TOUT LE MONDE S’EN FOUT

Goma 7Il fut un temps où le Congo était le plus beau pays du monde. Il fut un temps où c’était mon pays. Celui de mes parents, de mes grands-parents. J’y ai vécu les plus belles années de ma vie, celles de l’enfance, de l’insouciance, des découvertes. J’y ai tout appris. La nature terrible et belle, le soleil, les averses torrentielles de la saison des pluies. Le grand lac vaste comme une mer, si beau sous le soleil, si terrible parfois avec ses tempêtes. Les animaux tendres et dangereux, singes, lionceaux, chacal familier, poules et pigeons, chiens et chats, serpents, crocodiles, insectes étranges…

Après… Il s’est passé ce qui s’est passé. Ce n’est pas ici le lieu d’en discuter, et ce n’est pas mon propos. Pourtant, je pourrais parler de la misère galopante, des dictatures successives, des massacres et des guerres internes. « Les Belges nous ont abandonnés » me disent et m’écrivent de lointains amis qui, de toute évidence, ignorent leur propre histoire. Je pourrais parler de la faillite du système médical, du retour des épidémies jadis éradiquées, des famines, de la corruption, des exactions, et des moyens de transport, et des infrastructures et de tant d’autres choses… Des mines plus ou moins clandestines (et chinoises) d’or et de coltan. Des multinationales qui détruisent l’environnement, saccagent les forêts, dressent les hommes les uns contre les autres. Je pourrais… je pourrais…

Mais aujourd’hui, c’est autre chose qui me donne envie de hurler, de crier, de pleurer. C’est ce constat — qui n’a rien de nouveau, hélas — que ce qui se passe là-bas, tout le monde s’en fout, littéralement. Car c’est loin, le Congo. Pensez donc : plus de 11 000 km entre Bruxelles et Lubumbashi, 10 000 km entre Bruxelles et Goma. Cinq fois plus qu’entre Bruxelles et Moscou. Deux fois plus qu’entre Bruxelles et New York. Autant vous dire que, franchement, nous n’avons aucune raison de nous préoccuper de ce qui se passe là-bas. D’ailleurs, les gens n’y sont pas comme nous. Ils portent des noms étranges et improbables, tout comme leurs fleuves, leurs montagnes, leurs volcans. Ils s’expriment en des langues inconnues. Pourquoi diable devrions-nous nous en soucier, je vous le demande ?

Il y a eu les guerres du Kivu et d’ailleurs, le pillage des matières premières, les massacres et les viols de femmes et de tout petits enfants. Denis Mukwege a été nobélisé. Fort bien. Cela a-t-il changé quelque chose, dites-moi ? Il continue de réparer les femmes, selon l’expression de Thierry Michel, les femmes que d’autres continuent de détruire, sans fin, sans que rien ne change. Et tout le monde s’en fout, ici, en Europe, en Amérique et ailleurs. Comme tout le monde se fout aussi des milliers de migrants qui viennent se noyer aux portes de l’Europe. Mais ceci est une autre histoire.

Aujourd’hui, dans ce pays lointain qui fut le mien, un volcan se réveille. Des milliers de gens s’en vont sur les routes, à pied, sans savoir vers où. L’exode… Nous avons connu cela aussi, chez nous, il y a longtemps. Nous avons oublié. Goma 6

La ville de Goma (qui compte près de 700 000 habitants) se vide. Les autorités (joli terme qui ne signifie pas grand-chose) ordonnent d’évacuer la ville, et des hordes de miséreux s’enfuient, avec tous leurs biens serrés dans un baluchon qu’ils portent sur la tête, comme on fait là-bas. Des femmes, des enfants, par milliers, par dizaines de milliers, sur les routes de latérite, sur des pistes de brousse. On parle du danger des gaz toxiques qui risquent de détruire toute vie autour du lac Kivu, on parle des coulées de lave qui, déjà, ont fait des morts. Comme si tout cela ne suffisait pas, les séismes se succèdent. Des communiqués nous apprennent que « À en croire les experts de l’Observatoire volcanologique de Goma, les gaz provenant du volcan Nyiragongo, dissous dans les eaux profondes du lac, surtout le CO2, pourraient asphyxier toutes les espèces vivant autour du lac Kivu du côté congolais et rwandais, et cela peut causer des milliers de morts dans les deux pays. ». « Toutes les espèces », c’est ce qui est écrit, parmi lesquelles l’espèce humaine.

« Partir loin d’ici, sans savoir où aller, à pied, sans aucun sou, avec le bébé, c’est vraiment compliqué. D’ailleurs, on nous signale qu’on commence déjà à enregistrer les cas de choléra à Sake (à l’Ouest de Goma) où se réfugient des milliers des gens.. » m’écrit un « frère humain ». Un autre, plus laconique, m’annonce que « Nous avons perdu tout ».Goma 4

Mais ici, chez nous, tout le monde s’en fout. Nous avons d’autres sujets de préoccupation, tellement plus intéressants, tellement plus importants. Vitaux : le confinement « liberticide » que quelques imbéciles malfaisants n’hésitent pas à comparer aux mesures nazies à l’égard des juifs, l’infinie souffrance de ne pouvoir se saouler la gueule dans les bars, les propos imbéciles et vulgaires de quelques connards patentés comme Jean-Marie Bigard, les futures élections françaises, la gifle donnée par une épouse d’ambassadeur à une vendeuse coréenne, les états d’âme du prince Harry, la disparition du dénommé Jürgen Conings, le temps de merde de ce printemps pourri, l’Eurovision de la chanson, les magouilles dans le monde du sport, la féminisation du lexique… Soyons sérieux, que diable ! Il y a des priorités, non ? Il faut savoir hiérarchiser les choses. MOI D’ABORD, LES AUTRES APRÈS. Ou, mieux : moi d’abord, les autres peuvent crever.

