Société

Burkini ou pas burkini ?

Debat le burkini en deux points de vueY en a qui ont vraiment du temps et de l'énergie à perdre… 

Notre jolie petite planète bleue avec tout ce qui l'habite, hommes et bêtes, se trouve menacée. Les océans débordent, les tremblements de terre et les incendies se succèdent, les inondations se multiplient. Paraît que ce n'est que le début. Nos descendants ne vont pas rire tous les jours. Je parle de ceux qui survivront, bien sûr. Pour les autres, le problème sera réglé.
Comme si tout cela ne suffisait pas, la guerre partout se répand. La faim et la misère, la tyrannie et l'intolérance, le fanatisme et la barbarie chassent de chez eux des hordes de pseudo-migrants qu'on rechigne à appeler « réfugiés ». Ils s'entassent sur des rafiots innommables et s'en viennent mourir au large de nos rivages de soleil. Nous avons tous vu ces images d'enfants, de bébés même, que la mer vient déposer sur nos plages. Ceux qui arrivent quand même en terre d'Europe se trouvent aussitôt parqués dans d'invraisemblables camps qui feraient hurler Brigitte Bardot et tous les défenseurs des animaux si c'étaient des vaches, des chevaux ou des cochons que l'on y hébergeait. Mais il ne s'agit que d'êtres humains, quelque peu exotiques de surcroît : aucune raison donc de se scandaliser. Des murs s'élèvent aux frontières des pays dits civilisés, tout hérissés de barbelés et de tessons de verre. Dans ces pays, d'ailleurs, tout n'est pas rose non plus. La précarité (qui est le nom politiquement correct que désormais l'on donne à la pauvreté) se généralise. Des miséreux de plus en plus nombreux zonent dans les rues des villes. Des maladies anciennes ressurgissent, liées au dénuement, à la sous-alimentation, au manque d'hygiène, tandis que des pathologies nouvelles apparaissent, nées de nos modernes modes de vie. Des gamins fanatisés par d'imbéciles et criminels prêcheurs se font exploser dans les aéroports et les gares pendant que d'autres font de même en ces lieux de perdition que sont les salles de spectacles ou les terrasses de cafés, au nom d'un dieu absurde qui, s'il existait, devrait foudroyer sur place ces malheureux et ceux qui les instrumentalisent.
En Afrique, les régimes tyranniques et ubuesques se succèdent. Des armées d'enfants (souvent drogués au chanvre) massacrent, violent, éventrent femmes et fillettes. Le racisme prend là-bas le nom de tribalisme, et la terreur colonise de vastes territoires peuplés de fantômes. La famine décime des régions entières.
Ailleurs, les populations syriennes meurent littéralement de faim, ou sous les bombes turques ou américaines, quand elles ne sont pas massacrées par l'état islamique ou par les sbires de Bachar El Assad. Ailleurs encore… la liste est trop longue pour que je la poursuive ici.
Pendant ce temps, les politiciens de chez nous se délectent de ces malheurs qui leur offrent mille occasions de s'exprimer et de prendre, dans les médias et sur les réseaux sociaux, les positions populistes qui attirent les électeurs. Je les écoute – bien obligée, car ils sont partout – et je me dis que lorsque Trump sera président des États-Unis, et que Marine Le Pen ou Nicolas Sarkozy gouvernera la France, il ne me restera plus qu'à émigrer vers la planète Mars. Un moment j'ai envisagé le Congo, qui est un peu mon pays, mais la situation n'y est certainement pas meilleure qu'ici.
Heureusement, de vrais sujets de débats surgissent de temps à autre, qui nous permettent de réfléchir à l'essentiel tout en offrant à nos dirigeants de nouvelles raisons de s'agiter, de légiférer, de faire campagne. Le dernier en date est le problème du burkini.
Car voilà une question fondamentale, vraiment, et il était temps qu'on la prenne à bras le corps (si j'ose dire) : peut-on, sur NOS plages bientôt vidées par l'automne qui arrive, autoriser que des femmes s'étendent sur NOTRE sable doré et même – comble d'horreur – fassent trempette dans les vagues de NOTRE mer, devant NOS enfants, sans dévêtir comme il se doit leur anatomie ? Ne savent-elles donc pas que le culte du dieu-soleil est aussi ancien que l'humanité, bien antérieur en tout cas à celui d'Allah ? Quel scandale, n'est-ce pas, que d'apercevoir au milieu de milliers d'estivants plus ou moins dénudés, l'une ou l'autre jeune fille arborant quelque chose qui ressemble à une tenue de surf ou de plongée ? Si encore elles faisaient du surf, justement, ou de la plongée, on comprendrait. Mais non, elles sont là, assises sur une serviette de bain, à regarder le large. Par moment, l'une d'entre elles se lève, s'avance vers les flots, y trempe un pied avant d'y plonger tout entière et de se livrer aux joies du crawl ou de la brasse. Il était urgent de réagir, et nos amis français qui ne sont jamais en retard d'un combat ridicule ont vu certains de leurs élus prononcer des arrêtés contre ces fauteuses de troubles. On a même vu des flics armés (car on n'est jamais trop prudent) s'en prendre à une innocente vacancière qui avait dissimulé sa chevelure sous une étoffe sans aucun doute islamique. À moins, bien sûr, que ce fût pour se protéger des rayons d'un soleil particulièrement agressif par ces temps de canicule. Comment savoir ?
Et Manuel Valls de s'agiter au nom de la nouvelle religion d'État qui domine la France, la sacro-sainte laïcité, suivi chez nous par la NVA, moins laïque mais plus extrémiste.
Moi, je voudrais bien que l'on m'explique. Depuis quand une tenue de surf ou une robe longue constituent-elles des signes religieux ostentatoires ? Quand bien même tel ou tel attribut vestimentaire serait-il "ostentatoire", où serait le mal ?
St vincent

