Vol légal et barbelés : les valeurs de l'Europe

Sirene

Beau pays que le Danemark. Copenhague et sa petite sirène, Legoland, l'île de Bornholm où j'ai jadis passé de jolies vacances, Roskilde, Elseneur où continue d'errer sans fin l'ombre d'Hamlet… Le Danemark occupé par l'Allemagne en ces jours où le nazisme triomphant étendait ses ailes sur l'Europe tout entière. Le Danemark et son roi, Christian X qui, en ce temps-là, osa braver Hitler : « Si les Allemands imposent l'étoile jaune chez nous, je l'épinglerai à mon uniforme et j'ordonnerai à mon entourage d'en faire autant. » Mais les rois passent comme le reste, et les Danois l'ont bien oublié, ce souverain humaniste et courageux.
Car le Danemark d'aujourd'hui, malgré l'inaltérable beauté de ses îles, de ses côtes déchiquetées et de ses villes lumineuses, est devenu un pays dont les effluves écœurants donneraient la nausée au bon roi Christian X lui-même. Non seulement, comme c'est le cas dans d'autres pays européens hélas, le gouvernement danois refuse d'adhérer aux « quotas » préconisés par l'Allemagne et la Commission européenne en matière de « migrants » (puisque c'est ainsi que l'on nomme les malheureux qui fuient l'insoutenable), non seulement ce gouvernement « s'est engagé dans un durcissement de la législation sur l'immigration afin d'obtenir le soutien du Parti populaire danois, formation anti-immigration arrivée deuxième aux législatives », mais voici que le Parlement de ce pays vient d'adopter une loi imposant aux forces de l'ordre de confisquer aux réfugiés les biens dont la valeur globale dépasserait 10 000 couronnes (c'est-à-dire 1 300 euros). Il n'a fallu que trois heures de débat pour que, finalement, ce 26 janvier 2016, sur les 109 parlementaires présents, 81 députés votent « oui » contre 27 « non » et une seule abstention.
Et moi, je pense à ces gens qui ont pris la terrible décision de tout quitter pour échapper aux bombes, à la famine, à la barbarie. À ces naïfs remplis d'espoir et d'illusions qui se disent que là-bas, de l'autre côté de la Méditerranée, ils vont trouver le minimum de sécurité nécessaire à la vie, à la survie. Car l'Europe, n'est-ce pas, c'est le monde civilisé, celui de la démocratie, de la tolérance, de l'humanisme, tout comme la France est, à ce qu'il paraît, la sempiternelle, autoproclamée et auto-satisfaite « patrie des droits de l'homme ». Je pense à ces pères de famille qui ont accepté pour eux-mêmes et leurs enfants les pires risques, et même celui de la mort par noyade, plutôt que de la côtoyer chaque jour, cette mort, sous ses formes les plus abjectes. J'imagine à quel point il faut être désespéré pour ainsi abandonner son pays, son métier, ses proches. Combien doit être terrible, l'horreur d'imposer aux siens une existence sans cesse menacée, dans la terreur de voir ses petits mourir de faim – au sens littéral du terme – ou de les voir périr écrasés sous les gravats, fauchés par une balle perdue, éventrés d'une rafale de kalachnikov, éparpillés par une explosion, celle d'une mine ou celle de la ceinture d'explosifs d'un fou furieux. À quel degré de désespérance faut-il être rendu pour préférer à tout cela la terrifiante aventure du départ vers un inconnu lourd de dangers, lui aussi ? Je les vois marcher en longues files sur les routes d'Europe, ceux d'entre eux qui ont échappé aux flots de cette Méditerranée où nous aimons passer des vacances de soleil et de farniente. Ils avancent en troupeaux sur des chemins noyés de pluie, puis se heurtent à d'étranges murs qui poussent en quelques jours à peine au long de frontières hérissées de grillages et de barbelés. L'Union européenne pendant ce temps discute des « quotas de migrants » à imposer à ses membres, entre deux débats sur d'autres quotas, laitiers ceux-là, ou sur l'indice des prix à la consommation. Car les hommes n'ont guère plus d'importance que les vaches ou le fric.

