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Nostalgie de François Truffaut

 

JulesetjimRevu ce soir Jules et Jim sur Arte. Un pur chef-d’oeuvre. Il n’y a pas un plan dans ce film qui ne soit parfait. Qu’est-ce qui fait la beauté, l’émotion qu’il dégage ? Tout et rien. La griffe, la patte de Truffaut. Même ce ton, ce phrasé qu’il a donné à tous ses comédiens et qui était le sien, une manière de parler presque artificielle, le rythme de sa propre voix qu’on retrouve dans tous ses films, et puis ce côté tellement écrit, tellement littéraire.

Ses films, et celui-là en particulier, sont intemporels. Tourné en 1962 cependant, comme cela paraît loin…, histoire début de siècle, avant la Première Guerre, pendant la Guerre, après, en costumes… et rien pourtant de « daté », rien de dépassé.

Plusieurs niveaux d’émotion.

D’abord la beauté du film, tout bêtement, l’histoire, le jeu des acteurs, la musique, la magie de ce noir et blanc lumineux, la grâce de Jeanne Moreau, sa jeunesse, sa voix… Le plaisir que l’on peut ressentir devant quelque chose de simplement beau, devant une oeuvre d’art réussie, achevée. Cette espèce de jouissance esthétique, ce bouleversement face à la beauté. L’envie de s’arrêter, comme on s’arrête devant un tableau, une sculpture.

Je me souviens de deux ou trois moments d’émotion violente, incontrôlable, qui m’ont ainsi saisie par surprise et sans que je m’y fusse attendue, jusqu’aux larmes. La première fois, je crois bien, c’était à Florence, à San Marco.

J’étais là avec un groupe d’élèves du collège Saint-Pierre et avec quelques collègues. Florence est une ville magnifique. Je la connaissais sans l’avoir jamais vue, grâce au cours extraordinaire de Paul Warzee que j’avais suivi en 1ère et 2ème candi ; je connaissais la genèse et les caractéristiques de la plupart des œuvres, peintures, sculptures, monuments, bâtiments… que nous voyions. Sans doute en savais-je plus sur l’histoire de Florence et de ses trésors que la plupart de ceux qui participaient à ce voyage, même parmi mes collègues. Il n’y avait donc aucune vraie « surprise » à attendre, sinon celle de voir en vrai ce qu’on a si souvent vu en photo, ce qu’on a rêvé, imaginé. Mais quand je me suis trouvée, brusquement, après avoir monté un escalier, face à l’Annonciation de Fra Angelico, je me suis sentie comme pétrifiée. Frappée, littéralement, au cœur. C’était tellement beau, tellement évident. Les larmes me sont montées aux yeux sans que je pusse me contrôler. Je suis restée devant cette petite fresque, à pleurer sans trop savoir pourquoi et sans arriver à me dominer. Au bout d’un moment, il m’a bien fallu rejoindre le groupe, ados et profs, m’en aller avec eux vers d’autres merveilles. Les élèves m’ont regardée sans comprendre, ils ont dû imaginer je ne sais quelle dispute, quel drame intime. Moi, j’étais littéralement « retournée ». Comme emportée par une espèce de vague venue de très loin. Si j’avais été seule, je serais restée là pendant des heures, perdue au milieu des visiteurs qui montaient l’escalier, descendaient, s’exclamaient. Le souffle coupé devant une sorte d’absolu de la beauté.

J’ai ressenti cela une autre fois, au musée d’Orsay, devant un Van Gogh. Même émotion, mêmes larmes, même impression de me trouver foudroyée. Et une fois encore plus récemment, à Rome, dans la chapelle Sixtine, devant les fresques de Michel Ange. Je me suis assise sur un banc et je suis restée là, le nez en l’air, chavirée…

Ce sont des moments très forts et totalement imprévisibles. Il y a de nombreuses œuvres d’art que je connaissais sans les avoir vues « en vrai » et qui ont toujours fait partie de ma mythologie personnelle : certains Rodin, la Piéta de Michel Ange, son David, les impressionnistes en général, et tant d’autres… Quand il m’a été donné des les découvrir enfin, j’ai ressenti une émotion forte, bien sûr. Mais rien de comparable avec ce qu’ont déclenché L’Annonciation de Fran Angelico, le Van Gogh d’Orsay ou la Sixtine. Pourquoi ces trois-là spécialement, pourquoi cette conflagration brutale et irrésistible ? Je serais bien en peine de le dire.

