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Le retour

​Ça aura pris du temps, beaucoup de temps. Mais j'ai – enfin – récupéré « mon » site. Et mon blog.

Quel intérêt ? me demanderez-vous. Eh bien, disons que de nos jours, ne pas avoir un minimum de visibilité sur le Net, c'est presque un handicap. Il ne suffit plus, pour exister, d'écrire des livres et de les voir publiés ; il ne suffit pas non plus d'avoir été crédité de quelques critiques plus ou moins flatteuses (quand critiques il y a). Ni d'avoir travaillé pendant des mois, des années peut-être, à la rédaction d'un ouvrage, ni même de le trouver finalement sur les tables des libraires (pour si peu de temps, hélas). Encore est-il nécessaire de passer à la télé (et là, il y a bien longtemps que cela ne m'est plus arrivé, mais il faut avouer que je ne suis pas une adepte des talk-shows, pas plus comme spectatrice que comme éventuelle participante). Encore est-il nécessaire aussi de se trouver interviewé à la radio. De twitter à tout va. De facebooker. À tout le moins, d'avoir un site Internet.

J'en avais un. Il a disparu dans les limbes mystérieux du cyber espace, piraté paraît-il pour cause de faille de sécurité. J'adresse donc ici un ironique merci au soi-disant informaticien auto-proclamé qui l'avait mis en ligne, dont l'incompétence n'avait d'égale que la grossièreté et qui, après m'avoir copieusement insultée, m'a proposé de le restaurer moyennant finances au montant astronomique (surtout eu égard à la qualité du service fourni). Il se reconnaîtra s'il lit ces lignes, ce dont je doute car je ne suis pas certaine qu'il sache lire. Un autre a donc pris la relève, infiniment plus aimable, plus qualifié, plus serviable, plus efficace. Mais peu disponible, ce qui explique qu'il a fallu des mois avant que la foule de mes admirateurs en délire, s'ils existent, puissent à nouveau avoir accès au site que voici que voilà.

Mais ça y est. Merci Renaud ! Pour le temps, l'investissement et les explications (et la compétence… ça me change). Et le reste qui demeurera entre nous, bien sûr (mais non, lecteurs, ne vous méprenez pas : rien de scabreux dans cette relation-là, essentiellement… maternelle, ou filiale, c'est selon).

Il reste pas mal de petites choses à peaufiner, mais « à chaque jour suffit sa peine », « une chose à la fois » « petit à petit l'oiseau fait son nid », « vingt fois sur le métier… », « festina lente »…

Comme vous le voyez, je n'ai peur ni des lieux communs ni de la sagesse populaire!

J'existe donc à nouveau puisque me revoici sur le Net. Mais cette visibilité n'est pas la seule raison qui m'amène à me réjouir de pouvoir à nouveau « blogger ». Car blogger, c'est écrire. Dans mon cas, il ne s'agit pas de m'exprimer sur des sujets personnels ni de poster des photos de mes proches, il ne s'agit pas non plus de me contempler le nombril avec un intérêt passionné, de raconter mes amours ou mes désamours, de partager mes recettes de cuisine ou mon goût – à moins que ce soit du dégoût – pour fringues et marques, de me répandre sur ce qui relève du domaine de l'intime. C'est un blog essentiellement littéraire que j'essaie de tenir ici, et j'avoue que j'y prends plaisir. M'exprimer, soit. Mais sur des sujets plus ou moins généraux et, surtout, en soignant la forme, avec la même rigueur que celle qui préside à mes textes publiés. Et j'aime ça. Avec l'espoir, ici comme là, de rencontrer quelquefois un certain public…

 

Soirée Pen CLub ou... Les charmes de l'autofiction

Me voilà donc à me garer rue Ducale, le long du Parc Royal, vers 17 h 45. Il faisait doux, ce qui vaut la peine d'être noté, vu le climat dont nous jouissons – si l'on peut dire – en ce printemps humide et glacial. Les oiseaux gazouillaient, les joggeurs joggaient sous les ombrages.

Petit périple dans les jardins du Palais des Académies avant de trouver la bonne entrée, escalier monumental, dorures, portes multiples… Quelques rangées de chaises dans une vaste salle où le public s'installe sous l'œil sévère d'un tout jeune Baudouin qui nous domine sur un mur latéral, en pied et en grand uniforme, une épée de cérémonie devant lui. Devant nous, une table derrière laquelle s'installeront les vedettes du jour en compagnie d'Huguette de Broqueville , l'inaltérable et sans doute perpétuelle présidente du Pen Club de Belgique, et de Nicole Verschoore qui officiera en tant qu'animatrice et intervieweuse, et dont j'apprends qu'elle est « Docteur en philosophie et lettres, Boursière du Fonds national de Recherche scientifique et assistante à l'Université de Gand ». J'ai une pensée pour Michèle Lenoble-Pinson qui sans nul doute eût préconisé l'emploi du terme « docteure ». Tiens, c'est vrai, elle n'est pas présente ce soir. Étonnant.

Une toile d'Albert Ier par Opsomer, d'une facture plus expressive et plus artistique que la représentation de son petit-fils, agrémente avantageusement le mur qui nous fait face. Un peu partout le long des autres murs, des bibliothèques remplies de livres, des bustes d'écrivains morts depuis belle lurette, une lettre encadrée de Jean Cocteau et d'autres traces d'un passé aussi mort et figé que le bronze et le marbre qui nous entourent.

Les gens arrivent, s'installent. Hésitant entre l'amusement et l'atterrement, je me dis que, décidément, le niveau d'âge (et de conservation) de ceux qui fréquentent ce genre de manifestation est plus proche d'un nombre à trois chiffres que du degré zéro (de l'écriture, ou de l'état civil). Un jeune homme dont j'apprendrai qu'il est étudiant en psychologie (ce qui explique sans nul doute son intérêt pour « l'écriture de soi ») fait tache parmi cette profusion de vieillards tous plus ou moins podagres. Outre le juvénile étudiant égaré en ces lieux, quelques très rares jeunots ayant à peine dépassé la cinquantaine observent leurs aînés avec curiosité, inquiétude, agacement, mépris, pitié peut-être… Moi, perdue dans le troupeau, j'ai un peu honte de mon manque de charité. D'autant que, pour un œil extérieur, je ne dépare sans doute pas ce cacochyme aréopage, même si je marche (encore) sans canne ni béquilles... J'aperçois Jacques De Decker, secrétaire perpétuel de notre belge académie, qui s'éclipsera bien avant la fin. Je reconnais Edmond Morel qui ne me reconnaît pas. Dominique Aguessy me sourit, et je me dis qu'elle ne doit pas se sentir dépaysée, vu le niveau d'âge de ceux qui participent aux soirées AEB…  C'est à croire que la littérature en Belgique ne s'écrit et ne se lit qu'au-delà de la soixantaine bien sonnée. Je me prends à regretter d'être venue, agacée par les raclements de gorge, les quintes de toux, les confidences « murmurées » de malentendants à d'autres malentendants…

Mais voici – enfin – qu'Huguette de Broqueville d'abord, Nicole Verschoore ensuite, prennent la parole. La première lit difficilement un petit texte de présentation de ses invités, dans un brouhaha où se mêlent bavardages, grincements d'un parquet antique et malmené, arrivées tardives de malpolis incongrus. Comme quoi l'âge, me dis-je, n'est pas une garantie de bonne éducation.

Nicole Verschoore à son tour entre dans l'arène. On peut être Docteur ou Docteure, me dis-je encore, et avoir cependant bien du mal à s'exprimer en public, à structurer sa pensée et son propos, à capter l'attention d'un auditoire, à se faire entendre… Et puis, enfin, on permet à Serge Doubrovsky de parler. Cela fait un moment que j'observe ce jeune homme de 85 ans. On me l'a enseigné à l'université, je l'ai lu et enseigné à mon tour à des générations de ces petits crabes tant aimés, mais jamais je ne l'avais vu. Il ne ressemble guère à ce que je sais de lui. Beau visage, sympathique, avec dans le regard une sorte de curiosité, de fraîcheur presque enfantine. Il parle, il explique, il raconte. Passionnant, ce diable d'homme. Il a longtemps été professeur (bonjour, collègue !), et sans nul doute a-t-il dû captiver ses étudiants. Il éclaire le concept d'autofiction dont, de toute évidence, la plupart des personnes présentes ne savent pas grand-chose. Il dessine les liens qui unissent l'homme réel qu'il est ou qu'il a été à celui qu'il met en scène dans ses livres. Il parle de lui, forcément. Il le fait avec talent. Il évoque la mort de sa mère, nous dit que son entrée en autofiction (si j'ose dire) vient de sa psychanalyse. On s'en serait douté, tant ces deux démarches sont proches. Camille Laurens d'ailleurs nous expliquera ensuite que, pour elle aussi, la psychanalyse fut déterminante.

Moi qui ne suis pas très amatrice d'autofiction et moins encore de psychanalyse, je me surprends pourtant à écouter avec passion les propos de Doubrovsky d'abord, de Camille Laurens ensuite, tant ces propos sont… « intelligents ». Je ne trouve pas d'autre terme pour définir ce qu'ils disent, ce qu'ils expriment (et ils ont bien du mérite, vu le caractère fumeux et abscons des commentaires et des questions de leur intervieweuse). Comme on se régale devant un feu d'artifice, comme on se délecte d'une musique bien interprétée, d'une pièce de théâtre réussie, d'un texte « génial » (au sens propre), je savoure ce festival d'intelligence auquel il m'est donné d'assister. Doubrovsky nous dit qu'au stade où il est arrivé aujourd'hui, il pense qu'il n'y a pas vraiment de différence entre roman et autobiographie. Il cite Rousseau, bien sûr. « Nous sommes sans cesse en train de nous inventer » - « Nous sommes tous à la fois dans la réalité et la fiction ». Il truffe son récit et ses explications d'anecdotes personnelles. Il parle de lui aussi bien qu'il en écrit, et tant pis s'il y a dans son projet d'écriture quelque chose qui continue de me rebuter, comme toutes les formes d'autofiction, surtout quand elle interfère dans la vie et le réel d'individus bien vivants (ou bien morts…). « Il n'y a pas d'opposition absolue : autofiction et autobiographie sont deux modes narratifs sur sa propre vie ».

Au mépris de toute logique, Nicole Verschoore décide de nous faire la lecture d'un passage dans lequel l'aspect visuel de la page est essentiel (les « blancs » qui aèrent ou qui trouent le texte) : je renonce décidément à comprendre sa démarche. Elle pose des questions du genre « je vous interroge sur votre lyrisme » ou « êtes-vous sentimental », avant d'expliquer à Doubrovsky et au public médusés qu'elle ne posera pas les questions qu'elle voudrait poser, ou qu'il n'y a plus rien à dire… Doubrovsky nous parle du miracle que fut sa vie, de toutes ces morts qu'il a vécues : le risque d'arrestation en 1943, la tuberculose et le sanatorium en compagnie de Roland Barthes (le même Roland Barthes que l'inénarrable et inculte Naguy a nommé récemment « Bartès »). Il n'a pas peur de la mort, nous dit-il, pour l'avoir connue souvent déjà : « je suis athée, mais je n'ai pas peur ; je vais disparaître entièrement, mes livres resteront, c'est tout ». Il nous dit aussi qu'il va vraiment arrêter d'écrire. Cet « Homme de passage » qui est son dernier livre sera réellement le dernier. Il se termine d'ailleurs par la mort de celui qu'il faut bien appeler l'auteur, puisqu'en autofiction la distinction auteur-narrateur est quasiment inexistante. Après la représentation, j'aurai avec lui une conversation passionnante, au cours de laquelle il me répètera qu'il a décidé de ne plus écrire. « J'ai perdu l'élan vital », me dit-il. Et moi je pense que cette perte-là du désir d'écrire, du besoin d'écrire, c'est quelque chose qui déjà ressemble à la mort (ou qui l'annonce ?).

Quand vient le tour de Camille Laurens de faire les frais des élucubrations verschooriennes, après un petit jeu de chaises musicales qui n'augure rien de bon, je me dis que parler après Serge Doubrovsky ne doit pas être tâche aisée, tant il s'est montré disert, intéressant, attachant. Mais très vite, je suis conquise. Elle aussi se montre d'une érudition et d'une intelligence séduisantes. « J'appartiens à l'autofiction » nous dit-elle d'emblée. Mais ça, on le savait  déjà. Nicole Verschoore lui parle du thème de la répétition dans son dernier ouvrage, « Encore et jamais », sous-titré « Variations », ce qui nous vaut un exposé passionnant sur ce sujet… avec, et c'était prévisible, des références à la psychanalyse, mais aussi à la philosophie. Dans la vie, nous dit-elle, la répétition est très fréquente, à la fois sous l'angle positif et sous l'angle négatif, la répétition étant le fond même de la névrose. Et de citer sa grand-mère et ces mille tâches répétitives qui constituaient en ce temps-là la vie d'une femme, tâches que l'on peut habiter, auxquelles il est possible de donner de la densité.

Comme Serge Doubrovsky, elle fait référence à des événements très personnels qui se trouveraient à la source de sa psychanalyse et de son implication dans l'autofiction : un abus sexuel subi dans l'enfance, la recommandation de sa grand-mère de « ne jamais en parler », la mort de l'enfant qui a donné naissance (si l'on peut dire) au récit « Philippe » - et aux démêlés très médiatisés avec Marie Darrieussecq. « Êtes-vous d'abord romancière ou d'abord philosophe ? » demande Nicole Verschoore. La réponse – on pouvait s'y attendre – est évidente : « Incontestablement d'abord romancière ». Ce qui ne l'empêche pas de faire référence à Deleuze qui voit, nous dit-elle, la répétition « comme une catégorie de l'avenir », mais aussi à Rabelais et à son « grand jamais » qu'est la mort. J'avoue par parenthèse que je ne connais pas cette dénomination de la mort chez Rabelais ; chez Elsa Triolet, au contraire… Si donc quelqu'un peut m'éclairer et me donner les références du texte de Rabelais où apparaît cette expression, ma reconnaissance lui sera acquise.

