ne voudrais pas devoir envisager pour eux une existence de peur et d'angoisse, dans l'intolérance généralisée, dans le mépris de l'autre, avec la terreur de la mort qui rôde autour de nous, se cache partout, dissimulée parfois dans le sourire d'un collègue, d'un voisin, d'un homme qui marche à nos côtés dans la rue.​

Le visage de la guerre salvador dali 

 

 

 

 

 ​Dali (Visage de la guerre)

Le monde a connu tant de guerres déjà. Tant de massacres, tant de génocides. L'horreur est humaine, et c'est peut-être même ce qui la définit. On aurait pu espérer qu'après Verdun, qu'après la Shoah, qu'après Hiroshima, qu'après le Rwanda, nous aurions compris. On aurait pu espérer que notre espèce aurait évolué dans la conscience au même rythme qu'elle a évolué dans la technologie. On aurait pu croire que les mots « humanisme », « civilisation », « tolérance », « respect de l'autre » et, pourquoi pas, « amour », auraient enfin acquis droit de cité dans le monde des hommes. Mais non. Pour de mauvaises raisons ou, comme aujourd'hui, sans raison, la sauvagerie et la barbarie n'en finissent pas de gagner.
Voulez-vous que je vous dise ? Quand tout cela sera terminé et que notre espèce, comme jadis celle des dinosaures ou celle des dodos, aura disparu de la surface de la Terre, remplacée par celle des fourmis, celle des rats ou celle des dauphins, eh bien… la perte ne sera pas grande.
Et de plus en plus souvent, je pense que cela ne devrait plus tarder.

C'est la faute à...

 


 Bxl

Fatiguée de lire et d'entendre, sur Facebook et ailleurs, des amas de conneries inutiles qui cependant ne sont pas tous du fait de cons, mais parfois de personnes qu'en général je juge intelligentes, et que j'estime. Et je m'étonne, dans l​a foulée, de ne rien avoir trouvé sous la plume de l'inénarrable Zemmour.
« C'est la faute à… », partout. Et encore : « il aurait fallu… » ou, pire : « il faudrait… ».
C'est la faute aux gouvernements, dans le désordre, le nôtre, les autres, c'est la faute aux dirigeants, aux politiciens, aux immigrés, aux Américains, aux musulmans, aux gens d'extrême droite, aux gauchistes, aux Arabes, à Molenbeek, à Philippe Moureaux, à la presse, à nos enseignants, aux réfugiés, à El Assad, à George Bush… Pourquoi pas à Hitler tant qu'on y est, ou à Napoléon, ou même à Attila ? Jules César, déjà… L'un de mes amis et confrères écrivains se lâche : « Assez. Assez. Turcs, Kurdes, Français, Belges, Irakiens, Syriens, Lybiens, Libanais, et qui d'autre dans la liste ?, nous avons payé assez cher l'impunité des gens qu'on permet de rester au pouvoir » écrit-il.
Oui, et alors ? Qui est donc ce « on » qui a permis de laisser au pouvoir « des gens » qui ne méritent pas l'impunité ? Il me semble avoir déjà lu des choses de ce genre quand il s'est agi d'aider le peuple irakien à se libérer de Saddam Hussein, dont aujourd'hui on dit qu'il aurait fallu le laisser en place et que « ces gens » n'ont qu'à se débrouiller entre eux.
Dis-moi, mon frère écrivain, que préconises-tu ? Une nouvelle et universelle révolution qui les renverserait (dans la terreur, je le crains), ces « gens impunis » ? Et après ?
Allons. Un peu de sérieux. Ce n'est la faute à personne, ou alors à tout le monde. C'est la faute à l'histoire, c'est la faute au passé, c'est la faute au fanatisme imbécile, c'est la faute aux religions qui toujours sont mêlées d'idéologie et d'intérêts financiers autant que de désirs de puissance, c'est la faute à l'économie mondiale, c'est la faute à notre univers sans idéal et sans rêve, et ces petits cons décervelés se donnent d'autres rêves. C'est la faute à la bêtise humaine, et là, nous sommes tous plus ou moins égaux.
Je te le dis : ce qu'il « aurait fallu » faire ou ne pas faire importe peu. Le passé, hélas, est irréversible.
Ce qu'il « faudrait faire », personne ne le sait, sans quoi le problème serait résolu depuis belle lurette.
Ce qu'il ne faut PAS faire, par contre, me semble clair. Bien sûr, dans de telles circonstances, il est humain d'exprimer sa colère et sa douleur, et de chercher des responsables. Mais il n'y a pas de responsables, ou alors il y en a trop, beaucoup trop. Et fustiger untel ou untel, discriminer les gens de droite ou les gens de gauche, les vieux ou les jeunes, les croyants de l'un ou l'autre bord ou les mécréants, les gouvernants (lesquels ?), la police, l'État, le roi peut-être, que l'on pourrait guillotiner comme au bon vieux temps des « droits de l'homme » nés, comme chacun sait, chez nos sympathiques voisins, « stigmatiser » (pour prendre un terme trop à la mode, décidément) telle ou telle catégorie d'individus, tout cela est vain. Cela fait beaucoup de temps et d'énergie gâchés pour rien. Oui, c'est cela qu'il ne faut SURTOUT PAS faire : tenir des discours de haine, de mépris, de vengeance, prétendre comme au Café du Commerce qu'on l'a, la solution, qu'on sait qui est coupable et comment le punir…
Tu me demanderas, mon ami de plume, ce que je préconise alors. Que faire, face à cette horreur qui se répand, à ce crétinisme sans âme, à ces croyances absurdes ? Moi, au moins, me diras-tu, j'ai envie de bouger, moi je me fâche, moi j'en ai assez de faire partie des moutons que l'on tond quand on ne les égorge pas au nom d'une religion. Et alors ? Tu es en colère ? Je le suis aussi. Tu as peur pour tes proches, tout comme moi, car tous nous risquons demain de nous trouver dans la mauvaise station de métro ou le mauvais hall de gare, au mauvais moment.
Je ne sais pas ce qu'il faut ou ce qu'il faudrait faire. Je n'ai pas de solution. Mais ce que je sais, et là-dessus je n'ai aucun doute, c'est que vilipender tel ou tel, à commencer par ceux qui nous dirigent, c'est aussi facile qu'inutile. Je ne préconise rien, rien d'autre que de tenter de garder un peu de calme et de raison, et de faire son boulot, où l'on est, dans le respect des autres et de soi-même. Que le prof continue d'enseigner la tolérance, entre deux formules mathématiques ou deux citations latines. Que le policier continue de faire régner la loi, dans le respect de cette loi et de ceux qu'il a charge peut-être d'arrêter. Que le médecin continue de soigner n'importe qui, sans se soucier de l'idéologie ou de l'origine du patient. Que la presse informe sans inciter à la haine ni au rejet. Que nos gouvernants sachent qu'ils sont là pour nous protéger, et que leur responsabilité est grande. Et que les écrivains continuent de penser et d'écrire, orientés toujours vers l'humanisme et l'ouverture aux autres, tels Camus jadis ou Le Clézio aujourd'hui.
La terre continuera de tourner, la haine qui est tellement plus facile (et plus inutile) que l'amour continuera de se répandre, l'intolérance absurde et le désespoir continueront de frapper autour de nous. Et puis, comme l'écrivait Camus qui décidément reste le plus grand : « Les enfants mourront toujours injustement, même dans la société parfaite. Dans son plus grand effort, l'homme ne peut que se proposer de diminuer arithmétiquement la douleur du monde. Mais l'injustice et la souffrance demeureront et, si limitées soient-elles, elles ne cesseront pas d'être le scandale ».

