C'est la faute à...

 


 Bxl

Fatiguée de lire et d'entendre, sur Facebook et ailleurs, des amas de conneries inutiles qui cependant ne sont pas tous du fait de cons, mais parfois de personnes qu'en général je juge intelligentes, et que j'estime. Et je m'étonne, dans l​a foulée, de ne rien avoir trouvé sous la plume de l'inénarrable Zemmour.
« C'est la faute à… », partout. Et encore : « il aurait fallu… » ou, pire : « il faudrait… ».
C'est la faute aux gouvernements, dans le désordre, le nôtre, les autres, c'est la faute aux dirigeants, aux politiciens, aux immigrés, aux Américains, aux musulmans, aux gens d'extrême droite, aux gauchistes, aux Arabes, à Molenbeek, à Philippe Moureaux, à la presse, à nos enseignants, aux réfugiés, à El Assad, à George Bush… Pourquoi pas à Hitler tant qu'on y est, ou à Napoléon, ou même à Attila ? Jules César, déjà… L'un de mes amis et confrères écrivains se lâche : « Assez. Assez. Turcs, Kurdes, Français, Belges, Irakiens, Syriens, Lybiens, Libanais, et qui d'autre dans la liste ?, nous avons payé assez cher l'impunité des gens qu'on permet de rester au pouvoir » écrit-il.
Oui, et alors ? Qui est donc ce « on » qui a permis de laisser au pouvoir « des gens » qui ne méritent pas l'impunité ? Il me semble avoir déjà lu des choses de ce genre quand il s'est agi d'aider le peuple irakien à se libérer de Saddam Hussein, dont aujourd'hui on dit qu'il aurait fallu le laisser en place et que « ces gens » n'ont qu'à se débrouiller entre eux.
Dis-moi, mon frère écrivain, que préconises-tu ? Une nouvelle et universelle révolution qui les renverserait (dans la terreur, je le crains), ces « gens impunis » ? Et après ?
Allons. Un peu de sérieux. Ce n'est la faute à personne, ou alors à tout le monde. C'est la faute à l'histoire, c'est la faute au passé, c'est la faute au fanatisme imbécile, c'est la faute aux religions qui toujours sont mêlées d'idéologie et d'intérêts financiers autant que de désirs de puissance, c'est la faute à l'économie mondiale, c'est la faute à notre univers sans idéal et sans rêve, et ces petits cons décervelés se donnent d'autres rêves. C'est la faute à la bêtise humaine, et là, nous sommes tous plus ou moins égaux.
Je te le dis : ce qu'il « aurait fallu » faire ou ne pas faire importe peu. Le passé, hélas, est irréversible.
Ce qu'il « faudrait faire », personne ne le sait, sans quoi le problème serait résolu depuis belle lurette.
Ce qu'il ne faut PAS faire, par contre, me semble clair. Bien sûr, dans de telles circonstances, il est humain d'exprimer sa colère et sa douleur, et de chercher des responsables. Mais il n'y a pas de responsables, ou alors il y en a trop, beaucoup trop. Et fustiger untel ou untel, discriminer les gens de droite ou les gens de gauche, les vieux ou les jeunes, les croyants de l'un ou l'autre bord ou les mécréants, les gouvernants (lesquels ?), la police, l'État, le roi peut-être, que l'on pourrait guillotiner comme au bon vieux temps des « droits de l'homme » nés, comme chacun sait, chez nos sympathiques voisins, « stigmatiser » (pour prendre un terme trop à la mode, décidément) telle ou telle catégorie d'individus, tout cela est vain. Cela fait beaucoup de temps et d'énergie gâchés pour rien. Oui, c'est cela qu'il ne faut SURTOUT PAS faire : tenir des discours de haine, de mépris, de vengeance, prétendre comme au Café du Commerce qu'on l'a, la solution, qu'on sait qui est coupable et comment le punir…
Tu me demanderas, mon ami de plume, ce que je préconise alors. Que faire, face à cette horreur qui se répand, à ce crétinisme sans âme, à ces croyances absurdes ? Moi, au moins, me diras-tu, j'ai envie de bouger, moi je me fâche, moi j'en ai assez de faire partie des moutons que l'on tond quand on ne les égorge pas au nom d'une religion. Et alors ? Tu es en colère ? Je le suis aussi. Tu as peur pour tes proches, tout comme moi, car tous nous risquons demain de nous trouver dans la mauvaise station de métro ou le mauvais hall de gare, au mauvais moment.
Je ne sais pas ce qu'il faut ou ce qu'il faudrait faire. Je n'ai pas de solution. Mais ce que je sais, et là-dessus je n'ai aucun doute, c'est que vilipender tel ou tel, à commencer par ceux qui nous dirigent, c'est aussi facile qu'inutile. Je ne préconise rien, rien d'autre que de tenter de garder un peu de calme et de raison, et de faire son boulot, où l'on est, dans le respect des autres et de soi-même. Que le prof continue d'enseigner la tolérance, entre deux formules mathématiques ou deux citations latines. Que le policier continue de faire régner la loi, dans le respect de cette loi et de ceux qu'il a charge peut-être d'arrêter. Que le médecin continue de soigner n'importe qui, sans se soucier de l'idéologie ou de l'origine du patient. Que la presse informe sans inciter à la haine ni au rejet. Que nos gouvernants sachent qu'ils sont là pour nous protéger, et que leur responsabilité est grande. Et que les écrivains continuent de penser et d'écrire, orientés toujours vers l'humanisme et l'ouverture aux autres, tels Camus jadis ou Le Clézio aujourd'hui.
La terre continuera de tourner, la haine qui est tellement plus facile (et plus inutile) que l'amour continuera de se répandre, l'intolérance absurde et le désespoir continueront de frapper autour de nous. Et puis, comme l'écrivait Camus qui décidément reste le plus grand : « Les enfants mourront toujours injustement, même dans la société parfaite. Dans son plus grand effort, l'homme ne peut que se proposer de diminuer arithmétiquement la douleur du monde. Mais l'injustice et la souffrance demeureront et, si limitées soient-elles, elles ne cesseront pas d'être le scandale ».

Enseignons donc Camus à ces futurs kamikazes. Sait-on jamais… Si l'un d'eux était capable d'entendre ?​

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