Mais revenons aux propos de Camille Laurens. « La mort est la seule chose qui ne se répète pas » nous dit-elle. En jouant comme elle sur le langage, on peut s'interroger sur le sens du verbe « se répéter » dans ce contexte. On peut en effet considérer qu'il est impossible de répéter sa mort comme on répète une pièce de théâtre, mais on peut également considérer que l'on ne meurt qu'une fois (évidemment), et que cette mort unique est bien sûr la seule péripétie que l'homme ne risque pas de traverser deux ou plusieurs fois…

Écouter Camille Laurens et Serge Doubrovsky c'est, d'une certaine manière, se sentir plus intelligent. Ils m'ont donné en tout cas envie de lire et de relire, et envie d'écrire encore et toujours, même si jamais – je pense – je ne produirai d'autofiction

Ensuite, « verre de l'amitié ». Tout le monde se jette sur le pain-surprise et sur le vin. Les auteurs se font désirer, monopolisés, comme toujours dans ce genre de circonstance, par l'un ou l'autre bavard ou par quelque fâcheux. Quand enfin ils se mêlent à la troupe des ancêtres qui bavardent tout en faisant un sort aux victuailles solides et liquides, je constate avec étonnement que Serge Doubrovsky n'est guère pris d'assaut, au contraire de Camille Laurens. Je m'approche de lui, le salue, lui dis mon intérêt pour son exposé et mon plaisir à l'avoir enfin rencontré. S'ensuit une conversation presque amicale et tout à fait naturelle. Il est d'une gentillesse et d'une simplicité – et même d'une sincérité – désarmantes, répondant sans détour à mes questions qui ne sont pas toutes exclusivement littéraires. Nous parlons, puisqu'il a lui-même abordé le sujet, de la responsabilité morale et éthique de l'auteur d'autofiction, de la mort de sa première épouse qui n'a pas supporté, explique-t-il, ce qu'il a écrit d'elle. De toute évidence, il parle aussi bien (et aussi volontiers, même à l'inconnue que je suis pour lui) qu'il écrit, et de choses infiniment personnelles. Bizarrement, j'éprouve un vrai plaisir à discuter avec lui. Il est charmant, vif, intéressant, sympathique (au contraire de ce que j'imaginais sur base de mon peu de goût pour le genre qu'il a inventé). Il est aussi très jeune, pour un homme de 85 ans, et je me surprends à penser que je comprends mieux son succès auprès des femmes. Sa jeune épouse, d'ailleurs, celle qu'il nomme joliment « Élisabeth II » et qui avoue 40 ans de moins que lui, est tout aussi charmante.

J'approche Camille Laurens que je sauve des confidences d'une dame « qui est écrivain mais ne publie pas » : « pourtant tout le monde me le conseille, surtout mon curé » ajoute-t-elle. Cela me fait rire et me rappelle une scène vécue et naguère racontée dans mes « Instants de Femmes » (« Exhibition »), tant il est vrai que le public de ces manifestations littérairo-mondaines est universel et interchangeable. Je salue l'écrivain et non l'écrivaine, car je me refuse, quoi qu'en puissent dire Michèle Lenoble-Pinson et même André Goosse, à féminiser ce terme et quelques autres. Je lui dis qu'il m'arrive de lire sur Facebook l'un ou l'autre écho la concernant. Ah, me répond-elle, nous sommes donc amies sur Facebook ! Moi qui songeais très sérieusement à me désinscrire de ce réseau dont je reparlerai ailleurs, me voici aussi surprise qu'honorée de me trouver « amie » de l'une des vedettes de la soirée. Remarquez : pour un écrivain, compter au rang des « amis » d'une jurée du Prix Femina, ce n'est pas à dédaigner !

Quelques mots, beaucoup de gentillesse là aussi, puis je m'en retourne vers le Parc Royal et ma voiture, contente de ma soirée malgré le spectacle déprimant d'une intellectuelle mais inéluctable vieillesse qui nous guette tous.

C'est ceux qui assistaient à cette soirée que j'évoque ici, vous l'aurez compris, et non les deux écrivains invités

La maison des fantômes

Chat01 Un petit fantôme se promène chez moi, à pas feutrés. Pelage noir et blanc, regard vert, collier rouge muni d'une clochette que partout je crois entendre, il hante ma maison, la sienne depuis tant d'années. Sans cesse il me semble l'entendre feuler comme il savait le faire. Je crois l'apercevoir dans le jardin, paressant au soleil ou à demi caché sous un bosquet. Je revois cette fine ligne blanche qu'il avait sur le front, comme une ride, comme une trace de griffe, qui m'avait fait craquer à notre première rencontre, alors qu'il n'était pas même sevré.
Il avait disparu depuis une semaine, et c'est hier qu'un voisin m'a avertie. Il l'a trouvé mort sur sa pelouse, à son retour de vacances.
Ce n'est – ce n'était – qu'un chat, me direz-vous. Il existe des pertes infiniment plus graves, je suis hélas bien placée pour le savoir. Et des drames tellement plus tristes, plus violents, plus révoltants, un peu partout sur la terre. Il y a des fils qui volent leur mère, des frères qui dépouillent leur sœur. Il y a des pères qui torturent leurs enfants – et il existe mille formes de torture, et des hommes qui battent leur compagne… Et il y a tout le reste, ailleurs, plus loin.

Je sais tout cela, qui ne m'empêche pas d'être triste.
Tant de fantômes déjà peuplent ma maison, que cette petite panthère aux allures de fauve a rejoints. Fantômes des chiens qui jadis accompagnaient ma vie, des chats qui ont précédé celui-ci. Fantômes d'enfants perdus, de proches disparus pour jamais. Traces aussi de prétendus amis, de prétendus frères, de prétendus amours dont je voudrais – sans y arriver – ne garder que les souvenirs heureux. Fantômes qui après tant d'années font encore battre mon cœur plus vite, tant la haine parfois ou le désespoir restent vivants.
Fantômes d'objets aussi. Cette chaîne d'or au cou de ma mère, ces menus objets qui me rappelaient tant de choses, liés à mon enfance perdue. Ces petites choses que je lui avais offertes il y a si longtemps, une perle montée en pendentif, une broche en forme de souris, j'avais 18 ou 19 ans, je l'avais achetée au Bon Marché qui n'existe plus… Trésors sans prix sinon celui de la mémoire, que je ne reverrai jamais que sur des photos anciennes. Volés par… mon Dieu, quel nom peut-on donner à l'individu qui n'hésite pas à s'emparer d'objets chargés de souvenirs dans la maison même d'une mère « qui de toute façon ne le saura pas », puisqu'elle vit ailleurs désormais, et dans un autre monde.
Il y a toutes ces voix qu'il me semble entendre encore, ces rires, ces murmures. Cris d'enfants qui jouent, appels, pleurs et fous rires, mots d'amour. Qui d'autre que moi, sur cette terre, a encore le souvenir si présent, si précis, du rire de ma grand-mère, de celui de ses filles ? Qui d'autre a gardé dans l'oreille les premiers mots de mes enfants, et les récits savoureux d'un grand-père à l'accent bien de chez nous, bien de Bruxelles ? Tant de morts, tant d'abandons, de départs, de pertes, de trahisons. Tant de déchirures. Fantômes légers que je suis seule à voir encore, ceux d'être morts ou d'êtres vivants mais perdus. Et celui-ci, le dernier, fantôme gracieux d'un petit léopard noir et blanc que j'aimais.

Je l'appelais Tchoui, ce qui en swahili signifie « panthère ». En partie parce que mon père, à chaque nouveau chat qui entrait dans sa vie ou dans la mienne, proposait ce nom. En partie aussi parce que, en effet, il avait l'allure, le mystère, la souplesse d'une panthère. Il était sauvage et doux, mystérieux et fou parfois, tendre et confiant. Quelquefois je me disais qu'il était l'âme légère de la maison.
Il ne reviendra pas.

Habemus papam

Quant à donner un point de vue sur « le pape François », loin de moi cette outrecuidance. Nous verrons bien. Certes, il a « une bonne tête », ce qui, à mon humble avis, n’a jamais été le cas de son prédécesseur. Mais l’habit ni la tête ne font le moine (ou le pape), et la notion de « bonne tête » est somme toute assez subjective.

J’en conviens, il paraît sympathique, et son « buona sera » fut aussi surprenant qu’amical et peu protocolaire. Commencer son ministère pétrinien (si, si, c’est comme ça qu’on dit) en demandant aux milliers de fidèles présents de prier pour lui et de lui accorder leur bénédiction constitue sans nul doute une grande première et une intéressante inversion des rôles. Certes encore, il me semble avoir une petite ressemblance avec le météorique Jean-Paul Ier qui fut jadis l’objet d’une enquête historique de mon cru. J’ai lu aussi qu’il n’aime guère le luxe, qu’il a toujours été proche des pauvres et des habitants des bidonvilles. Le choix du nom de François qui rappelle celui du Poverello paraît éloquent à ce titre.

Tout cela sans doute peut sembler de bon augure, et l’on peut rêver d’un pasteur qui, tel celui qu’il représente sur Terre, se promènerait pieds nus sur les sentiers du Monde, jetant à bas les innombrables étals des marchands du temple, convertissant les lingots qui dorment dans les coffres des banques vaticanes en écoles, en hôpitaux, en riz, en programmes d’aide aux 448 millions d’enfants qui souffrent de la faim, aux 80 % de la population mondiale qui se partagent les 10 % de « richesses » laissées disponibles par les 20 autres % dont nous faisons partie. On peut rêver d’un homme qui nous expliquerait qu’ « à chaque jour suffit sa peine » et qu’il « est plus difficile à un riche d’entrer au royaume des cieux qu’à un chameau de passer par le chas d’une aiguille ». Comme il serait doux d’entendre une fois encore que « là où est votre trésor, là aussi est votre cœur », que « vous ne pouvez servir Dieu et l’argent », et qu’il faut « chercher premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné par-dessus ». Mais celui qui nous a enseigné tout cela, il a mal fini, comme chacun sait. Et je n’irai pas jusqu’à souhaiter la crucifixion de qui que ce soit, pas même celle d’un nouveau pape, fût-il argentin.

Quant à savoir s’il sera un bon pape… Il aura en tout cas du pain sur la planche.

D’ailleurs, suis-je concernée ? En fait, pas vraiment. Mais il n’en reste pas moins que le pape, bon ou mauvais, sympathique ou sinistre, jeune ou vieux, avant-gardiste (ça existe, ça ?) ou rétrograde, est pour un milliard et demi d’individus le représentant de Dieu sur Terre. Seuls les catholiques romains et les bouddhistes tibétains, pour ce que j’en sais, se groupent ainsi sous l’autorité morale et spirituelle d’un seul homme. Il exercera donc sur le monde, forcément, une certaine influence, liée au prestige de sa fonction et à son ascendant sur les centaines de millions de catholiques et même de chrétiens au sens large qu’il est chargé de guider sur les voies de la Justice.

Alors, wait and see, comme on ne le dit pas en latin.​

 

 

 

La Foire du Livre de Bruxelles


Jeudi, les choses sérieuses ont commencé. Je veux dire que les portes se sont ouvertes aux vrais amateurs de livres. Qui donc prétend que les gens ne lisent plus ? Comme chaque année, les visiteurs se bousculent (surtout aujourd’hui, samedi). Jeunes et moins jeunes, hommes et femmes, enfants et ados se pressaient dans les allées. Comme chaque année encore, il y avait une file interminable de fans en folie qui serraient contre leur cœur le dernier opus de notre Amélie nationale, toujours vêtue de noir, les lèvres peintes d’un rouge agressif, et coiffée de son inénarrable chapeau. D’autres plumitifs au rang desquels je figure attendaient le chaland devant quelques livres qui n’intéressaient pas grand-monde. Surtout mon petit dernier, « trop gros » à ce que j’ai entendu.
La joie, quand même, de revoir des amis, des confrères ; le plaisir de « parler boutique », et celui de rencontrer, pour ne citer que ces deux-là dont j’admire le talent, Véronique Olmi et Joël Dicker.
Quelques contacts aussi, ce qui n’est pas à dédaigner.
Fatigant, parfois excitant pour l’esprit, plaisant lorsqu’on retrouve ou découvre d’autres auteurs sympathiques et intéressants. Rassurant, aussi, de constater le vrai succès de vrais écrivains, à côté de ces vedettes championnes des ventes (je pense une fois de plus à Joël Dicker, pour ne citer que lui). Comme quoi le public n’est pas universellement, euh, comment dirais-je… « con » serait-il le terme adéquat ?
Mais quand même, ai-je pensé, comment faire si l’on écrit des livres « trop gros », si l’on n’aime pas les chapeaux noirs et moins encore les fruits pourris ou le thé noir, si l’on se refuse à composer le cocktail constitué d’un peu d’amour – un zeste d’exotisme – un soupçon de fantastique – une dose d’intrigue policière – des dialogues nombreux – des clichés à profusion – une masse de bons sentiments – un nombre appréciable de fautes d’orthographe et de style, qui fait aujourd’hui le succès des best-sellers ? Comment faire connaître mon existence aux lecteurs et, d’abord, aux médias qui vont les inciter à me lire ?
Ce n’est pas l’amaigrissement annoncé et programmé des pages « livres » du Soir qui va arranger les choses, bien entendu. Triste pays que celui dans lequel la littérature se voit ainsi rabotée, du moins dans le plus grand de nos quotidiens.
Puisque le thème de cette année est celui des écrits meurtriers, je me demande si, demain, je ne devrais pas trucider devant les caméras de télévision quelque pseudo-journaliste ou quelque critique qui m’ignore ou, mieux encore, le rédacteur en chef ou le décideur de telle ou telle publication dans laquelle la culture se verra tout prochainement réduite à la portion congrue ? Ainsi ferais-je d’une pierre deux ou trois coups. J’attirerais l’attention sur moi tout en m’intégrant parfaitement dans le thème meurtrier de la Foire 2013, ce qui serait tout bénéfice pour mon œuvre ; je me retrouverais au fond d’une cellule où rien ne viendrait plus me distraire de la seule occupation qui me console un peu d’avoir dû quitter mon métier ; et j’y serais blanchie et nourrie, sans nul besoin de chercher désespérément comment boucler mes fins de mois.

Si quelqu'un a une autre idée, qu’il n’hésite pas à me la suggérer. En attendant, je vais enfouir dans mon sac le grand couteau à désosser la volaille qui dort dans un tiroir. Ça peut toujours servir…
Il me reste deux jours pour accomplir mon forfait. Cela devrait suffire.

