Dans l'abîme de la mise en abyme

 

Vague 20de 20chaleurSi je vous dis « Castle », vous saurez bien sûr à qui, ou plutôt à quoi, je fais allusion, car les téléséries-phages que nous sommes presque tous connaissent le personnage.
Petite digression : de nos jours, on dit « série » et non « feuilleton ». Dommage, car le feuilleton fut d’abord littéraire et acquit ainsi, dès sa naissance, de superbes lettres de noblesse, lettres signées Balzac ou Dumas pour ne citer que ces deux feuilletonistes-là.
Mais revenons à Castle. Nous en sommes, si je ne me trompe, à la quatrième saison. Du moins sur France 2. Richard Castle est un écrivain tout à fait charmant en même temps qu’un grand séducteur, auteur de romans policiers et de thrillers. Célèbre et très riche, il obtient de son ami le maire de New York l’autorisation de participer, en tant que consultant, aux enquêtes du lieutenant Kate Beckett (oui oui, comme Samuel, mais nous sommes hélas bien loin du prix Nobel…). Comme dans toute bonne série, plusieurs centres d’intérêt et plusieurs intrigues se croisent et s’entremêlent. Chaque épisode est très logiquement construit autour d'une enquête spécifique qui se trouve résolue au terme des quarante minutes de diffusion, après un peu de suspense, un zeste d’émotion, une larme d’humour, un chouia de loufoquerie ... Mais le spectateur se passionne également pour la vie familiale du beau Richard, père divorcé d’une adolescente avec laquelle il a un rapport fusionnel et fils d’une comédienne excentrique. Pour corser un peu le cocktail, sachez qu’une relation ambiguë va se nouer entre l’écrivain et le « lieutenant Beckett »: Kate est ravissante, intelligente, fragile et marquée par un passé aussi mystérieux que douloureux…
Amoureux d’elle sans vouloir se l’avouer (du moins dans les premiers épisodes), notre écrivain va créer un personnage à l’image de son séduisant mentor, Nikki Hard, et en faire l’héroïne d’une nouvelle saga littéraire.