Enseignons donc Camus à ces futurs kamikazes. Sait-on jamais… Si l'un d'eux était capable d'entendre ?​

Triste vendredi 13 ou La honte d'appartenir à la race humaine

352820 photos des attentats du 13 novembre 990x0 2
 

La négation de l'humanité. Des bêtes sauvages. Pire, en réalité, car les animaux, même les plus féroces, ne tuent que pour se nourrir ou se protéger. Ceci n'a pas de nom.

Qu'est-ce donc que ces crapules malfaisantes, ces rebuts de la race humaine, ces abrutis dénués de la moindre étincelle de raison, qui s'attachent à ainsi massacrer leurs semblables, gratuitement, stupidement, connement ? Il faudrait créer pour eux des adjectifs et des adverbes qui n'existent dans aucune des langues parlées par les hommes, des mots nouveaux pour définir le degré d'abjection imbécile où ils descendent. Il me semble que c'est la première fois dans l'Histoire (du moins à ma connaissance) que l'on tue sans même feindre de s'appuyer sur une quelconque raison ni justification, même ignoble et absurde. Par le passé, on n'a pas cessé de tuer, massacrer, exterminer, éventrer, génocider, sous toutes sortes de prétextes, tant la barbarie est universelle et inventive. On a assassiné de prétendus adversaires, des soldats enrôlés dans une armée ennemie, des combattants d'une cause injuste, des envahisseurs, des bourreaux ; on l'a fait pour punir un crime réel ou imaginaire, on l'a fait parce que les cibles étaient censées appartenir à une « race », à un peuple honni, à une religion qui n'était pas la bonne, à une communauté, une caste, une classe sociale ; on a décimé les rois et les princes, les riches, les nobles, les curés et les bonnes sœurs en ces mêmes lieux où aujourd'hui… On a massacré des noirs parce qu'ils étaient noirs, des blancs parce qu'ils étaient blancs, des rouges parce qu'ils étaient rouges… On a trucidé des gens parce qu'ils étaient des dirigeants, des responsables politiques, des leaders... Bref, l'homme a toujours tenté de rationaliser sa bestialité, de lui donner une vague apparence de cohérence.