Dans l'abîme de la mise en abyme

Cette série est sympathique et attrayante. Les énigmes policières ne sont ni pires ni meilleures que la plupart de celles qui constituent la trame d’autres séries, mais les personnages sont décalés et, surtout, bien campés. Nathan Fillion et Stana Katic sont parfaits dans leurs rôles respectifs. L’humour, l’ironie, le second degré forment l’un des ingrédients principaux de Castle, et l’un comme l’autre des deux comédiens maîtrisent harmonieusement ce registre.
Bref, Castle est un agréable divertissement dont l’un des charmes, pour moi en tout cas, se trouve dans la condition d’écrivain du héros. Et cela même s’il s’agit d’un écrivain très américain, presque une caricature à force de cumuler tous les stéréotypes de ce que peut imaginer le public au sujet de cette activité (qui, dans son cas, est un métier à part entière) : célèbre, il jouit d'un incroyable succès. Il est d’ailleurs doté d’un grand talent (c’est du moins ce qu’il affirme lui-même avec un manque de modestie qui caractérise son personnage). Séduisant, ce qui ne gâte rien, il a de nombreuses amitiés dans tous les milieux ; il gagne des sommes astronomiques grâce à ses livres, vit dans un magnifique appartement, ne connaît aucun souci… sinon celui d’arriver à nouer avec Kate Beckett la relation à laquelle il aspire alors qu'elle se dérobe. Bien sûr, vu l'existence trépidante qui est la sienne, on peut se demander quand il trouve le temps d’écrire tous les ouvrages dont il est l’auteur, mais foin du réalisme et des contraintes du dur labeur de l’écrivain ! Nous sommes dans une série télé, pas dans la vraie vie, et rien n’interdit de rêver.
Sauf que… sauf que, depuis peu, le rêve semble avoir colonisé la réalité, car on peut acheter et même lire les œuvres de Richard Castle. Celles-là mêmes dont il est question dans la série, et notamment le premier Nikki Hard, abondamment cité dans le feuilleton et intitulé « Vague de chaleur ». Richard Castle, l’auteur fictif d’une fiction télévisuelle, a pris chair. Il existe, il est vivant autant qu’on peut l’être quand on a son nom sur la couverture d’un livre ou quand on possède un site Internet. Si, si, je vous assure. Allez donc le vérifier en visitant la FNAC.
Génial, me suis-je dit, au sens premier de ce mot. À ma connaissance, c’est la première fois qu’un tel phénomène se produit. Des « novélisations » de films ou de séries télé, on en trouve à la pelle, toujours calamiteuses sur le plan du style autant que sur celui du contenu, tant il est vrai qu’il existe un abîme entre un film ou un téléfilm et un livre, entre un scénario et un roman, entre le texte et l’image…
Certes, cela fait longtemps que les éditeurs ont appris à surfer sur la vague de l’un ou l’autre succès littéraire, grâce notamment à ces « produits dérivés » mentionnés aujourd’hui dans tous les contrats d’édition : figurines à l’effigie de l’un ou l’autre personnage de BD ou de roman, vêtements, gadgets en tout genre, adaptations diverses… Ce n’est pas Harry Potter qui me contredira.
Mais ceci, il fallait y penser ! Créer de toutes pièces un écrivain, publier sous son nom les œuvres qui lui sont attribuées dans la série (et il y en a déjà un fameux paquet) : sur le plan du marketing, c’est une trouvaille extraordinaire.
Le réalisme est poussé jusqu’à faire figurer sur la première et la quatrième de couverture les commentaires flatteurs de James Patterson et de Stephen J. Cannell qui, comme on le sait, sont quant à eux de vrais auteurs de thrillers (parmi les meilleurs vendeurs de livres et les mieux payés des écrivains américains, sans préjuger de leur talent dont je ne puis rien dire, ne les ayant jamais lus). Ils apparaissent d’ailleurs « en vrai » dans certains épisodes, jouant leur propre rôle d’amis et de pairs du beau Richard.
Ça, c’est la meilleure mise en abyme que j’aie jamais rencontrée. Dommage que je n’enseigne plus, j’aurais construit là-dessus un cours passionnant.
Que l’on se rassure cependant, je n’ai pas poussé l’enthousiasme jusqu’à acheter les œuvres de l’écrivain fictif. Quelqu'un m’en a dispensée, me prêtant généreusement « Vague de Chaleur ». Je ne suis amatrice ni de polars, ni de romans noirs, ni de thrillers (à moins qu’ils soient écrits par Stephen King, bien sûr), mais j’ai quand même ouvert le livre. Je l’ai feuilleté, j’ai commencé à lire. Il faut avoir l’esprit large, n’est-il pas ?  Et puis, qui sait, il existe peut-être, caché derrière Castle, un véritable écrivain ; quelquefois les nègres ont du talent, et j’aurais aimé cela, qui aurait ajouté une vraie touche de vrai génie à la géniale idée-marketing qui a présidé à ces publications.
Hélas, rien de tel dans les deux cent cinquante pages qui me sont tombées des mains. Tous les défauts du (mauvais) genre, au contraire. Des dialogues à la louche, des adverbes et des adjectifs à profusion, de quoi remplir suffisamment de papier pour que l’on puisse considérer ce désastre comme un « livre ». Des fautes de style sans nombre, des répétitions liées à une évidente pauvreté de vocabulaire, des pléonasmes généreux, des « on » pour des « nous » et des « nous » pour des « on »…. Quant à l’intrigue, disons qu’elle est… faible (litote ou euphémisme ?), du moins pour ce qu’un survol rapide m’a permis d’en juger.
Nikki et Rook, les deux personnages, parlent comme Kate et Richard dont ils sont de (très) mauvais clones. Mais ce qui, grâce notamment au jeu des comédiens et à la mise en scène, passe plutôt bien à la télé, dans une fiction d’action et de suspense, devient calamiteux à l’écrit. La forme est absolument consternante, sans que je puisse savoir si la faute en revient au nègre ou à sa traductrice. Qu’on en juge : « au moment où elle ressentit les rebords déchiquetés du trou qu’on avait percé dans sa vie, le lieutenant Nikki Heat était enfin prête », et cela dès la première page du premier chapitre. Six lignes plus bas, on peut lire que « toutes les scènes de crime avaient un parfum de chaos » (ça sent quoi, le chaos ???). Poursuivons et tournons la page : on nous parle d’une « boisson glacée dont le nom se terminait par une voyelle ». Bigre ! Voilà qui est intéressant…
Sachez aussi que « Nikki s’échappa de l’étreinte de son agresseur, se retourna et lui flanqua le talon de sa main libre dans le nez » ; « elle se retourna [quand je vous disais que le vocabulaire était pauvre], balança un grand coup de pied rotatif… » ; « elle se retourna [encore !!!] et croisa le retard de Raley dans la cour »… Plus poétique que ça, tu meurs !
Quant à l’orthographe (et là, c’est évidemment la traduction qui est en cause), elle est… approximative, c’est le moins qu’on puisse dire. Nouvelle litote.

Mais tout cela, finalement, n’est pas bien grave, et ne me choque guère. Car personne ici, si l’on excepte Richard Castle qui n’existe pas, ne parle de littérature. Personne ne joue au grand écrivain, à l’artiste incompris, au génie méconnu. Personne ne se prend au sérieux. Il est juste question de vendre du papier en se laissant porter par la vague du succès d’une série qui marche. Remarquez, il y a de l’idée : à quand la création d’un serial killer qui ressemblerait à Dexter ? Mais cessons de plaisanter : je maintiens que l’idée de créer l’écrivain qui dans la série écrit les romans que vous trouverez désormais dans tous les supermarchés du Royaume et de la République, notre voisine, est fascinante. Déplorons seulement la piètre qualité des livres ainsi produits, mais il me paraît évident que le but premier de leurs auteurs et de leurs éditeurs n’est pas de révolutionner l’art littéraire…
Au moins, tout cela est honnête, et me consterne bien moins que les airs penchés de certains « écrivains » français qui, modernes ersatz de feu Guy des Cars, font semblant de croire à leur talent sinon à leur génie. Rappelez-vous : ce même Guy des Cars qui affirmait être un écrivain plus important et plus véritable que bien d’autres que personne ne lisait, alors qu’il atteignait, quant à lui, de formidables chiffres de vente. Vous me direz qu’à ce titre, la plupart des auteurs publiés par Harlequin mériteraient le Nobel de littérature, mais il faut savoir de quoi l’on parle : d’art ou d’argent ? De succès commercial ou de légitimité artistique ? Bourdieu avait très bien compris tout cela. Quoi qu’il en soit, face à la cuistrerie des vendeurs qui se prennent pour ce qu’ils ne sont pas, je me trouve partagée entre le rire et l’agacement. Comme si l’un ou l’autre barbouilleur de cartes postales prétendait rivaliser avec Van Gogh, arguant du fait que ce dernier n’a quasiment rien vendu de son vivant, alors que le maître ès cartes postales, par contre…
Non, décidément, je préfère Castle qui n’existe pas, qui ne cache pas son jeu, et qui ne se considère comme un génie que sur le petit écran et, justement, dans la fiction. Sa vanité d’ailleurs ajoute au côté un peu ridicule de son personnage.
Je pourrais m’arrêter là, sur cette mise en abyme somme toute assez réjouissante, et passer sous silence les Levy et autres Musso…

Mais le hasard a voulu que, après avoir abandonné la « Vague de chaleur » qui ne m’a guère réchauffée en ces temps de frimas, j’ai ouvert un autre livre, signé d’un écrivain véritable dont je tairai le nom par charité, et par prudence aussi. Car le monde de la littérature et de l’édition est tout petit, et je ne souhaite pas m’y faire d’ennemis trop puissants. Oui, je sais, vu le peu de lecteurs de ce blog, et l’infime proportion de « commentaires » à mes « posts », commentaires qui sont généralement le fait d’amis pris de pitié pour le silence des espaces infinis où trop souvent je navigue, je ne risque pas grand-chose.
Quand même : on n’est jamais trop prudent. En outre, j’ai de la sympathie pour l’auteur dont je voudrais vous parler maintenant, et même une certaine admiration, du moins jusqu’à aujourd’hui. J’ai lu plusieurs de ses œuvres sans qu’elles me tombent des mains, au contraire de celles de Marc Levy ou des volumes de chez Harlequin. Car de celui dont je vous parle ici, j’ai toujours les qualités littéraires, et professé qu’il était un écrivain véritable, un écrivain de talent.
Mais voici qu’il publie un ouvrage qui…, un ouvrage que…, comment dire ??? Un ouvrage différent de ceux que, depuis plus de trente ans, il nous a proposés, c’est le moins qu’on puisse dire. Un ouvrage qui n’a rien à voir non plus avec les recueils de poèmes qui ont également fait sa notoriété. Un ouvrage… oserais-je le dire, un ouvrage bâclé. Mal écrit, mal relu. Là aussi, comme chez Castle qui a le mérite, au moins, de ne pas exister, des kilos de répétitions. Pourtant, celui-ci est un styliste, un vrai. Il l‘a prouvé. Certes, ses œuvres précédentes étaient moins ambitieuses, du moins en ce qui concerne le nombre de pages. Intimiste, voilà ce qu’on disait de lui. Et ce n’était pas un reproche…
Notre intimiste cette fois a commis quelque trois cents pages quand cent, voire moins, auraient amplement suffi. Trois cents pages qui auraient dû être sévèrement relues. Cela nous aurait évité trois « que » en deux lignes (p. 31), et de nombreuses autres maladresses qui sont, en réalité, de vraies fautes de style et de syntaxe, du genre : « C’est en conduisant ses nièces à l’école primaire que C avait fait la connaissance de J qui y conduisait les siens ». Aïe : deux « conduire » un peu trop rapprochés à mon goût ; quant aux « siens », sont-ils les pendants masculins des « nièces » précitées ?
Je ne m’attarderai pas sur les répétitions de « jamais », de « voir », de « elle », de « volonté » (toujours à une ou deux lignes d’intervalle), de « maison (quatre fois en dix lignes), etc. Il y a même des phrases qui sont reprises intégralement à neuf lignes de distance, si si, je vous assure. À quoi bon insister sur ces innombrables faiblesses ? J’ai bien assez des barbarismes et autres impropriétés qui fourmillent dans ces pages décidément trop nombreuses. Qu’on en juge : « personne n’eut envie de rouvrir tout de suite les lumières », alors qu’il suffisait de la rallumer (la lumière) ou de les rallumer (les lampes), en ouvrant les portes ou les huitres, selon le cas. Je n’insisterai pas trop non plus sur le « feu qui commençait doucement à s’éteindre » (n’ayons pas peur des clichés !), dans un « silence paisible » (et pléonastique, sans aucun doute). Mais que penser de ceci, qui aurait valu au plus crétin de mes étudiants une note féroce assortie de quelque commentaire peu flatteur : « M payait un loyer pour la partie de la maison où il s’était installé avec ses enfants après le décès de son épouse ; la plus grosse partie [de quoi ? de la maison ?] était couverte par la participation des gens qui utilisaient les locaux… ».

Rien à faire. Comme l’ont dit bien des auteurs avant moi, et non des moindres, ce qui transforme un amalgame de feuilles couvertes de mots en une œuvre, en un livre, en littérature, c’est d’abord et avant tout sa qualité d’écriture : « Le style n'est pas, pitié!, une valeur ajoutée au produit littéraire, il est l'âme et la raison d'être du texte. » (François NOURRISSIER in Le Point [26/4/1997]) ; « Je crois qu’écrire, c’est une question de style. Vous connaissez, mieux que moi, les jeunes gens qui arrivent chez un éditeur en disant ‘ J’ai une histoire merveilleuse ‘, ou pire : ‘ Ma vie est un roman. ‘ Oui, c’est ça… Ce ne sont pas les histoires qui font la littérature, c’est le style. » (Jean d’ORMESSON interviewé par Thierry RICHARD in Le Magazine des Livres n° 23 [mars/avril 2010]) ; « La littérature sans le style, c'est d'un triste! » (Héléna MARIENSKÈ interviewé par Jacques de DECKER in Les Livres [supplément littéraire du Soir, 1/2/2008])…
Voilà pourquoi je n’ai pas réussi à dépasser la page 75 du livre de cet écrivain que cependant j’admire – en général. Voilà pourquoi je préfère, finalement, Castle et les géniaux promoteurs de cette série qui, au moins, jouent cartes sur table.

Souvenir d'André Geerts

Mains geertsLa mort, une fois de plus.

Normal. Il est un âge, forcément, où quelquefois on l'a croisée. Celle des aînés, celle des proches qui nous précèdent sur le chemin, et certains laissent un tel vide, la peine est si grande, que le temps n'y fait rien. Celle d'amis. Celle d'êtres plus jeunes, très jeunes parfois. Celle d'artistes dont l'œuvre nous a touchés, et l'on a l'impression de les connaître mieux que nombre de ces gens que l'on côtoie chaque jour. Leur œuvre du moins leur survit et l'on continue de s'y perdre et de l'aimer, l'on continue de s'y reconnaître.