Elle n'est pas si loin, l'époque où les cornettes des petites sœurs de pauvres se croisaient dans nos rues, ni le temps de nos curés en soutane et de nos missionnaires (barbus) en longues robes blanches.

Pere blanc

Et même si ces nouvelles manières de se vêtir (ou de rester habillé) en des lieux où par tradition l'on se dévêt sont motivées par des croyances religieuses, en quoi est-ce choquant ? En ce qui me concerne, vous pouvez vous habiller comme vous l'entendez (sauf à cacher votre visage, bien sûr), et afficher tous les signes religieux que vous voulez, à l'instar de Madonna qui naguère arborait des crucifix en pendentifs et en boucles d'oreille : je m'en moque complètement. Comme je me moque des tatouages (parfois religieux) qui ornent les torses et les bras de tant de mâles, sur nos plages et ailleurs. 

Jh

​Croyez ce que vous voulez, priez qui vous voulez, habillez-vous ou déshabillez-vous comme bon vous semble, portez au bout d'une chaîne une petite croix d'or, une main de Fatima, un croissant, une étoile de David ou autre chose, cela m'indiffère. Cachez vos chevelures sous toutes sortes de voiles, de foulards, de kippas ou de n'importe quoi. Je n'en ai rien à cirer. Tant que vous ne m'obligez pas à faire de même. Tant que vous m'autorisez à croire autre chose ou à ne rien croire du tout. Tant que vous acceptez ma religion (ou mon absence de religion) comme aussi digne et respectable que la vôtre. Car il me semble, que c'est cela, la « laïcité » dont nos voisins français se gargarisent au moins autant qu'ils le font de leur revendication à se présenter comme « le pays des droits de l'homme ». Même s'il est vrai que cette laïcité et ces droits de l'homme sont nés dans une Terreur qui n'avait rien d'islamiste, à l'époque, et dans le sang de milliers de prêtres, de religieuses et de nobles, après qu'on eut joyeusement décapité le roi et la reine. Si, si, je vous assure : c'est cela, les droits de l'homme. Bon, d'accord, c'était il y a deux siècles et demi. Mais, quand même… il est nécessaire, quelquefois, de se souvenir de l'histoire, cette fameuse Histoire de France que François Fillon voudrait réinventer dans les écoles : "Si je suis élu président de la République, je demanderai à trois académiciens de s'entourer des meilleurs avis pour réécrire les programmes d'Histoire avec l'idée de les concevoir comme un récit national", car "le récit national c'est une Histoire faite d'hommes et de femmes, de symboles, de lieux, de monuments, d'événements qui trouve un sens et une signification dans l'édification progressive de la civilisation singulière de la France".