Aucun de ces meurtres, qu'ils fussent collectifs ou individuels, n'était bien sûr admissible. Mais du moins ceux qui les commettaient répondaient-ils à une certaine logique. Logique absurde et inepte, mais logique quand même. Les milliers de disparus du 11 septembre 2001, les centaines de milliers de morts du Rwanda, les millions de victimes du nazisme et tous les autres qui, tout au long de l'aventure humaine, ont été exterminés en masse, étaient visés pour d'inacceptables raisons, certes, mais d'une certaine manière ils étaient « ciblés », chosis, désignés. On mourait parce qu'on était juif, parce qu'on était arménien ou tutsi, parce qu'on appartenait à la race du « Grand Satan » américain, parce qu'on descendait de quelque ancienne et noble famille… Bref, on mourait sans raison, mais du moins les assassins faisaient-ils mine de justifier leurs atrocités et le choix de leurs victimes. Déjà, à ce stade, la barbarie a atteint des paroxysmes que l'on a peine à imaginer, et l'on en vient à avoir honte de faire partie de cette engeance, la plus nuisible de toutes, la plus malfaisante et la plus dangereuse, celle des hommes. L'on se dit que rien de pire ne pourrait arriver, jamais. Que certaines horreurs ne pourront pas être dépassées, ni même reproduites. De nouveaux génocides pourtant ont eu lieu, de nouveaux camps de torture et d'extermination se sont ouverts, des murs se sont édifiés, des enfants continuent d'être enrôlés dans d'improbables armées d'assassins, des femmes sont journellement kidnappées, violées, réduites au rang d'esclaves sexuelles. Tout continue, au nom de la race, de l'argent, d'une prétendue société idéale. Au nom de Dieu aussi, souvent.

Mais ceci… Un nouveau degré dans l'abjection a été franchi. Ce n'est pas le nombre des victimes qui me bouleverse (même si...), c'est le hasard absurde qui a présidé à leur massacre. Aucun prétexte cette fois. Des gens qui mangent, assis à une terrasse, un vendredi soir, ou qui prennent un verre. D'autres qui dansent et s'amusent dans une salle de concert. Fauchés comme ça, sans raison, juste parce qu'ils étaient là. Des jeunes, des moins jeunes, des Français « de souche », des Français plus exotiques, des touristes, des gens comme vous et moi. Indistinctement. Des amateurs de musique ou de foot, des croyants adeptes de je ne sais quel Dieu qui décidément prouve chaque jour son inexistence, d'autres qui se fichent bien des questions métaphysiques. Des gamins tirent dans le tas comme on joue à la guerre sur une console de jeux. Le sang coule, du vrai sang. Les meurtriers crient le nom d'Allah puis se font exploser en un atroce bouquet final. Des enfants, eux aussi. À chaque nom, à chaque photo de ces cinglés que diffusent les médias, je tremble à l'idée de découvrir le patronyme ou le visage de l'un de mes anciens étudiants… Mais qu'est-ce qu'on leur a fait, à ces gosses qui ont grandi ici, qui ont fréquenté nos écoles, qui ont joué dans les rues de chez nous ? Comment fait-on pour ainsi détruire un cerveau humain, pour transformer des jeunes gens à peine sortis de l'adolescence en bêtes malfaisantes et folles ?

Et leur Allah, qu'attend-il donc pour les foudroyer ? Ce Dieu que des milliards d'individus invoquent chaque jour : Seigneur, aide-moi, protège mes enfants, rends-moi meilleur, sauve-moi, éloigne de moi la maladie et la tentation, toi qui es « notre père » à ce qu'on dit. Où se cache-t-il ? Celui qui paraît-il ne permet pas que tombe le moindre cheveu de notre tête, ce Yavhé, cet Allah, ce Dieu qui toujours est du côté des plus forts, ce Gott mit uns, et qu'importe le nom qu'on lui donne, que fait-il d'autre que démontrer, jour après jour, sa définitive absence ? Et, même s'il n'existe pas, comment peut-on se revendiquer de lui pour violer, pour décapiter, pour massacrer, pour s'abaisser plus bas que le plus laid, le plus monstrueux, le plus nuisible des animaux ?