La tienne aujourd'hui, André. Artiste, certes, qui continuera de vivre dans Jojo, Mamy, Marie, Violaine, Gros-Louis… Mais pas seulement. Car j'ai un peu – très peu – connu l'homme aussi. Rencontres au hasard de Salons du Livre, lors d'expositions, chez des amis communs… Il nous est arrivé de dîner à la même table, de partager un verre. Nous discutions littérature, cinéma, bande dessinée évidemment. Je me souviens, tu parlais de ton enfance. Tu m'as raconté ton bref passage au Collège Saint-Pierre d'Uccle où justement j'enseignais à cette époque, dont l'ancien directeur t'a servi de modèle pour le fameux "Monsieur le Directeur" de Jojo. La grille devant l'entrée, le bureau du proviseur et l'attente tremblante, devant sa porte, du contrevenant aux innombrables règles imposées aux potaches dont tu as brièvement fait partie. Le petit escalier descendant vers la cour de récréation que l'on retrouve dans Jojo au pensionnat, celui-là même que si souvent j'ai emprunté pour aller prendre mon rang dans cette cour, et sur les marches duquel je me suis un jour trouvée quasiment assommée par un ballon de foot mal – ou trop bien – dirigé.

Parfois nous nous croisions par hasard, en rue, en ville. Tu m'embrassais, nous bavardions quelques instants. Salut, que deviens-tu? Qu'est-ce que tu fais de beau pour le moment? À un de ces jours… Prochain hasard, prochaine rencontre.

Plus jamais.

Un jour, tu m'as avoué avoir seulement feuilleté mes livres, les avoir parcourus, mais sans les lire vraiment. "Trop noir, disais-tu, trop triste… J'aurais du mal à le supporter, je crois…"

Car sous ton sourire tendre et derrière ton rire, il t'arrivait d'être triste. Quelques-uns le savaient. Et fragile. Avec ce côté rêveur qui, sans doute, t'a permis de si bien recréer le monde de l'enfance. Boule, Cédric, sont mignons et drôles, certes. Mais Jojo est… vrai. Ce n'est pas un stéréotype, ce n'est pas une figure de papier. Il fait sourire, mais jamais il ne fait rire. Il n'est pas ce gagman en culotte courte vivant dans une famille comme il n'en existe plus guère, entre des parents presque caricaturaux à force d'être idéaux, avec un chien, une tortue, un grand-père à la Cauvin.

Jojo est vivant. C'est un vrai petit garçon, tendre, malicieux, vulnérable, coléreux parfois, injuste à l'occasion, impulsif, mais rempli d'amour et, surtout, dans une énorme demande d'affection, de protection, d'amitié. Attachant et généreux. Comme toi sans doute. Fondamentalement "gentil", totalement craquant. Comme toi encore.

Je t'ai connu… mon Dieu, ça fait longtemps. Tu avais le cheveu noir et bouclé. Je t'ai connu le crâne rasé. Puis bouclé toujours, mais avec plus de blanc que de noir dans tes mèches folles. Je me souviens de ta maison où je suis venue un jour, qui te ressemblait. Je me souviens de ton sourire. De ton regard un peu flou dont le strabisme léger a dû t'inspirer On opère Gros-Louis.

Et puis, hier soir, ces quelques mots pendant le journal télévisé : "André Geerts nous a quittés. Il avait 54 ans. Jojo est orphelin". Tristesse. Incrédulité. Ce n'est pas possible. Pas lui. Ce doit être une erreur. Il est trop jeune…

Tu aimais le tennis, le vélo, la moto. Tu te refusais à posséder et même à conduire une voiture. Tu aimais l'amitié, les rencontres, le vin. Tu étais vivant. Avec des projets, avec des tas de choses à faire encore, à découvrir, à créer. Avec des Jojo à inventer, des Mademoiselle Louise à incarner…

Que s'est-il passé, dis-moi? C'est quoi, cette "mort brutale" et cette "longue maladie" dont parlent les journaux ce matin? C'est quoi ce crabe qui a eu raison de toi? La tristesse a donc gagné, pour de bon…

Tu nous as quittés, tu es parti. C'est comme ça qu'on dit quand on ne veut pas utiliser le terme de "mort". J'aimerais croire que, en effet, tu es "parti". Seulement parti. Pour où? J'aimerais t'imaginer entrant dans les pages de tes albums, intégrant pour de vrai l'univers tendre et naïf de tes personnages. J'aimerais me dire qu'il existe un ailleurs, un quelque part où tu as retrouvé tes copains d'enfance et l'affection protectrice d'une mamy au grand cœur. J'aimerais croire que tu t'en es allé dans les nuages, sur ton vélo ou à moto, et que tu poursuis ton chemin, là-bas, de l'autre côté du ciel, de l'autre côté du soleil. De l'autre côté de la vie.

J'aimerais…

Mais je peux te dire qu'ici, le bleu du ciel et le vert des prairies sont devenus bien ternes. Il n'y a pas que Jojo qui soit orphelin. Son chagrin aujourd'hui doit être tel qu'aucun câlin de Mamy ne pourra le consoler, jamais. Nous sommes tous orphelins avec lui.

Et malheureux, tellement malheureux.

Mercredi 28 juillet 2010

 

 

 

Lettre ouverte à Monsieur l'Officier du Ministère public de Lille

 

Lille​Écrivain, j’ai été invitée à Lille samedi dernier, le 15 décembre, à l’occasion des Escales Hivernales et littéraires.

J’ai, semble-t-il, mal garé mon véhicule en une ville séduisante, brillamment illuminée par les soins du génial (et belge) François Schuiten, et peuplée ce jour-là de toutes sortes de promeneurs, de touristes et de manifestants appartenant à la race des « flamands (ou flamants) roses » si je m’en réfère aux calicots qu’ils brandissaient. Oui, jolie cité que Lille, mais tristement dénuée de toute possibilité de parking, en tout cas pour un visiteur étranger.

J’ai donc trouvé sur mon pare-brise, au moment de reprendre la route, un sympathique billet doux m’invitant à m’acquitter du modeste montant de 35 euros, correspondant à ce qui est défini comme « l’amende forfaitaire » pour « interdit matérialisé ». J’avoue que, même si je suis une professionnelle de l’écriture, il m’a fallu quelque temps pour traduire ce message dans un dialecte accessible au commun des mortels. Ainsi ai-je découvert que les 35 euros réclamés se transformeraient en 75 euros en cas de non-paiement dans les 45 jours. Bigre ! ai-je pensé, ils n’y vont pas de main morte, nos sympathiques voisins.

Je suis arrivée, finalement, à comprendre l’essentiel du sibyllin message, car il ne faut jamais désespérer de l’intelligence humaine ni de l’intuition d’un artiste, fussent-ils belges. Quoi qu’il en soit, au vu du montant des amendes hexagonales, je comprends mieux l’exil du grand (et gros) Gégé et sa fuite vers nos cieux belges et accueillants.

Mais foin de ces considérations économique-artistico-philosophiques. Pour rester pragmatique, je vous dirai que, malgré mon mécontentement, je suis toute disposée à payer. Car on peut aimer l’art et n’avoir aucune tendance à l’anarchie, et tous les écrivains ne sont pas maudits. J’ai donc retourné dans tous les sens la « carte de paiement » délicatement coincée sous mes essuie-glaces, cherchant – en vain – un quelconque numéro de compte sur lequel effectuer le versement réclamé. Rien. Tout au plus ai-je pu lire qu’il me faut « payer paDepardieur chèque ou coller à cet emplacement la partie à envoyer du timbre-amende ».

Ainsi donc, ai-je songé, les Français en sont toujours à l’ère du chèque, disparu depuis quelque vingt ans des usages de notre petit Royaume. Quant à « la partie à envoyer du timbre-amende », comment diable une voyageuse non hexagonale pourrait-elle l’avoir en sa possession ?

Heureusement pour moi et pour les caisses de l’État français qui ont bien besoin de mes 35 euros d’écrivain sous-alimenté et sous-payé, certains de mes proches vivent en France (les malheureux !). Me voici donc contrainte de leur envoyer par courrier postal la fameuse « carte de paiement » accompagnée de 35 euros en jolis billets tout neufs, à charge pour eux d’utiliser le chèque ou le timbre ou le je-ne-sais-quoi qui ont cours dans cet étrange pays.

Tout cela cependant a suscité chez moi quelques intéressantes réflexions sur l’accueil fait aux étrangers en terre de France. J’ai aussi compris que, si Obélix est en passe de devenir belge, il y a longtemps, selon toute apparence, que Kafka est français.

 

 

 

 

Frédéric Deborsu et Jean-Yves Hayez

 

Question 20royaleJ’ai reçu, comme beaucoup d’autres, la « lettre ouverte » de Jean-Yves Hayez, lettre dont Le Soir s’est également fait l’écho, et que l’on peut trouver aussi sur plusieurs sites Internet.

Au premier abord, j’ai décidé de ne pas la lire, n’ayant guère de temps à perdre en réactions au livre concerné. Les médias, d’ailleurs, nous ont largement documentés sur le contenu de cet ouvrage et sur les réactions qu’il suscitait, à croire que rien de plus important de par le monde ne vaut qu’on s’y intéresse. Il me semble pourtant que le Kivu, que la Syrie, que l’Egypte, que la Corée, que la crise économique, que le chômage, que …

Mais ne nous attardons pas sur l’échelle des valeurs qui préside aux choix de nos journaleux et de leur public. Rien de nouveau sous le soleil. Au Vème siècle avant Jésus-Christ, déjà, Athènes n’attachait-elle pas autant d’importance à la queue du chien d’Alcibiade qu’à la guerre qui ravageait le Péloponnèse ?

Par curiosité sans doute, par amitié aussi pour la personne qui me l’a envoyé, j’ai cependant fini par ouvrir et lire ce texte, et cela même si j’avoue que les heurs et malheurs de notre famille royale, que les frasques sentimentales ou sexuelles de ses représentants présents et passés, que les amours ou désamours qui président à leurs unions ne me passionnent guère. Pas plus d’ailleurs que la bigamie de feu le président Mitterrand, que le goût de Bill Clinton pour quelque jolie stagiaire ou que l’orientation sexuelle des grands de ce monde et autres « people ». Quant aux enfants de notre Flupke national, je ne me fais pas trop de soucis pour eux, leurs parents ayant largement, pour les aider à dépasser leurs éventuels traumatismes, de quoi payer les plus grands thérapeutes (et je ne leur recommanderais pas pour cela certain professeur bavard et prolixe). Ce qui n’est pas le cas pour tous les mioches victimes de présumés « experts » dont l’incompétence quelquefois a détruit la vie. Le souci exprimé par Jean-Yves Hayez et la cosignataire de sa lettre de « respecter mieux, encore et encore, tous les enfants de notre communauté, par exemple en faisant attention de (sic) ne pas blesser inutilement leurs sentiments profonds », pour noble et généreux qu’il soit, a en effet de quoi faire rire – ou pleurer… Croyez-moi, je sais de quoi je parle.

HayezQuant aux traumatismes princiers tels que décrits par monsieur Hayez, je n’y crois guère. Car enfin, si un enfant vit chaque jour l’amour de ses parents et peut le sentir, le voir, l’éprouver, il me semble qu’on peut sans trop de risque lui raconter n’importe quoi sur la façon dont il a été conçu. J’ajoute, pour faire bonne mesure, que des milliers de petits Belges et des millions sinon des milliards d’autres enfants ont à souffrir de traumatismes bien plus graves que ceux auxquels s’intéresse l’inénarrable Jean-Yves Hayez en une langue et avec une orthographe et une syntaxe qui, en outre, me paraissent aussi approximatives que problématiques. Pour la sécurité de ses patients, on peut donc espérer (sans trop d’illusions) que l’enseignement qu’il a reçu à Louvain a laissé dans sa mémoire plus de traces en ce qui concerne les matières scientifiques qu’en ce qui touche à celles ayant un rapport avec la langue française.

Mais, bien sûr, il est parfaitement inutile, médiatiquement parlant, de s’intéresser au sort de mômes dont les parents ne sont « que » des immigrés clandestins, des quart-mondistes, des hommes violents ou des femmes violentées…, pas plus qu’aux enfants abusés, maltraités, abandonnés, kidnappés, harcelés… Leurs traumatismes, pourtant, me semblent plus terrifiants que ceux de nos blonds petits princes.

J’ajoute enfin que ce monsieur qui, comme trop souvent, s’intéresse à ce qui ne le concerne en rien, me paraît relativement mal placé pour donner des leçons de morale à qui que ce soit. Son souci des enfants, fussent-ils royaux, lui a souvent assuré une présence récurrente sur les plateaux de télévision. Tant mieux pour lui. Quant au bien-être psychologique et à la protection des enfants en question, ceux-là mêmes dont il s’autoproclame le défenseur, c’est peut-être une autre histoire.

Je précise, pour en terminer, que tout ceci ne signifie aucunement que j’adhère à la démarche de Frédéric de Borsu. Je ne lirai pas son livre, qui ne m’intéresse pas. Remuer la boue, réelle ou imaginaire, me paraît être une démarche tout à fait répugnante, nous en sommes bien d’accord.

Mais il me semble que les signataires de cette lettre ouverte, ainsi que ceux qui la diffusent, pourraient trouver sans difficulté à utiliser plus utilement leur temps et leur énergie. D’autant que je ne me leurre pas davantage sur les motivations de Jean-Yves Hayez que sur celles de Frédéric de Borsu, tant il est vrai que la notoriété pour l’un et l’argent pour l’autre sont peut-être la clef de leurs actions respectives.

À tous les deux, d’ailleurs, j’ai surtout envie de répondre ceci : « Mêlez-vous donc de ce qui vous regarde, messieurs, et commencez par balayer devant votre propre (si j’ose dire) porte. Et cessez de nous importuner ».

 

 

 

Mais que font donc les critiques ?

Un livre, qu’est-ce d’autre qu’un produit que l’on vend, que l’on achète, que l’on brade ou que l’on solde ? Il peut faire l’objet de campagnes de pub, ni plus ni moins que toutes ces  marchandises dont on nous vante les mérites à la télé, sur Internet ou dans les magazines que l’on feuillette sans les lire – car l’homme aujourd’hui ne lit plus guère. Des couches pour bébés, des montres et des bijoux, du lait, des céréales, des confiseries, des cosmétiques (car nous le valons bien), des smartphones, des tablettes numériques et autres iPad, des voitures, des jouets, des protections hygiéniques et des tampons périodiques, des produits de nettoyage… Des D.V.D., des C.D. Et des livres.

