Le temps qui passe

Le naufrage

La vieillesse est un naufrage... C'est le Général de Gaulle qui l'a écrit. Il ne parlait pas de lui (pas encore) mais du Maréchal Pétain, désirant sans doute expliquer – sinon atténuer ou excuser – la position du héros de Verdun face à l'occupant nazi : "La vieillesse est un naufrage. Pour que rien ne nous fût épargné, la vieillesse du maréchal Pétain allait s'identifier avec le naufrage de la France".

Il aurait trouvé la phrase chez Chateaubriand, dont l'œuvre intégrale est numérisée et donc accessible sur le Net. Merci Gallica! J'ai ainsi pu chercher – et trouver – une multitude d'occurrences des termes "vieillesse" et "naufrage" chez l'immortel auteur des Mémoires d'Outre-tombe. Nulle trace, par contre, de la citation qui unirait ces deux mots. Sans doute ne prête-t-on qu'aux riches…

Peu importe, en tout cas, qui l'a dit ou écrit pour la première fois, car J'imagine que nombreux sont ceux qui l'ont pensé. Ce n'est pas moi qui les contredirai.

L'image est bien choisie. On reparle beaucoup en ce moment du Titanic qui, voici cent ans tout juste… Il y a eu aussi en janvier dernier le Costa Concordia. Et tant d'autres.

J'ai eu jadis la chance de voyager en bateau de Marseille à Pointe-Noire à l'instar du Fantin d'Onitsha et de Le Clézio lui-même. C'était sur un cargo nommé l'Helvetia.

 Helvetia01

J'ai navigué aussi quelquefois sur le Lac Tanganyika dont les tempêtes sont fameuses — et j'en ai connu quelques-unes — d'Albertville à Moba ou à Usumbura (pour garder la toponymie de l'époque). Je peux donc imaginer le vent qui se lève, les vagues toujours plus hautes, le roulis et le tangage de plus en plus violents. Je l'ai vécu sans peur car les enfants sont inconscients et amoureux de l'aventure, du risque. Les adultes cachaient mal leur angoisse, certains étaient malades. Moi, je regardais le ciel, la mer, je goûtais le vent, j'écoutais le bruit de la tempête… Je me sentais prodigieusement vivante, sans me douter un seul instant que cette vie intense, justement, se trouvait en grand péril de s'achever.

On a vu cela cent fois au cinéma, mille fois on l'a lu et nul mieux que Rimbaud ne l'a chanté : "plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots". On imagine la suite. L'eau à la fin qui "pénètre la coque de sapin", qui s'engouffre dans la jolie salle à manger, dans les cabines, dans les coursives, les gens affolés tentent de fuir, mais vers où, et le bateau sombre, corps et biens. Ou bien un iceberg, des récifs, des écueils, la coque se brise, l'eau trouve un chemin et le navire se couche sur le flanc ou s'enfonce dans l'océan, tout va très vite, quelques chanceux ont pris d'assaut les canots de sauvetage, et les autres disparaissent dans les flots en quelques instants, en quelques minutes.

Le naufrage. Rapide, souvent. Irrémédiable. Quand la coque se déchire, quand l'eau cherche et trace sa route, il n'y a plus rien à faire. C'est fini. Cela dure quelques minutes, une demi-heure peut-être, puis il ne reste que des débris sur la mer et, dans le meilleur des cas, l'une ou l'autre chaloupe quand ce n'est pas le radeau de la Méduse sur lequel, dit-on, les rescapés ont fini par s'entredévorer.

Aussi définitif, le naufrage de la vieillesse. Une fois le processus enclenché, plus rien ne peut l'arrêter, et l'on se prend à espérer, pour ceux que l'on aime, qu'il sera rapide. Mais on ne choisit pas, et certains radeaux surnagent longtemps, trop longtemps.