Ce qu'ils font, ces dégénérés répugnants, c'est détruire l'humanité dans les plus faibles et les plus innocents de ses représentants, tout comme ils s'acharnent à détruire la mémoire des siècles, à anéantir toute trace de la pensée, de la beauté et de l'intelligence humaine en dynamitant temples et statues.

Voulez-vous que je vous dise ? J'ai honte. Honte d'appartenir à cette race, la seule qui sur la surface de la Terre soit capable de telles atrocités. Et je me prends à songer que, lorsque les dauphins, les rats ou les fourmis auront pris notre place sur cette planète que nous nous acharnons à saccager comme tout ce que nous touchons, ce ne sera pas une grande perte. Car l'univers sera meilleur et plus beau quand nous n'y serons plus.​

Cher collègue...

Coup de téléphone d'un de mes « anciens ». Je suis l'une des premières à l'apprendre, me dit-il : il vient de réussir son baccalauréat-régendat en sciences. Fierté et joie bien légitimes de sa part, fierté et émotion de la mienne. Encore un de ces jeunes gens que j'ai vus débarquer, un jour, dans cette école « de la dernière chance » qu'était notre école de promotion sociale proposant la section CESS en deux années intensives. Un parmi tant d'autres. Tous âgés de 18 ans minimum, d'une quarantaine et même d'une cinquantaine d'années pour les plus âgés. Tous « hors circuit » de l'enseignement traditionnel. J'en ai vu défiler, de ces hommes et de ces femmes, de ces garçons et de ces filles, arrivant chez nous au terme d'un parcours chaotique et souvent douloureux. Ayant décroché de l'école à l'adolescence, dans les cas les moins lourds. Parfois toxicomanes ou anciens toxicomanes. Incapables de s'intégrer dans l'enseignement dit « de plein exercice » pour des raisons médicales quelquefois lourdes, pour des raisons psychologiques, sociales, familiales. Demandeurs d'asile, victimes rescapées de l'un ou l'autre génocide, de guerres fratricides. Anciens détenus... Ils avaient 20 ans, 30 ans, et voulaient retrouver une place dans la société. Certains rêvaient d'études supérieures, et parmi ceux-là, beaucoup ont réussi, comme celui dont je parle aujourd'hui. Des docteurs ou licenciés universitaires en sciences politiques, en philosophie, en journalisme, en lettres… Des juristes. Des bacheliers en droit, en secrétariat. Des infirmiers et des infirmières. Des enseignants de tous les niveaux… Certains d'entre eux n'avaient jamais entendu le mot « philosophie » avant de me rencontrer, la plupart n'avaient pas lu un seul livre en entier, n'avaient jamais mis les pieds dans une salle de théâtre… Et les voici, pour beaucoup d'entre eux, diplômés de l'enseignement supérieur, pratiquant un métier, intégrés et épanouis dans une vie sociale active et réussie. Pas tous, bien sûr. Un tiers des inscrits, statistiquement, décrochait en première. Parmi les deux tiers restants, tous ne réussissaient pas. Et tous nos lauréats ne connaissaient pas nécessairement le succès dans les études supérieures. Des noms, des visages me reviennent en mémoire, noms d'étudiants dont certains sont morts, visages d'autres dont je n'ai aucune nouvelle. Sans compter tous ceux que j'ai moi-même oubliés.

Mais quand même, quelquefois, il en est pour garder le contact. Pour me remercier d'avoir été à la base, me disent-ils, de leurs réussites ultérieures, comme celui qui m'a téléphoné hier pour me prier de l'appeler dorénavant « cher collègue » et qui, pour me remercier de « tout ce que j'ai fait pour lui » m'invite ensuite au restaurant. Et je me dis, sans trop de modestie, que s'il est une chose au moins que j'aurai réussie dans ma vie, c'est mon métier de prof. Oh, je ne me fais pas d'illusions. Tous mes « anciens » ne m'appréciaient pas. Je n'ai pas été le meilleur prof du monde, et sans doute certains m'ont-ils même détestée. Mais quoi ? On ne fait pas ce métier pour être aimé (en principe… car il y aurait beaucoup à dire sur ce sujet, et j'ai connu bien des collègues qui…). Mais il est vrai que la matière enseignée passe mieux et se fixe plus durablement lorsqu'une sympathie naît entre l'enseignant et l'enseigné. Et puis, je ne me fais pas de mon métier l'image seule d'un passeur de connaissances, même si cet aspect est très important. Il s'agit aussi de communiquer le goût du travail et de la recherche, l'intérêt, la curiosité intellectuelle au sens le plus large. Il s'agit d'ouvrir l'esprit à d'autres systèmes de pensée. Il s'agit de parler de tolérance et de respect, de fraternité et d'humanisme. Il s'agit de les aimer, ces autres si différents parfois et si proches cependant. Et pour ce qui est de les avoir aimés, là je pense qu'il n'y a pas grand-chose à me reprocher. Même si, quand même, certains remords continuent de me tourmenter. Je n'ai pas toujours été à la hauteur, c'est évident. J'ai le souvenir d'une étudiante… On apprend avec l'âge et l'expérience, on reste humain cependant, on commet des erreurs. Mais globalement, je les ai aimés autant que j'ai aimé ce métier : avec passion. Malgré quelques erreurs de jugement dont je ne suis pas fière, malgré quelques maladresses, malgré sans doute quelques blessures infligées sans même que je m'en rendisse compte.

