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Ecrire peut-être

 

 

Therapie ecriture eb486

Bientôt trois mois que cette saleté de mise à la retraite a frappé, et je commence à peine à m'en remettre sinon à l'accepter. Inutile d'épiloguer longuement: on sait ce que j'en pense. Qu'on laisse donc se reposer ceux qui le souhaitent, ceux qui vraiment sont fatigués, ceux qui ne sont plus capables de…  Mais, bon Dieu, qu'on laisse travailler ceux qui le peuvent et le veulent. À vrai dire, en ce qui me concerne, ce n'est pas la notion de "travail" qui est en cause, mais le goût et le plaisir d'un métier que j'aime avec passion, du moins dans sa version "promotion sociale".

Si j'avais fait toute ma carrière dans ces fameuses écoles "à discrimination positive" que j'ai connues et qui n'avaient pas grand-chose de positif du temps que j'y sévissais, nul doute que j'aurais attendu avec impatience le moment d'arrêter. Car, même pour qui aime enseigner, transmettre, partager, même pour qui a la chance de ne pas manquer de ce petit quelque chose qui permet de se démarquer des profs chahutés, méprisés, insultés, détestés, certaines situations sont difficiles à vivre dans la durée. Je me souviens de cette école devant laquelle j'ai un jour retrouvé ma voiture couverte de crachats. De cette autre qui a connu trois débuts d'incendies criminels pendant l'intérim que j'y prestais avant de brûler vraiment, peu de temps après que j'avais cessé d'y enseigner. Et de cette classe aux carreaux cassés que l'on ne voulait pas remplacer, sachant que les élèves les casseraient derechef. Je me souviens de ce directeur qui, au cours de l'entretien préliminaire à mon engagement, m'a conseillé de me vêtir de jeans et de gros pulls afin de "ne pas donner d'idées à nos  élèves", m'expliquant dans la foulée qu'il valait mieux ne jamais mettre sa voiture dans le parking de l'école, ajoutant que lui-même se garait chaque jour à des endroits différents, mais toujours à un quart d'heure de marche – au moins – de ladite école. Je me souviens de cette classe dans laquelle les volutes de haschich m'ont permis de découvrir les effets d'une drogue que je n'ai jamais utilisée moi-même, et de ces couloirs dans lesquels on glissait sur les vomissures de l'un ou l'autre toxico qui sans doute était allé trop loin. Je me souviens des cours de l'après-midi pendant lesquels les élèves planaient, les yeux dans le vague et les pupilles dilatées. Et de la vue plongeante que l'on avait, depuis la salle des profs, sur la cour de récréation des primaires dans laquelle des "petits" de douze ou treize ans dealaient ouvertement. Je me souviens de ce gamin de seize ans qui jouait avec un revolver qui n'avait rien de factice. De cet autre qui m'expliquait avec mépris qu'il gagnait plus en un jour que moi en un mois. Je me souviens de cet élève qui, devant mon refus à le laisser sortir du cours sans autorisation, s'est déboutonné et soulagé dans le lavabo de la classe. Je me souviens de cette classe d'une école artistique, dans laquelle les injures racistes en général et antisémites en particulier fusaient : "Étudier le texte d'une chanson de Goldman? Ce sale juif? Ah non!". Je me souviens de ce groupe dans lequel toutes les origines et nuances de couleur de peau étaient représentées, et qui, pour d'obscures raisons, se retrouvait soudé dans la haine et le mépris commun d'un Malgache, de toute évidence ressortissant d'une race plus inférieure que toutes les autres races inférieures. Je me souviens de ces classes où l'on m'expliquait que, certes, les nazis avaient eu tort de gazer huit millions de juifs, mais qu'on ne pouvait pas leur reprocher, par contre , d'avoir massacré "les pédés". Je me souviens de cet élève qui a volontairement fermé brutalement la porte sur ma main, et du préfet qui m'a affirmé qu'il valait mieux ne pas sévir afin de ne pas aggraver la situation.