Les talk-shows se suivent et se ressemblent. Fogiel après Ardisson, Ruquier après Fogiel, le tout mâtiné de Bafie ou de Bedos-le-fils. Le meneur de jeu (choisi sans doute sur sa capacité à ricaner de tout et de rien, à moins que ce soit sur sa propension à tenir des propos graveleux) est immanquablement encadré de l’un ou l’autre roquet payé pour briller aux dépens d’invités inconscients ou masochistes. Et peu importe qu’ils se nomment Éric Zemmour, Guy Carlier ou Éric Nauleau, l’essentiel restant leur agressivité gratuite et ce qu’on appelle « l’esprit français », à savoir un savant mélange d’ironie facile et de méchanceté acide, le tout chapeauté par un côté « grande gueule » qui ne laisse aucune chance à leur interlocuteur. Les victimes se succèdent : comédien ou rappeur en période de promo, ancienne star du X, humoriste égrillard ou libidineux, homme politique, fils ou fille de, pseudo-vedette d’une quelconque émission de téléréalité, ex-miss France, footballeur ou rugbyman, playboy décervelé, top modèle siliconé, présentateur télé plus ou moins ringard en quête d’une nouvelle notoriété… Et parmi tous ces  people, chaque semaine, l’un ou l’autre plumitif dont on se demande ce qu’il est allé faire dans cette galère. Nègre, biographe, journaliste, scribouillard, romancier ou théâtreux à la mode, auteur de pamphlet ou de biographie non autorisée viennent joyeusement se faire étriller par de soi-disant « chroniqueurs » qui ne sont là que pour se mettre en valeur à leurs dépends. Quelquefois, perdu dans ce troupeau, un écrivain. Je veux dire quelqu'un qui a un tout petit peu de talent et qui, sans doute, se trouve parachuté là par un éditeur en quête de publicité facile.

Car les livres, de nos jours, même les vrais, ceux que l’on a plaisir à lire et que l’on peine à lâcher, ceux qui nous touchent et nous émeuvent, sont bien des produits. Rien de plus. Des produits culturels, certes, servant d’alibis à ces consternantes émissions. C’est à ce titre qu’ils ont la vie brève. Entre le placement en librairie et le retour des invendus à l’éditeur, combien de temps s’écoule-t-il ? Un mois, deux ? Guère plus. Après quoi d’autres nouveautés s’installent dans les rayonnages et sur les tables, prétendus mémoires de célébrités, ouvrages de « développement personnel » ou d’ésotérisme, essais politiques, livres de vulgarisation très justement sous-titrés « pour les nuls », conseils amoureux ou pédagogiques, prix littéraires de l’année, recueils de princiers ragots et de royales rumeurs…

Imaginez cela. Un mois ou deux de vie, pour un livre que son auteur a mis, parfois, plusieurs années à construire. Une œuvre, et peu importe qu’elle soit médiocre ou géniale, une œuvre remplie de rêve et de folie, une œuvre de peine, d’amour et de haine. Des pages et des pages d’efforts, de ratures, d’hésitations, de remords, de doutes, d’espoirs et de regrets. Des mois, des années de travail.

On choisit des mots comme on choisit des pierres précieuses. On les polit avec amour, on les enchâsse au creux de phrases longuement ciselées, on efface, on recommence. Les chapitres s’ajoutent aux chapitres. Cela commence à ressembler à un livre, dans lequel on se met tout entier. Un livre qui sent la sueur et la peine, quelquefois, et le sang. Ou bien un livre qui chante dans l’été et ses pages alors frémissent sous la brise parfumée. On y parle de soi, on s’y cache, on s’y révèle. On y raconte ses blessures et ses peurs. On y réinvente le monde et la vie. Tout cela tremble et palpite, et l’auteur se promène dans les librairies, étonné et ému de lire quelquefois son nom sur une couverture cartonnée, au détour d’une travée.

Mais après quelques semaines à peine, les libraires remballent tous ces rêves dans de grandes boites en carton, et les remplacent par d’autres, tout aussi éphémères.

Alors, pour qu’un livre ait une toute petite chance de trouver son public et d’échapper à ces modernes autodafés, il lui faut un peu d’aide. Un peu de lumière. Un coup de projecteur. Afin que quelqu'un, quelque part, sache qu’il existe et, peut-être, ait envie de le prendre en main, de le feuilleter, de le lire. Juste un peu de lumière. Quelques mots, quelques lignes dans un journal.

Les critiques sont là pour ça. Pour informer leurs lecteurs qu’un livre est né. Pour dire ce qu’ils en pensent. Du bien, ou même du mal, pourquoi pas ? C’est leur métier. Lisez-le, vous y rencontrerez un être humain semblable à vous. C’est à vous qu’il s’adresse. C’est de vous qu’il parle.

C’est pour cela que les éditeurs envoient des services de presse aux principaux médias, ces mêmes  services de presse que l’on retrouve très vite dans les rayonnages des bouquineries, le plus souvent sans qu’ils aient été lus ni même feuilletés. Allez donc faire un tour rue du Midi ou boulevard Lemonnier en période de rentrée littéraire, vous verrez…

Combien de romans, sur les étals des librairies, entre la fin du mois d’août et le début du mois de décembre ? Entre six cents et mille, au bas mot. Parmi eux, le mien, le petit dernier. Perdu dans la masse, noyé, englouti.

Bien sûr, on peut comprendre que les critiques n’ont guère le temps de parcourir ou ne serait-ce que d’ouvrir ces centaines d’ouvrages. Est-ce une raison cependant pour que, tous médias confondus, ils se jettent sur les dix ou quinze bouquins dont tout le monde parle, et les commentent ensemble, sur le même ton et de la même voix ? Est-ce même utile car, après tout, on se doute bien que le Goncourt de l’année ne manque pas de qualités, et que le dernier Olivier Adam mérite le détour. Nul besoin de la caution d’un critique pour s’en assurer. On sait aussi qu’il est de bon ton de comparer le récent opus de notre Amélie nationale à son prédécesseur de l’année dernière. Que surgisse un nouveau Florian Zeller ou un Christine Angot tout neuf, que paraisse l’un ou l’autre Laurent Gaudé, Virginie Despentes, Philippe ou Patrick Besson, Frédéric Beigbeder ou Philippe Djian, et voilà que s’agitent les pages littéraires de nos quotidiens, que frétillent les magazines spécialisés. Alors, pensez donc, un modeste « Schraûwen », petit roman belge né du travail d’un auteur peu connu, sans nul scandale pour le porter : comment imaginer qu’on lui consacre ne fût-ce qu’un tout petit encart ?

Mais ne soyons pas injustes. J’ai eu droit à quelques lignes dans Le Soir, et à une très belle critique dans  La Libre Belgique. Les deux principaux quotidiens belges ont parlé de mon dernier opus, et je les en remercie. Mais les autres ? Tous les autres ? Les journaux moins importants ? Les quotidiens français ? Les magazines, littéraires ou non, d’ici ou d’ailleurs ? Les émissions culturelles de la télé et de la radio belges ? Celles que l’on écoute en France ? Rien. Niets. Nothing. Nada. Le silence du vide et de la mort…

C’est ainsi que personne ou presque n’aura entendu parler de ce livre qui vaut ce qu’il vaut, ni plus ni moins, mais qui n’est pas pire que bien d’autres. Personne par conséquent n’aura l’idée de le commander à la FNAC où d’ailleurs il ne figure dans aucun rayon, pas même dans celui, à peu près invisible, consacré à la « littérature belge ». Personne non plus ne l’achètera. Personne ne le commandera sur Internet. Ce qui revient à dire que personne ne le lira. Mort, le dernier « Schraûwen ». Plus exactement : mort-né. Comme bien d’autres.

Que faut-il faire, dites-moi, pour exister en tant qu’écrivain dans notre petit pays… et dans les autres ? De toute évidence, il ne suffit pas d’avoir été publié. Ni d’avoir, par le passé, été couronné de quelque prix. Ni d’avoir derrière soi, déjà, quelque chose qui ressemble à « une œuvre ». Ni même, je le crains, de posséder une miette de talent.

Mais entendons-nous. Je ne voudrais pas que se méprennent les rares lecteurs de ce blog presque aussi peu connu que son auteur. Je ne rêve pas de gloire. Aucun désir chez moi de me trouver poursuivie par des hordes de paparazzi en fureur, ni de voir mon nom ou mon image briller sur papier glacé. Et je vous le dis tout net : si par extraordinaire je devais un jour être sollicitée par un quelconque Ruquier, je déclinerais poliment l’invitation, et cela même si l’affreux Zemmour et le sinistre Nauleau ont – grâce à Dieu – déserté son plateau.

Mais quand même… J’écris des livres. J’ai la chance de les voir publiés. Est-ce trop demander que de désirer, en sus, qu’ils soient lus ? N’écrit-on pas toujours, d’une certaine manière, à quelqu'un ? Pour quelqu'un ? Ne s’adresse-t-on pas, dans toutes ces pages et à travers tous ces mots que l’on aligne, aux autres ?

Alors, oui, je suis en colère. Et triste. Et déçue. Un peu comme celui qui envoie à un ami une lettre qui n’arrivera jamais… parce que le facteur a mal fait son travail. Pour un écrivain, ce facteur paresseux, ce peut être le critique. Qu’ils fassent donc leur boulot, ces professionnels de la chose littéraire : qu’ils lisent, qu’ils découvrent, qu’ils cherchent, au lieu de se contenter de digérer d’abord les avis de leurs confrères afin de ronronner avec eux.

J’ai noté récemment cette phrase de Douglas KENNEDY interviewé par Raphaëlle RÉROLLE (dans Le Monde des Livres du 25 mai 2012) : « L'écriture est un acte public. J'écris exactement ce que je veux, mais je le fais pour mes lecteurs, c'est évident. Pas pour le marché, pour eux ». Un acte public… On ne saurait mieux dire. Nous en sommes tous là : nous écrivons pour nous-mêmes, d’abord, mus par une nécessité quasi-pathologique. Et en même temps, nous écrivons pour les autres, proches et lointains, familiers et inconnus. Pour nos « frères humains ». Pour ceux qu’on appelle « le public ». Pour leur parler, pour les toucher,

Encore faudrait-il arriver à l'atteindre, ce public.

Soirée Huis Clos

Vu, le 26 octobre, Huis Clos, dans la petite salle du XL théâtre. Ce sont quelques-uns de mes " anciens " de H2 qui avaient organisé cette sortie. Mise en scène un peu trop hystérique à mon goût, avec une fin qui n'a certainement pas été imaginée par l'auteur et qui modifie légèrement son propos. Dommage et inutile, à mon sens. Mais, à ce détail près, bon spectacle. Surtout, très belle performance des comédiens. Et puis, le texte reste le texte, sans conteste la meilleure pièce de Sartre, une petite merveille de construction, de structure, de dialogues... et qui fait passer comme sans y toucher l'essentiel (ou devrais-je écrire " l'existentiel " ?) d'une pensée qui, comme toutes les doctrines philosophiques, fait l'objet par ailleurs de traités plutôt obscurs.

Quoi qu'il en soit du plaisir que j'ai eu à revoir cette pièce, il me faut dire aussi le plaisir d'avoir retrouvé mes étudiants, d'avoir été sollicitée par eux pour cette illustration d'un cours que je leur ai donné il y a un an, de les entendre me parler des orientations qu'ils ont choisies, de rire et discuter avec eux autour d'un verre, dans un bistrot africain de Matonge...

Le prince et le philosophe

Socrate

L'histoire des trois tamis de Socrate, ça vous dit quelque chose ?

Si vous avez été scout, vous devez connaître ce joli conte qui nous parle des trois filtres au travers desquels faire passer toute parole : le filtre de la vérité, celui de la bonté et celui de l'utilité. Belle histoire qui circule depuis toujours autour des feux de camp.

Internet (qui ferait bien d'appliquer la recette) propage cette légende comme il propage toutes les autres. Faites le test : tapez " Socrate " et " tamis ", et vous verrez apparaître 53.700 résultats en 0,28 seconde. Cinquante-trois mille sept cents sites qui se recopient et se plagient sans vergogne, cinquante-trois mille sept cents fois le même conte " attribué " à Socrate. Attribué par qui ? Ni par Platon ni par Xénophon, pour ce que j'en sais. Bien sûr, je ne sais pas tout, et je n'ai pas lu tous les textes grecs, tant s'en faut. Je n'ai en tout cas pas lu Socrate, pour la bonne et simple raison qu'il n'a jamais écrit une ligne. Le moindre potache passé par mes mains - si j'ose dire - le sait. Le plus nul des bacheliers français le sait. N'importe quel étudiant de première année d'université ou de haute école le sait. Notre prince héritier, par contre...

RoiTrès jolie fable que celle des trois tamis. On peut certes penser que le sage Socrate ne l'aurait pas désavouée. Quant à prétendre qu'il l'a inventée, c'est une autre histoire que rien, à ma connaissance, ne permet d'attester. Vraiment rien. Qui donc l'a créée et placée dans sa bouche ? Sans doute ne le saura-t-on jamais. J'imagine un vieux professeur de philo, tout chenu, mémoire brumeuse et parole fumeuse, ne sachant plus très bien ce qui est de lui et ce qui vient de l'antique dialecticien. Ou bien un quelconque chef de troupe ou d'unité scoutes, modeste au point de camoufler son génie derrière celui du premier des philosophes. Ou alors il s'agit de l'une de ces " légendes urbaines " comme on dit aujourd'hui, lancée par un mystificateur qui n'e prévoyait pas le succès de sa trouvaille. Si quelqu'un parmi les lecteurs de ce blog peut m'éclairer et m'indiquer la source écrite de cette anecdote (pour autant qu'elle existe), il aura droit à toute ma reconnaissance.

En attendant, résumons-nous. Le conte des trois tamis est joli, rempli de sagesse, édifiant à souhait. Socrate, s'il l'avait connu, l'aurait sans doute apprécié. Mais il y a peu de chances pour qu'il en fût l'inventeur. Quoi qu'il en soit, il ne l'a pas écrit ; ça, c'est une certitude.

Mais que vient faire le prince Philippe de Belgique dans cette affaire ?