Voilà pourquoi je suis fière aujourd'hui de vous nommer « cher collègue », monsieur Pekan. Voilà pourquoi j'accepte avec joie et plaisir votre invitation à fêter cela avec vous.

Voilà pourquoi aussi je regrette tant d'avoir dû arrêter ce merveilleux et exigeant métier.

Voilà pourquoi, enfin, je déborde de colère à savoir que certain gros tas de vanité et d'autosatisfaction, certain bouffi d'incompétence et de crétinisme, certain sinistre abruti, certain fat outrecuidant dont l'arrogance n'a d'égale que l'incompétence, a décidé de fermer la section CESS qui, sans doute, rapporte peu d'argent au Pouvoir Organisateur, mais qui a permis à tant de déclassés de trouver ou retrouver le chemin de la culture et de la dignité. N'est-ce d'ailleurs pas là le rôle même de l'enseignement dit « de promotion sociale » ?

Quoi qu'il en soit, je félicite ici monsieur Pekan et tous les autres, sur le chemin de la réussite d'études supérieures ou sur le chemin, plus ardu encore, d'une vie riche et chaleureuse.

Quant à vous, éternel monsieur Giton, et à tous vos semblables noyés de graisse et du sentiment d'une supériorité autoproclamée à laquelle ils sont bien les seuls à croire, je n'ai pas grand-chose à vous dire, ni à vous offrir. Que ma colère et même, pourquoi ne pas l'avouer, mon mépris.

La maison des fantômes

Chat01 

Un petit fantôme se promène chez moi, à pas feutrés. Pelage noir et blanc, regard vert, collier rouge muni d'une clochette que partout je crois entendre, il hante ma maison, la sienne depuis tant d'années. Sans cesse il me semble l'entendre feuler comme il savait le faire. Je crois l'apercevoir dans le jardin, paressant au soleil ou à demi caché sous un bosquet. Je revois cette fine ligne blanche qu'il avait sur le front, comme une ride, comme une trace de griffe, qui m'avait fait craquer à notre première rencontre, alors qu'il n'était pas même sevré.
Il avait disparu depuis une semaine, et c'est hier qu'un voisin m'a avertie. Il l'a trouvé mort sur sa pelouse, à son retour de vacances.
Ce n'est – ce n'était – qu'un chat, me direz-vous. Il existe des pertes infiniment plus graves, je suis hélas bien placée pour le savoir. Et des drames tellement plus tristes, plus violents, plus révoltants, un peu partout sur la terre. Il y a des fils qui volent leur mère, des frères qui dépouillent leur sœur. Il y a des pères qui torturent leurs enfants – et il existe mille formes de torture, et des hommes qui battent leur compagne… Et il y a tout le reste, ailleurs, plus loin.

Je sais tout cela, qui ne m'empêche pas d'être triste.
Tant de fantômes déjà peuplent ma maison, que cette petite panthère aux allures de fauve a rejoints. Fantômes des chiens qui jadis accompagnaient ma vie, des chats qui ont précédé celui-ci. Fantômes d'enfants perdus, de proches disparus pour jamais. Traces aussi de prétendus amis, de prétendus frères, de prétendus amours dont je voudrais – sans y arriver – ne garder que les souvenirs heureux. Fantômes qui après tant d'années font encore battre mon cœur plus vite, tant la haine parfois ou le désespoir restent vivants.
Fantômes d'objets aussi. Cette chaîne d'or au cou de ma mère, ces menus objets qui me rappelaient tant de choses, liés à mon enfance perdue. Ces petites choses que je lui avais offertes il y a si longtemps, une perle montée en pendentif, une broche en forme de souris, j'avais 18 ou 19 ans, je l'avais achetée au Bon Marché qui n'existe plus… Trésors sans prix sinon celui de la mémoire, que je ne reverrai jamais que sur des photos anciennes. Volés par… mon Dieu, quel nom peut-on donner à l'individu qui n'hésite pas à s'emparer d'objets chargés de souvenirs dans la maison même d'une mère « qui de toute façon ne le saura pas », puisqu'elle vit ailleurs désormais, et dans un autre monde.
Il y a toutes ces voix qu'il me semble entendre encore, ces rires, ces murmures. Cris d'enfants qui jouent, appels, pleurs et fous rires, mots d'amour. Qui d'autre que moi, sur cette terre, a encore le souvenir si présent, si précis, du rire de ma grand-mère, de celui de ses filles ? Qui d'autre a gardé dans l'oreille les premiers mots de mes enfants, et les récits savoureux d'un grand-père à l'accent bien de chez nous, bien de Bruxelles ? Tant de morts, tant d'abandons, de départs, de pertes, de trahisons. Tant de déchirures. Fantômes légers que je suis seule à voir encore, ceux d'être morts ou d'êtres vivants mais perdus. Et celui-ci, le dernier, fantôme gracieux d'un petit léopard noir et blanc que j'aimais.