Tout cela nous éloigne un peu du Burkini. Sans doute parce que ce sujet ne vaut guère que l'on s'exprime longuement, son seul mérite résidant dans le fait que toute cette vaine agitation masque le manque total de vraie réflexion sur les vrais problèmes qui se posent aujourd'hui, innombrables et cruciaux.​

Lettre à une étudiante

Sans titre 2

Atterrée, j'ai trouvé sur la page face book de l'une de mes étudiantes une vidéo aberrante provenant de la télé italienne, dans laquelle un fumiste nommé Guiletto Chiesa profère un fatras d'inepties sur les événements de France, mêlant la théorie du complot à toute une série de propos confus mais violents. Plus grave, cette vidéo est assortie d' « articles connexes » qui sont autant de films extrêmement choquants, émanant de ce qui me semble être une source extrémiste sinon islamiste. J'ai réagi, évidemment, et je voudrais reprendre ici le message que j'ai envoyé à cette étudiante, afin que d'autres puissent le lire et y réfléchir.

« Quand j'étais ton prof, j'ai tenté de t'enseigner la littérature, bien sûr, la philo, mais aussi et surtout, j'ai essayé de dégager dans tout cela la part d'humanité et même d'humanisme qui nous différencie des bêtes sauvages. Rappelle-toi Camus : "diminuer arithmétiquement la souffrance du monde". Massacrer des flics, des dessinateurs, des juifs parce qu'ils sont juifs, c'est faire le contraire. RIEN ne peut justifier le meurtre et la violence : aucune idéologie, aucune religion, aucune philosophie. RIEN. Comme le disait Camus, c'est l'inverse qu'il faut faire : essayer de mettre un peu d'humanité et de solidarité dans toute cette merde. Et cela dans la lucidité, c'est-à-dire en sachant que la souffrance et le malheur subsistent, à la fin. Mais la toute petite part de souffrance que l'on a pu diminuer, c'est déjà une victoire. J'ai aussi tenté de vous apprendre ce qu'est l'esprit critique (rappelle-toi les "dossiers-presse", notamment). Te voir diffuser des vidéos comme celle-ci, cela me désespère car cela m'amène à penser que je n'ai pas réussi à te faire comprendre tout ça, que j'ai donc mal fait mon boulot d'enseignante dans ce cas précis… Où est-il, ton esprit critique ? La théorie du complot est totalement ridicule et mensongère, aussi bien pour le 11 septembre qu'ici. Et quand bien même la CIA serait aussi universelle que le proclame le sinistre crétin dont tu as diffusé la vidéo, je ne vois pas en quoi cela pourrait justifier ni expliquer ce qui s'est passé à Paris, ce qui se passe chaque jour au Nigéria et ailleurs en Afrique et dans le monde, notamment dans le monde musulman. J'ajoute que les "articles connexes" à ton post, émanant de halalbook.fr sont absolument… choquants (pour ne pas employer un terme plus grossier). Au nom de la liberté de pensée et d'expression à cause de laquelle les dessinateurs de Charlie Hebdo (un magazine que je n'ai jamais apprécié, bien au contraire, je le dis en passant, mais un magazine qui avait le droit d'exister), ces gens-là ont certes le droit de penser ce qu'ils veulent, même des conneries, et le droit de s'exprimer (tant que ce n'est pas pour appeler à la haine, ce qui est contraire à la loi). Et moi, j'ai le droit de refuser de les lire et les écouter davantage, même si leurs productions puantes sont diffusées par l'une de mes étudiantes, que j'aimais .
Réfléchis un peu, ressaisis-toi, et ne te fais pas le porte-parole du mensonge, de la bêtise, de la mauvaise foi (ici, c'est évidemment à Sartre que je pense). Surtout, surtout, ne te fais jamais le porte-parole de la violence et de la haine. Chacun croit ce qu'il veut, chacun peut avoir ses idées sur n'importe quel sujet. Mais je t'en prie, que tes idées, tes croyances, tes jugements, ne bifurquent pas vers l'incitation ou la justification de la violence et même du meurtre. Les gens qui ont été tués (ce que rien ne peut justifier, je le répète), ils avaient des enfants, tout comme toi, ils avaient une famille… Si nous essayions plutôt de diminuer arithmétiquement la souffrance du monde ? Cela ne se fait pas avec une Kalachnikov, ni avec des propos aussi absurdes qu'agressifs et haineux. »