Nos matchs de foot, les « boums » débiles du bois de la Cambre, la Gay Pride… Ça, c’est vraiment important, essentiel même. Ça, c’est de l’info.

Alors que l’éruption d’un volcan au nom imprononçable, franchement… Et tous ces morts potentiels et réels, et ces gens qui ont tout perdu et errent sur les routes, dans la poussière, sans but, sans espoir… Aucun intérêt, vraiment. C’est loin, c’est ailleurs, cela concerne des gens qui ne nous ressemblent pas, des étranges étrangers. Rien à cirer, rien à branler, on s’en tape, qu’ils se débrouillent, qu’ils crèvent, ce n’est pas notre problème. Nous, ici, nous ne risquons rien, grâce au ciel. C’est l’essentiel. Pas de volcan dans notre joli royaume. Tout va donc bien, très bien. Et vogue la galère…

 

 

 

 

congo

Commentaires (4)

Jean-Michel Massart
  • 1. Jean-Michel Massart | 02/06/2021
Bonjour Madame, Juste un mot pour vous dire que j'ai lu avec plaisir votre "coup de gueule". Je partage entièrement votre émotion devant les attitudes de nos compatriotes face à la souffrance des congolais et leur égocentrisme. La mesquinerie a remplacé l'empathie. Une génération remplace l'autre et les points de vue différent. C'est normal, parait-il mais parfois "trop est trop". Je suis né à Elisabethville en 52, j'ai vécu quelques années à Lisala puis à Kinshasa jusqu'à mes 19ans. Ma mère était aussi née à Léopoldville, ses parents se sont connus là bas au cours des années 20. Mon père a fait une carrière entière dans l'enseignement, mon grand père dans l'administration, mon arrière grand père a travaillé au port de Léopoldville. Et bien sûr, je suis imprégné de culture congolaise et belge, tout comme vous, semble-t-il. J'ai écrit humblement 2 livres, édités par une petite maison d'édition "bernardiennes" et j'y parle de mon expérience. Je voudrai découvrir maintenant vos livres. Bien à vous. Jean-Michel Massart
Guy BLONDEEL
  • 2. Guy BLONDEEL | 30/05/2021
Eh oui, nous sommes tous des migrants, avec nos «différences».
Eh oui, nous nous inventons des racines, mais nous ne sommes pas des plantes.
Eh oui, nous conservons en mémoire nos joies de jeunesse et nous en oublions les soucis.
Il fut un temps où la Belgique était le plus beau pays du monde, celui où l'on pouvait rêver de Congo exotique, d'où revenaient en long congé des Belges de qui les enfants étaient étrangers pour leurs cousins jalousement restés "au pays" et déjeunaient en bout de table, car ceux d'ici avaient "leur place de famille".
La hargne de certains handicapés de la vue envers le roi trop grand pour notre petit pays qui aurait déclaré "Petit pays, petits esprits" et qui annonçait déjà le renoncement à l'aventure, à l'inventivité et au progrès, est sans doute un signe de dégénérescence.
Comme le proclamait en 1952 un baladin du Midi migré à Paris, "Les gens n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux", tandis qu'un autre migrant venu d'Afrique du nord chantait que « Les gens du Nord ont dans leurs yeux le bleu qui manque à leur décor; les gens du Nord ont dans le cœur le soleil qu'ils n'ont pas dehors ». Et nous préférons oublier la suite : « Les gens du Nord ouvrent toujours leurs portes à ceux qui ont souffert. » Et nous camouflons nos problèmes derrière des veuleries linguistiques qui mentent autant en français qu'en flamand.
« Les Belges ont abandonné » tant de choses, tant d'idées grandioses jusqu'à leur sens commun dans la course effrénée du chacun pour soi, à la suite de quelque cliques égocentriques.
De ce qui se passe ici, « tout le monde s'en fout ». D'ailleurs, ils ne savent pas que nous "existons". Tout au plus Bruxelles est-elle devenue le lieu de ralliement de faux européens rêvant de clochers muets dans la liberté d'un champ clos entouré de barbelés et de préjugés.
Madame Liliane Schraûwen, à ma façon je partage votre cri et votre émotion, en plusieurs langues même si mon accent congolais n'est plus politiquement correct comme ne le sont plus nos accents familiaux francophones de Flandre, de Brusseleir ou de Vallonie.
De la Belgique de mon enfance et de mon adolescence, il ne reste quasi « rien de knots » non plus. Près de deux cents ans de guerre civile spirituellement autodestructrice et publiquement oublieuse de ses deux ou trois décès semblent avoir eu raison de notre bon-sens pour des futilités prétendues surréalistes par ceux qui devraient les combattre.
Mon cordial merci, madame Liliane Schraûwen, pour votre appel à la conscience d'un petit peuple qui n'en a plus beaucoup, sauf pour des peccadilles.
Rachelle Baillien
  • 3. Rachelle Baillien | 29/05/2021
Arrivée en 1953 à 5 ans et retour définitif à 15 ans...c'est mon pays, mon enfance, adolescence... mes racines!!! C'est toujours avec émotion et même la larme à l'oeil dès que je vois des photos, vidéos, articles concernant le Congo Katanga ... merci infiniment pour ce très bon article, solidaire, avec les mêmes convictions.
Beatrix De biolley
  • 4. Beatrix De biolley | 29/05/2021
C est tres vrai ce texte et moi aussi j ai vecu 10 merveilleuses années là bas au Kivu
J y ai.mis au monde 3 enfants
Je ressens exactement le même sentiment
Quelle tristesse et quel beau texte bravo

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