Il y a quelque chose de cet ordre dans l’effet que produit sur moi Jules et Jim, même si l’impact est moins fort.

et puis autre chose, en plus du plaisir purement esthétique, aussi puissant fût-il. Appelons cela la nostalgie. Truffaut, celui de ma jeunesse, celui de Baisers volés, de La nuit américaine, du Dernier Métro, de L’Enfant Sauvage, de La Sirène du Mississipi surtout…   La grâce et la beauté de Jeanne Moreau, cette lumière. Cette incroyable jeunesse qui était la sienne, et cette jeunesse aussi, cette fraîcheur qui est celle du récit lui-même. L’amour, l’amitié, l’insouciance, la joie, les rêves… Tout est possible encore, tout peut arriver, tout est neuf. La vie devant lui et devant moi, toute neuve, toute vide, ouverte, vierge comme une page blanche au matin du monde. Tant de rêves, tant d'attentes, tant de certitudes.

Truffaut est mort. Quant à moi…

Si je compte bien, Jeanne Moreau avait quelque chose comme trente-deux ou trente-trois ans, mais elle en paraissait vingt tout au plus. Truffaut que l’on ne voit pas était si jeune et si vivant, lui aussi, avant tous ces films que j’ai cités plus haut. Il y a quelque chose de tellement triste à voir, à revoir ces fantômes qui reprennent vie et jeunesse pour quelques moments, par la magie de la télé. Jeanne Moreau a bien vieilli, et bien changé. Truffaut est mort depuis trente ans bientôt. Ses films font partie de l’histoire du cinéma, et les jeunes ne les connaissent pas.

À chaque fois que je présentais en classe le prologue de Gargantua, au temps si proche où l’État et l’imbécile Administration me jugeaient capable encore d’enseigner, j’amorçais le thème de l’intertextualité ; je rapprochais le fameux passage dans lequel Rabelais suggère à ses lecteurs d’étudier son texte par cœur afin d’en conserver la trace « si d'adventure l'art de l'imprimerie cessoit, ou en cas que tous livres perissent », afin que, « au temps advenir un chascun les peust bien au net enseigner à ses enfans, et à ses successeurs et survivens bailler comme de main en main, ainsy que une religieuse Caballe » du Farenheit 451 de Bradbury, débouchant lui-même sur celui de Truffaut ; de même, lorsque j’expliquais le concept de la mise en abyme, je me référais à La nuit américaine. « Mais oui, voyons, vous connaissez certainement ce film, un film de François Truffaut… » « Qui, madame ? » J’expliquais, je racontais, je conseillais de louer le DVD. « Un film des années 70, madame ! Nous, on ne regarde pas des vieux films comme ça. Ils sont bêtes, et on ne comprend rien. Et puis, il n’y a pas d’action, pas d'effets spéciaux… ».

Le naufrage

La vieillesse est un naufrage... C'est le Général de Gaulle qui l'a écrit. Il ne parlait pas de lui (pas encore) mais du Maréchal Pétain, désirant sans doute expliquer – sinon atténuer ou excuser – la position du héros de Verdun face à l'occupant nazi : "La vieillesse est un naufrage. Pour que rien ne nous fût épargné, la vieillesse du maréchal Pétain allait s'identifier avec le naufrage de la France".

Il aurait trouvé la phrase chez Chateaubriand, dont l'œuvre intégrale est numérisée et donc accessible sur le Net. Merci Gallica! J'ai ainsi pu chercher – et trouver – une multitude d'occurrences des termes "vieillesse" et "naufrage" chez l'immortel auteur des Mémoires d'Outre-tombe. Nulle trace, par contre, de la citation qui unirait ces deux mots. Sans doute ne prête-t-on qu'aux riches…

Peu importe, en tout cas, qui l'a dit ou écrit pour la première fois, car J'imagine que nombreux sont ceux qui l'ont pensé. Ce n'est pas moi qui les contredirai.