Je me souviens d'une histoire que me racontait mon père, autrefois, à Albertville justement, à Kalemie si l'on préfère. J'avais une dizaine d'années. Je peux dater mes souvenirs en fonction de la maison que j'habitais. Les Belges du Congo effectuaient des "termes" (c'est ainsi que l'on disait) de trois ans, suivis d'une période de congé de six mois, congé que mes parents mettaient à profit pour rentrer en métropole. À chaque terme correspondait une maison différente, mise à la disposition de l'agent colonial par la compagnie qui l'employait, la CFL dans le cas de mon père (CFL pour Compagnie des Chemins de Fer du Congo supérieur aux grands Lacs africains). Aujourd'hui SNCC : Société Nationale des Chemins de fer Congolais. Mes parents ont passé quatre termes là-bas, et nous avons donc habité quatre maisons successives. Mes souvenirs sont liés à "notre première maison", à "notre deuxième maison"... Celui que je vais évoquer ici date de notre troisième maison, c'est-à-dire de notre troisième terme. J'avais donc entre neuf et douze ans.

Je me souviens du repas du soir. C'était le moment des grands débats, des discussions, des récits. C'est à ces occasions-là que mon père initiait l'enfant que j'étais à la philosophie, à la politique, aux sciences, à la littérature, et je n'ai pas oublié grand-chose de ces conversations. Je me rappelle qu'il m'a parlé des objecteurs de conscience, de Descartes, de la guerre… C'est là qu'il m'a raconté cette histoire où il était question de la vieillesse, histoire dont l'aspect terrifiant m'échappait à l'époque.

Quelque part sur une île exotique, me disait-il, il existe une peuplade vivant de pêche et de cueillette. Chacun se rend utile à la communauté selon ses moyens. Chacun, surtout, doit être capable d'assurer sa propre survie. Une fois l'an, à date fixe, tous les hommes qu'on pourrait considérer comme "vieux" doivent monter au cocotier afin d'aller cueillir une noix de coco, histoire de vérifier leur force ou leur état de décrépitude. Pour moi qui vivais dans un pays où les cocotiers étaient légion, l'image était parlante. Car ces arbres sont très hauts, et dénués des branches qui rendraient l'opération relativement facile.

Ceux qui n'arrivent pas à s'acquitter de cette tâche, ajoutait-il, sont désormais inutiles. La communauté cesse de les prendre en charge, les condamnant ainsi à l'abandon, à la solitude et à la mort. Certains d'entre eux, racontait mon père, conscients de ce qui les attend,  montent aussi haut qu'ils le peuvent, puis se laissent tomber au sol, préférant une mort courageuse et rapide à la lente déchéance qui leur est promise. L'homme qui me faisait ce récit était mon père. Il n'avait pas quarante ans, il était fort et invulnérable à mes yeux d'enfant. S'il avait su alors comment l'aventure s'achèverait pour lui…

J'ai trouvé trace de cette histoire sur le Net, mine inépuisable de renseignements quelquefois fiables.

"Au XIXème siècle, certaines ethnies polynésiennes avaient la réputation d'éliminer les vieillards lorsqu'ils devenaient trop faibles pour grimper sur les cocotiers et s'y maintenir afin de réaliser la cueillette."

Histoire reprise également dans la "Lettre ouverte aux jeunes qui croient que le vieillissement ne les concerne pas", beau texte de Michel Loriaux qui vaut le détour.
http://www.uclouvain.be/cps/ucl/doc/aisbl-generations/documents/RevueGenerations01p08.pdf

Moi qui envisageais de me faire hara-kiri, je me vois bien tenter l'escalade du cocotier, et me laisser tomber… Car tout, me semble-t-il, vaut mieux que ce triste naufrage dont nul ne sait quand il va commencer, ni combien de temps il durera.

La vieillesse est une horreur. J'en ai malheureusement côtoyé et accompagné quelques-uns déjà, de ces naufragés que plus rien ne peut retenir dans le monde des vivants et qui flottent entre deux eaux avant de s'enfoncer définitivement dans "les flots qu'on appelle rouleurs éternels de victimes". Celui qui m'a raconté cette histoire était l'un deux. Voir ceux que l'on aime ou que l'on a aimés se transformer en… mon Dieu, comment les nommer ? Cela est proprement scandaleux. Il y a quelque chose de totalement révoltant, d'absolument choquant, de terriblement désespérant dans la vieillesse et dans tout ce qui l'escorte. Je ne parle pas ici de l'affaiblissement ou de l'usure du corps, mais de la déchéance, de la perte d'autonomie, de la maladie, des facultés qui diminuent ou disparaissent, et de pire encore dans certains cas. On aimerait garder le souvenir et l'image de l'être jeune, solide, puissant, que l'on a connu jadis, avec ses défauts et ses excès, avec sa force intacte, avec son rire, ses rêves, ses espoirs, son ambition. Mais c'est l'image du vieillard impotent qui se superpose aux traces anciennes et lumineuses, qui s'inscrit dans la mémoire et, finalement, demeure seule. Comment accepter cela, comment s'y résigner ?