Je me souviens aussi de ces écoles privilégiées, connues pour la qualité de leur enseignement, au sein desquelles l'ambiance n'était finalement pas meilleure. La discipline y était réelle, certes, le public moins mélangé, le niveau social plus élevé. Mais dans l'une, les élèves se rejoignaient non dans le mépris d'un quelconque Malgache mais dans celui des deux ou trois jeunes filles au patronyme dénué de particule. Dans une autre, le directeur tout fier de se trouver à la tête d'un établissement "de valeur" filtrait les inscriptions afin, sans doute, de conserver la qualité "blanc-bleu-belge" de son cheptel. Dans une troisième, c'étaient les parents qui, à la moindre mauvaise note de leur rejeton, téléphonaient, écrivaient, discutaient… et parfois même menaçaient à mots couverts de faire jouer leurs relations. Ailleurs encore, on m'a expliqué sans rire qu'un professeur divorcé ne pouvait espérer être engagé à titre définitif dans une école catholique…

Même là cependant, même comme ça, j'ai aimé mon travail. J'ai aimé, par-dessus tout, faire connaître et quelquefois faire apprécier à d'autres ce que j'appréciais moi-même. J'ai aimé leur ouvrir l'esprit, éveiller leur sens critique, leur apporter rigueur et méthode dans l'étude, leur faire découvrir le plaisir d'avoir progressé, la fierté du travail bien fait… Mais il est vrai qu'au bout de quinze ou vingt ans de ce régime, sans doute aurais-je fini par craquer, comme tant de mes collègues, et par aspirer à pouvoir, enfin, décrocher.

Mais j'ai eu la chance de terminer ma carrière en enseignant à des adultes. Ils n'étaient pas là parce que la loi les y obligeait ou pour obéir à leurs parents. Ils étaient là parce qu'ils le voulaient, motivés, désireux d'apprendre. Vierges de toute culture, pour certains. Surpris et émerveillés quelquefois de découvrir ce qu'on appelle la philosophie. Les rapports avec eux étaient d'égalité. J'en savais plus qu'eux, bien sûr, dans les domaines qui étaient les miens. Eux en savaient plus que moi dans d'autres domaines. Ils connaissaient la vie, même les plus jeunes d'entre eux qui, par définition, avaient plus de dix-huit ans. Certains avaient traversé des épreuves difficiles à imaginer. Ils voulaient "s'en sortir", ils voulaient progresser, ils voulaient infléchir eux-mêmes leur destin. Bien sûr, tout cela se passait dans un certain cadre. Bien sûr, il y avait "l'autorité", l'imbécile suffisance de l'un ou l'autre despote de pacotille qui se prenait pour le maître du monde et croyait tout savoir. Mais l'essentiel n'était pas là. Ce qui donnait son sens à mon travail, c'était ce qui se passait en classe, entre eux et moi. Notre complicité souvent. Nos heurts parfois. Le respect mutuel qui nous unissait. Nos fous rires et notre ironie d'adultes face à la fatuité de l'inénarrable Giton ou face aux tristes tentatives de séduction de certain bellâtre de bas étage qui mélangeait érudition et confusion, tentant de profiter de son statut de "maître" pour charmer – le pauvre naïf – l'une ou l'autre disciple, blonde de préférence, qui riait sous cape en papillotant des cils.

Arrêter tout cela… "Faire son deuil" selon l'expression consacrée… Je crois que n'y arriverai jamais vraiment. Pas plus que je n'arriverai à accepter de "vieillir" (le terrible mot). Je savais que ce serait difficile. À vrai dire, je n'arrivais même pas à me projeter dans ce temps où je ne pourrais plus faire mon show devant mes étudiants (car il y a quelque chose de cet ordre-là dans la fonction d'enseigner). Je crois bien que j'imaginais mourir avant, très sérieusement. "Mourir avant que d'être vieux" comme l'ont chanté quelques-uns.

C'est arrivé cependant. Je ne suis pas morte et je ne me sens pas vieille, même si l'administration, la législation et le calendrier me disent le contraire. Si ma santé s'était dégradée, si les maux liés à la soixantaine m'affectaient, sans doute serais-je heureuse de pouvoir me soigner, me dorloter, me reposer. Mais je me sens furieusement jeune, à peine un peu plus vite fatiguée que jadis. Pourquoi ne permet-on pas à ces alertes vieillards dont j'espère faire partie longtemps encore de continuer à partager leur savoir, ne serait-ce qu'à temps très réduit?