 

To be or not to be Charlie ? – Les larmes du Prophète

Dessins monde entier charlie hebdo na 

Un journal existait, que je n'aimais pas beaucoup, tout comme je n'avais pas aimé son prédécesseur Hara-Kiri. Parce que je n'apprécie ni la vulgarité ni la provocation gratuite. Ni la gaudriole exacerbée. Ni l'humour potache, ni la mise en scène d'obsessions scabreuses. Question de goût. Du temps que mes parents étaient libraires, j'ai quelquefois feuilleté ces magazines, l'un puis l'autre, et aussi à l'occasion de certains événements particuliers. Sans plaisir, en général, même si quelques-uns de leurs dessinateurs avaient un vrai talent, tel Cabu dont « Le grand Duduche » avait fait mes délices il y a longtemps, si longtemps. Trop longtemps.
Il existe bien des organes de presse, bien des romans aussi, et des films, et des idées politiques, et des positions philosophiques, et même des croyances prétendument religieuses, et bien d'autres choses encore, que je n'apprécie pas, auxquelles je n'adhère pas. Comme il existe des gens que je trouve tout à fait déplaisants. Ces gens-là, je ne les fréquente pas. Je m'efforce de ne pas les croiser, de les rencontrer le moins possible, mais je ne m'empare pas d'une arme pour les tuer. De même, ces revues, ces magazines, ces livres, ces films, je ne les achète pas, je ne les lis pas, je ne les regarde pas. Les idées qui me semblent fausses ou dangereuses, je les combats par la parole, par l'écriture. Je les combattrais par le dessin si je savais dessiner. Ou je les ignore. C'est ainsi qu'il faut faire, quand quelque chose ou quelqu'un ne nous plaît pas, pour de bonnes ou de mauvaises raisons : on l'évite ou on le conteste.
Je conçois volontiers que tout le monde ne partage pas mon avis. J'admets que d'autres aiment des gens que moi, je juge imbuvables. J'accepte que quelques-uns de mes contemporains aient d'autres goûts que les miens, d'autres idées que les miennes, d'autres croyances et d'autres refus, d'autres moyens d'expression… J'avoue d'ailleurs que certains des dessins de Charlie Hebdo m'ont fait rire et, quelquefois, m'ont amenée à réfléchir. Grossiers parfois, vulgaires souvent, provocateurs presque toujours, mais talentueux, aucun doute là-dessus. Et l'outrance et la caricature ont au moins le mérite de mettre en lumière certains ridicules, certaines hypocrisies, certains travers de notre société. Dénoncer ces travers par le biais de l'humour, même si cet humour n'est pas toujours de bon goût, c'est quand même beaucoup mieux que le faire par la violence, qu'elle soit verbale ou physique, ou par le meurtre.
Les gars de Hara-Kiri et de Charlie Hebdo, c'étaient des sales gamins qui n'avaient pas su grandir. Des adolescents prolongés, des soixante-huitards attardés, des anarchistes sans bombes. Ils n'avaient pas tort sur tout. Ils n'avaient pas non plus raison sur tout. Bien sûr, j'avais le droit de ne pas aimer ce qu'ils publiaient, tout comme j'ai le droit, aujourd'hui, de le dire. Mais ils avaient le droit, eux, de s'exprimer à leur façon, bonne ou mauvaise, et le public avait le droit de les lire, de les admirer ou de les rejeter, de les critiquer. Surtout, ils avaient le droit de vivre.
Sarkozy, pour ne pas varier dans ses habitudes, y est allé de son petit couplet sur la civilisation et la barbarie. Qu'est-ce donc que la civilisation, me suis-je demandé ? Qu'est-ce qui la distingue de cette barbarie sauvage qui conduit deux individus à massacrer des hommes dont le seul tort est de publier des dessins satiriques, pendant qu'un troisième s'en va tuer du juif pour la simple raison qu'il est juif ? Pourquoi ne pas tuer du noir parce qu'il est noir, de l'indien parce qu'il est indien, de l'arabe parce qu'il est arabe, du flamand, du wallon, du jeune, du vieux, du blond, du roux, du n'importe quoi ou du n'importe qui, juste parce qu'il est ce qu'il est ? Du flic parce qu'il est flic, par exemple, même s'il se prénomme Ahmed et qu'il est musulman.
