Le temps de l'Apocalypse

 

 

 

 

 Jérôme Bosch (L'en​fer, détail)

Voici qu'une terreur inconnue se répand sur la Terre, incontrôlable autant qu'incom-préhensible. Si j'étais moins agnostique, ou plus croyante, comme vous voulez, je serais tentée de penser que le temps de l'Apocalypse est en route.

Cette nouvelle forme de violence, d'obscurantisme, de sauvagerie et d'intolérance me paraît totalement inédite dans l'histoire des hommes. Car il ne s'agit pas ici de faire triompher un peuple, une nation, voire « une race », une communauté, une religion ; aujourd'hui, les terroristes frappent à l'aveugle, et leurs victimes appartiennent à toutes les communautés humaines. Quelques-uns se font même exploser dans des mosquées, s'attaquant ainsi à leurs propres coreligionnaires et aux symboles de leur foi. Ils s'en prennent à des enfants, forcément innocents de tout crime contre un quelconque dieu. Ils se revendiquent de soi-disant califats, armées, États ou groupes en tout genre : Daech, Al Qaïda, Boko-Haram… Cela se passe chez nous, à Bruxelles ou à Paris, mais aussi au Caire, à Lahore, New York, Ankara, Tunis, Bagdad, Istanbul, Mogadiscio ; cela se passe au Nigéria, en Libye, en Indonésie, au Gabon, au Cameroun, en Arabie Saoudite, au Tchad, au Mali, en Afghanistan, en Irak, au Yémen, en Côte d'Ivoire, en Inde, en Australie…
Il n'y a aucune raison, aucune logique à leur action, et l'on ne peut donc espérer éradiquer leur pensée – si tant est que l'on puisse ici utiliser ce terme – ou leur aberrante croyance en la nécessité de propager la mort et le désespoir. Qu'on les arrête, ou qu'ils disparaissent dans le néant où les accueilleront, paraît-il, je ne sais combien de vierges (désincarnées, j'imagine ?), il en surgit toujours davantage. La mort même ne leur fait pas peur. Au contraire, ils la recherchent et la souhaitent, dans l'espérance absurde de s'immoler pour un dieu qui les attend et les récompensera… Tous pourtant ne sont pas des gamins incultes, des anciens délinquants, des drogués, des imbéciles décervelés. On sait que certains sont intelligents, ont grandi dans une famille aimante et protectrice, ont fait de bonnes études, étaient appréciés de leurs profs… Comment et pourquoi basculent-ils dans l'horreur et le non-sens ? Qu'est-ce donc que ce dieu monstrueux qui demanderait à ses fidèles une telle barbarie ? Car il n'est même plus question ici de servir une cause, de libérer une population ou de lutter contre un régime, ni de châtier de prétendus mécréants, de punir de pseudo-blasphémateurs, de s'en prendre à ceux qui auraient le tort de boire de l'alcool ou d'écouter une musique « incorrecte », ce qui bien sûr resterait inadmissible mais du moins aurait un semblant de sens aux yeux de ces assassins. Non, il s'agit maintenant de massacrer un maximum de victimes, le plus sauvagement possible. Sans logique, sans discrimination, comme des fauves rendus fous qui tuent pour le plaisir de donner la mort, de sentir sur leurs lèvres le goût du sang. À quoi pensent-ils au moment d'actionner leur ceinture d'explosifs ou de tirer dans la foule, tout en sachant qu'ils seront eux-mêmes les premières victimes de leur acte imbécile ? Ont-ils une pensée pour leur mère ? Pour tel ou tel de leurs amis d'enfance ? Pour la première fille qu'ils ont embrassée ? Pour leur petite sœur, pour leur grand-père resté là-bas, sur la terre d'où sont venus leurs parents dans l'espoir de leur éviter la misère ? Pour la jeune fille, voilée ou non, qui peut-être a peuplé leurs rêves d'adolescence ? Se rappellent-ils la voix du vent dans les arbres, au printemps, la caresse du soleil, le chant des oiseaux ? Quels souvenirs d'enfance, quelle odeur de pain chaud, de crêpes ou de couscous fumant, quel parfum musqué de l'eau de toilette paternelle, leur reviennent