Mais que font donc les critiques ?

Un livre, qu’est-ce d’autre qu’un produit que l’on vend, que l’on achète, que l’on brade ou que l’on solde ? Il peut faire l’objet de campagnes de pub, ni plus ni moins que toutes ces  marchandises dont on nous vante les mérites à la télé, sur Internet ou dans les magazines que l’on feuillette sans les lire – car l’homme aujourd’hui ne lit plus guère. Des couches pour bébés, des montres et des bijoux, du lait, des céréales, des confiseries, des cosmétiques (car nous le valons bien), des smartphones, des tablettes numériques et autres iPad, des voitures, des jouets, des protections hygiéniques et des tampons périodiques, des produits de nettoyage… Des D.V.D., des C.D. Et des livres.

Les talk-shows se suivent et se ressemblent. Fogiel après Ardisson, Ruquier après Fogiel, le tout mâtiné de Bafie ou de Bedos-le-fils. Le meneur de jeu (choisi sans doute sur sa capacité à ricaner de tout et de rien, à moins que ce soit sur sa propension à tenir des propos graveleux) est immanquablement encadré de l’un ou l’autre roquet payé pour briller aux dépens d’invités inconscients ou masochistes. Et peu importe qu’ils se nomment Éric Zemmour, Guy Carlier ou Éric Nauleau, l’essentiel restant leur agressivité gratuite et ce qu’on appelle « l’esprit français », à savoir un savant mélange d’ironie facile et de méchanceté acide, le tout chapeauté par un côté « grande gueule » qui ne laisse aucune chance à leur interlocuteur. Les victimes se succèdent : comédien ou rappeur en période de promo, ancienne star du X, humoriste égrillard ou libidineux, homme politique, fils ou fille de, pseudo-vedette d’une quelconque émission de téléréalité, ex-miss France, footballeur ou rugbyman, playboy décervelé, top modèle siliconé, présentateur télé plus ou moins ringard en quête d’une nouvelle notoriété… Et parmi tous ces  people, chaque semaine, l’un ou l’autre plumitif dont on se demande ce qu’il est allé faire dans cette galère. Nègre, biographe, journaliste, scribouillard, romancier ou théâtreux à la mode, auteur de pamphlet ou de biographie non autorisée viennent joyeusement se faire étriller par de soi-disant « chroniqueurs » qui ne sont là que pour se mettre en valeur à leurs dépends. Quelquefois, perdu dans ce troupeau, un écrivain. Je veux dire quelqu'un qui a un tout petit peu de talent et qui, sans doute, se trouve parachuté là par un éditeur en quête de publicité facile.

Car les livres, de nos jours, même les vrais, ceux que l’on a plaisir à lire et que l’on peine à lâcher, ceux qui nous touchent et nous émeuvent, sont bien des produits. Rien de plus. Des produits culturels, certes, servant d’alibis à ces consternantes émissions. C’est à ce titre qu’ils ont la vie brève. Entre le placement en librairie et le retour des invendus à l’éditeur, combien de temps s’écoule-t-il ? Un mois, deux ? Guère plus. Après quoi d’autres nouveautés s’installent dans les rayonnages et sur les tables, prétendus mémoires de célébrités, ouvrages de « développement personnel » ou d’ésotérisme, essais politiques, livres de vulgarisation très justement sous-titrés « pour les nuls », conseils amoureux ou pédagogiques, prix littéraires de l’année, recueils de princiers ragots et de royales rumeurs…

Imaginez cela. Un mois ou deux de vie, pour un livre que son auteur a mis, parfois, plusieurs années à construire. Une œuvre, et peu importe qu’elle soit médiocre ou géniale, une œuvre remplie de rêve et de folie, une œuvre de peine, d’amour et de haine. Des pages et des pages d’efforts, de ratures, d’hésitations, de remords, de doutes, d’espoirs et de regrets. Des mois, des années de travail.

On choisit des mots comme on choisit des pierres précieuses. On les polit avec amour, on les enchâsse au creux de phrases longuement ciselées, on efface, on recommence. Les chapitres s’ajoutent aux chapitres. Cela commence à ressembler à un livre, dans lequel on se met tout entier. Un livre qui sent la sueur et la peine, quelquefois, et le sang. Ou bien un livre qui chante dans l’été et ses pages alors frémissent sous la brise parfumée. On y parle de soi, on s’y cache, on s’y révèle. On y raconte ses blessures et ses peurs. On y réinvente le monde et la vie. Tout cela tremble et palpite, et l’auteur se promène dans les librairies, étonné et ému de lire quelquefois son nom sur une couverture cartonnée, au détour d’une travée.

Mais après quelques semaines à peine, les libraires remballent tous ces rêves dans de grandes boites en carton, et les remplacent par d’autres, tout aussi éphémères.

Alors, pour qu’un livre ait une toute petite chance de trouver son public et d’échapper à ces modernes autodafés, il lui faut un peu d’aide. Un peu de lumière. Un coup de projecteur. Afin que quelqu'un, quelque part, sache qu’il existe et, peut-être, ait envie de le prendre en main, de le feuilleter, de le lire. Juste un peu de lumière. Quelques mots, quelques lignes dans un journal.

Les critiques sont là pour ça. Pour informer leurs lecteurs qu’un livre est né. Pour dire ce qu’ils en pensent. Du bien, ou même du mal, pourquoi pas ? C’est leur métier. Lisez-le, vous y rencontrerez un être humain semblable à vous. C’est à vous qu’il s’adresse. C’est de vous qu’il parle.