Massacrer des êtres pour ce qu'ils sont : voilà une idée qui n'est pas neuve, et qui a connu déjà un certain succès en bien des lieux. En Arménie au début du vingtième siècle, dans toute l'Europe dans les années 40, au Rwanda dans les années 90, au Cambodge, en Tchétchénie, en Bosnie… et la liste n'est pas exhaustive. Comme quoi la barbarie n'a pas de couleur, pas de nationalité, et moins encore de religion. La France elle-même, qui aime tant à se définir par « les valeurs de la République » et se définir comme « la patrie des droits de l'homme » devrait se souvenir qu'elle s'est construite, cette république, sur un bain de sang que l'Iran des Ayatollah n'eût pas renié. Combien de gens coupés en deux au terme de pseudo procès, pour la seule raison qu'ils étaient prêtres ou portaient un nom à particule ? C'était il y a plus de deux siècles, me direz-vous. Certes. Vichy, par contre, et le Vel d'Hiv, c'est plus récent. Tout comme l'Allemagne nazie. Croyez-moi, nul n'est à l'abri, nul ne peut se proclamer juste ou pur. Les victimes d'hier sont quelquefois les bourreaux d'aujourd'hui. La barbarie nous guette tous, elle sommeille en chacun de nous. C'est là qu'il faut la combattre d'abord, et ce combat-là, peut-être est-ce seulement ce que l'on appelle la civilisation qui peut le mener.
Qu'est-ce donc que la « civilisation » ? me demanderez-vous. Sans doute existe-t-il bien des manières de la définir. Il me semble, quant à moi, que l'un de ses aspects essentiels réside dans le respect des lois (des lois justes, s'entend). Dans le respect des droits de l'homme en général, et dans le respect de ce que l'on appelle (et ce n'est pas un hasard) « LE droit ». Or l'un des droits fondamentaux de tout pays civilisé, c'est-à-dire de tout pays démocratique, sous quelque latitude qu'il se situe, est bien la liberté d'opinion et d'expression, qui ne peut évidemment être dissociée de la liberté de la presse. Un organe de presse ou même un particulier doivent jouir de la liberté totale et absolue de s'exprimer, pour autant qu'ils restent dans le cadre de la loi. Ce sont les tribunaux qui ont à intervenir lorsqu'un journaliste, un artiste, un simple citoyen, publient (même si ce n'est « que » sur face book) des textes ou des images contraires à la loi, tels des propos racistes ou constituant une incitation à la haine ou au meurtre. Et j'en ai vu beaucoup, de ces jours-ci, bien plus graves et dangereux que les dessins de « Charlie ».
Vous n'aimez pas Charlie Hebdo ? Fort bien, je ne l'aime pas non plus. Faites donc comme moi : ne l'achetez pas. Vous le jugez choquant, insultant, blasphématoire par rapport à ce qui constitue VOTRE code de conduite, votre orientation philosophique, vos croyances religieuses ? Vous en avez le droit, et je puis vous comprendre. Vous estimez que tel ou tel de ses collaborateurs va vraiment trop loin ? Déposez plainte contre lui, et laissez les tribunaux faire leur travail. Mais dans la mesure où ce que vous appelez « blasphémer » ne constitue pas une invitation à la haine et à la violence, dans la mesure où la caricature vise à faire rire ou à choquer et non à pousser les gens à s'emparer d'un fusil, je crains que ces plaintes restent lettres mortes, et c'est bien ainsi.
Pas de sanction judiciaire en effet pour le blasphème, car le blasphème (Grâces en soient rendues à Dieu qui peut-être n'existe pas) n'est pas un délit au sens juridique du terme. Quoi de plus logique, puisque la croyance et l'appartenance à une religion sont du domaine privé ? Si chacun est parfaitement libre d'adhérer à la religion de son choix et de la pratiquer comme il l'entend, il n'en reste pas moins que son voisin de palier, son camarade de classe, son charcutier ou son médecin adhèrent peut-être, pour ce qui les concerne, à une autre religion, ou bien se rangent parmi les athées ou les agnostiques. Comment un chrétien pourrait-il se rendre coupable de blasphème contre l'Islam, puisque telle n'est pas sa religion ? Comment un athée pourrait-il blasphémer le Christ, puisqu'il n'est pas chrétien ? Si je m'en réfère au Grand Robert de la langue française en 9 volumes, je découvre en effet que le blasphème est une « parole qui outrage la Divinité, la religion, le sacré ». Littré et le dictionnaire de l'Académie française vont dans le même sens. Il découle de cette définition que nul ne peut outrager une Divinité qui pour lui n'existe pas, une religion à laquelle il ne croit pas ; ce qui revient à dire qu'un incroyant, par définition et par essence, ne peut se rendre coupable de blasphème. Tuer le prétendu blasphémateur revient tout simplement à tuer celui qui ne pense pas comme moi, celui qui ne croit pas ce que je crois. La voilà, la barbarie. Si Sartre vivait aujourd'hui, lui qui considérait toute forme de religion comme une manifestation de mauvaise foi (propos blasphématoire s'il en est), peut-être aurait-il été tué, lui aussi…
