Des hommes et des chiens

 

Migrants0709
 

Chien errant 

Un million. Un million d'enfants, de femmes et d'hommes sur les routes de l'exil, en douze mois. Un million d'êtres humains qui fuient les bombes, la faim, la terreur, la bestialité d'un État prétendument islamique, la négation de toute humanité, et qui s'en vont vers le nord. Avec l'espoir qu'ailleurs, là-bas, ils trouveront la paix et la sécurité. Leurs enfants pourront aller à l'école, grandir sans crainte, manger à leur faim, traverser la rue sans risquer de se faire massacrer. Et tant pis si pour beaucoup, c'est la mort qui les attend en route. Tant pis pour tous ceux qui seront victimes de trafiquants et de voleurs, dépouillés avant que d'être abandonnés à leur sort sur un rafiot à destination de l'enfer, un autre enfer. Définitif cette fois. Une autre mort, dans les eaux grises de la Méditerranée. Trois mille cinq cents en 2015, à ce qu'on dit.
Tant pis aussi pour ceux qui survivront et se regrouperont en d'immondes bidonvilles que ne renieraient pas Bombay ou Le Caire. Dans la jungle de Calais. Dans la région de Dunkerque. Ailleurs en Europe. En Italie. En Espagne. N'importe où. Partout. À nos portes. Devant notre porte.
J'ai entendu l'écrivain Boualem Sansal, l'auteur du magnifique (et prophétique) « 2084 : La fin du Monde » s'exprimer sur la question. Qu'on les appelle par leur nom ! disait-il. Ce ne sont pas des migrants, ce sont des réfugiés. En effet, d'une certaine manière, toute personne qui s'en va vivre ailleurs est un migrant, et l'on « migre » pour bien des raisons. Mais les réfugiés, c'est autre chose. Ce sont des gens qui, dans l'urgence, en prenant tous les risques, fuient une situation devenue intolérable. Ceux-là, il faut les aider, les accueillir, les protéger.
Comme quoi le vocabulaire et la sémantique ne sont pas innocents, eux non plus.
J'ai lu que ce flux constitue la pire crise de réfugiés depuis la Seconde Guerre mondiale.
Rappelez-vous donc vos livres d'histoire, et les récits de vos grands-parents. Ils étaient huit à dix millions de civils à fuir vers le sud de la France sous l'effet de la terreur que provoquaient les troupes allemandes. Français du nord, Belges, Hollandais, Luxembourgeois. Des familles entières, avec femmes, enfants, vieillards. À pieds parfois, sur des routes mitraillées par les avions ennemis. Pour autant que je sache, ils ont été accueillis, pris en charge. Pas de Jungle de Calais pour eux, pas de murs ni de barbelés, pas de manifestations de rue pour les chasser. L'homme a-t-il donc tant changé depuis ce temps-là, si proche cependant ? Ou bien un être humain a-t-il plus de prix s'il parle français et ne vient pas de trop loin ? Car la Syrie, somme toute, et l'Afghanistan, ce n'est pas en Europe, n'est-ce pas ?

Pourtant, il a raison, Boualem Sansal, dans sa lucidité et sa désespérance. Ne nous mentons pas. Ceux que nous chassons, ceux que nous laissons croupir dans la fange et la merde, tout près de chez nous, ce ne sont pas des migrants, pas plus que ne l'étaient nos grands-parents. Ce n'est pas pour voir du pays qu'ils quittent leur terre, leur maison, leur métier, ce n'est pas par esprit d'aventure qu'ils s'en vont errer sur les routes d'Europe.
Ils y sont forcés. C'est la peur qui les pousse en avant, c'est la terreur qui les talonne. Ce ne sont pas des migrants, mais des réfugiés, des proscrits, des « frères humains » pour autant que ce mot ait encore un sens.
Il y a les Syriens, bien sûr. Et les Afghans, les Irakiens. Ceux qui fuient la guerre, la mort, le feu, le totalitarisme, le mépris de toute vie humaine, la barbarie dominante et rayonnante. Ceux qui ne veulent pas voir mourir leurs enfants sous les gravats d'une maison qui s'écroule ou en victime collatérale d'une bataille de rue, ni les voir grandir dans la haine de l'autre, dans l'intolérance et l'abrutissement. Ceux qui ont peur pour leurs femmes, pour leurs filles.
Mais ils ne sont pas les seuls. Car on ne parle guère des dix-neuf millions (annuels) de « réfugiés climatiques », ni des quelque 200.000 réfugiés congolais en Ouganda, ni de tous les autres, en Éthiopie, au Kenya, ailleurs… tant il est vrai que le malheur a plusieurs visages, et que le désespoir colonise la Terre et se répand sans se soucier des frontières.