Migrants
 

En deux années de guerre en Syrie, entre un ubuesque tyran et des barbares fanatiques, 260.000 morts ont été comptabilisés. Un détail, comme dirait l'autre. Mais le flux incessant de réfugiés continue à se presser aux frontières de l'Europe. Ils sont entre cinq cent mille et un million, selon les sources. Des milliers d'entre eux n'arrivent jamais nulle part, perdus corps et biens au fond de la mer ou cadavres échoués sur les plages grecques et turques. Chez nous où l'on s'intéresse davantage au coût des réparations à faire dans les tunnels de nos capitales, on parque les rescapés dans d'immenses camps, on les encage dans des centres fermés, on les retrouve groupés en invraisemblables bidonvilles de toile et de planches, dans la boue et les excréments. Ils viennent de Syrie, d'Afghanistan, d'Érythrée… Ils fuient la guerre, la folie religieuse, les talibans, la dictature… Ils sont syriens, afghans, érythréens… Individus bien étranges en vérité, aux langues et aux mœurs trop exotiques pour être honnêtes. Si différents de nous, n'est-ce pas ? Alors la Hongrie ferme ses frontières, la Slovaquie fait de même, la Macédoine suit, la Pologne se fâche, la Suède prend des mesures d'expulsion, le Danemark leur vole argent et bijoux, un ministre belge veut leur apprendre « la bonne conduite », un autre envisage pour eux le port d'un badge… Excellente idée, qui pourrait d'ailleurs être améliorée : pourquoi pas une étoile, jaune par exemple, afin qu'elle soit bien visible ?
Car ici, en Europe et dans notre merveilleux monde « libre » et « démocratique », on a le sens des vraies valeurs, heureusement. C'est ainsi que la presse s'inquiète du sort de Claire Chazal, évincée de son poste de présentatrice des JT du week-end sur France 1, dont nous apprenons qu'elle percevra une prime de départ de quelque deux millions d'euros, ce qui ne l'empêchera pas de percevoir aussi un salaire mensuel de 12.000 euros par mois pour ses nouvelles prestations dans le magazine-télé « Entrée libre ». C'est ainsi encore que Le Soir du 19 janvier 2016 titre sur « ces 62 super-riches [qui] possèdent autant que les 3,6 milliards les plus pauvres ». J'ai fait le calcul. Sachant que la population mondiale atteint les sept milliards d'individus, cela revient à dire que 0,0000001 % de cette population détient autant de richesse que 60 % de cette même population. Intéressant, non ?
Et pendant ce temps-là, le Danemark dépouille ses candidats réfugiés, la Méditerranée se transforme en un cimetière marin qui ne doit rien à Valéry, hélas, et des enfants par dizaines meurent de froid dans les Balkans…
Des « enfants migrants » écrivent certains médias. Cessons donc de violer jusqu'au langage lui-même pour justifier notre égoïsme ! Ce ne sont pas des « migrants », pas plus que ne l'étaient nos parents et nos grands-parents qui sur les routes de France fuyaient le nazisme en 1940. Pas plus que ne l'étaient les Juifs qui tentaient de quitter l'Europe de Hitler. Ce sont des réfugiés. Ou plus exactement des candidats réfugiés, car pour être « réfugié », il faut tout d'abord avoir trouvé quelque part un refuge, précisément, un asile, un lieu où la mort et la misère ne guettent pas à chaque coin de rue. Et ceux-là, ces étranges étrangers, personne ou presque n'en veut « chez nous », même si madame Merkel se démarque en la circonstance. Nul refuge pour ces prétendus migrants. Que ne sont-ils restés mourir chez eux ?
Il y a des moments où l'on a honte d'appartenir à l'espèce humaine, je vous le dis. « Race de salauds », race abjecte qui depuis toujours invente d'invraisemblables machines à tuer : camps de la mort (en Pologne, justement…), bombes de toutes sortes, murs hérissés de miradors, armes bactériologiques, gaz, tortures, État Islamique, hordes de fanatiques sans cerveau…
Et je me souviens de Camus qui sans doute avait encore quelques illusions sur l'âme humaine lorsqu'il écrivait ces lignes dans La Peste : « Puisque l'ordre du monde est réglé par la mort, peut-être vaut-il mieux pour Dieu qu'on ne croie pas en lui et qu'on lutte de toutes ses forces contre la mort, sans lever les yeux vers le ciel où il se tait. »

Envie de vomir, messieurs les Danois. Car je me demande si l'on peut descendre plus bas dans l'ignominie qu'en délestant en toute légalité ces miséreux du peu qui leur reste…

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