Eh bien, figurez-vous que voici quelques jours, le mercredi 24 octobre pour être précis, le journal télévisé de la RTBF a consacré un sujet au couple princier qui se trouvait en visite à Liège, dans une " maison intergénérationnelle ". Une charmante dame prénommée Pascale, professeur de son état d'après François de Brigode qui présentait le JT (si elle est prof, ce n'est pas de philo, on peut en être certain), s'est mise à raconter l'histoire des trois tamis. Notre futur roi, jugeant sans doute qu'il n'est jamais trop tard pour s'instruire, l'a écoutée attentivement. Après quoi il a ri finement et s'est fendu d'un commentaire sur l'actualité de ce texte qui n'aurait pas été choisi au hasard. La dame, rougissante et la voix tremblante, a ensuite narré à la caméra que le prince s'était confié à elle. " Il m'a dit qu'il a beaucoup lu Socrate ", a-t-elle expliqué, " mais qu'il ne connaissait pas ce texte-là ". Si si, je vous assure, c'est exactement ce qu'elle a dit. Vous pouvez vérifier. 

C'est dans des moments comme celui-là qu'on se sent fier d'être belge, me suis-je dit tout émue à mon tour. Pensez donc ! Celui qui un jour régnera sur notre joli petit pays a beaucoup lu Socrate, qui n'a jamais rien écrit... C'est pas beau, ça ?

Mais ne me faites pas dire ce que je ne pense pas. Loin de moi l'intention de dénigrer, comme tant d'autres, la royauté, la monarchie ou la princière personne de l'héritier du trône.

Car après tout, peut-être a-t-il eu la chance de mettre la main sur de vieux manuscrits qu'il est le seul à connaître. Pourquoi pas ? Tout n'est-il pas possible dans un pays où de slimste Vlaming (l'autre futur roi de l'autre partie de la Belgique) a prouvé zijn slimheid (comment dit-on cela en français, déjà ? Slimitude, c'est bien ça ?) en perdant 58 kilos en neuf mois ? Est-ce un hasard, d'ailleurs, si le mot slim se traduit par " malin, rusé " en néerlandais, et par " mince " en anglais, " le plus malin des Flamands " devenant très logiquement " le plus mince des Flamands " ?

Mais revenons à Philippe. Vu qu'il me semble peu probable d'imaginer notre Prince en archéologue découvreur de textes qui n'ont jamais existé, je préfère porter ses propos au crédit du célèbre et universellement reconnu "surréalisme à la belge", ou à celui de notre zwanze bruxelloise. A moins, bien sûr, qu'il n'ait jamais rien dit de tel et que ce soit Dame Pascale qui a cafouillé, inventé, fantasmé, menti... Peut-être même a-t-elle été missionnée par l'infâme Deborsu, désireux de poursuivre à travers elle son travail de sape. Vraiment, tout est possible. Sauf une chose, qui serait de soupçonner notre prochaine Altesse de feindre et d'étaler une culture qu'il ne possède pas.

Certes, tout le monde n'est pas obligé d'être familier de Socrate ou de maîtriser la philosophie grecque. Mais il me semble qu'il est toujours préférable de se taire, quand on ignore quelque chose, plutôt que de se décrédibiliser en prétendant connaître... ce qui n'existe pas.

Mais rassurez-vous: le ridicule ne tue pas. La ciguë, par contre...

Mots d'enfants

Question intéressante de l'une de mes petites élèves : " Si on réfléchit bien, les Chinois, quand ils parlent chinois, pour eux c'est du français ? ".

Question tout aussi intéressante qui me vient par SMS de Kalemie où mon coeur est resté, tout comme une petite Lili de 5 ans avec laquelle j'entretiens un lien tout particulier. Celle-ci a interrogé son papa, qui n'a pas résisté au plaisir de m'informer des préoccupations existentielles de ma petite majina (seuls les swahiliphones me comprendront) : " Quel est l'homme qui est mort le premier ? ". On connaît l'histoire de l'oeuf et de la poule, mais ceci...nbsp; S'appeler Liliane prédispose à la philosophie, aucun doute là-dessus ! J'espère que je serai encore vivante quand elle sera en âge d'aller à l'université...

 

R.J. Ellory ou Portrait de l'artiste en majesté

​Lu dans Le Monde des Livres de ce vendredi 7 septembre, sous la plume de Macha Séry, un article intitulé « On n‘est jamais mieux servi que par soi-même » (article qui, au moment où je poste ce texte, n’est pas accessible sur le Net). Elle y raconte comment l’écrivain britannique R.J. Ellory fait sa propre promotion sur Internet en s’autolouangeant – si je puis me permettre ce néologisme qui mériterait d’exister – sur les sites de vente (de livres) en lignes et sur ceux qui proposent aux internautes des critiques rédigées par d’autres internautes.

Toute la Toile ne parle plus que de ça. Pour être dans l’air du temps, disons que cet incident fait le buzz, à tout le moins dans le petit monde de la littérature. Car enfin, le coupable n’est pas un modeste écrivaillon plus ou moins inconnu qui s’en va à la chasse aux lecteurs. À tort ou à raison, ce R.J. Ellory est considéré – surtout par lui-même semble-t-il – comme l’un des maîtres actuels du polar. Son succès, ses ventes et sa réputation sont considérables. Je lis peu de policiers et autres thrillers, et je ne puis donc émettre d’opinion quant à son talent ou quant à la qualité de ce qu’il écrit mais il n’a, en tout cas, nul besoin d’auto-publicité, c’est évident.

Alors ? Problème d’ego ? Besoin fou de reconnaissance, de notoriété ?

Étrange, quand même ! Certes, je peux comprendre que l’on tente d’attirer sur soi les regards, de susciter la curiosité, fût-ce par le port de chapeaux pompiliens ou par la diffusion de quelque légende plus ou moins exotique. Je peux comprendre que l’on se réjouisse d’être lu et apprécié, voire encensé. Et je comprends tout à fait que l’on parcoure avec curiosité, avec attention, avec délectation le cas échéant, les critiques favorables que l’on peut trouver ici ou là : « J’ai des lecteurs, et ils aiment ce que j’écris. Mon travail est apprécié… ». Quoi de plus normal, quoi de plus humain ? Mais quel intérêt, vraiment, à les rédiger soi-même, ces éloges, sinon celui de booster les ventes ? Et encore, rien n’est moins sûr. Car j’ai peine à croire que les visiteurs de ces sites soient assez naïfs pour acheter tel ou tel livre à l’instigation de commentaires dithyrambiques émanant d’un parfait inconnu.

Il doit y avoir une bonne part de mal-être derrière ces manœuvres aussi malhonnêtes que… désarmantes de naïveté. Tant il est vrai que la plupart des écrivains et des artistes en général sont souvent quelque peu névrosés. Sans quoi ils n’écriraient pas, ils ne composeraient rien, ils ne peindraient guère. Ceci en est une nouvelle preuve.

Je me dis aussi que, peut-être, ce monsieur Ellory au troublant pseudo va faire des émules. Au fond, l’idée n’est pas mauvaise. Voilà ce que nous devrions tous faire, nous qui passons des jours et des nuits à inventer des histoires, à apparier des mots, à créer des textes, des images, des formes, de la musique ou autre chose, souvent en vain et sans que personne ne s’intéresse vraiment au résultat de tant de travail et de peine. Bien sûr, le risque existe de se voir démasqué comme l’a été notre britannique fraudeur. Il doit y avoir moyen cependant de contrer ce danger. Il suffirait que toutes ces flatteuses critiques émanent de quelqu'un qui ne soit pas l’artiste lui-même. Amis, époux et épouses, amants, petits amis, parents, cousins, frères et sœurs, grands-parents, enfants, voisins, débiteurs, camarades de classe, collègues de travail et autres relations proches ou lointaines, qu’attendez-vous donc pour vous lancer dans l’aventure ?

Mieux. Pourquoi ne pas constituer une sorte de club d’ « artistes associés » au sein duquel chacun s’engagerait à encenser les œuvres de tous les autres ? Que voilà une idée qu’elle est bonne, n’est-il pas ? Plus personne ne lira nos livres, mais chacun en dira le plus de bien possible. Nous serons célébrés, adulés, fêtés. Nos noms et nos images circuleront sur le Net sans lequel rien ni personne n’existe plus vraiment. Dans la foulée, nous serons invités sur les plateaux de télévision de ces talk-shows plus consternants les uns que les autres, mais l’essentiel n’est-il pas d’être vu et de faire parler de soi ? On créera des reality shows rien que pour nous. Je me vois déjà « tout en haut de l’affiche » ou enfermée dans un loft, un château, une grotte, une cave même, une cage de verre, une piscine vide (ou remplie), une isba, une cellule monastique, un cachot… en compagnie de quelques autres peintres, musiciens, poètes et écrivains en tout genre, à discuter des mérites comparés des fruits avariés et des légumes pourris, ou de l’impact du thé noir sur les neurones selon l’heure à laquelle il est consommé (même si je préfère, quant à moi, le thé vert).

Je lance donc ici un appel solennel à tous mes confrères en écriture et en création en général : réunissons-nous au sein d’un club, d’une association, d’une ASBL. Rédigeons et déposons-en les statuts. Et puis jetons-nous à l’eau, plongeons dans l’océan toujours plus vaste de l’Internet, et postons-y des messages, sans trêve ni repos, à la gloire de tous ceux qui se seront affiliés avec nous.

En commençant par moi, bien entendu.

de Fabienne à Amélie, ou quand Uccle se délocalise au Japon

AmelieLa RTBF a diffusé un documentaire consacré à l’inénarrable Amélie Nothomb qui, sauf erreur de ma part, en est à son vingt et unième roman de rentrée. Vingt et un romans en vingt et un ans. Faut le faire, quand même ! Chapeau (sans jeu de mots) pour tant de constance et de régularité.

Ceux qui m’ont un peu fréquentée dans ma vie de prof savent ce que je pense de son œuvre (et de son personnage, médiatique autant que factice). Ce n’est pas aussi calamiteux que du Marc Lévy ou du Guillaume Musso, c’est entendu. Si je m’en réfère aux cinq critères que je considère comme devant être réunis chez ceux que j’appelais, pour mes étudiants, « les vrais écrivains », à savoir la maîtrise de la langue (c’est un minimum), un besoin quasi pathologique d’écrire, un style personnel et reconnaissable, la création d’un univers propre et une thématique qui se retrouve de livre en livre, elle s’inscrit incontestablement dans cette catégorie… ce qui n’est pas nécessairement une garantie de qualité. Mais bon, c’est quand même mieux que les Lévy, Musso et autres Dan Brown, faiseurs et producteurs plutôt que créateurs. Certains de ses romans sont d’ailleurs bons, voire très bons, comme le premier, Hygiène de l’Assassin, ou Stupeur et Tremblements. Mais que de navets calamiteux à côté de ces quelques bons textes, des Catilinaires à Attentat en passant par Antechrista et par ceux que je n’ai pas lus et que je ne lirai pas, maintenant que plus rien ne m’y oblige.

Au fond, sa plus grande œuvre (et la plus intéressante sinon la plus réussie), c’est sans doute le personnage et la légende qu’elle a créés.

Je me suis toujours amusée – et quelquefois agacée – de l’entendre raconter tous azimuts qu’elle n’est arrivée en Belgique qu’à l’âge de 17 ans pour entrer aussitôt à l’ULB, en philo romane, alors que je suis particulièrement bien placée pour savoir qu’elle a fait ses études secondaires et a été interne (tout comme moi) à l’Institut des Fidèles Compagnes de Jésus (ça ne s’invente pas), avenue Montjoie, à Uccle, Bruxelles. Elle est trop jeune pour y avoir été ma compagne d’internat, et trop jeune aussi pour y avoir été mon élève, du temps que j’y enseignais. Mais nous avons eu les mêmes professeurs, parmi lesquels, bien sûr, Claire Kozyreff en latin et en grec, et mademoiselle Van Rymenam, entre autres. Je me souviens de la réaction de Claire après qu’elle avait entendu Fabienne, puisque tel est son prénom véritable, expliquer un jour au micro de France Culture que toute jeune déjà, au cours de ses études secondaires, elle avait traduit et réécrit l’Iliade dans son entièreté ; Claire a failli s’étrangler, vu le niveau en grec de notre illustre écrivain. Elle m’a raconté lui avoir téléphoné après cette émission pour s’entendre rétorquer que « ce sont des choses qu’on dit à la presse »… Presse un peu naïve, quand même, pour imaginer qu’on enseigne le grec ancien au Japon, au Bangladesh, en Chine ou dans une autre de ces contrées lointaines d’où notre Fabi nationale n’émergea que pour entrer à l’université… Tout comme sont naïfs les exégètes et les chercheurs qui consacrent thèses et mémoires à l’exotique écrivain pseudo-japonais en s’appuyant sur ces éléments biographiques, considérant comme vérité d’évangile les incroyables fariboles qu’elle invente avec la même créativité que celle qui préside au choix des prénoms de ses personnages.

J’ai regardé l’émission, curieuse de voir si la fable de la naissance japonaise (car non, Etterbeek n’est pas au Japon, je le sais pour y être née moi aussi !) et de l’arrivée tardive en Belgique était toujours d’actualité.

Mais oui. Cette fable-là et quelques autres, dont je connais également les dessous, et qu’il me paraît inutile de démythifier ici.

Tout cela n’a en somme pas beaucoup d’importance. Chacun a le droit d’être un peu mythomane ou très menteur. Un artiste peut parfaitement se dissimuler derrière un pseudonyme, s’inventer un nom et une vie, se créer une légende, confondre ses rêves et la terne réalité. Peu importe, finalement, que « le plus japonais des écrivains belges » souffre de je ne sais quel trouble psychologique ou ne soit qu’une fieffée menteuse. Peu importe aussi que tout cela ne soit que marketing et publicité, ou ressortisse d’une pathologie ou d’une névrose. Du moment qu’il existe quelque chose qui ressemble à une œuvre.

Mais est-ce le cas ?

Car je ne peux m’empêcher, quand même, de m’interroger : quelle est, dans le succès de personnages de ce genre, la part du talent (ou à tout le moins, la part du fait de répondre au goût du public) et quelle est celle d’une sorte de campagne de marketing ? Peut-être devrais-je me vêtir de noir, porter de grands chapeaux, raconter partout que je me nourris de fruits pourris et que je bois six litres de thé noir à mon petit lever, vers quatre heures du matin. Peut-être devrais-je me targuer d’être née où je ne suis pas née, d’avoir grandi où je n’ai pas grandi… Ma notoriété et mon talent en seraient-ils plus grands, ou mieux appréciés ? Pour ce qui est du talent, je ne sais pas. Quant à la notoriété… À quoi bon, finalement ? Être connu, reconnu… Passer à la télé, avoir sa photo dans les magazines… Je ne crois pas que cela me plairait vraiment. Pas assez narcissique. Et puis, je n’aime pas suffisamment mon image pour rêver de l’étaler sur papier glacé ou sur écran-plasma.