En tout cas, me voilà hors circuit. Cela va faire trois mois. Oui, je savais que ce serait difficile, mais je n'imaginais pas que ce le serait autant. Je peux l'avouer: je sors d'un long passage à vide. Non pas que je manque d'activités ou de centres d'intérêt, bien sûr. Cours particuliers, peaufinage de manuscrits, séjour chez ma fille, visites et soins à ma mère, soucis divers…: on ne peut pas dire que je risque de m'ennuyer. Mais…

Et puis voilà. Je me suis remise à écrire. Il était temps. J'ai même cru que je n'écrirais plus rien d'autre que des travaux alimentaires et de commande. On verra ce que ça donnera, mais s'il existe une porte de sortie à ce marasme où je barbote, ce ne peut être que celle-là. Un jour peut-être je pourrai me réjouir d'avoir, enfin, le temps et la disponibilité nécessaires pour me consacrer tout à fait à cette autre passion, l'écriture. Peut-être… Mais rien n'est moins sûr.

La Bruyère pas mort

 

 

Bruyere

Mes "anciens" tout neufs – mes derniers "anciens" – ont organisé aujourd'hui un repas chez l'une d'entre eux, auquel ils m'ont invitée. La plupart étaient là. WT bien sûr, puisque cela se passait chez elle. JL, DV, FC, AW, BV, SAINT, LC, MM, QK, YM, NJ, ND. Certains n'avaient pas été conviés (!!!), d'autres n'avaient pas pu venir.

J'ai été heureuse et émue de les retrouver. Mon Dieu, que ce métier me manque! Le nevermore de Baudelaire, quelle horreur et quelle tristesse. J'ai tellement aimé le contact avec ce genre d'étudiants, et j'ai eu tant de plaisir à leur faire découvrir et partager la littérature, la philo… Personne, je pense, ne peut imaginer le déchirement que cela représente que de devoir arrêter, brutalement, pour cause de date de péremption. On vous jette comme on jette un pot de yoghourt moisi, un bout de fromage ranci. Il y a là une violente cruauté. Et ce n'est pas l'indifférence et la muflerie de certains collègues ou de l'un ou l'autre petit tyran bouffi de suffisance et drapé dans la pseudodignité de sa fonction qui adoucissent le départ. Le croiriez-vous? Pas un au revoir, pas même la traditionnelle carte signée par une communauté scolaire qui s'en fiche mais qui du moins ferait semblant, par souci des convenances sinon par générosité. Pas la plus petite trace de compassion ou d'humanité chez ces gens qui depuis, à ce qu'on me dit, se réjouissent ouvertement de ma définitive absence. Forcément: Plus personne pour leur tenir tête, ce doit être reposant. Plus personne pour se soucier réellement des étudiants, de leurs vrais problèmes, de leur vie en somme. Et vas-y que je pontifie et fulmine, et que j'impose mes vues (si courtes faut-il le préciser) sans concertation et sans la moindre empathie : le voile islamique, dorénavant, sera interdit. Na! C'est moi le Chef, j'ai parlé. Un peu stalinien, le grand sachem, comme toujours.

Il y a de nombreuses années, la directrice de l'époque, madame D, avait voulu, déjà, prendre la même décision. Je l'avais menacée de démissionner, et les choses n'ont pas été plus loin. Non pas que je sois favorable à ce que les femmes cachent leur chevelure, bien sûr. Pour dire le vrai, je trouve cette pratique choquante. Mais je suis favorable, par contre, à la liberté, et notamment à la liberté de se vêtir comme on en a envie. Si "l'enseignement de promotion sociale" n'admet plus ces jeunes filles ou ces femmes, que fait-il d'autre que leur refuser l'accès à l'un des seuls lieux de réflexion et d'émancipation qui leur sont ouverts? Sous prétexte d'un prétendu féminisme professé – bien sûr – par le prototype même du mâle dominant, on les rejette dans l'exclusion. Restez donc chez vous, mesdames. Nous qui plaçons au-dessus de tout – en paroles du moins – votre liberté et votre dignité, nous qui prétendons que votre voile vous est imposé dans tous les cas par l'obscurantisme et la brutalité d'un père ou d'un mari, eh bien, nous vous renvoyons chez ce père ou ce mari, entre les quatre murs de la maison où nous nous plaisons à vous imaginer cloîtrées, enfermées, asservies. "Nous sommes dans une école gérée par les Femmes Prévoyantes socialistes" s'exclame le gros poussah, "nous sommes donc essentiellement féministes". Ce serait rigolo si ce n'était si triste. Car bien sûr, le féminisme masculin (bel oxymore, n'est-ce-pas?) consiste d'abord et avant tout à empêcher les femmes de juger par elles-mêmes, de décider par elles-mêmes, de choisir par elles-mêmes costume et coutumes, toutes religions ou mécréances confondues.