Je l'appelais Tchoui, ce qui en swahili signifie « panthère ». En partie parce que mon père, à chaque nouveau chat qui entrait dans sa vie ou dans la mienne, proposait ce nom. En partie aussi parce que, en effet, il avait l'allure, le mystère, la souplesse d'une panthère. Il était sauvage et doux, mystérieux et fou parfois, tendre et confiant. Quelquefois je me disais qu'il était l'âme légère de la maison.
Il ne reviendra pas.

Mot d'adieu

Toutes les histoires un jour se terminent. La dernière page du roman se tourne comme d'elle-même et voilà qu'apparaît le mot FIN, inexorablement.

Impossible de repartir en arrière. Le temps ne se laisse pas remonter. Comme le poète, j'aurais aimé le prier de s'arrêter : "O temps, suspends ton vol…" Mais hélas…

Me voici donc arrivée aux dernières pages de l'aventure. Il fallait bien que cela arrive, finalement, même si je ne suis jamais parvenue à imaginer ce moment, et moins encore à imaginer ce qui pouvait le suivre. A vrai dire, je ne sais pas comment je vais arriver à me passer de ce métier qui a donné  à ma vie une partie de son sens. Un seul point positif : je ne devrai plus me lever tôt le matin, ni passer quelquefois mes nuits le nez sur d'immenses piles de travaux à corriger. Mais ce petit avantage ne compense pas ce que je ressens comme une perte infinie.

Comme quelqu'un me l'a dit récemment, "c'est le cycle de la vie"… cycle qui conduit forcément, un jour, au bout du chemin.

Inutile de préciser à quel point tout cela me désole.

Pendant des années, j'ai annoncé à quelques générations d'étudiants goguenards que, le moment venu, en lieu et place du traditionnel "drink" d'adieu, je leur offrirais le spectacle d'un inoubliable happening. "Le jour venu, je me ferai harakiri sur la pelouse, devant l'école" leur ai-je promis. Il s'en est trouvé quelques-uns pour se proposer comme assistants, tout disposés semble-t-il à me couper la tête proprement (pour abréger mes souffrances, je veux l'espérer). Cela fait bien dix ans que j'ai commencé à envisager cette ultime leçon philosophico-littéraire que je me promettais de leur offrir. Imaginez donc votre professeur récitant quelques pages de Mishima, l'un de ses prédécesseurs en harakiri, avant d'invoquer les mânes de Camus, puis s'immolant – absurdement bien sûr – sous vos yeux émerveillés… Une manière de marquer vos mémoires à jamais!

À défaut de vous offrir ce grandiose spectacle, j'aurais aimé – au moins – mourir en scène à l'instar de ce que la légende nous raconte de Molière ou, plus récemment, comme Dieudonné Kabongo mort le 11 octobre dernier sous les applaudissements du public (public dont je faisais partie). Imaginez un instant cette scène émouvante au cours de laquelle je vous aurais expliqué une dernière fois pourquoi et comment Le Clézio est le plus grand écrivain francophone vivant, ajoutant que l'Académie Nobel a eu bien raison de se ranger à mon avis, avant de m'écrouler devant vous et de me taire enfin, définitivement.

Mais les dieux n'ont pas exaucé ma prière, et il m'a bien fallu, voici quelques jours, terminer mon dernier cours en H2 par une crise de mauvaise humeur à l'égard de la pauvre Wafa qui n'en est pas encore revenue…

Je ne me suis pas sentie capable ce jour-là d'adresser à mes chers "disciples" les quelques mots d'adieu que j'aurais voulu. Un professeur qui meurt dans l'exercice de ses fonctions, passe encore. Mais un professeur qui fond en larmes et s'étrangle d'émotion, cela manque furieusement de dignité. Je n'ai donc rien dit (pour une fois…). C'est aussi pour cela que j'ai demandé à mes deux directeurs d'éviter drink, fête et cadeau… Tout cela est bien assez triste sans en rajouter dans l'émotion, croyez-moi. Et, vraiment, il n'y a rien à "fêter" en cette circonstance.