Et pourtant… Être reconnu, n’est-ce pas ce que cherche tout artiste, du plus minable au plus génial ?

Pourquoi donc écrit Le Clézio, pourquoi écrivaient Camus, Rimbaud, Villon, pourquoi écrivent des gens comme Paul Auster, comme Murakami, comme John Irving et tant d’autres ? Qu’est-ce donc qui poussait Renoir ou Van Gogh à peindre, Mozart à composer ? Cherchaient-ils la reconnaissance, ou avaient-ils besoin, tout simplement, d’inventer un monde et, au passage, de créer de la beauté, de l’émotion, de la profondeur ? Entre « reconnaissance » et « partage », il y a de la marge, comme entre « commerce » et « art », comme entre « mode » et « talent », entre « célébrité » et « génie »…

J’en viens à me demander si l’art véritable, en fin de compte, ne serait pas d’écrire sans chercher à être lu. Cela existe-t-il ? Si c’est le cas, personne n’en sait rien, évidemment. Mais pourquoi s’évertuer à mettre en mots, en couleurs, en musique, ce qu’on ressent et ce qu’on rêve, si ce n’est pour atteindre, par-delà le temps et l’espace, ses « frères humains » ? Pourquoi créer sans partager ? Pourquoi et, surtout, pour qui ?

Fabienne N. ne cherche peut-être que ce que nous cherchons tous, les vrais artistes comme les fumistes, les jeunes comme les vieux, les fous comme les sages. Le succès, peut-être, des petits morceaux de gloire, quelques miettes de célébrité. Un simulacre d’amour. L’illusion d’être comprise, ne serait-ce qu’un peu.

Mais tout cela, pourquoi le chercher à travers mensonge, tromperie, supercherie ?

À moins, bien sûr, que tout art ne soit qu’imposture.

Mais cela, c’est une autre histoire.

John Irving au Palais des Beaux-Arts

IrvingHier soir, je suis allée écouter John Irving au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles.

À l’occasion de la sortie de son dernier livre (« In one person ») et de sa traduction en néerlandais (« In een mens »), invité par Passa Porta, il se trouvait interviewé – en anglais, forcément – par Annelies Beck, elle-même écrivain. J’avoue que je ne la connaissais pas. Une heure et demie de propos qui m’ont paru très intéressants… pour ce que j’en ai compris. Beaucoup trop peu à vrai dire. Si quelqu'un se sent d’attaque pour me traduire tout ça (que j’ai enregistré)…

Mais même comme ça, en ne percevant qu’une partie de ce qu’il disait, c’était intéressant. Autant que Paul Auster, écouté naguère dans le même lieu et dans les mêmes conditions. La voix, le regard, les gestes, cela parle aussi. Bien sûr, il s’agit d’écrivains, pas d’hommes de spectacle. Mais les mots, ce sont quand même leur matériau de base. Quand ces mots passent par la voix, quand on entend le souffle, le rire quelquefois, les hésitations, quelque chose surgit. Un peu comme si ces mots prenaient chair.

Il y a néanmoins quelque chose d’étrange à voir ces êtres de silence et de solitude ovationnés et applaudis comme de quelconques vedettes de variétés.

Et la traduction française ? demanderez-vous. L’an prochain, paraît-il.

Au fait, quel âge a-t-il donc, John Irving ? Eh bien, 70 ans à peine. L’âge qu’aura Fabius à la fin du mandat de François Hollande. Cherchez l’erreur, encore une fois.

Cherchez l'erreur

Laurent Fabius a le même âge que moi. En réalité, il est mon aîné de trois mois ; cela ne l’empêche pas de se trouver désigné comme ministre des Affaires étrangères du tout nouveau gouvernement Hollande.

J’ai le même âge que Laurent Fabius. En réalité, je suis sa cadette de trois mois. Cela ne m’a pas empêchée de me trouver mise au rebut à la date de mon fatidique 65ème anniversaire. Plus bonne à rien, pas même à signer le moindre procès-verbal d’examen oral.

Cherchez l’erreur.

Nostalgie de François Truffaut

 

JulesetjimRevu ce soir Jules et Jim sur Arte. Un pur chef-d’oeuvre. Il n’y a pas un plan dans ce film qui ne soit parfait. Qu’est-ce qui fait la beauté, l’émotion qu’il dégage ? Tout et rien. La griffe, la patte de Truffaut. Même ce ton, ce phrasé qu’il a donné à tous ses comédiens et qui était le sien, une manière de parler presque artificielle, le rythme de sa propre voix qu’on retrouve dans tous ses films, et puis ce côté tellement écrit, tellement littéraire.

Ses films, et celui-là en particulier, sont intemporels. Tourné en 1962 cependant, comme cela paraît loin…, histoire début de siècle, avant la Première Guerre, pendant la Guerre, après, en costumes… et rien pourtant de « daté », rien de dépassé.

Plusieurs niveaux d’émotion.

D’abord la beauté du film, tout bêtement, l’histoire, le jeu des acteurs, la musique, la magie de ce noir et blanc lumineux, la grâce de Jeanne Moreau, sa jeunesse, sa voix… Le plaisir que l’on peut ressentir devant quelque chose de simplement beau, devant une oeuvre d’art réussie, achevée. Cette espèce de jouissance esthétique, ce bouleversement face à la beauté. L’envie de s’arrêter, comme on s’arrête devant un tableau, une sculpture.

Je me souviens de deux ou trois moments d’émotion violente, incontrôlable, qui m’ont ainsi saisie par surprise et sans que je m’y fusse attendue, jusqu’aux larmes. La première fois, je crois bien, c’était à Florence, à San Marco.

J’étais là avec un groupe d’élèves du collège Saint-Pierre et avec quelques collègues. Florence est une ville magnifique. Je la connaissais sans l’avoir jamais vue, grâce au cours extraordinaire de Paul Warzee que j’avais suivi en 1ère et 2ème candi ; je connaissais la genèse et les caractéristiques de la plupart des œuvres, peintures, sculptures, monuments, bâtiments… que nous voyions. Sans doute en savais-je plus sur l’histoire de Florence et de ses trésors que la plupart de ceux qui participaient à ce voyage, même parmi mes collègues. Il n’y avait donc aucune vraie « surprise » à attendre, sinon celle de voir en vrai ce qu’on a si souvent vu en photo, ce qu’on a rêvé, imaginé. Mais quand je me suis trouvée, brusquement, après avoir monté un escalier, face à l’Annonciation de Fra Angelico, je me suis sentie comme pétrifiée. Frappée, littéralement, au cœur. C’était tellement beau, tellement évident. Les larmes me sont montées aux yeux sans que je pusse me contrôler. Je suis restée devant cette petite fresque, à pleurer sans trop savoir pourquoi et sans arriver à me dominer. Au bout d’un moment, il m’a bien fallu rejoindre le groupe, ados et profs, m’en aller avec eux vers d’autres merveilles. Les élèves m’ont regardée sans comprendre, ils ont dû imaginer je ne sais quelle dispute, quel drame intime. Moi, j’étais littéralement « retournée ». Comme emportée par une espèce de vague venue de très loin. Si j’avais été seule, je serais restée là pendant des heures, perdue au milieu des visiteurs qui montaient l’escalier, descendaient, s’exclamaient. Le souffle coupé devant une sorte d’absolu de la beauté.

J’ai ressenti cela une autre fois, au musée d’Orsay, devant un Van Gogh. Même émotion, mêmes larmes, même impression de me trouver foudroyée. Et une fois encore plus récemment, à Rome, dans la chapelle Sixtine, devant les fresques de Michel Ange. Je me suis assise sur un banc et je suis restée là, le nez en l’air, chavirée…

Ce sont des moments très forts et totalement imprévisibles. Il y a de nombreuses œuvres d’art que je connaissais sans les avoir vues « en vrai » et qui ont toujours fait partie de ma mythologie personnelle : certains Rodin, la Piéta de Michel Ange, son David, les impressionnistes en général, et tant d’autres… Quand il m’a été donné des les découvrir enfin, j’ai ressenti une émotion forte, bien sûr. Mais rien de comparable avec ce qu’ont déclenché L’Annonciation de Fran Angelico, le Van Gogh d’Orsay ou la Sixtine. Pourquoi ces trois-là spécialement, pourquoi cette conflagration brutale et irrésistible ? Je serais bien en peine de le dire.

Il y a quelque chose de cet ordre dans l’effet que produit sur moi Jules et Jim, même si l’impact est moins fort.

et puis autre chose, en plus du plaisir purement esthétique, aussi puissant fût-il. Appelons cela la nostalgie. Truffaut, celui de ma jeunesse, celui de Baisers volés, de La nuit américaine, du Dernier Métro, de L’Enfant Sauvage, de La Sirène du Mississipi surtout…   La grâce et la beauté de Jeanne Moreau, cette lumière. Cette incroyable jeunesse qui était la sienne, et cette jeunesse aussi, cette fraîcheur qui est celle du récit lui-même. L’amour, l’amitié, l’insouciance, la joie, les rêves… Tout est possible encore, tout peut arriver, tout est neuf. La vie devant lui et devant moi, toute neuve, toute vide, ouverte, vierge comme une page blanche au matin du monde. Tant de rêves, tant d'attentes, tant de certitudes.

Truffaut est mort. Quant à moi…

Si je compte bien, Jeanne Moreau avait quelque chose comme trente-deux ou trente-trois ans, mais elle en paraissait vingt tout au plus. Truffaut que l’on ne voit pas était si jeune et si vivant, lui aussi, avant tous ces films que j’ai cités plus haut. Il y a quelque chose de tellement triste à voir, à revoir ces fantômes qui reprennent vie et jeunesse pour quelques moments, par la magie de la télé. Jeanne Moreau a bien vieilli, et bien changé. Truffaut est mort depuis trente ans bientôt. Ses films font partie de l’histoire du cinéma, et les jeunes ne les connaissent pas.

À chaque fois que je présentais en classe le prologue de Gargantua, au temps si proche où l’État et l’imbécile Administration me jugeaient capable encore d’enseigner, j’amorçais le thème de l’intertextualité ; je rapprochais le fameux passage dans lequel Rabelais suggère à ses lecteurs d’étudier son texte par cœur afin d’en conserver la trace « si d'adventure l'art de l'imprimerie cessoit, ou en cas que tous livres perissent », afin que, « au temps advenir un chascun les peust bien au net enseigner à ses enfans, et à ses successeurs et survivens bailler comme de main en main, ainsy que une religieuse Caballe » du Farenheit 451 de Bradbury, débouchant lui-même sur celui de Truffaut ; de même, lorsque j’expliquais le concept de la mise en abyme, je me référais à La nuit américaine. « Mais oui, voyons, vous connaissez certainement ce film, un film de François Truffaut… » « Qui, madame ? » J’expliquais, je racontais, je conseillais de louer le DVD. « Un film des années 70, madame ! Nous, on ne regarde pas des vieux films comme ça. Ils sont bêtes, et on ne comprend rien. Et puis, il n’y a pas d’action, pas d'effets spéciaux… ».

Le naufrage

La vieillesse est un naufrage... C'est le Général de Gaulle qui l'a écrit. Il ne parlait pas de lui (pas encore) mais du Maréchal Pétain, désirant sans doute expliquer – sinon atténuer ou excuser – la position du héros de Verdun face à l'occupant nazi : "La vieillesse est un naufrage. Pour que rien ne nous fût épargné, la vieillesse du maréchal Pétain allait s'identifier avec le naufrage de la France".

Il aurait trouvé la phrase chez Chateaubriand, dont l'œuvre intégrale est numérisée et donc accessible sur le Net. Merci Gallica! J'ai ainsi pu chercher – et trouver – une multitude d'occurrences des termes "vieillesse" et "naufrage" chez l'immortel auteur des Mémoires d'Outre-tombe. Nulle trace, par contre, de la citation qui unirait ces deux mots. Sans doute ne prête-t-on qu'aux riches…

Peu importe, en tout cas, qui l'a dit ou écrit pour la première fois, car J'imagine que nombreux sont ceux qui l'ont pensé. Ce n'est pas moi qui les contredirai.

L'image est bien choisie. On reparle beaucoup en ce moment du Titanic qui, voici cent ans tout juste… Il y a eu aussi en janvier dernier le Costa Concordia. Et tant d'autres.

J'ai eu jadis la chance de voyager en bateau de Marseille à Pointe-Noire à l'instar du Fantin d'Onitsha et de Le Clézio lui-même. C'était sur un cargo nommé l'Helvetia.

 Helvetia01

J'ai navigué aussi quelquefois sur le Lac Tanganyika dont les tempêtes sont fameuses — et j'en ai connu quelques-unes — d'Albertville à Moba ou à Usumbura (pour garder la toponymie de l'époque). Je peux donc imaginer le vent qui se lève, les vagues toujours plus hautes, le roulis et le tangage de plus en plus violents. Je l'ai vécu sans peur car les enfants sont inconscients et amoureux de l'aventure, du risque. Les adultes cachaient mal leur angoisse, certains étaient malades. Moi, je regardais le ciel, la mer, je goûtais le vent, j'écoutais le bruit de la tempête… Je me sentais prodigieusement vivante, sans me douter un seul instant que cette vie intense, justement, se trouvait en grand péril de s'achever.

On a vu cela cent fois au cinéma, mille fois on l'a lu et nul mieux que Rimbaud ne l'a chanté : "plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots". On imagine la suite. L'eau à la fin qui "pénètre la coque de sapin", qui s'engouffre dans la jolie salle à manger, dans les cabines, dans les coursives, les gens affolés tentent de fuir, mais vers où, et le bateau sombre, corps et biens. Ou bien un iceberg, des récifs, des écueils, la coque se brise, l'eau trouve un chemin et le navire se couche sur le flanc ou s'enfonce dans l'océan, tout va très vite, quelques chanceux ont pris d'assaut les canots de sauvetage, et les autres disparaissent dans les flots en quelques instants, en quelques minutes.