Garçons ou filles peuvent bien se déguiser en rappeurs ou skateurs, se présenter à l'école en short ou le nombril à l'air, arborer piercings étranges et tatouages bizarres, oublier de se laver (j'en ai connu), fumer des joints gros comme des maisons sur l'escalier, devant l'école, qu'importe? Que les filles montrent leurs cuisses et leurs seins, mon Dieu, pourquoi pas? Il se trouve certainement l'un ou l'autre collègue plus ou moins pervers pour trouver cela tout à fait plaisant. Mais qu'elles portent le voile, alors là, non! Trop, c'est trop, pas vrai? Te veel is te veel comme on dit chez nous.

Tout ce que mes anciens me racontent n'arrange guère mon humeur, faut-il le dire, et n'adoucit pas la tristesse de mon départ. Et je n'ose imaginer les séances de TFE en juin et en septembre, les "moi qui sais tout, je vais vous expliquer…", les "je vais tenir le crachoir afin d'éblouir les foules, et tant pis pour le temps de parole du malheureux récipiendaire"…

Connaissez-vous  le fameux Giton de La Bruyère? Il n'est pas mort, je puis vous l'assurer pour l'avoir longtemps fréquenté et pour entendre encore parler de lui, hélas. Laissez-moi vous le présenter, certains vont le reconnaître.

Giton a le teint frais, le visage plein et les joues pendantes, l'œil fixe et assuré, les épaules larges, l'estomac haut, la démarche ferme et délibérée. Il parle avec confiance; il fait répéter celui qui l'entretient, et il ne goûte que médiocrement tout ce qu'il lui dit. Il déploie un ample mouchoir et se mouche avec grand bruit (…). Il occupe à table et à la promenade plus de place qu'un autre. Il tient le milieu en se promenant avec ses égaux; il s'arrête, et l'on s'arrête; il continue de marcher, et l'on marche; tous se règlent sur lui. Il interrompt, il redresse ceux qui ont la parole: on ne l'interrompt pas, on l'écoute aussi longtemps qu'il veut parler; on est de son avis, on croit les nouvelles qu'il débite. S'il s'assied, vous le voyez s'enfoncer dans le fauteuil, croiser les jambes l'une sur l'autre, froncer le sourcil, abaisser le chapeau sur ses yeux pour ne voir personne, ou le relever ensuite, et découvrir son front par fierté et par audace. Il est enjoué, grand rieur, impatient, présomptueux, colère, libertin, politique, mystérieux sur les affaires du temps, il se croit des talents et de l'esprit.".

Pauvres "petits lapins" livrés à tant de fatuité… Je me sens remplie d'un mélange de tristesse et de colère quand j'entends ce qu'on me raconte. Difficile, de se sentir impuissante, plus difficile encore d'accepter de "décrocher", de se dire qu'on n'est plus concernée, qu'on n'a plus rien à voir avec tout cela, et que de toute façon ma "dernière classe" pour parodier Daudet sera en effet la dernière dont j'aurai à connaître, même de loin, les aventures et mésaventures. D'autres groupes suivront, aussi longtemps du moins que se maintiendra l'école, qui traverseront les mêmes difficultés, seront confrontés aux mêmes crises d'autorité, devront se soumettre à de nouvelles règles aussi abusives que dénuées de sens, et je ne le saurai pas. Out, ma bonne dame. "L'Orage est passé" comme le proclame ce cher Giton. L'Orage, c'est moi.

