Tristes tropiques et désolante « Équation africaine »

J'ai essayé. Je vous jure que j'ai essayé. Parce que sans doute j'avais aimé l'un ou l'autre de ses livres précédents (tout en regrettant parfois des faiblesses de style, mais que celui qui n'a jamais péché…). Quand même, quand j'ai appris en 2008 que cet auteur avait déploré publiquement que le prix Nobel ne lui fût pas attribué, à lui qui le méritait, prétendait-il, autant sinon plus que Le Clézio, je me suis dit qu'il ne faut pas exagérer, que l'on ne mélange pas les serviettes avec les torchons, que la vanité poussée à ce stade mériterait sans doute quelque visite chez un psychiatre, et que la quantité de « perles » récoltées chez lui au fil de mes lectures méritaient effectivement un prix du genre « prix Nobel de la faute de français » ou « prix Nobel de la circonlocution bavarde ». Mais il n'est pas le seul à se prendre au sérieux dans le monde des plumitifs ni à manquer de rigueur dans l'écriture, et mon dossier « perles et autres fautes » comporte bien d'autres références, hélas. Bref, pas de quoi fouetter un chat, me suis-je dit. J'ai donc acheté (en Pocket) et tenté de lire « L'équation africaine », à cause sans doute du mot « africain » auquel je résiste rarement. La critique d'ailleurs avait été bonne.
Donc, j'ai essayé. J'ai péniblement atteint la page 210 d'un livre qui en compte 349. Deux cent dix pages d'un sinistre pensum, au terme desquelles j'ai déclaré forfait, sans avoir ne serait-ce que la curiosité de savoir ce qu'il adviendrait de ce docteur Krausmann bavard et sans relief. Je me suis prodigieusement ennuyée tout au long d'innombrables descriptions aussi mornes que le désert qui constitue le cadre du récit, et surtout très mal écrites : clichés, phrases interminables, erreurs de ponctuation, adjectifs à profusion (et souvent inadéquats), comparaisons et métaphores qui prêtent à rire, impropriétés, constructions fantaisistes… Sans même parler du fait qu'un médecin allemand, un Français coureur de désert et des rebelles noirs appartenant à un pays désertique mais indéterminé s'expriment tous dans un français truffé d'expressions familières ou argotiques en une profusion de discours aussi bavards que tout à fait improbables…
Comment, mais comment, ai-je pensé, un éditeur sérieux peut-il accepter de publier un texte aussi mauvais, c'est-à-dire aussi mal écrit ? Comment la critique peut-elle encenser un auteur qui, s'il était l'un de mes étudiants et présentait un TFE rédigé de la sorte, n'obtiendrait pas les six dixièmes de points nécessaires à sa réussite ?

Quelques exemples parmi les dizaines d'autres que j'ai répertoriés ? Lisez plutôt :

  • Il revient sur ses pas en frémissant d'une rage hypertrophiée
  • Dans son visage massif, d'un noir de charbon, ses narines papillonnent, cadençant les spasmes qui se sont déclenchés sur ses pommettes.
  • Quatre jours et quatre nuits interminables à me limer les os sur un sol rêche…
  • Le sol est dur et accidenté : les véhicules rebondissent dessus à s'esquinter.
  • C'est un territoire pierreux, anthracite, que la désertification ronge à satiété.
  • Je suis choqué par la liberté dévergondée avec laquelle les voleurs dépouillent des gens aussi miséreux…
  • Nous débouchons sur un plateau d'une virginité cosmique
  • Tassé comme une borne, très noir de peau, enfaîté d'un crâne tondu vissé aux épaules, sans cou et sans menton, l'officier…
  • Son visage n'a pas de traits, juste une sphère cabossée aux narines dilatées qu'animent deux yeux globuleux aussi vifs que la foudre.
  • C'est un quinquagénaire amaigri aux longs cheveux chenus.
  • Sa carcasse colmate l'embrasure de la porte.
  • Il est assis sur son séant (bonjour le pléonasme !)
  • Mes réflexes se sont avachis.
  • Lorsque la poussière s'est estompée au large, un étau me presse le cœur comme un citron. (J'y penserai lorsque je me préparerai un jus de fruits…)
  • Mes anxiétés se surpassent.
  • Jessica avait les joues prises entre ses poings translucides.
  • …un butor véhément affublé d'une bouche assez grande pour gober un œuf d'autruche.
  • C'est une zone à haut risque, et on est que six (sic).
  • Son regard laiteux cherche à faire rentrer sous terre tout ce qu'il rase.
  • La plus grande des solitudes, on la contracte face à un peloton d'exécution.
  • Les balles me traversaient de part et d'autre.
  • J'avais les yeux fixés dans le ciel.

Et ceci n'est qu'un modeste florilège…
La première qualité d'un prétendu écrivain, me suis-je encore dit, n'est-elle pas de maîtriser à peu près correctement la langue dans laquelle il a choisi de s'exprimer ? Tout le reste vient ensuite : thématique, sujet, message pseudo-philosophique et autre nécessité intérieure. Si « le bon usage » est celui des auteurs publiés et adoubés par la critique, on peut redouter le pire pour notre pauvre langue française… Critiquons donc « les jeunes » et leurs textos, la presse, Internet, l'enseignement… Déplorons la désaffection des adolescents face à la lecture, pourquoi pas ? Mais si vous voulez le fond de ma pensée, il vaut mieux ne rien lire, parfois, que lire un tel ramassis de barbarismes…

Allons, monsieur Yasmina Khadra, vous valez mieux que ça. Votre « Cousine K. » l'a prouvé jadis, et aussi votre « Attentat » qui cependant présentait les premiers symptômes de la maladie qui aujourd'hui vous « ronge à satiété » pour reprendre l'une de vos surprenantes images. Permettez-moi de vous le dire en toute modeste confraternité : ce n'est pas en écrivant ainsi que vous l'aurez, ce prix Nobel dont vous rêvez…
Vous lecteurs également valent mieux que ça. Le moindre des respects à leur égard n'est-il pas de leur offrir le meilleur de ce que vous pouvez produire, plutôt que de remplir de platitudes illisibles des pages qui mériteraient d'être relues et corrigées ? Quant à votre éditeur, je ne peux que lui suggérer de recourir aux services d'un correcteur compétent, voire d'un rewriter… ou d'un nègre. Ainsi resterions-nous en Afrique… dans une Afrique qui, elle aussi, mérite mieux que cette triste équation.

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