Quant à la notion de sacré, elle est plus floue encore. Pour un athée, il n'est rien de sacré dans la religion, que d'ailleurs il perçoit peut-être comme une absurdité ; pour un agnostique, rien non plus de sacré dans l'éventualité de l'existence d'un Dieu sur lequel il s'interroge. Pour ceux-là, cependant, seront peut-être sacrés leur patrie, leur famille, l'enfant à naître, leur mère, la vie elle-même, que sais-je encore ? Autant d'objets potentiels de blasphème.
Et quand bien même le blasphème existerait et correspondait à quelque chose de réel, de définissable, d'explicable, quand bien même serions-nous tous croyants et pratiquants de la même religion (horrible perspective, en vérité !), ce prétendu délit mériterait-il la mort ? Dieu, s'il existe, n'est-il donc pas capable de se défendre tout seul, de châtier lui-même ceux qu'il voudrait punir ? Qu'est-ce que donc que cette croyance fanatique qui ose prendre sa place, celle de Dieu, qui ose juger en son nom, massacrer des gens dont la seule faute est de penser « mal » ? C'est à vous dégoûter de toute forme de religion ! Et je ne cite que pour mémoire l'humour et l'ironie involontaires qu'il y a dans le fait de sans cesse associer le nom du prophète de l'Islam à l'expression « le très miséricordieux », alors même que l'on tue, que l'on massacre, que l'on invite à la haine en son nom. Et je ne me limite pas ici aux 12 morts de Charlie Hebdo ; je pense aussi aux milliers de victimes de l'État Islamique en Syrie et ailleurs, à celles de Boko Haram au Nigéria… Belle miséricorde, en vérité ! Ils n'ont pas tort, les survivants, de l'avoir représenté en larmes avec à la bouche les mots d'un pardon bien nécessaire. Car il a de quoi pleurer, certes, le Prophète, et depuis longtemps. Tout comme le Christ a trop souvent eu de quoi pleurer lui aussi devant les croisades, les bûchers de l'Inquisition, les guerres de religion, la Saint-Barthélémy… Reste à espérer que, prophète ou messie, ils pourront pardonner tout cela à ces fous furieux fanatiques qui se réclament d'eux, à ces « fous qui n'ont ni couleur ni religion » comme l'a proclamé devant les caméras le frère d'Ahmed Merabed. Car le vrai blasphème, le seul sans doute, c'est là qu'il se situe : dans le meurtre commis au nom de Dieu, quelle que soit la manière dont on l'appelle ou la langue dans laquelle on l'invoque.
En ce qui me concerne, je ne suis ni prophétesse ni sainte et, je le reconnais, je conçois mal la possibilité d'un pardon face aux flots de sang qui depuis toujours noient la terre au nom de Dieu.
Mais je m'égare. Revenons à Charlie Hebdo que je n'aime pas plus aujourd'hui qu'hier. Ce qui ne m'empêche pas de proclamer, moi aussi, que « je suis Charlie ». Car je suis un être humain doué de raison, je suis une citoyenne libre de penser et de s'exprimer, même si ma façon de penser et de m'exprimer peut en choquer certains.
Je veux pouvoir continuer de vivre dans un pays et une civilisation où ces droits existent. Je veux rester libre. Voilà pourquoi, aujourd'hui, « je suis Charlie ». Parce que je suis ce qui refuse toute entrave à sa liberté et à son intégrité. Je suis ce qui persiste à respecter l'autre, l'étranger, celui qui ne pense pas comme moi, celui qui ne prie pas comme moi, celui qui ne s'habille pas comme moi, ne parle pas la même langue que moi, ne partage pas mes coutumes. Je suis ce qui se relève quand on l'a jeté à terre, je suis la voix qui s'élève après avoir été muselée. Je suis ce qui survit et se révolte. Je suis tout cela, que l'on a voulu tuer le 7 janvier 2015, en plus d'avoir exécuté sauvagement des êtres de chair et de sang qui jamais n'avaient porté les armes, ni incité quiconque à partir en guerre.