Quoi qu'il en soit, j'ai eu de la chance de terminer ma carrière avec ce groupe-ci. J’ai tissé avec bien des classes qui les ont précédés des rapports d'affection, de sympathie, de respect réciproque (mais pas avec toutes, je dois l'avouer). Mais ceux-ci, c'est particulier. Peut-être parce que je savais qu'ils seraient les derniers. Mais même sans cela, c'est une H2 particulièrement sympathique et attachante… dans l'ensemble et à quelques exceptions près, mais il existe toujours et partout l'un ou l'autre mouton noir, hélas. Je riais avec eux, tout à l'heure, je les retrouvais dans un autre contexte, mais tellement pareils à eux-mêmes, à peine un peu plus libres dans leur manière de se comporter, et je me disais que je les aimais, vraiment. J'ai aimé beaucoup de mes étudiants, tout au long de ces années, et ceux-ci sont les derniers. Sont-ils plus attachants, plus sympathiques que tous ceux qui les ont précédés? C'est en tout cas d'eux que je me souviendrai tant qu'Alzheimer me laissera quelques neurones en état de fonctionnement.

Saleté de temps

Saleté de temps, et ce n'est pas de la météo que je parle. Celle-ci d'ailleurs est plutôt clémente. Hiver très doux jusqu'aujourd'hui. Le réchauffement climatique, sans nul doute… Je ne suis pas vraiment très branchée écolo, alors je l'avoue : cela me convient assez. Pas de neige, pas de gel, pas de verglas sur les routes. Pas besoin de chauffer à outrance. Le petit être frileux que je suis a tendance à se réjouir, même si la banquise tend à fondre et si notre plat pays un jour risque de se trouver submergé. Oui, je sais: ce point de vue est loin d'être politiquement correct. Je devrais me préoccuper davantage du sort de mes petits-enfants et de leurs descendants qui risquent de se trouver engloutis par quelque tsunami. S'ils ne meurent pas avant, le cerveau rongé de tumeurs étranges nées de la profusion d'ondes qui les baignent dès avant leur naissance. C'est mon médecin qui l'affirme: le nombre de tumeurs au cerveau est en constante augmentation. Il n'y a aucun doute pour lui sur l'origine de cette sinistre épidémie: GSM, Ipad ou Ipod, MP3 et autres Smartphones sont les coupables désignés. Sans doute a-t-il raison, et cela me préoccupe bien plus que le réchauffement de notre petite planète.

Toujours est-il que le temps auquel je fais ici allusion n'a rien de météorologique. C'est du temps qui passe que je peux parler, ou plutôt du temps passé. Et de celui qui reste, de plus en plus court. De plus en plus vide aussi. Car me voici depuis quelques jours "à la retraite" – l'affreux terme – malgré tous mes efforts pour continuer à pratiquer ce métier que j'adore. Mais l'homme est un animal bureaucratique, et "de wet is de wet", ce qui peut se traduire approximativement par l'adage bien connu selon lequel dura lex sed lex. Vous comprenez ça, vous? On nous bassine dans les médias à propos des mesures gouvernementales (puisque nous avons un gouvernement, qui l'eût cru?) visant à prolonger le temps de travail, notre joli pays manque cruellement d'enseignants mais, quand il s'en trouve un qui n'est pas trop décati, qui aime follement son boulot et qui rêve de le poursuivre, eh bien, non. À la trappe les vieux, ou "dans la trappe" comme le disait déjà ce cher Ubu. Devenus inaptes et incapables du jour au lendemain. Même pas quelques heures/semaine, même pas un tout petit morceau d'horaire réduit, monsieur le chef? Après tout je ne demande pas grand-chose, juste de conserver mon cours de français et de philo en H2, pas plus. Je renonce volontiers à tout le reste, à la technique de la langue en Haute École, à la grammaire, à l'orthographe, à la Méthode de Travail, à l'encadrement du TFE, à la classe de H1… Mais non, pas question. Dehors, les vieux débris, au rebut. À la casse.

Mot d'adieu

Toutes les histoires un jour se terminent. La dernière page du roman se tourne comme d'elle-même et voilà qu'apparaît le mot FIN, inexorablement.