Et puis, si la vieillesse en général nous révulse, c'est également et peut-être surtout parce qu'elle nous renvoie à notre propre devenir. Cioran avait raison, pour qui "tout le monde n’a pas la chance de mourir jeune." (Exercices d’admiration). Bien sûr, on pense à Camus, à Brel (pour ne citer que ces deux figures de mon panthéon personnel). Brel qui, un an avant sa mort, enregistrait son dernier disque : "Mourir, cela n’est rien / Mourir, la belle affaire! / Mais vieillir… Oh! vieillir…" (Les Marquises).

Les enfants sont beaux. Les jeunes gens le sont également. J'en voyais danser quelques-uns, récemment, et je les trouvais beaux, en effet, et émouvants, avec toute cette énergie qui se dégageait d'eux. Ils riaient, ils se laissaient porter par la musique et le rythme, remplis de force et d'insouciance. Je les regardais avec un peu d'envie et beaucoup d'émotion. Qu'ils en profitent, ai-je pensé. Qu'ils dansent, qu'ils s'amusent, qu'ils jouissent de cette chose fugitive et fragile qui cependant leur paraît éternelle, leur jeunesse.

La mort d'un être jeune ("trop jeune pour mourir" selon l'expression consacrée) nous choque et nous bouleverse. À juste titre. Tant d'aventures sont encore à vivre, tant de choses restent à découvrir, à accomplir… Il n'est pas naturel que les enfants meurent avant leurs parents, que les vieux subsistent quand d'autres, pleins de force et de sève, disparaissent brusquement. Je me souviens des coups de couteau dans la chair dorée d'Anishta, des accidents de voiture, des maladies brutales et rapides… Cela nous désespère, nous qui restons là, cela nous révolte. Pourtant, ceux-là, finalement, sont bénis des dieux. Foudroyés en plein vol comme l'aigle qui plane dans le ciel sans savoir le fusil du chasseur, ils ne connaîtront ni la déchéance ni l'abandon. Jamais ils ne deviendront ces vieillards égrotants qui radotent derrière la vitre de l'un de ces mouroirs où trop souvent nous les reléguons. Ils resteront jeunes et rayonnants à jamais, au moins dans la mémoire de ceux qui les pleurent. L'être humain n'est pas fait pour mourir, c'est évident. Il est moins fait encore pour vieillir, pour déchoir, pour ne plus conserver (et de très loin parfois) que l'apparence de l'homme ou de la femme qu'il a été. Il ne devrait pas être fait non plus pour souffrir, pour connaître la maladie, pour redevenir comme un tout petit enfant. La dépendance totale du bébé, tout ce qui caractérise la prime enfance, est acceptable et supportable parce que le nourrisson est promesse, parce qu'il est commencement, ébauche innocente et attendrissante de ce qu'il est appelé à devenir. Mais le vieillard difforme et sans force n'a rien de charmant, quant à lui, et s'il est l'ébauche de quelque chose, ce ne peut être que celle de ce fameux "je-ne-sais-quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue" selon l'expression reprise par Bossuet à Tertullien.

Naufrage, la vieillesse, sans nul doute.

Et ce naufrage, d'une certaine manière, est déjà là, dès le début, inscrit dans notre destin. C'est un peu comme si l'on embarquait sur un navire dont on a la certitude que, fatalement, il va sombrer à un moment ou à un autre. Mais nous embarquons quand même, bien forcés. En somme, le naufrage commence dès la naissance. La dégénérescence est programmée dès l'instant de la conception.