L'image est bien choisie. On reparle beaucoup en ce moment du Titanic qui, voici cent ans tout juste… Il y a eu aussi en janvier dernier le Costa Concordia. Et tant d'autres.

J'ai eu jadis la chance de voyager en bateau de Marseille à Pointe-Noire à l'instar du Fantin d'Onitsha et de Le Clézio lui-même. C'était sur un cargo nommé l'Helvetia.

 Helvetia01

J'ai navigué aussi quelquefois sur le Lac Tanganyika dont les tempêtes sont fameuses — et j'en ai connu quelques-unes — d'Albertville à Moba ou à Usumbura (pour garder la toponymie de l'époque). Je peux donc imaginer le vent qui se lève, les vagues toujours plus hautes, le roulis et le tangage de plus en plus violents. Je l'ai vécu sans peur car les enfants sont inconscients et amoureux de l'aventure, du risque. Les adultes cachaient mal leur angoisse, certains étaient malades. Moi, je regardais le ciel, la mer, je goûtais le vent, j'écoutais le bruit de la tempête… Je me sentais prodigieusement vivante, sans me douter un seul instant que cette vie intense, justement, se trouvait en grand péril de s'achever.

On a vu cela cent fois au cinéma, mille fois on l'a lu et nul mieux que Rimbaud ne l'a chanté : "plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots". On imagine la suite. L'eau à la fin qui "pénètre la coque de sapin", qui s'engouffre dans la jolie salle à manger, dans les cabines, dans les coursives, les gens affolés tentent de fuir, mais vers où, et le bateau sombre, corps et biens. Ou bien un iceberg, des récifs, des écueils, la coque se brise, l'eau trouve un chemin et le navire se couche sur le flanc ou s'enfonce dans l'océan, tout va très vite, quelques chanceux ont pris d'assaut les canots de sauvetage, et les autres disparaissent dans les flots en quelques instants, en quelques minutes.

Le naufrage. Rapide, souvent. Irrémédiable. Quand la coque se déchire, quand l'eau cherche et trace sa route, il n'y a plus rien à faire. C'est fini. Cela dure quelques minutes, une demi-heure peut-être, puis il ne reste que des débris sur la mer et, dans le meilleur des cas, l'une ou l'autre chaloupe quand ce n'est pas le radeau de la Méduse sur lequel, dit-on, les rescapés ont fini par s'entredévorer.

Aussi définitif, le naufrage de la vieillesse. Une fois le processus enclenché, plus rien ne peut l'arrêter, et l'on se prend à espérer, pour ceux que l'on aime, qu'il sera rapide. Mais on ne choisit pas, et certains radeaux surnagent longtemps, trop longtemps.

Je me souviens d'une histoire que me racontait mon père, autrefois, à Albertville justement, à Kalemie si l'on préfère. J'avais une dizaine d'années. Je peux dater mes souvenirs en fonction de la maison que j'habitais. Les Belges du Congo effectuaient des "termes" (c'est ainsi que l'on disait) de trois ans, suivis d'une période de congé de six mois, congé que mes parents mettaient à profit pour rentrer en métropole. À chaque terme correspondait une maison différente, mise à la disposition de l'agent colonial par la compagnie qui l'employait, la CFL dans le cas de mon père (CFL pour Compagnie des Chemins de Fer du Congo supérieur aux grands Lacs africains). Aujourd'hui SNCC : Société Nationale des Chemins de fer Congolais. Mes parents ont passé quatre termes là-bas, et nous avons donc habité quatre maisons successives. Mes souvenirs sont liés à "notre première maison", à "notre deuxième maison"... Celui que je vais évoquer ici date de notre troisième maison, c'est-à-dire de notre troisième terme. J'avais donc entre neuf et douze ans.