Des êtres humains meurent au bord des chemins ou se noient au large des côtes grecques ou turques. Des enfants. Des familles entières. D'autres s'entassent dans d'invraisemblables cloaques à deux pas de chez nous. Pendant ce temps-là, le « pays des droits de l'homme », selon la périphrase flatteuse que la France utilise trop souvent pour se définir elle-même, vote massivement pour le front national sans apporter aucune aide étatique à ce bétail humain. Le Danemark envisage très sérieusement de les dépouiller des bijoux et autres biens qu'ils auraient réussi à emporter. La Hongrie édifie un mur hérissé de barbelés pour se préserver des indésirables. D'autres États envisagent de faire pareil. Des quotas sont fixés, pays par pays. Les politiques discutent. Des villages entiers manifestent : pas de ça chez nous ! Le Commissaire européen à l'immigration voyage, parle, multiplie les lieux communs et les belles paroles : L'Europe a du mal à gérer les importants afflux de personnes cherchant refuge dans nos frontières, ce sont des êtres humains (ah bon ?), des gens dans le besoin, il convient d'organiser notre système afin d'affronter ce problème d'une façon décente, civilisée et européenne
Heureusement, Médecins du Monde, la Croix-Rouge et d'autres ONG font ce qu'elles peuvent. De simples citoyens se mobilisent. Des associations se constituent. Des scouts proposent des tentes, des abris. Des bénévoles se dévouent. Belle invention, le bénévolat, qui dispense les responsables, les politiques, tous ceux qui entrent dans la catégorie des « pouvoirs publics » d'agir. Pendant ce temps, des « mineurs non accompagnés » (encore une jolie périphrase qui permet de ne pas les désigner par leur nom, ces enfants, car c'est bien de cela qu'il s'agit) se trouvent livrés à eux-mêmes, dans les rues de chez nous. Parce qu'on ne peut pas enregistrer plus de deux cents ou deux cent cinquante demandes d'asile par jour, et tant pis pour les autres qui doivent attendre leur tour, revenir le lendemain, le lendemain encore, et dormir où ils peuvent en attendant, manger ce qu'ils trouvent. Tenter de survivre, tout seuls.

Une digression qui n'en est pas une. J'aime les animaux. J'ai toujours possédé des chiens, des chats. Il m'est quelquefois arrivé de ramasser un matou famélique, un oiseau blessé… Récemment encore, j'ai alerté Veeweyde au sujet d'un chien errant. Heureusement, n'est-ce pas, qu'il existe de tels organismes pour s'occuper des animaux blessés et perdus ? Il suffit de former un numéro de téléphone, d'alerter un vétérinaire ou même la police, et quelqu'un intervient. À moins que la malheureuse bête ait déjà trouvé un nouveau foyer, recueillie par une gentille dame – comme moi – ou adoptée par une famille. Mais dites-moi, à qui puis-je téléphoner, qui puis-je appeler, lorsque je croise une ombre vaguement humaine qui tend la main ou, pire, qui détale à ma vue ?

Étrange civilisation que la nôtre, vraiment, où l'on prend en charge les animaux (et c'est très bien ainsi), mais où on laisse à l'abandon des centaines de milliers de migrants, condamnés à s'enfoncer dans ces jungles modernes d'où s'enfuiraient les chiens que nous aimons, si par aventure ils s'y perdaient.

Ah oui, j'oubliais : pour ceux qui y croient… l'enfant Jésus est né, et aussi le prophète Mahomet. Les deux anniversaires concordaient, cette année. Paraît que ça n'arrive que tous les trois cents ans. C'est pas un signe, ça ? Bon anniversaire donc à tous les deux.

Et bonne année à tous. Ne vous découragez pas : je suis certaine que 2016 peut faire pire que 2015, et que ce sera toujours pire, d'année en année. Jusqu'en 2084, l'année de la fin du monde, du moins selon Boualem Sansal. Si elle n'arrive pas avant. Car nous sommes sur la bonne voie, et tous les espoirs sont permis.

2084 la fin du monde

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