Impossible de repartir en arrière. Le temps ne se laisse pas remonter. Comme le poète, j'aurais aimé le prier de s'arrêter : "O temps, suspends ton vol…" Mais hélas…

Me voici donc arrivée aux dernières pages de l'aventure. Il fallait bien que cela arrive, finalement, même si je ne suis jamais parvenue à imaginer ce moment, et moins encore à imaginer ce qui pouvait le suivre. A vrai dire, je ne sais pas comment je vais arriver à me passer de ce métier qui a donné  à ma vie une partie de son sens. Un seul point positif : je ne devrai plus me lever tôt le matin, ni passer quelquefois mes nuits le nez sur d'immenses piles de travaux à corriger. Mais ce petit avantage ne compense pas ce que je ressens comme une perte infinie.

Comme quelqu'un me l'a dit récemment, "c'est le cycle de la vie"… cycle qui conduit forcément, un jour, au bout du chemin.

Inutile de préciser à quel point tout cela me désole.

Pendant des années, j'ai annoncé à quelques générations d'étudiants goguenards que, le moment venu, en lieu et place du traditionnel "drink" d'adieu, je leur offrirais le spectacle d'un inoubliable happening. "Le jour venu, je me ferai harakiri sur la pelouse, devant l'école" leur ai-je promis. Il s'en est trouvé quelques-uns pour se proposer comme assistants, tout disposés semble-t-il à me couper la tête proprement (pour abréger mes souffrances, je veux l'espérer). Cela fait bien dix ans que j'ai commencé à envisager cette ultime leçon philosophico-littéraire que je me promettais de leur offrir. Imaginez donc votre professeur récitant quelques pages de Mishima, l'un de ses prédécesseurs en harakiri, avant d'invoquer les mânes de Camus, puis s'immolant – absurdement bien sûr – sous vos yeux émerveillés… Une manière de marquer vos mémoires à jamais!

À défaut de vous offrir ce grandiose spectacle, j'aurais aimé – au moins – mourir en scène à l'instar de ce que la légende nous raconte de Molière ou, plus récemment, comme Dieudonné Kabongo mort le 11 octobre dernier sous les applaudissements du public (public dont je faisais partie). Imaginez un instant cette scène émouvante au cours de laquelle je vous aurais expliqué une dernière fois pourquoi et comment Le Clézio est le plus grand écrivain francophone vivant, ajoutant que l'Académie Nobel a eu bien raison de se ranger à mon avis, avant de m'écrouler devant vous et de me taire enfin, définitivement.

Mais les dieux n'ont pas exaucé ma prière, et il m'a bien fallu, voici quelques jours, terminer mon dernier cours en H2 par une crise de mauvaise humeur à l'égard de la pauvre Wafa qui n'en est pas encore revenue…

Je ne me suis pas sentie capable ce jour-là d'adresser à mes chers "disciples" les quelques mots d'adieu que j'aurais voulu. Un professeur qui meurt dans l'exercice de ses fonctions, passe encore. Mais un professeur qui fond en larmes et s'étrangle d'émotion, cela manque furieusement de dignité. Je n'ai donc rien dit (pour une fois…). C'est aussi pour cela que j'ai demandé à mes deux directeurs d'éviter drink, fête et cadeau… Tout cela est bien assez triste sans en rajouter dans l'émotion, croyez-moi. Et, vraiment, il n'y a rien à "fêter" en cette circonstance.

Voilà pourquoi j'adresse à mes étudiants d'aujourd'hui, les derniers, mais aussi à travers eux à tous ceux qui les ont précédés, et même à mes collègues anciens et actuels, ce petit texte en forme de testament (quoi de plus normal avant que de s'immoler en un sanglant harakiri?).  N'hésitez pas à faire passer ce petit au-revoir à ceux, plus anciens, dont je n'ai pas les coordonnées.

Je voudrais leur dire à quel point cela me désespère de quitter ce métier que j'aime passionnément, à quel point cela m'attriste de LES quitter (je parle des étudiants, bien évidemment). J'ai adoré enseigner, tenter de faire partager mon goût de la littérature; j'ai adoré voir quelquefois briller les regards levés vers moi, j'ai adoré vous faire découvrir des auteurs et des idées, vous entendre vous passionner pour les concepts de Socrate ou pour ceux de Camus… J'ai aimé le contact que j'ai eu avec beaucoup d'entre vous, ce contact avec des adolescents tout neufs ou ce contact entre adultes – certains plus jeunes que d'autres – respectueux les uns des autres, ce contact entre gens très différents dont certains savent des choses que d'autres sont prêts à découvrir, dans des domaines qui sont parfois très loin de la littérature, tant il est vrai que souvent l'échange s'est fait dans les deux sens.