Oui, je sais, tout cela n'est guère joyeux. Mais qui a jamais prétendu, à moins d'être fou ou inconscient, que la vie est une partie de plaisir ou qu'elle est juste, ou tout simplement supportable? "Les hommes meurent, et ils ne sont pas heureux". Cette phrase, ce n'est pas moi qui l'ai inventée…

Rosemary’s baby

Rosemary’s baby à la télé : Polanski, 1968. Polanski d’avant l’assassinat de Sharon Tate, Polanski d’avant la merveilleuse Catherine Deneuve de Répulsion, Polanski de sa jeunesse… et de la mienne. Mia Farrow avant Woody Allen. John Cassavetes tout jeune, avant Peter Falk et Ben Gazzara, avant l’alcoolisme, avant le cancer et la mort. L’ambiance de cette époque dont j’ai peine à croire qu’elle date d’il y a… 44 ans. Quarante-quatre ans… Incroyable ! Toute une vie quasiment. Quelque chose qui ressemble à l’improbable infini lorsqu’on a 20 ans.  C’était hier.

Parfois il me semble si bien comprendre cet éternel aujourd'hui des vieux pour qui l’enfance est plus vivante et plus réelle que le présent ou le passé proche. Qu’est-ce donc que cette dimension de notre monde que nous appelons le temps ? « Il coule, et nous passons » : Lamartine le savait déjà. Tous les poètes ont médité sur lui. Héraclite et Einstein, la science et la philosophie… La seule dimension de notre univers qui soit irréversible et totalement incompréhensible. Tout au plus peut-on observer ses effets à court terme, à long terme, à très long terme. Tout change, tout passe, tout meurt à la fin et rien ne revient jamais. Les enfants deviennent grands, les jeunes femmes si jolies se transforment peu à peu jusqu’à… On a 16 ans, on a 20 ans, un jour on atteint 80 ans, 90 ans, et puis…

La longueur, la largeur, la hauteur sont mesurables. On peut les quantifier, les découper. On peut avancer et reculer sur la route, il est possible de monter sur une échelle puis d’en redescendre. On peut s’enfoncer dans les profondeurs des abysses et refaire le chemin en sens inverse. Mais le temps… Personne jusqu'ici n'a pu le remonter. Personne surtout n'a pu en annihiler les effets.

La mode de cette époque lointaine et si proche. Les vêtements, l’ameublement. J’ai porté une jupe semblable à celle de Rosemary. J’avais 20 ans moi aussi.

C’est étrange et tellement triste de revoir ce film, et d’autres d’il y a dix ans, vingt ans, trente ans, davantage. Si proche, tout cela, et si loin dans le passé. Des nanars et des chefs-d’œuvre. Celui-ci fait partie de la seconde catégorie. Des petits bouts d’histoire. Des témoignages ; des traces de vies passées, usées, effacées parfois. Mia Farrow était jeune, je l’étais aussi. Roman Polanski avait 35 ans. Cassavetes était vivant.

La photo et le cinéma, la télé, sont de terribles inventions. La vie et la beauté peuplent les écrans. Des fantômes, des ombres d'êtres depuis longtemps disparus sont là qui parlent, rient, pleurent, chantent ou dansent pour nous, et on oublie pour un moment ce qu’ils sont devenus, où ils s’en sont allés. Ils continuent de nous faire sourire ou de nous émouvoir quand plus rien d’eux ne subsiste que ces images fugaces, et leur trace quelquefois au fond de nos cœurs.

