Le prince et le philosophe

Socrate

L'histoire des trois tamis de Socrate, ça vous dit quelque chose ?

Si vous avez été scout, vous devez connaître ce joli conte qui nous parle des trois filtres au travers desquels faire passer toute parole : le filtre de la vérité, celui de la bonté et celui de l'utilité. Belle histoire qui circule depuis toujours autour des feux de camp.

Internet (qui ferait bien d'appliquer la recette) propage cette légende comme il propage toutes les autres. Faites le test : tapez " Socrate " et " tamis ", et vous verrez apparaître 53.700 résultats en 0,28 seconde. Cinquante-trois mille sept cents sites qui se recopient et se plagient sans vergogne, cinquante-trois mille sept cents fois le même conte " attribué " à Socrate. Attribué par qui ? Ni par Platon ni par Xénophon, pour ce que j'en sais. Bien sûr, je ne sais pas tout, et je n'ai pas lu tous les textes grecs, tant s'en faut. Je n'ai en tout cas pas lu Socrate, pour la bonne et simple raison qu'il n'a jamais écrit une ligne. Le moindre potache passé par mes mains - si j'ose dire - le sait. Le plus nul des bacheliers français le sait. N'importe quel étudiant de première année d'université ou de haute école le sait. Notre prince héritier, par contre...

RoiTrès jolie fable que celle des trois tamis. On peut certes penser que le sage Socrate ne l'aurait pas désavouée. Quant à prétendre qu'il l'a inventée, c'est une autre histoire que rien, à ma connaissance, ne permet d'attester. Vraiment rien. Qui donc l'a créée et placée dans sa bouche ? Sans doute ne le saura-t-on jamais. J'imagine un vieux professeur de philo, tout chenu, mémoire brumeuse et parole fumeuse, ne sachant plus très bien ce qui est de lui et ce qui vient de l'antique dialecticien. Ou bien un quelconque chef de troupe ou d'unité scoutes, modeste au point de camoufler son génie derrière celui du premier des philosophes. Ou alors il s'agit de l'une de ces " légendes urbaines " comme on dit aujourd'hui, lancée par un mystificateur qui n'e prévoyait pas le succès de sa trouvaille. Si quelqu'un parmi les lecteurs de ce blog peut m'éclairer et m'indiquer la source écrite de cette anecdote (pour autant qu'elle existe), il aura droit à toute ma reconnaissance.

En attendant, résumons-nous. Le conte des trois tamis est joli, rempli de sagesse, édifiant à souhait. Socrate, s'il l'avait connu, l'aurait sans doute apprécié. Mais il y a peu de chances pour qu'il en fût l'inventeur. Quoi qu'il en soit, il ne l'a pas écrit ; ça, c'est une certitude.

Mais que vient faire le prince Philippe de Belgique dans cette affaire ?

Eh bien, figurez-vous que voici quelques jours, le mercredi 24 octobre pour être précis, le journal télévisé de la RTBF a consacré un sujet au couple princier qui se trouvait en visite à Liège, dans une " maison intergénérationnelle ". Une charmante dame prénommée Pascale, professeur de son état d'après François de Brigode qui présentait le JT (si elle est prof, ce n'est pas de philo, on peut en être certain), s'est mise à raconter l'histoire des trois tamis. Notre futur roi, jugeant sans doute qu'il n'est jamais trop tard pour s'instruire, l'a écoutée attentivement. Après quoi il a ri finement et s'est fendu d'un commentaire sur l'actualité de ce texte qui n'aurait pas été choisi au hasard. La dame, rougissante et la voix tremblante, a ensuite narré à la caméra que le prince s'était confié à elle. " Il m'a dit qu'il a beaucoup lu Socrate ", a-t-elle expliqué, " mais qu'il ne connaissait pas ce texte-là ". Si si, je vous assure, c'est exactement ce qu'elle a dit. Vous pouvez vérifier. 

C'est dans des moments comme celui-là qu'on se sent fier d'être belge, me suis-je dit tout émue à mon tour. Pensez donc ! Celui qui un jour régnera sur notre joli petit pays a beaucoup lu Socrate, qui n'a jamais rien écrit... C'est pas beau, ça ?

Mais ne me faites pas dire ce que je ne pense pas. Loin de moi l'intention de dénigrer, comme tant d'autres, la royauté, la monarchie ou la princière personne de l'héritier du trône.

Car après tout, peut-être a-t-il eu la chance de mettre la main sur de vieux manuscrits qu'il est le seul à connaître. Pourquoi pas ? Tout n'est-il pas possible dans un pays où de slimste Vlaming (l'autre futur roi de l'autre partie de la Belgique) a prouvé zijn slimheid (comment dit-on cela en français, déjà ? Slimitude, c'est bien ça ?) en perdant 58 kilos en neuf mois ? Est-ce un hasard, d'ailleurs, si le mot slim se traduit par " malin, rusé " en néerlandais, et par " mince " en anglais, " le plus malin des Flamands " devenant très logiquement " le plus mince des Flamands " ?

Mais revenons à Philippe. Vu qu'il me semble peu probable d'imaginer notre Prince en archéologue découvreur de textes qui n'ont jamais existé, je préfère porter ses propos au crédit du célèbre et universellement reconnu "surréalisme à la belge", ou à celui de notre zwanze bruxelloise. A moins, bien sûr, qu'il n'ait jamais rien dit de tel et que ce soit Dame Pascale qui a cafouillé, inventé, fantasmé, menti... Peut-être même a-t-elle été missionnée par l'infâme Deborsu, désireux de poursuivre à travers elle son travail de sape. Vraiment, tout est possible. Sauf une chose, qui serait de soupçonner notre prochaine Altesse de feindre et d'étaler une culture qu'il ne possède pas.

Certes, tout le monde n'est pas obligé d'être familier de Socrate ou de maîtriser la philosophie grecque. Mais il me semble qu'il est toujours préférable de se taire, quand on ignore quelque chose, plutôt que de se décrédibiliser en prétendant connaître... ce qui n'existe pas.

Mais rassurez-vous: le ridicule ne tue pas. La ciguë, par contre...

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