De Lubumbashi à Bruxelles

 

Sacb

Cela fait près d'une dizaine de jours que je suis revenue du Katanga, où j'ai participé au Premier Salon du Livre de Lubumbashi, organisé par le CELTRAM (Centre d'études littéraires et de traitement de manuscrits) et « sous le haut patronage du gouvernement provincial du Katanga ». Sans doute est-il temps de faire le point sur cette aventure.
Belle expérience, en vérité. Enrichissante et enthousiasmante.
Trois jours consacrés au Salon proprement dit : les 12, 13 et 14 décembre, dans les locaux du Musée national de Lubumbashi. Communications et débats se sont succédé à un rythme effréné (et épuisant), autour de quatre thèmes :

  • La problématique de l'édition en Afrique. Expériences et témoignages.
  • La problématique de la librairie en Afrique. Expériences et témoignages.
  • La gestion et la consommation du livre. Expériences et témoignages des bibliothèques africaines.
  • Pour qui écrire ? (voir billet précédent).

Des rencontres, des découvertes, des surprises.
Trois jours durant lesquels, au Salon mais aussi le matin, le soir, pendant les repas, je me suis trouvée en contact avec des fous de belles-lettres et de culture littéraire ; trois jours passés à discuter littérature, écriture, lecture, philosophie et même théologie, pratiquement jour et nuit. Avec des confrères écrivains, avec des professeurs, avec des libraires de Bukavu, avec un jésuite nommé Simon-Pierre (ça ne s'invente pas…), avec des étudiants… Et tout cela agrémenté de cet irrésistible humour typiquement congolais, bon enfant et joyeux, autour de l'inévitable bouteille de Simba. Reçue, ainsi que les autres invités lointains, comme des rois, encadrés, pris en charge, avec deux gentils doctorants chargés de nous seconder et de combler nos moindres désirs (si j'ose dire). L'un d'eux d'ailleurs va – peut-être – se lancer dans une thèse sur Le Clézio ; inutile de préciser que mon aide lui est acquise…

De nombreux participants avaient été invités, venus de Kinshasa, de Bukavu, de Bruxelles et d'ailleurs. Parmi eux, j'étais la seule femme, et la seule « blanche ». Honneur redoutable dû à mes racines katangaises et à mon amour pour ce pays autant qu'à mes modestes talents littéraires, j'imagine. Honneur redoutable, oui, mais tellement gratifiant et enrichissant.
Étrange ville où des milliers de gens se veulent « écrivains », ce qui est assez facile puisque, pour mériter ce titre, il suffit de voir imprimé son nom sur la couverture d'un « livre » qui, le plus souvent, n'est qu'un opuscule d'une vingtaine de pages. On commet un texte, roman, pièce de théâtre, essai, puis on paye quelques dollars à un imprimeur qui fait de tout cela « un livre » que l'on s'en va vendre aux « librairies-trottoir » ou « à la sauvette ». Comme l'a dit l'un des intervenants, ces écrivains transportent avec eux leur librairie et leur maison d'édition, dans une mallette qu'ils serrent sur leur cœur. Parmi leurs petits fascicules, on trouve donc le pire, mais aussi le meilleur. C'est dire que l'idée d'une « vraie » maison d'édition, avec comité de lecture, telle que l'envisage le professeur Amuri, serait la bienvenue.
J'écoutais discuter les participants sur les problématiques proposées, et je ne pouvais m'empêcher de penser à Kalemie, à ce mois que j'y ai passé en 2007 sans voir ne serait-ce qu'une seule page imprimée, à ces containers de livres que nous y avons envoyés, à cette bibliothèque que nous avons tenté d'y créer, aux médicaments et autres lits médicalisés, fauteuils roulants, seringues et matériel médical divers envoyés pour aider l'hôpital général. Surtout, je ne pouvais m'empêcher de penser à l'échec de tout cela, échec lié à la désorganisation, à la corruption, aux excès d'autorité de fonctionnaires qui se soucient comme d'une guigne des besoins réels de la population… 
Étrange pays, en vérité. Mais Lubumbashi n'est pas Kalemie, et ce Salon a existé. J'ai pu y vérifier l'effervescence autour de la lecture, de l'écriture, de la littérature au sens large.
Pendant mes rares moments de liberté, j'ai revu des amis anciens : Mireille, Alain, Euphrasie, Vérydienne, Virginie… Avec Euphrasie, je me suis rendue dans l'une des cités misérables de cette métropole qui compte 7 millions d'habitants. J'ai visité, à la Katuba, l'une ou l'autre école créée par les Sœurs de Saint-Joseph, j'ai parlé à ces enfants, à ces adolescents dont le seul espoir d'avoir une vie meilleure que celle de leurs parents se trouve, précisément, dans cet enseignement rare, précieux, et trop coûteux pour la plupart de ces gens qui survivent à peine, aux marches de la ville, de la vente de quelques morceaux de makala, de bananes ou de mangues cueillies sur l'arbre… Je revois le regard vif brillant d'un gamin, un crayon posé sur l'oreille, qui me disait qu'il avait envie, lui aussi, d'écrire des livres… Je revois le sourire incrédule d'une fillette qui avait entre les mains l'un des petits bouquins que j'ai publiés chez Averbode, arrivé là je ne sais comment, et qui comparait sans y croire ma photo, en quatrième de couverture, avec l'original en chair et en os.
Deux mondes totalement différents : celui des « intellectuels » de haut vol rencontrés au Salon, et celui de ces milliers de gosses déguenillés et illettrés, sur les chemins de latérite des cités, qui s'étonnaient de voir un visage blanc…