Je me souviens de certains noms. De certains visages, surtout, de certaines voix.  Et de certains TFE!

Je me souviens de ce que vous m'avez apporté et appris, autant et peut-être plus que de ce que moi, j'ai pu vous apporter. Je me souviens même des plus casse-pieds d'entre vous. Et des plus fragiles. Des plus roublards. Des plus tricheurs et des plagiaires. Des plus frimeurs. Des plus ironiques. Des plus tristes et des plus drôles. Des plus sympathiques, des plus antipathiques. Des plus attachants. Je me souviens de celui qui s'en est allé à la FNAC voler Pascal en collection Pléiade pour le lire dans son intégralité, séduit par les quelques textes vus au cours. Je me souviens de ceux qui "nous ont quittés" comme on dit quand on n'ose pas prononcer certains mots. Je me souviens d'Anishta, la jolie Mauricienne qui m'avait invitée chez elle, là-bas, et j'avais dit "oui, mais plus tard, quand je ne serai plus ton prof", et elle n'a pas connu cet avenir-là, elle restera ma petite étudiante trop tôt partie, pour toujours. Je me souviens de Tiago. Je me souviens de Bruno que j'appelais mon petit Tamagoshi...

Je me souviens de ceux qui ont obtenu leur CESS et qui ont entamé (et quelquefois réussi) des études supérieures. Je me souviens aussi de ceux qui ont échoué, et de ceux qui ont préféré ne pas continuer. Un échec pour eux, sans doute, et un échec pour moi. Je me souviens des présentations de TFE, de l'émotion de ceux qui réussissaient cette dernière épreuve, et de ma propre  émotion quand je les embrassais pour les féliciter, comme si leur victoire était un peu la mienne.

J'aurais donné n'importe quoi pour pouvoir continuer d'enseigner, ne serait-ce que quelques heures par semaine… Qu'est-ce que c'est que ce pays de m*** où l'on manque de professeurs mais où l'on envoie à la casse ceux qui, pas trop décatis, souhaitent continuer d'être utiles? Qu'est-ce que c'est que cette société où l'on jette les gens après usage, comme des vieux kleenex? Il y a une violence incroyable dans cette expulsion brutale et irrémédiable du monde de ceux qui "sont encore capables de…". On vous regarde, on lit quelques chiffres sur un document d'identité et hop, vous voilà bon pour le rebut. Vous n'êtes plus qu'un vieux croûton tout sec. Inutile. Rassis. Stérile. "Au-delà de cette limite…". Vous comprendrez cela un jour, j'imagine.

"Les hommes meurent parfois beaucoup plus tôt qu'on ne les enterre": Romain Gary le savait bien, et cette exclusion me paraît être, en effet, une forme d'assassinat.

J'ai côtoyé au cours de cette carrière qui s'achève aujourd'hui de très nombreux élèves, certes, mais aussi des collègues, des directeurs. Si certains m'ont plongée dans des abîmes de perplexité et quelquefois de révolte devant leur outrecuidance, leur démagogie, leur incompétence parfois, devant leurs abus d'autorité et leur amour de la bureaucratie, devant leur mépris des élèves ou leurs pauvres tentatives de séduction, je tiens à dire que la majorité d'entre eux m'ont émerveillée par leur investissement et leur dévouement, par leurs qualités humaines. J'ai noué parmi eux quelques belles amitiés dont certaines se sont malheureusement diluées au fils de temps. Mais je ne les oublie pas.

Oui, j'ai aimé passionnément ce métier, et j'ai aimé aussi mes étudiants, presque tous, même les plus désagréables. Même ceux qui, eux, ne m'aimaient guère.

J'espère leur avoir été utile et leur avoir appris quelques petites choses belles et intéressantes. Pour eux, j'ai été "le prof", un prof dont ils ne savaient pas grand-chose. Mais je peux leur dire aujourd'hui que ma vie a connu quelques tempêtes, et que parfois, ce sont eux, mes élèves, qui sans le savoir m'ont aidée à rester debout.