Voilà pourquoi j'adresse à mes étudiants d'aujourd'hui, les derniers, mais aussi à travers eux à tous ceux qui les ont précédés, et même à mes collègues anciens et actuels, ce petit texte en forme de testament (quoi de plus normal avant que de s'immoler en un sanglant harakiri?).  N'hésitez pas à faire passer ce petit au-revoir à ceux, plus anciens, dont je n'ai pas les coordonnées.

Je voudrais leur dire à quel point cela me désespère de quitter ce métier que j'aime passionnément, à quel point cela m'attriste de LES quitter (je parle des étudiants, bien évidemment). J'ai adoré enseigner, tenter de faire partager mon goût de la littérature; j'ai adoré voir quelquefois briller les regards levés vers moi, j'ai adoré vous faire découvrir des auteurs et des idées, vous entendre vous passionner pour les concepts de Socrate ou pour ceux de Camus… J'ai aimé le contact que j'ai eu avec beaucoup d'entre vous, ce contact avec des adolescents tout neufs ou ce contact entre adultes – certains plus jeunes que d'autres – respectueux les uns des autres, ce contact entre gens très différents dont certains savent des choses que d'autres sont prêts à découvrir, dans des domaines qui sont parfois très loin de la littérature, tant il est vrai que souvent l'échange s'est fait dans les deux sens.

Je me souviens de certains noms. De certains visages, surtout, de certaines voix.  Et de certains TFE!

Je me souviens de ce que vous m'avez apporté et appris, autant et peut-être plus que de ce que moi, j'ai pu vous apporter. Je me souviens même des plus casse-pieds d'entre vous. Et des plus fragiles. Des plus roublards. Des plus tricheurs et des plagiaires. Des plus frimeurs. Des plus ironiques. Des plus tristes et des plus drôles. Des plus sympathiques, des plus antipathiques. Des plus attachants. Je me souviens de celui qui s'en est allé à la FNAC voler Pascal en collection Pléiade pour le lire dans son intégralité, séduit par les quelques textes vus au cours. Je me souviens de ceux qui "nous ont quittés" comme on dit quand on n'ose pas prononcer certains mots. Je me souviens d'Anishta, la jolie Mauricienne qui m'avait invitée chez elle, là-bas, et j'avais dit "oui, mais plus tard, quand je ne serai plus ton prof", et elle n'a pas connu cet avenir-là, elle restera ma petite étudiante trop tôt partie, pour toujours. Je me souviens de Tiago. Je me souviens de Bruno que j'appelais mon petit Tamagoshi...

Je me souviens de ceux qui ont obtenu leur CESS et qui ont entamé (et quelquefois réussi) des études supérieures. Je me souviens aussi de ceux qui ont échoué, et de ceux qui ont préféré ne pas continuer. Un échec pour eux, sans doute, et un échec pour moi. Je me souviens des présentations de TFE, de l'émotion de ceux qui réussissaient cette dernière épreuve, et de ma propre  émotion quand je les embrassais pour les féliciter, comme si leur victoire était un peu la mienne.

J'aurais donné n'importe quoi pour pouvoir continuer d'enseigner, ne serait-ce que quelques heures par semaine… Qu'est-ce que c'est que ce pays de m*** où l'on manque de professeurs mais où l'on envoie à la casse ceux qui, pas trop décatis, souhaitent continuer d'être utiles? Qu'est-ce que c'est que cette société où l'on jette les gens après usage, comme des vieux kleenex? Il y a une violence incroyable dans cette expulsion brutale et irrémédiable du monde de ceux qui "sont encore capables de…". On vous regarde, on lit quelques chiffres sur un document d'identité et hop, vous voilà bon pour le rebut. Vous n'êtes plus qu'un vieux croûton tout sec. Inutile. Rassis. Stérile. "Au-delà de cette limite…". Vous comprendrez cela un jour, j'imagine.

"Les hommes meurent parfois beaucoup plus tôt qu'on ne les enterre": Romain Gary le savait bien, et cette exclusion me paraît être, en effet, une forme d'assassinat.

J'ai côtoyé au cours de cette carrière qui s'achève aujourd'hui de très nombreux élèves, certes, mais aussi des collègues, des directeurs. Si certains m'ont plongée dans des abîmes de perplexité et quelquefois de révolte devant leur outrecuidance, leur démagogie, leur incompétence parfois, devant leurs abus d'autorité et leur amour de la bureaucratie, devant leur mépris des élèves ou leurs pauvres tentatives de séduction, je tiens à dire que la majorité d'entre eux m'ont émerveillée par leur investissement et leur dévouement, par leurs qualités humaines. J'ai noué parmi eux quelques belles amitiés dont certaines se sont malheureusement diluées au fils de temps. Mais je ne les oublie pas.