Moments de liberté… si l'on peut dire. J'ai lu des manuscrits, rencontré leurs auteurs, parlé avec eux, puisque je fais partie désormais du comité de lecture de la maison d'édition naissante du Professeur Amuri.

Le dimanche 15 décembre, les autres invités s'en sont tous retournés chez eux : à Bruxelles, à Kin, au Kivu et ailleurs. Pas moi, car je m'étais engagée à animer un atelier d'écriture de trois jours (les 16, 17 et 18 décembre). Je me suis donc retrouvée seule à « La Procure » où je logeais, au troisième étage, barza ouverte sur la cour intérieure peuplée de 6 ou 7 corbillards tendus de tentures mauves, non loin de la cathédrale qui sonnait je ne sais quelle prière à grandes volées de cloches bruyantes à cinq heures puis à six heures du matin…
Si le Salon du livre m'a intéressée, s'il m'a passionnée, je peux dire que l'atelier m'a comblée.
Une douzaine d'écrivains ou de candidats écrivains (11 hommes et une femme, un médecin, le « docteur Ginette ») de tous âges et de tous niveaux avaient été sélectionnés par le professeur Amuri. Pendant ces trois jours, j'ai passé avec eux toutes mes matinées et tous mes après-midis, et même les temps de midi, au centre d'art Picha. Le but était que chacun des participants, au terme de ces trois jours, produise le texte d'une nouvelle, de quoi constituer un recueil collectif qui devrait être publié par la Maison d'édition qu'est en train de créer Maurice Amuri.
Chacun lisait aux autres ce qu'il avait écrit : le portrait du personnage principal d'abord, puis le synopsis du récit et enfin la nouvelle achevée. Tous commentaient ensuite le texte lu, et je n'ajoutais mon grain de sel qu'en fin de parcours, si nécessaire. Je me suis régalée… Bien sûr, les textes étaient d'inégales valeurs. Mais j'ai découvert là deux ou trois petits bijoux, et autant de talents véritables. Et, surtout, un désir fou d'apprendre, de s'améliorer, un rêve d'écriture et une passion inimaginables sous nos latitudes. Je pense notamment à Jean-Chryso TSHIBANDA, poète et slameur, dont l'écriture est belle et fluide, et dont la maîtrise de la langue est parfaite. Son œil était plus sévère parfois que le mien, et plus pointilleux. Ses commentaires et ses critiques anticipaient souvent mes propres remarques. Très vite, je l'ai appelé « Maître » et « Monsieur l'académicien » avec un demi-sourire, en me disant in petto que certains professeurs de Belgique ne lui arrivent pas à la cheville.
Chacun donc critiquait et commentait les textes des autres, mais toujours avec une sorte de délicatesse policée qui veillait à ne pas blesser, à ne pas vexer, commençant par souligner les qualités du texte avant d'en évoquer les faiblesses. Quant à moi, je répondais aux questions, je donnais quelques conseils, je proposais des exemples (merci Le Clézio, Balzac, Kessel et quelques autres). Je traçais des pistes et je commentais et discutais, parmi les autres, les productions des participants. J'écoutais aussi, je découvrais. Travail collectif donc plus que directif. J'espère avoir été de quelque utilité à mes disciples, mais eux, en tout cas, m'ont beaucoup apporté.

Bref, une expérience enthousiasmante. Et tout cela sous un soleil entrecoupé des averses violentes de la saison des pluies que j'ai retrouvées, après plus de 50 ans, avec délice. Et dans l'odeur de la terre africaine, sa couleur, ce monde de fragrances, de poussière rouge, de fleurs lumineuses… Cette impression, dès que je mets le pied sur le sol du Congo, de me retrouver chez moi. Même si, « chez moi », c'est avant tout Albertville ou Kalemie où, sans doute, je n'irai plus jamais…
Merci au destin qui m'a offert ce cadeau, à cette succession de hasards et de rencontres qui ont rendu cela possible. Merci à ceux qui m'ont invitée chez eux, et reçue avec générosité et amitié.

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