Je n'ai de leçon à donner à personne (pour un prof!), mais je voudrais quand même, au risque de paraître prétentieuse et exagérément moralisatrice, dire une dernière chose… qui ne vise pas exclusivement mes étudiants, loin s'en faut.

C'est de respect et de tolérance que je voudrais parler. Il me semble de plus en plus que ce sont là des valeurs essentielles qui méritent d'être mises en exergue et pratiquées, sans réserve et des deux côtés de l'estrade. Il m'arrive bien souvent de ne pas approuver ou de ne pas comprendre telle ou telle attitude, telle ou telle pratique. Mais cette désapprobation ne peut toucher la personne à travers laquelle je les découvre. Laissons les autres se comporter et penser comme ils l'entendent, tant que leur liberté n'empiète pas sur la nôtre, et faisons-leur crédit de la motivation et de la sincérité qui les animent. Un peu d'ouverture d'esprit n'a jamais fait de tort… et la contrainte ou le rejet portent rarement les fruits qu'on souhaite. Faut-il, au nom du refus de l'exclusion, exclure à notre tour? Faut-il fermer ce qui parfois constitue, pour certains, la seule fenêtre ouverte sur la culture et la liberté de pensée?

Si j'ai aimé l'enseignement à tous les niveaux, en secondaire général, dans le technique et le professionnel, en haute école, je l'ai préféré, incontestablement, en promotion sociale. C'est le seul espace me semble-t-il dans lequel l'enseignant et l'enseigné sont exactement sur le même pied, avec juste un peu plus de connaissances spécifiques d'un côté, mais avec, souvent, autant de richesse humaine de part et d'autre. C'est là que j'ai fait mes plus belles expériences de prof, c'est là aussi que je me suis sentie le plus utile. Et c'est cela surtout que je regretterai, que je regrette déjà: ce contact avec d'autres adultes, souvent plus jeunes certes (mais pas toujours) qui, comme moi, cherchent à se développer et qui, comme moi peut-être, sont riches de matière humaine plus que de savoir ou de ce qu'on appelle l'intelligence, celle que l'on quantifie et que l'on formate, celle qui n'est certainement pas l'intelligence du cœur.

Certains peut-être me regretteront un peu, après quoi ils oublieront. C'est normal et c'est humain.

Quant à l'un ou l'autre personnage, du mauvais côté de la barrière, qui a jugé bon de se réjouir de mon départ devant mes derniers étudiants, ajoutant pour ce que j'en sais que "bientôt je ne dérangerai plus personne, ce dont nul ne se plaindra", eh bien, mon Dieu, il faut prendre les choses d'où elles viennent, c'est-à-dire quelquefois de très bas. Que ce(s) triste(s) individu(s) sache(nt) donc que, somme toute, je considère comme un honneur que de me faire insulter ou mépriser par quelque  cuistre pour lequel, moi-même, je n'ai que le mépris qu'il mérite... Certains parmi les plus anciens des profs savent de quoi je parle.

Quant aux étudiants, ils ne s'y trompent pas, moins stupides que certains aimeraient le croire.

J'espère que vous aurez une belle vie, avec ou sans diplôme. Une vie riche de découvertes, de rencontres, de remises en question, une vie dans laquelle vous penserez quelquefois à "diminuer arithmétiquement la douleur du monde", sans illusion mais le plus efficacement possible.

Tant mieux si vous devenez de grands docteurs ou d'admirables savants. Mais là n'est pas l'essentiel…

Quoi qu'il en soit, médecin ou philosophe, politicien ou éboueur, prof ou chômeur, musicien ou banquier, artiste ou informaticien, père ou mère de famille ou joyeux guindailleur, voyageur perdu sur les rivages d'Australie ou dans les déserts mexicains, n'hésitez pas à me donner parfois des nouvelles ou à reprendre contact pour un coup de pouce ou un coup de main, pour le plaisir, ou pour rien.

Je voudrais conclure ces quelques lignes en vous disant merci, à tous, pour ce que vous m'avez apporté. Et je peux vous assurer que ce ne sont pas là de simples paroles, mais l'expression de ma pensée la plus profonde.