Oui, j'ai aimé passionnément ce métier, et j'ai aimé aussi mes étudiants, presque tous, même les plus désagréables. Même ceux qui, eux, ne m'aimaient guère.

J'espère leur avoir été utile et leur avoir appris quelques petites choses belles et intéressantes. Pour eux, j'ai été "le prof", un prof dont ils ne savaient pas grand-chose. Mais je peux leur dire aujourd'hui que ma vie a connu quelques tempêtes, et que parfois, ce sont eux, mes élèves, qui sans le savoir m'ont aidée à rester debout.

Je n'ai de leçon à donner à personne (pour un prof!), mais je voudrais quand même, au risque de paraître prétentieuse et exagérément moralisatrice, dire une dernière chose… qui ne vise pas exclusivement mes étudiants, loin s'en faut.

C'est de respect et de tolérance que je voudrais parler. Il me semble de plus en plus que ce sont là des valeurs essentielles qui méritent d'être mises en exergue et pratiquées, sans réserve et des deux côtés de l'estrade. Il m'arrive bien souvent de ne pas approuver ou de ne pas comprendre telle ou telle attitude, telle ou telle pratique. Mais cette désapprobation ne peut toucher la personne à travers laquelle je les découvre. Laissons les autres se comporter et penser comme ils l'entendent, tant que leur liberté n'empiète pas sur la nôtre, et faisons-leur crédit de la motivation et de la sincérité qui les animent. Un peu d'ouverture d'esprit n'a jamais fait de tort… et la contrainte ou le rejet portent rarement les fruits qu'on souhaite. Faut-il, au nom du refus de l'exclusion, exclure à notre tour? Faut-il fermer ce qui parfois constitue, pour certains, la seule fenêtre ouverte sur la culture et la liberté de pensée?

Si j'ai aimé l'enseignement à tous les niveaux, en secondaire général, dans le technique et le professionnel, en haute école, je l'ai préféré, incontestablement, en promotion sociale. C'est le seul espace me semble-t-il dans lequel l'enseignant et l'enseigné sont exactement sur le même pied, avec juste un peu plus de connaissances spécifiques d'un côté, mais avec, souvent, autant de richesse humaine de part et d'autre. C'est là que j'ai fait mes plus belles expériences de prof, c'est là aussi que je me suis sentie le plus utile. Et c'est cela surtout que je regretterai, que je regrette déjà: ce contact avec d'autres adultes, souvent plus jeunes certes (mais pas toujours) qui, comme moi, cherchent à se développer et qui, comme moi peut-être, sont riches de matière humaine plus que de savoir ou de ce qu'on appelle l'intelligence, celle que l'on quantifie et que l'on formate, celle qui n'est certainement pas l'intelligence du cœur.

Certains peut-être me regretteront un peu, après quoi ils oublieront. C'est normal et c'est humain.

Quant à l'un ou l'autre personnage, du mauvais côté de la barrière, qui a jugé bon de se réjouir de mon départ devant mes derniers étudiants, ajoutant pour ce que j'en sais que "bientôt je ne dérangerai plus personne, ce dont nul ne se plaindra", eh bien, mon Dieu, il faut prendre les choses d'où elles viennent, c'est-à-dire quelquefois de très bas. Que ce(s) triste(s) individu(s) sache(nt) donc que, somme toute, je considère comme un honneur que de me faire insulter ou mépriser par quelque  cuistre pour lequel, moi-même, je n'ai que le mépris qu'il mérite... Certains parmi les plus anciens des profs savent de quoi je parle.

Quant aux étudiants, ils ne s'y trompent pas, moins stupides que certains aimeraient le croire.

J'espère que vous aurez une belle vie, avec ou sans diplôme. Une vie riche de découvertes, de rencontres, de remises en question, une vie dans laquelle vous penserez quelquefois à "diminuer arithmétiquement la douleur du monde", sans illusion mais le plus efficacement possible.

Tant mieux si vous devenez de grands docteurs ou d'admirables savants. Mais là n'est pas l'essentiel…

Quoi qu'il en soit, médecin ou philosophe, politicien ou éboueur, prof ou chômeur, musicien ou banquier, artiste ou informaticien, père ou mère de famille ou joyeux guindailleur, voyageur perdu sur les rivages d'Australie ou dans les déserts mexicains, n'hésitez pas à me donner parfois des nouvelles ou à reprendre contact pour un coup de pouce ou un coup de main, pour le plaisir, ou pour rien.

Je voudrais conclure ces quelques lignes en vous disant merci, à tous, pour ce que vous m'avez apporté. Et je peux vous assurer que ce ne sont pas là de simples paroles, mais l'expression de ma pensée la plus profonde.