Le naufrage. Rapide, souvent. Irrémédiable. Quand la coque se déchire, quand l'eau cherche et trace sa route, il n'y a plus rien à faire. C'est fini. Cela dure quelques minutes, une demi-heure peut-être, puis il ne reste que des débris sur la mer et, dans le meilleur des cas, l'une ou l'autre chaloupe quand ce n'est pas le radeau de la Méduse sur lequel, dit-on, les rescapés ont fini par s'entredévorer.

Aussi définitif, le naufrage de la vieillesse. Une fois le processus enclenché, plus rien ne peut l'arrêter, et l'on se prend à espérer, pour ceux que l'on aime, qu'il sera rapide. Mais on ne choisit pas, et certains radeaux surnagent longtemps, trop longtemps.

Je me souviens d'une histoire que me racontait mon père, autrefois, à Albertville justement, à Kalemie si l'on préfère. J'avais une dizaine d'années. Je peux dater mes souvenirs en fonction de la maison que j'habitais. Les Belges du Congo effectuaient des "termes" (c'est ainsi que l'on disait) de trois ans, suivis d'une période de congé de six mois, congé que mes parents mettaient à profit pour rentrer en métropole. À chaque terme correspondait une maison différente, mise à la disposition de l'agent colonial par la compagnie qui l'employait, la CFL dans le cas de mon père (CFL pour Compagnie des Chemins de Fer du Congo supérieur aux grands Lacs africains). Aujourd'hui SNCC : Société Nationale des Chemins de fer Congolais. Mes parents ont passé quatre termes là-bas, et nous avons donc habité quatre maisons successives. Mes souvenirs sont liés à "notre première maison", à "notre deuxième maison"... Celui que je vais évoquer ici date de notre troisième maison, c'est-à-dire de notre troisième terme. J'avais donc entre neuf et douze ans.

Je me souviens du repas du soir. C'était le moment des grands débats, des discussions, des récits. C'est à ces occasions-là que mon père initiait l'enfant que j'étais à la philosophie, à la politique, aux sciences, à la littérature, et je n'ai pas oublié grand-chose de ces conversations. Je me rappelle qu'il m'a parlé des objecteurs de conscience, de Descartes, de la guerre… C'est là qu'il m'a raconté cette histoire où il était question de la vieillesse, histoire dont l'aspect terrifiant m'échappait à l'époque.

Quelque part sur une île exotique, me disait-il, il existe une peuplade vivant de pêche et de cueillette. Chacun se rend utile à la communauté selon ses moyens. Chacun, surtout, doit être capable d'assurer sa propre survie. Une fois l'an, à date fixe, tous les hommes qu'on pourrait considérer comme "vieux" doivent monter au cocotier afin d'aller cueillir une noix de coco, histoire de vérifier leur force ou leur état de décrépitude. Pour moi qui vivais dans un pays où les cocotiers étaient légion, l'image était parlante. Car ces arbres sont très hauts, et dénués des branches qui rendraient l'opération relativement facile.

Ceux qui n'arrivent pas à s'acquitter de cette tâche, ajoutait-il, sont désormais inutiles. La communauté cesse de les prendre en charge, les condamnant ainsi à l'abandon, à la solitude et à la mort. Certains d'entre eux, racontait mon père, conscients de ce qui les attend,  montent aussi haut qu'ils le peuvent, puis se laissent tomber au sol, préférant une mort courageuse et rapide à la lente déchéance qui leur est promise. L'homme qui me faisait ce récit était mon père. Il n'avait pas quarante ans, il était fort et invulnérable à mes yeux d'enfant. S'il avait su alors comment l'aventure s'achèverait pour lui…

J'ai trouvé trace de cette histoire sur le Net, mine inépuisable de renseignements quelquefois fiables.

"Au XIXème siècle, certaines ethnies polynésiennes avaient la réputation d'éliminer les vieillards lorsqu'ils devenaient trop faibles pour grimper sur les cocotiers et s'y maintenir afin de réaliser la cueillette."

Histoire reprise également dans la "Lettre ouverte aux jeunes qui croient que le vieillissement ne les concerne pas", beau texte de Michel Loriaux qui vaut le détour.
http://www.uclouvain.be/cps/ucl/doc/aisbl-generations/documents/RevueGenerations01p08.pdf

Moi qui envisageais de me faire hara-kiri, je me vois bien tenter l'escalade du cocotier, et me laisser tomber… Car tout, me semble-t-il, vaut mieux que ce triste naufrage dont nul ne sait quand il va commencer, ni combien de temps il durera.

La vieillesse est une horreur. J'en ai malheureusement côtoyé et accompagné quelques-uns déjà, de ces naufragés que plus rien ne peut retenir dans le monde des vivants et qui flottent entre deux eaux avant de s'enfoncer définitivement dans "les flots qu'on appelle rouleurs éternels de victimes". Celui qui m'a raconté cette histoire était l'un deux. Voir ceux que l'on aime ou que l'on a aimés se transformer en… mon Dieu, comment les nommer ? Cela est proprement scandaleux. Il y a quelque chose de totalement révoltant, d'absolument choquant, de terriblement désespérant dans la vieillesse et dans tout ce qui l'escorte. Je ne parle pas ici de l'affaiblissement ou de l'usure du corps, mais de la déchéance, de la perte d'autonomie, de la maladie, des facultés qui diminuent ou disparaissent, et de pire encore dans certains cas. On aimerait garder le souvenir et l'image de l'être jeune, solide, puissant, que l'on a connu jadis, avec ses défauts et ses excès, avec sa force intacte, avec son rire, ses rêves, ses espoirs, son ambition. Mais c'est l'image du vieillard impotent qui se superpose aux traces anciennes et lumineuses, qui s'inscrit dans la mémoire et, finalement, demeure seule. Comment accepter cela, comment s'y résigner ?

Et puis, si la vieillesse en général nous révulse, c'est également et peut-être surtout parce qu'elle nous renvoie à notre propre devenir. Cioran avait raison, pour qui "tout le monde n’a pas la chance de mourir jeune." (Exercices d’admiration). Bien sûr, on pense à Camus, à Brel (pour ne citer que ces deux figures de mon panthéon personnel). Brel qui, un an avant sa mort, enregistrait son dernier disque : "Mourir, cela n’est rien / Mourir, la belle affaire! / Mais vieillir… Oh! vieillir…" (Les Marquises).

Les enfants sont beaux. Les jeunes gens le sont également. J'en voyais danser quelques-uns, récemment, et je les trouvais beaux, en effet, et émouvants, avec toute cette énergie qui se dégageait d'eux. Ils riaient, ils se laissaient porter par la musique et le rythme, remplis de force et d'insouciance. Je les regardais avec un peu d'envie et beaucoup d'émotion. Qu'ils en profitent, ai-je pensé. Qu'ils dansent, qu'ils s'amusent, qu'ils jouissent de cette chose fugitive et fragile qui cependant leur paraît éternelle, leur jeunesse.

La mort d'un être jeune ("trop jeune pour mourir" selon l'expression consacrée) nous choque et nous bouleverse. À juste titre. Tant d'aventures sont encore à vivre, tant de choses restent à découvrir, à accomplir… Il n'est pas naturel que les enfants meurent avant leurs parents, que les vieux subsistent quand d'autres, pleins de force et de sève, disparaissent brusquement. Je me souviens des coups de couteau dans la chair dorée d'Anishta, des accidents de voiture, des maladies brutales et rapides… Cela nous désespère, nous qui restons là, cela nous révolte. Pourtant, ceux-là, finalement, sont bénis des dieux. Foudroyés en plein vol comme l'aigle qui plane dans le ciel sans savoir le fusil du chasseur, ils ne connaîtront ni la déchéance ni l'abandon. Jamais ils ne deviendront ces vieillards égrotants qui radotent derrière la vitre de l'un de ces mouroirs où trop souvent nous les reléguons. Ils resteront jeunes et rayonnants à jamais, au moins dans la mémoire de ceux qui les pleurent. L'être humain n'est pas fait pour mourir, c'est évident. Il est moins fait encore pour vieillir, pour déchoir, pour ne plus conserver (et de très loin parfois) que l'apparence de l'homme ou de la femme qu'il a été. Il ne devrait pas être fait non plus pour souffrir, pour connaître la maladie, pour redevenir comme un tout petit enfant. La dépendance totale du bébé, tout ce qui caractérise la prime enfance, est acceptable et supportable parce que le nourrisson est promesse, parce qu'il est commencement, ébauche innocente et attendrissante de ce qu'il est appelé à devenir. Mais le vieillard difforme et sans force n'a rien de charmant, quant à lui, et s'il est l'ébauche de quelque chose, ce ne peut être que celle de ce fameux "je-ne-sais-quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue" selon l'expression reprise par Bossuet à Tertullien.

Naufrage, la vieillesse, sans nul doute.

Et ce naufrage, d'une certaine manière, est déjà là, dès le début, inscrit dans notre destin. C'est un peu comme si l'on embarquait sur un navire dont on a la certitude que, fatalement, il va sombrer à un moment ou à un autre. Mais nous embarquons quand même, bien forcés. En somme, le naufrage commence dès la naissance. La dégénérescence est programmée dès l'instant de la conception.

Oui, je sais, tout cela n'est guère joyeux. Mais qui a jamais prétendu, à moins d'être fou ou inconscient, que la vie est une partie de plaisir ou qu'elle est juste, ou tout simplement supportable? "Les hommes meurent, et ils ne sont pas heureux". Cette phrase, ce n'est pas moi qui l'ai inventée…

Rosemary’s baby

Rosemary’s baby à la télé : Polanski, 1968. Polanski d’avant l’assassinat de Sharon Tate, Polanski d’avant la merveilleuse Catherine Deneuve de Répulsion, Polanski de sa jeunesse… et de la mienne. Mia Farrow avant Woody Allen. John Cassavetes tout jeune, avant Peter Falk et Ben Gazzara, avant l’alcoolisme, avant le cancer et la mort. L’ambiance de cette époque dont j’ai peine à croire qu’elle date d’il y a… 44 ans. Quarante-quatre ans… Incroyable ! Toute une vie quasiment. Quelque chose qui ressemble à l’improbable infini lorsqu’on a 20 ans.  C’était hier.

Parfois il me semble si bien comprendre cet éternel aujourd'hui des vieux pour qui l’enfance est plus vivante et plus réelle que le présent ou le passé proche. Qu’est-ce donc que cette dimension de notre monde que nous appelons le temps ? « Il coule, et nous passons » : Lamartine le savait déjà. Tous les poètes ont médité sur lui. Héraclite et Einstein, la science et la philosophie… La seule dimension de notre univers qui soit irréversible et totalement incompréhensible. Tout au plus peut-on observer ses effets à court terme, à long terme, à très long terme. Tout change, tout passe, tout meurt à la fin et rien ne revient jamais. Les enfants deviennent grands, les jeunes femmes si jolies se transforment peu à peu jusqu’à… On a 16 ans, on a 20 ans, un jour on atteint 80 ans, 90 ans, et puis…

La longueur, la largeur, la hauteur sont mesurables. On peut les quantifier, les découper. On peut avancer et reculer sur la route, il est possible de monter sur une échelle puis d’en redescendre. On peut s’enfoncer dans les profondeurs des abysses et refaire le chemin en sens inverse. Mais le temps… Personne jusqu'ici n'a pu le remonter. Personne surtout n'a pu en annihiler les effets.

La mode de cette époque lointaine et si proche. Les vêtements, l’ameublement. J’ai porté une jupe semblable à celle de Rosemary. J’avais 20 ans moi aussi.

C’est étrange et tellement triste de revoir ce film, et d’autres d’il y a dix ans, vingt ans, trente ans, davantage. Si proche, tout cela, et si loin dans le passé. Des nanars et des chefs-d’œuvre. Celui-ci fait partie de la seconde catégorie. Des petits bouts d’histoire. Des témoignages ; des traces de vies passées, usées, effacées parfois. Mia Farrow était jeune, je l’étais aussi. Roman Polanski avait 35 ans. Cassavetes était vivant.

La photo et le cinéma, la télé, sont de terribles inventions. La vie et la beauté peuplent les écrans. Des fantômes, des ombres d'êtres depuis longtemps disparus sont là qui parlent, rient, pleurent, chantent ou dansent pour nous, et on oublie pour un moment ce qu’ils sont devenus, où ils s’en sont allés. Ils continuent de nous faire sourire ou de nous émouvoir quand plus rien d’eux ne subsiste que ces images fugaces, et leur trace quelquefois au fond de nos cœurs. Js 1940
Lubumbashi 2005

La littérature, plus magique encore et plus bouleversante. Pas d’image, pas de voix, mais la pensée toute pure. Il suffit d’ouvrir un livre, de parcourir quelques lignes, et nous voilà touchés, bouleversés, révoltés parfois, choqués ou séduits, engagés dans un dialogue philosophique ou esthétique par-delà les années et les siècles. Camus, Lamartine, Rimbaud, Platon, Homère même et tant d’autres nous interpellent et nous répondent. Ils sont nos contemporain​​​​​​​s pour toujours, avec leurs questions si semblables aux nôtres, avec leurs réflexions, leurs émotions, leurs étonnements, leurs découvertes,​​​​​​​ leurs révoltes, leurs idées merveilleuses ou contestables. Puis on ferme le livre, on éteint la télé et l’on se retrouve seul, autant qu’ils le furent, et si triste quand les voix aimées retournent au silence, quand l’ombre à nouveau envahit l’écran. Ce n’était que de la technique, des ondes, des signaux, des traces, rien d’autre que des traces. Mais la vie s’en est allée depuis longtemps. Rimbaud poursuit ses chimères dans les pages de nos livres, Camus continue de se révolter, Brel chante ​​​​​​​pour toujours dans mon cœur et ailleurs. Une petite fille au regard bleu découvre le monde et rêve en sépia sur de vieilles photos qui ont presque cent ans, et moi je​​​​​​​ me souviens d'elle au moment de la mort, si frêle, si menue entre mes bras.  
​​​​​​​

 Un jeune homme, visage romantique et longue mèche brune à la Malraux, rêve sa vie qui sera belle et ardente. Il ignore qu’un jour j’existerai, il ne connaît pas la déchéance qui l’attend. Il sait qu’il va mourir, sans doute, mais il n’y pense pas. Personne ne pense sa mort. Elle est tellement lointaine, tellement improbable, si peu réelle. La mort ne fait pas partie de la vie de ce garçon aux ​​​​​​​airs de chien fou, ni de la mienne, ni de celle de personne.
Pourtant… ​​​​​​​