Je me souviens du repas du soir. C'était le moment des grands débats, des discussions, des récits. C'est à ces occasions-là que mon père initiait l'enfant que j'étais à la philosophie, à la politique, aux sciences, à la littérature, et je n'ai pas oublié grand-chose de ces conversations. Je me rappelle qu'il m'a parlé des objecteurs de conscience, de Descartes, de la guerre… C'est là qu'il m'a raconté cette histoire où il était question de la vieillesse, histoire dont l'aspect terrifiant m'échappait à l'époque.

Quelque part sur une île exotique, me disait-il, il existe une peuplade vivant de pêche et de cueillette. Chacun se rend utile à la communauté selon ses moyens. Chacun, surtout, doit être capable d'assurer sa propre survie. Une fois l'an, à date fixe, tous les hommes qu'on pourrait considérer comme "vieux" doivent monter au cocotier afin d'aller cueillir une noix de coco, histoire de vérifier leur force ou leur état de décrépitude. Pour moi qui vivais dans un pays où les cocotiers étaient légion, l'image était parlante. Car ces arbres sont très hauts, et dénués des branches qui rendraient l'opération relativement facile.

Ceux qui n'arrivent pas à s'acquitter de cette tâche, ajoutait-il, sont désormais inutiles. La communauté cesse de les prendre en charge, les condamnant ainsi à l'abandon, à la solitude et à la mort. Certains d'entre eux, racontait mon père, conscients de ce qui les attend,  montent aussi haut qu'ils le peuvent, puis se laissent tomber au sol, préférant une mort courageuse et rapide à la lente déchéance qui leur est promise. L'homme qui me faisait ce récit était mon père. Il n'avait pas quarante ans, il était fort et invulnérable à mes yeux d'enfant. S'il avait su alors comment l'aventure s'achèverait pour lui…

J'ai trouvé trace de cette histoire sur le Net, mine inépuisable de renseignements quelquefois fiables.

"Au XIXème siècle, certaines ethnies polynésiennes avaient la réputation d'éliminer les vieillards lorsqu'ils devenaient trop faibles pour grimper sur les cocotiers et s'y maintenir afin de réaliser la cueillette."

Histoire reprise également dans la "Lettre ouverte aux jeunes qui croient que le vieillissement ne les concerne pas", beau texte de Michel Loriaux qui vaut le détour.
http://www.uclouvain.be/cps/ucl/doc/aisbl-generations/documents/RevueGenerations01p08.pdf

Moi qui envisageais de me faire hara-kiri, je me vois bien tenter l'escalade du cocotier, et me laisser tomber… Car tout, me semble-t-il, vaut mieux que ce triste naufrage dont nul ne sait quand il va commencer, ni combien de temps il durera.

La vieillesse est une horreur. J'en ai malheureusement côtoyé et accompagné quelques-uns déjà, de ces naufragés que plus rien ne peut retenir dans le monde des vivants et qui flottent entre deux eaux avant de s'enfoncer définitivement dans "les flots qu'on appelle rouleurs éternels de victimes". Celui qui m'a raconté cette histoire était l'un deux. Voir ceux que l'on aime ou que l'on a aimés se transformer en… mon Dieu, comment les nommer ? Cela est proprement scandaleux. Il y a quelque chose de totalement révoltant, d'absolument choquant, de terriblement désespérant dans la vieillesse et dans tout ce qui l'escorte. Je ne parle pas ici de l'affaiblissement ou de l'usure du corps, mais de la déchéance, de la perte d'autonomie, de la maladie, des facultés qui diminuent ou disparaissent, et de pire encore dans certains cas. On aimerait garder le souvenir et l'image de l'être jeune, solide, puissant, que l'on a connu jadis, avec ses défauts et ses excès, avec sa force intacte, avec son rire, ses rêves, ses espoirs, son ambition. Mais c'est l'image du vieillard impotent qui se superpose aux traces anciennes et lumineuses, qui s'inscrit dans la mémoire et, finalement, demeure seule. Comment accepter cela, comment s'y résigner ?