Cette série est sympathique et attrayante. Les énigmes policières ne sont ni pires ni meilleures que la plupart de celles qui constituent la trame d’autres séries, mais les personnages sont décalés et, surtout, bien campés. Nathan Fillion et Stana Katic sont parfaits dans leurs rôles respectifs. L’humour, l’ironie, le second degré forment l’un des ingrédients principaux de Castle, et l’un comme l’autre des deux comédiens maîtrisent harmonieusement ce registre.
Bref, Castle est un agréable divertissement dont l’un des charmes, pour moi en tout cas, se trouve dans la condition d’écrivain du héros. Et cela même s’il s’agit d’un écrivain très américain, presque une caricature à force de cumuler tous les stéréotypes de ce que peut imaginer le public au sujet de cette activité (qui, dans son cas, est un métier à part entière) : célèbre, il jouit d'un incroyable succès. Il est d’ailleurs doté d’un grand talent (c’est du moins ce qu’il affirme lui-même avec un manque de modestie qui caractérise son personnage). Séduisant, ce qui ne gâte rien, il a de nombreuses amitiés dans tous les milieux ; il gagne des sommes astronomiques grâce à ses livres, vit dans un magnifique appartement, ne connaît aucun souci… sinon celui d’arriver à nouer avec Kate Beckett la relation à laquelle il aspire alors qu'elle se dérobe. Bien sûr, vu l'existence trépidante qui est la sienne, on peut se demander quand il trouve le temps d’écrire tous les ouvrages dont il est l’auteur, mais foin du réalisme et des contraintes du dur labeur de l’écrivain ! Nous sommes dans une série télé, pas dans la vraie vie, et rien n’interdit de rêver.
Sauf que… sauf que, depuis peu, le rêve semble avoir colonisé la réalité, car on peut acheter et même lire les œuvres de Richard Castle. Celles-là mêmes dont il est question dans la série, et notamment le premier Nikki Hard, abondamment cité dans le feuilleton et intitulé « Vague de chaleur ». Richard Castle, l’auteur fictif d’une fiction télévisuelle, a pris chair. Il existe, il est vivant autant qu’on peut l’être quand on a son nom sur la couverture d’un livre ou quand on possède un site Internet. Si, si, je vous assure. Allez donc le vérifier en visitant la FNAC.
Génial, me suis-je dit, au sens premier de ce mot. À ma connaissance, c’est la première fois qu’un tel phénomène se produit. Des « novélisations » de films ou de séries télé, on en trouve à la pelle, toujours calamiteuses sur le plan du style autant que sur celui du contenu, tant il est vrai qu’il existe un abîme entre un film ou un téléfilm et un livre, entre un scénario et un roman, entre le texte et l’image…
Certes, cela fait longtemps que les éditeurs ont appris à surfer sur la vague de l’un ou l’autre succès littéraire, grâce notamment à ces « produits dérivés » mentionnés aujourd’hui dans tous les contrats d’édition : figurines à l’effigie de l’un ou l’autre personnage de BD ou de roman, vêtements, gadgets en tout genre, adaptations diverses… Ce n’est pas Harry Potter qui me contredira.
Mais ceci, il fallait y penser ! Créer de toutes pièces un écrivain, publier sous son nom les œuvres qui lui sont attribuées dans la série (et il y en a déjà un fameux paquet) : sur le plan du marketing, c’est une trouvaille extraordinaire.
Le réalisme est poussé jusqu’à faire figurer sur la première et la quatrième de couverture les commentaires flatteurs de James Patterson et de Stephen J. Cannell qui, comme on le sait, sont quant à eux de vrais auteurs de thrillers (parmi les meilleurs vendeurs de livres et les mieux payés des écrivains américains, sans préjuger de leur talent dont je ne puis rien dire, ne les ayant jamais lus). Ils apparaissent d’ailleurs « en vrai » dans certains épisodes, jouant leur propre rôle d’amis et de pairs du beau Richard.
Ça, c’est la meilleure mise en abyme que j’aie jamais rencontrée. Dommage que je n’enseigne plus, j’aurais construit là-dessus un cours passionnant.
Que l’on se rassure cependant, je n’ai pas poussé l’enthousiasme jusqu’à acheter les œuvres de l’écrivain fictif. Quelqu'un m’en a dispensée, me prêtant généreusement « Vague de Chaleur ». Je ne suis amatrice ni de polars, ni de romans noirs, ni de thrillers (à moins qu’ils soient écrits par Stephen King, bien sûr), mais j’ai quand même ouvert le livre. Je l’ai feuilleté, j’ai commencé à lire. Il faut avoir l’esprit large, n’est-il pas ?  Et puis, qui sait, il existe peut-être, caché derrière Castle, un véritable écrivain ; quelquefois les nègres ont du talent, et j’aurais aimé cela, qui aurait ajouté une vraie touche de vrai génie à la géniale idée-marketing qui a présidé à ces publications.
Hélas, rien de tel dans les deux cent cinquante pages qui me sont tombées des mains. Tous les défauts du (mauvais) genre, au contraire. Des dialogues à la louche, des adverbes et des adjectifs à profusion, de quoi remplir suffisamment de papier pour que l’on puisse considérer ce désastre comme un « livre ». Des fautes de style sans nombre, des répétitions liées à une évidente pauvreté de vocabulaire, des pléonasmes généreux, des « on » pour des « nous » et des « nous » pour des « on »…. Quant à l’intrigue, disons qu’elle est… faible (litote ou euphémisme ?), du moins pour ce qu’un survol rapide m’a permis d’en juger.
Nikki et Rook, les deux personnages, parlent comme Kate et Richard dont ils sont de (très) mauvais clones. Mais ce qui, grâce notamment au jeu des comédiens et à la mise en scène, passe plutôt bien à la télé, dans une fiction d’action et de suspense, devient calamiteux à l’écrit. La forme est absolument consternante, sans que je puisse savoir si la faute en revient au nègre ou à sa traductrice. Qu’on en juge : « au moment où elle ressentit les rebords déchiquetés du trou qu’on avait percé dans sa vie, le lieutenant Nikki Heat était enfin prête », et cela dès la première page du premier chapitre. Six lignes plus bas, on peut lire que « toutes les scènes de crime avaient un parfum de chaos » (ça sent quoi, le chaos ???). Poursuivons et tournons la page : on nous parle d’une « boisson glacée dont le nom se terminait par une voyelle ». Bigre ! Voilà qui est intéressant…
Sachez aussi que « Nikki s’échappa de l’étreinte de son agresseur, se retourna et lui flanqua le talon de sa main libre dans le nez » ; « elle se retourna [quand je vous disais que le vocabulaire était pauvre], balança un grand coup de pied rotatif… » ; « elle se retourna [encore !!!] et croisa le retard de Raley dans la cour »… Plus poétique que ça, tu meurs !
Quant à l’orthographe (et là, c’est évidemment la traduction qui est en cause), elle est… approximative, c’est le moins qu’on puisse dire. Nouvelle litote.