La littérature, plus magique encore et plus bouleversante. Pas d’image, pas de voix, mais la pensée toute pure. Il suffit d’ouvrir un livre, de parcourir quelques lignes, et nous voilà touchés, bouleversés, révoltés parfois, choqués ou séduits, engagés dans un dialogue philosophique ou esthétique par-delà les années et les siècles. Camus, Lamartine, Rimbaud, Platon, Homère même et tant d’autres nous interpellent et nous répondent. Ils sont nos contemporains pour toujours, avec leurs questions si semblables aux nôtres, avec leurs réflexions, leurs émotions, leurs étonnements, leurs découvertes, leurs révoltes, leurs idées merveilleuses ou contestables. Puis on ferme le livre, on éteint la télé et l’on se retrouve seul, autant qu’ils le furent, et si triste quand les voix aimées retournent au silence, quand l’ombre à nouveau envahit l’écran. Ce n’était que de la technique, des ondes, des signaux, des traces, rien d’autre que des traces. Mais la vie s’en est allée depuis longtemps. Rimbaud poursuit ses chimères dans les pages de nos livres, Camus continue de se révolter, Brel chante pour toujours dans mon cœur et ailleurs. Une petite fille au regard bleu découvre le monde et rêve en sépia sur de vieilles photos qui ont presque cent ans, et moi je me souviens d'elle au moment de la mort, si frêle, si menue entre mes bras.

 Lubumbashi 2005

Un jeune homme, visage romantique et longue mèche brune à la Malraux, rêve sa vie qui sera belle et ardente. Il ignore qu’un jour j’existerai, il ne connaît pas la déchéance qui l’attend. Il sait qu’il va mourir, sans doute, mais il n’y pense pas. Personne ne pense sa mort. Elle est tellement lointaine, tellement improbable, si peu réelle. La mort ne fait pas partie de la vie de ce garçon aux airs de chien fou, ni de la mienne, ni de celle de personne. Pourtant…

Saleté de temps

Saleté de temps, et ce n'est pas de la météo que je parle. Celle-ci d'ailleurs est plutôt clémente. Hiver très doux jusqu'aujourd'hui. Le réchauffement climatique, sans nul doute… Je ne suis pas vraiment très branchée écolo, alors je l'avoue : cela me convient assez. Pas de neige, pas de gel, pas de verglas sur les routes. Pas besoin de chauffer à outrance. Le petit être frileux que je suis a tendance à se réjouir, même si la banquise tend à fondre et si notre plat pays un jour risque de se trouver submergé. Oui, je sais: ce point de vue est loin d'être politiquement correct. Je devrais me préoccuper davantage du sort de mes petits-enfants et de leurs descendants qui risquent de se trouver engloutis par quelque tsunami. S'ils ne meurent pas avant, le cerveau rongé de tumeurs étranges nées de la profusion d'ondes qui les baignent dès avant leur naissance. C'est mon médecin qui l'affirme: le nombre de tumeurs au cerveau est en constante augmentation. Il n'y a aucun doute pour lui sur l'origine de cette sinistre épidémie: GSM, Ipad ou Ipod, MP3 et autres Smartphones sont les coupables désignés. Sans doute a-t-il raison, et cela me préoccupe bien plus que le réchauffement de notre petite planète.

Toujours est-il que le temps auquel je fais ici allusion n'a rien de météorologique. C'est du temps qui passe que je peux parler, ou plutôt du temps passé. Et de celui qui reste, de plus en plus court. De plus en plus vide aussi. Car me voici depuis quelques jours "à la retraite" – l'affreux terme – malgré tous mes efforts pour continuer à pratiquer ce métier que j'adore. Mais l'homme est un animal bureaucratique, et "de wet is de wet", ce qui peut se traduire approximativement par l'adage bien connu selon lequel dura lex sed lex. Vous comprenez ça, vous? On nous bassine dans les médias à propos des mesures gouvernementales (puisque nous avons un gouvernement, qui l'eût cru?) visant à prolonger le temps de travail, notre joli pays manque cruellement d'enseignants mais, quand il s'en trouve un qui n'est pas trop décati, qui aime follement son boulot et qui rêve de le poursuivre, eh bien, non. À la trappe les vieux, ou "dans la trappe" comme le disait déjà ce cher Ubu. Devenus inaptes et incapables du jour au lendemain. Même pas quelques heures/semaine, même pas un tout petit morceau d'horaire réduit, monsieur le chef? Après tout je ne demande pas grand-chose, juste de conserver mon cours de français et de philo en H2, pas plus. Je renonce volontiers à tout le reste, à la technique de la langue en Haute École, à la grammaire, à l'orthographe, à la Méthode de Travail, à l'encadrement du TFE, à la classe de H1… Mais non, pas question. Dehors, les vieux débris, au rebut. À la casse.