Cachez ce sein...

Mais non, je ne m'appelle pas Tartuffe. Mais j'aimerais quand même que quelqu'un m'explique un jour en quoi se dépoitrailler (par ces temps de frimas…) constitue un acte de militantisme pour quelque cause que ce soit. Voir sur tous les écrans de télévision, à la une des magazines, un peu partout sur le Net, des femmes (le plus souvent jeunes et jolies certes) exhiber agressivement leurs seins décorés de slogans illisibles, tout cela ne me donne guère envie de me rallier à leur cause, ni même de me renseigner sur ladite cause. Féminisme ? Liberté d'expression ? On me dit qu'il s'agit de défendre les droits des femmes et la démocratie, de lutter contre la corruption, la prostitution, la religion…

Femen 

En quoi, je vous le demande, l'exhibition de quelques tétons plus ou moins charnus constitue-t-elle une manière de promouvoir la démocratie ou de lutter contre la prostitution ?

Tout cela me paraît aussi ridicule qu'excessif. Et inutile de surcroît, en tout cas s'il s'agit de servir une cause. S'il est question d'attirer l'attention sur soi en dévoilant ses charmes, c'est autre chose. C'est d'ailleurs ce que font très bien les prostituées, justement, dans les jolies vitrines au néon du quartier de la Gare du Nord.

Proclamer et afficher sur toutes sortes de supports les slogans les plus divers, exprimer ses idées sur une multitude de sujets, militer pour ceci ou contre cela, ameuter la presse, défiler dans les rues, mon Dieu, pourquoi pas ? Tout cela relève, en effet, de la liberté d'expression et de la démocratie. Je ne suis pas certaine par contre que l'exhibitionnisme ou le naturisme (et nous n'en sommes pas loin dans le cas présent) relèvent de la même liberté d'expression, sauf à pratiquer ce naturisme en des lieux prévus pour cela, afin de ne choquer personne. Mais nous sommes loin ici de la communion avec la nature, de plaisir que l'on peut avoir à ressentir sur tout son corps la caresse toute platonique du soleil et du vent de l'été…

Ne choquer personne. C'est là que réside, me semble-t-il, le nœud du problème : dans notre société occidentale (et dans la plupart des autres sociétés dites civilisées), les seins sont considérés comme un élément de séduction à forte connotation sexuelle, sinon érotique. Rarissimes sont les plages, en été, à autoriser le bronzage topless, toujours dans le souci de ne choquer personne et surtout pas les enfants. Ou dans l'ambition louable de ne pas stimuler, j'imagine, la libido des autres estivants. Il n'y a guère que dans les musées et dans certaines séquences de films que l'on nous montre les seins des femmes, et toujours dans un contexte précis qui est celui de l'art. Ou celui de l'amour. Ou celui de l'érotisme, voire de la pornographie. Ou – et cela reste de l'amour, en somme – dans celui d'une mère allaitant son enfant.