Mais tout cela, finalement, n’est pas bien grave, et ne me choque guère. Car personne ici, si l’on excepte Richard Castle qui n’existe pas, ne parle de littérature. Personne ne joue au grand écrivain, à l’artiste incompris, au génie méconnu. Personne ne se prend au sérieux. Il est juste question de vendre du papier en se laissant porter par la vague du succès d’une série qui marche. Remarquez, il y a de l’idée : à quand la création d’un serial killer qui ressemblerait à Dexter ? Mais cessons de plaisanter : je maintiens que l’idée de créer l’écrivain qui dans la série écrit les romans que vous trouverez désormais dans tous les supermarchés du Royaume et de la République, notre voisine, est fascinante. Déplorons seulement la piètre qualité des livres ainsi produits, mais il me paraît évident que le but premier de leurs auteurs et de leurs éditeurs n’est pas de révolutionner l’art littéraire…
Au moins, tout cela est honnête, et me consterne bien moins que les airs penchés de certains « écrivains » français qui, modernes ersatz de feu Guy des Cars, font semblant de croire à leur talent sinon à leur génie. Rappelez-vous : ce même Guy des Cars qui affirmait être un écrivain plus important et plus véritable que bien d’autres que personne ne lisait, alors qu’il atteignait, quant à lui, de formidables chiffres de vente. Vous me direz qu’à ce titre, la plupart des auteurs publiés par Harlequin mériteraient le Nobel de littérature, mais il faut savoir de quoi l’on parle : d’art ou d’argent ? De succès commercial ou de légitimité artistique ? Bourdieu avait très bien compris tout cela. Quoi qu’il en soit, face à la cuistrerie des vendeurs qui se prennent pour ce qu’ils ne sont pas, je me trouve partagée entre le rire et l’agacement. Comme si l’un ou l’autre barbouilleur de cartes postales prétendait rivaliser avec Van Gogh, arguant du fait que ce dernier n’a quasiment rien vendu de son vivant, alors que le maître ès cartes postales, par contre…
Non, décidément, je préfère Castle qui n’existe pas, qui ne cache pas son jeu, et qui ne se considère comme un génie que sur le petit écran et, justement, dans la fiction. Sa vanité d’ailleurs ajoute au côté un peu ridicule de son personnage.
Je pourrais m’arrêter là, sur cette mise en abyme somme toute assez réjouissante, et passer sous silence les Levy et autres Musso…