C’est pour cela que les éditeurs envoient des services de presse aux principaux médias, ces mêmes  services de presse que l’on retrouve très vite dans les rayonnages des bouquineries, le plus souvent sans qu’ils aient été lus ni même feuilletés. Allez donc faire un tour rue du Midi ou boulevard Lemonnier en période de rentrée littéraire, vous verrez…

Combien de romans, sur les étals des librairies, entre la fin du mois d’août et le début du mois de décembre ? Entre six cents et mille, au bas mot. Parmi eux, le mien, le petit dernier. Perdu dans la masse, noyé, englouti.

Bien sûr, on peut comprendre que les critiques n’ont guère le temps de parcourir ou ne serait-ce que d’ouvrir ces centaines d’ouvrages. Est-ce une raison cependant pour que, tous médias confondus, ils se jettent sur les dix ou quinze bouquins dont tout le monde parle, et les commentent ensemble, sur le même ton et de la même voix ? Est-ce même utile car, après tout, on se doute bien que le Goncourt de l’année ne manque pas de qualités, et que le dernier Olivier Adam mérite le détour. Nul besoin de la caution d’un critique pour s’en assurer. On sait aussi qu’il est de bon ton de comparer le récent opus de notre Amélie nationale à son prédécesseur de l’année dernière. Que surgisse un nouveau Florian Zeller ou un Christine Angot tout neuf, que paraisse l’un ou l’autre Laurent Gaudé, Virginie Despentes, Philippe ou Patrick Besson, Frédéric Beigbeder ou Philippe Djian, et voilà que s’agitent les pages littéraires de nos quotidiens, que frétillent les magazines spécialisés. Alors, pensez donc, un modeste « Schraûwen », petit roman belge né du travail d’un auteur peu connu, sans nul scandale pour le porter : comment imaginer qu’on lui consacre ne fût-ce qu’un tout petit encart ?

Mais ne soyons pas injustes. J’ai eu droit à quelques lignes dans Le Soir, et à une très belle critique dans  La Libre Belgique. Les deux principaux quotidiens belges ont parlé de mon dernier opus, et je les en remercie. Mais les autres ? Tous les autres ? Les journaux moins importants ? Les quotidiens français ? Les magazines, littéraires ou non, d’ici ou d’ailleurs ? Les émissions culturelles de la télé et de la radio belges ? Celles que l’on écoute en France ? Rien. Niets. Nothing. Nada. Le silence du vide et de la mort…

C’est ainsi que personne ou presque n’aura entendu parler de ce livre qui vaut ce qu’il vaut, ni plus ni moins, mais qui n’est pas pire que bien d’autres. Personne par conséquent n’aura l’idée de le commander à la FNAC où d’ailleurs il ne figure dans aucun rayon, pas même dans celui, à peu près invisible, consacré à la « littérature belge ». Personne non plus ne l’achètera. Personne ne le commandera sur Internet. Ce qui revient à dire que personne ne le lira. Mort, le dernier « Schraûwen ». Plus exactement : mort-né. Comme bien d’autres.

Que faut-il faire, dites-moi, pour exister en tant qu’écrivain dans notre petit pays… et dans les autres ? De toute évidence, il ne suffit pas d’avoir été publié. Ni d’avoir, par le passé, été couronné de quelque prix. Ni d’avoir derrière soi, déjà, quelque chose qui ressemble à « une œuvre ». Ni même, je le crains, de posséder une miette de talent.

Mais entendons-nous. Je ne voudrais pas que se méprennent les rares lecteurs de ce blog presque aussi peu connu que son auteur. Je ne rêve pas de gloire. Aucun désir chez moi de me trouver poursuivie par des hordes de paparazzi en fureur, ni de voir mon nom ou mon image briller sur papier glacé. Et je vous le dis tout net : si par extraordinaire je devais un jour être sollicitée par un quelconque Ruquier, je déclinerais poliment l’invitation, et cela même si l’affreux Zemmour et le sinistre Nauleau ont – grâce à Dieu – déserté son plateau.

Mais quand même… J’écris des livres. J’ai la chance de les voir publiés. Est-ce trop demander que de désirer, en sus, qu’ils soient lus ? N’écrit-on pas toujours, d’une certaine manière, à quelqu'un ? Pour quelqu'un ? Ne s’adresse-t-on pas, dans toutes ces pages et à travers tous ces mots que l’on aligne, aux autres ?

Alors, oui, je suis en colère. Et triste. Et déçue. Un peu comme celui qui envoie à un ami une lettre qui n’arrivera jamais… parce que le facteur a mal fait son travail. Pour un écrivain, ce facteur paresseux, ce peut être le critique. Qu’ils fassent donc leur boulot, ces professionnels de la chose littéraire : qu’ils lisent, qu’ils découvrent, qu’ils cherchent, au lieu de se contenter de digérer d’abord les avis de leurs confrères afin de ronronner avec eux.

J’ai noté récemment cette phrase de Douglas KENNEDY interviewé par Raphaëlle RÉROLLE (dans Le Monde des Livres du 25 mai 2012) : « L'écriture est un acte public. J'écris exactement ce que je veux, mais je le fais pour mes lecteurs, c'est évident. Pas pour le marché, pour eux ». Un acte public… On ne saurait mieux dire. Nous en sommes tous là : nous écrivons pour nous-mêmes, d’abord, mus par une nécessité quasi-pathologique. Et en même temps, nous écrivons pour les autres, proches et lointains, familiers et inconnus. Pour nos « frères humains ». Pour ceux qu’on appelle « le public ». Pour leur parler, pour les toucher,

Encore faudrait-il arriver à l'atteindre, ce public.

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