en mémoire à l'ultime instant ? Quelle chanson, quelle mélodie ? Ont-ils un regret, à l'instant final, comprennent-ils en une brutale fulgurance que la vie peut être douce et que rien ne justifie qu'on la détruise ? Quelle terreur ou quel plaisir les remplit, quelle jouissance ou quelle angoisse ? Ont-ils peur, à la dernière seconde, ont-ils honte ? Mais c'est trop tard, et l'enfer déjà s'étend, les gens tombent, crient, saignent, meurent. Comment peut-on choisir la mort et la violence, la barbarie et l'horreur, quand on a vingt ans, trente ans, l'âge des rêves et des projets, l'âge où l'on prend femme, où l'on tient dans les bras son enfant premier-né ? Qu'ont-ils donc à vouloir tout détruire autour d'eux, famille, parents, amours, voisins, frères en humanité, inconnus insouciants et heureux de vivre, passants anonymes, alors même qu'ils se trouvent au moment où l'on construit sa vie, où pierre à pierre l'on se bâtit un avenir ?
Le sang et la douleur se répandent autour d'eux, avec la peur et parfois la haine. Et je m'interroge : les autres, les commanditaires, les chefs, que cherchent-ils ? Qu'espèrent-ils, ceux qui manipulent ces autoproclamés « martyrs » et les lancent à l'assaut non pas de « l'Occident » (ce serait trop simple) mais du monde en son entier, occidental ou moyen-oriental, du Nord ou du Sud, peuplé de fidèles de l'une ou l'autre des religions du livre ou de mécréants ? J'ai beau chercher, réfléchir, interroger l'Histoire, la philosophie, la psychologie et toutes sortes d'autres sciences humaines, j'ai beau sonder mon propre inconscient, mon âme peut-être, je ne comprends pas. Et j'ai peur. Non pour moi, mais pour ceux que j'aime et, dans la foulée, pour ceux que je ne connais pas, pour ceux que je ne peux donc aimer mais qui sont de ma race, celle des hommes. Je ne voudrais pas avoir vingt ans aujourd'hui, et devoir envisager ma survie dans un univers où la haine se propage telle la peste au Moyen-âge, sur une planète que tout menace et d'abord ses habitants eux-mêmes. Je n'aimerais pas avoir à prendre, aujourd'hui, la décision de donner ou non naissance à des enfants, les jetant dans un monde où à chaque pas, où que l'on soit et quoi que l'on fasse, on risque de rencontrer des formes de souffrance que je peine à imaginer. Je ne voudrais pas devoir envisager pour eux une existence de peur et d'angoisse, dans l'intolérance généralisée, dans le mépris de l'autre, avec la terreur de la mort qui rôde autour de nous, se cache partout, dissimulée parfois dans le sourire d'un collègue, d'un voisin, d'un homme qui marche à nos côtés dans la rue.​

Le visage de la guerre salvador dali 

 

 

 

 

 ​Dali (Visage de la guerre)

Le monde a connu tant de guerres déjà. Tant de massacres, tant de génocides. L'horreur est humaine, et c'est peut-être même ce qui la définit. On aurait pu espérer qu'après Verdun, qu'après la Shoah, qu'après Hiroshima, qu'après le Rwanda, nous aurions compris. On aurait pu espérer que notre espèce aurait évolué dans la conscience au même rythme qu'elle a évolué dans la technologie. On aurait pu croire que les mots « humanisme », « civilisation », « tolérance », « respect de l'autre » et, pourquoi pas, « amour », auraient enfin acquis droit de cité dans le monde des hommes. Mais non. Pour de mauvaises raisons ou, comme aujourd'hui, sans raison, la sauvagerie et la barbarie n'en finissent pas de gagner.
Voulez-vous que je vous dise ? Quand tout cela sera terminé et que notre espèce, comme jadis celle des dinosaures ou celle des dodos, aura disparu de la surface de la Terre, remplacée par celle des fourmis, celle des rats ou celle des dauphins, eh bien… la perte ne sera pas grande.
Et de plus en plus souvent, je pense que cela ne devrait plus tarder.

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