Mais le hasard a voulu que, après avoir abandonné la « Vague de chaleur » qui ne m’a guère réchauffée en ces temps de frimas, j’ai ouvert un autre livre, signé d’un écrivain véritable dont je tairai le nom par charité, et par prudence aussi. Car le monde de la littérature et de l’édition est tout petit, et je ne souhaite pas m’y faire d’ennemis trop puissants. Oui, je sais, vu le peu de lecteurs de ce blog, et l’infime proportion de « commentaires » à mes « posts », commentaires qui sont généralement le fait d’amis pris de pitié pour le silence des espaces infinis où trop souvent je navigue, je ne risque pas grand-chose.
Quand même : on n’est jamais trop prudent. En outre, j’ai de la sympathie pour l’auteur dont je voudrais vous parler maintenant, et même une certaine admiration, du moins jusqu’à aujourd’hui. J’ai lu plusieurs de ses œuvres sans qu’elles me tombent des mains, au contraire de celles de Marc Levy ou des volumes de chez Harlequin. Car de celui dont je vous parle ici, j’ai toujours les qualités littéraires, et professé qu’il était un écrivain véritable, un écrivain de talent.
Mais voici qu’il publie un ouvrage qui…, un ouvrage que…, comment dire ??? Un ouvrage différent de ceux que, depuis plus de trente ans, il nous a proposés, c’est le moins qu’on puisse dire. Un ouvrage qui n’a rien à voir non plus avec les recueils de poèmes qui ont également fait sa notoriété. Un ouvrage… oserais-je le dire, un ouvrage bâclé. Mal écrit, mal relu. Là aussi, comme chez Castle qui a le mérite, au moins, de ne pas exister, des kilos de répétitions. Pourtant, celui-ci est un styliste, un vrai. Il l‘a prouvé. Certes, ses œuvres précédentes étaient moins ambitieuses, du moins en ce qui concerne le nombre de pages. Intimiste, voilà ce qu’on disait de lui. Et ce n’était pas un reproche…
Notre intimiste cette fois a commis quelque trois cents pages quand cent, voire moins, auraient amplement suffi. Trois cents pages qui auraient dû être sévèrement relues. Cela nous aurait évité trois « que » en deux lignes (p. 31), et de nombreuses autres maladresses qui sont, en réalité, de vraies fautes de style et de syntaxe, du genre : « C’est en conduisant ses nièces à l’école primaire que C avait fait la connaissance de J qui y conduisait les siens ». Aïe : deux « conduire » un peu trop rapprochés à mon goût ; quant aux « siens », sont-ils les pendants masculins des « nièces » précitées ?
Je ne m’attarderai pas sur les répétitions de « jamais », de « voir », de « elle », de « volonté » (toujours à une ou deux lignes d’intervalle), de « maison (quatre fois en dix lignes), etc. Il y a même des phrases qui sont reprises intégralement à neuf lignes de distance, si si, je vous assure. À quoi bon insister sur ces innombrables faiblesses ? J’ai bien assez des barbarismes et autres impropriétés qui fourmillent dans ces pages décidément trop nombreuses. Qu’on en juge : « personne n’eut envie de rouvrir tout de suite les lumières », alors qu’il suffisait de la rallumer (la lumière) ou de les rallumer (les lampes), en ouvrant les portes ou les huitres, selon le cas. Je n’insisterai pas trop non plus sur le « feu qui commençait doucement à s’éteindre » (n’ayons pas peur des clichés !), dans un « silence paisible » (et pléonastique, sans aucun doute). Mais que penser de ceci, qui aurait valu au plus crétin de mes étudiants une note féroce assortie de quelque commentaire peu flatteur : « M payait un loyer pour la partie de la maison où il s’était installé avec ses enfants après le décès de son épouse ; la plus grosse partie [de quoi ? de la maison ?] était couverte par la participation des gens qui utilisaient les locaux… ».

Rien à faire. Comme l’ont dit bien des auteurs avant moi, et non des moindres, ce qui transforme un amalgame de feuilles couvertes de mots en une œuvre, en un livre, en littérature, c’est d’abord et avant tout sa qualité d’écriture : « Le style n'est pas, pitié!, une valeur ajoutée au produit littéraire, il est l'âme et la raison d'être du texte. » (François NOURRISSIER in Le Point [26/4/1997]) ; « Je crois qu’écrire, c’est une question de style. Vous connaissez, mieux que moi, les jeunes gens qui arrivent chez un éditeur en disant ‘ J’ai une histoire merveilleuse ‘, ou pire : ‘ Ma vie est un roman. ‘ Oui, c’est ça… Ce ne sont pas les histoires qui font la littérature, c’est le style. » (Jean d’ORMESSON interviewé par Thierry RICHARD in Le Magazine des Livres n° 23 [mars/avril 2010]) ; « La littérature sans le style, c'est d'un triste! » (Héléna MARIENSKÈ interviewé par Jacques de DECKER in Les Livres [supplément littéraire du Soir, 1/2/2008])…
Voilà pourquoi je n’ai pas réussi à dépasser la page 75 du livre de cet écrivain que cependant j’admire – en général. Voilà pourquoi je préfère, finalement, Castle et les géniaux promoteurs de cette série qui, au moins, jouent cartes sur table.

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