Ah, la beauté fulgurante des marbres antiques ou Renaissance, de ceux créés par Rodin… La splendeur de ces Rubens, de ces Renoir, celle des Botticelli, des Caillebotte, des Courbet, des Degas… La beauté de Catherine Deneuve dans Belle de Jour, celle de BB en son temps…

1875 renoir auguste etude torse effet de soleil study chest effect of sun 

Quel rapport, je vous le demande, avec le militantisme, avec la démocratie ?

N'ont-elles donc aucun autre moyen, ces viragos en colère, d'exprimer ce qu'elles pensent (si tant est qu'elles pensent…) ? Pas de mots, pas de phrases, pas d'idées ? Aucun talent oratoire ou littéraire ? Rien d'autre que des hurlements hystériques et incompréhensibles pour accompagner le spectacle navrant de leur demi-nudité militante ? Pas la plus petite once de créativité pour rédiger quelque pamphlet, pour « buzzer » sur YouTube ou sur Facebook, pour rapper, slammer, que sais-je ?

Non. Juste ce geste absurde et grotesque de placer leurs mamelles sous le nez d'inconnus qui n'ont rien demandé.

Consternant, je vous le dis. Et révélateur quant au degré de vulgarité et de crétinisme atteint par notre société, quant au degré de voyeurisme et de platitude des médias qui font la une avec de telles images. Pendant ce temps, des gens meurent en Syrie et ailleurs. Pendant ce temps, des femmes, ailleurs encore, sont violées chaque jour par des bandes armées. Des enfants sont battus, torturés, ou enrôlés dans d'absurdes combats afin de devenir bourreaux à leur tour. Bernard Tapie et Cahuzac font joujou avec des millions d'euros. Des pays entiers meurent de faim... Mais sans doute est-il plus vendeur de consacrer dix minutes d'antenne à trois ou quatre pseudo-militantes qui arriveraient presque à rendre Monseigneur Léonard sympathique (c'est dire !), et qui détourneraient du féminisme Simone de Beauvoir elle-même.

Toutes jeunes, ces femelles en fureur, et le plus souvent jolies. On se demande d'ailleurs pourquoi les vieilles et moches n'utilisent pas les mêmes armes de persuasion massive… Et pourquoi les hommes, je veux dire les mâles, ceux contre qui elles s'insurgent, ceux qui nous voilent, nous enferment, nous prostituent, nous violentent, nous dominent, nous vendent et nous achètent, pourquoi ils ne font pas pareil afin de défendre leur point de vue, leurs idées, leurs causes. Vous me direz qu'il y a moins de place sur… euh… comment dire… enfin… vous me comprenez, pour étaler l'un ou l'autre slogan, fût-il simpliste. Surtout, ce serait moins joli. Mais tellement plus rigolo !

Choqué par mes idées (car j'en ai, moi aussi) et par ce texte (car je suis capable d'écrire plus de deux ou trois mots à la suite, et sur de tout autres supports que telle ou telle partie de mon anatomie) ? Que l'on ne se méprenne pas : je suis une femme, comme ces tristes greluches, une gonzesse, une meuf, une nana... Je suis pour la démocratie, comme à peu près tout le monde. Je trouve la prostitution et la corruption regrettables, comme tout le monde aussi. Je me bats pour l'égalité, pour le droit à la différence. Quant à la religion, je pense qu'elle doit rester du domaine privé. Il m'est arrivé quelquefois de produire l'un ou l'autre texte – et de le publier – sur des sujets qui me tenaient à cœur. J'ai signé des pétitions. Je me suis beaucoup indignée, et je reste révoltée par les abus de toute sorte. Il m'arrive d'agir dans le sens de mes convictions. Mais je ne crois pas que se déshabiller soit une forme d'action, et jamais, même en ma belle et trop lointaine jeunesse, je n'aurais accepté de m'abaisser ainsi, de me dévaluer moi-même. Oserais-je dire : de me dégrader de la sorte ?

Peut-être parce que j'attache plus d'importance au contenu de ma boîte crânienne et au fonctionnement de mes neurones qu'aux glandes mammaires dont la nature m'a gratifiée, et que j'accorde plus de crédit à la chose dite et écrite qu'à la chose gueulée et exhibée.