Et puis, si la vieillesse en général nous révulse, c'est également et peut-être surtout parce qu'elle nous renvoie à notre propre devenir. Cioran avait raison, pour qui "tout le monde n’a pas la chance de mourir jeune." (Exercices d’admiration). Bien sûr, on pense à Camus, à Brel (pour ne citer que ces deux figures de mon panthéon personnel). Brel qui, un an avant sa mort, enregistrait son dernier disque : "Mourir, cela n’est rien / Mourir, la belle affaire! / Mais vieillir… Oh! vieillir…" (Les Marquises).

Les enfants sont beaux. Les jeunes gens le sont également. J'en voyais danser quelques-uns, récemment, et je les trouvais beaux, en effet, et émouvants, avec toute cette énergie qui se dégageait d'eux. Ils riaient, ils se laissaient porter par la musique et le rythme, remplis de force et d'insouciance. Je les regardais avec un peu d'envie et beaucoup d'émotion. Qu'ils en profitent, ai-je pensé. Qu'ils dansent, qu'ils s'amusent, qu'ils jouissent de cette chose fugitive et fragile qui cependant leur paraît éternelle, leur jeunesse.

La mort d'un être jeune ("trop jeune pour mourir" selon l'expression consacrée) nous choque et nous bouleverse. À juste titre. Tant d'aventures sont encore à vivre, tant de choses restent à découvrir, à accomplir… Il n'est pas naturel que les enfants meurent avant leurs parents, que les vieux subsistent quand d'autres, pleins de force et de sève, disparaissent brusquement. Je me souviens des coups de couteau dans la chair dorée d'Anishta, des accidents de voiture, des maladies brutales et rapides… Cela nous désespère, nous qui restons là, cela nous révolte. Pourtant, ceux-là, finalement, sont bénis des dieux. Foudroyés en plein vol comme l'aigle qui plane dans le ciel sans savoir le fusil du chasseur, ils ne connaîtront ni la déchéance ni l'abandon. Jamais ils ne deviendront ces vieillards égrotants qui radotent derrière la vitre de l'un de ces mouroirs où trop souvent nous les reléguons. Ils resteront jeunes et rayonnants à jamais, au moins dans la mémoire de ceux qui les pleurent. L'être humain n'est pas fait pour mourir, c'est évident. Il est moins fait encore pour vieillir, pour déchoir, pour ne plus conserver (et de très loin parfois) que l'apparence de l'homme ou de la femme qu'il a été. Il ne devrait pas être fait non plus pour souffrir, pour connaître la maladie, pour redevenir comme un tout petit enfant. La dépendance totale du bébé, tout ce qui caractérise la prime enfance, est acceptable et supportable parce que le nourrisson est promesse, parce qu'il est commencement, ébauche innocente et attendrissante de ce qu'il est appelé à devenir. Mais le vieillard difforme et sans force n'a rien de charmant, quant à lui, et s'il est l'ébauche de quelque chose, ce ne peut être que celle de ce fameux "je-ne-sais-quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue" selon l'expression reprise par Bossuet à Tertullien.

Naufrage, la vieillesse, sans nul doute.

Et ce naufrage, d'une certaine manière, est déjà là, dès le début, inscrit dans notre destin. C'est un peu comme si l'on embarquait sur un navire dont on a la certitude que, fatalement, il va sombrer à un moment ou à un autre. Mais nous embarquons quand même, bien forcés. En somme, le naufrage commence dès la naissance. La dégénérescence est programmée dès l'instant de la conception.

Oui, je sais, tout cela n'est guère joyeux. Mais qui a jamais prétendu, à moins d'être fou ou inconscient, que la vie est une partie de plaisir ou qu'elle est juste, ou tout simplement supportable? "Les hommes meurent, et ils ne sont pas heureux". Cette phrase, ce n'est pas moi qui l'ai inventée…

Rosemary’s baby

Rosemary’s baby à la télé : Polanski, 1968. Polanski d’avant l’assassinat de Sharon Tate, Polanski d’avant la merveilleuse Catherine Deneuve de Répulsion, Polanski de sa jeunesse… et de la mienne. Mia Farrow avant Woody Allen. John Cassavetes tout jeune, avant Peter Falk et Ben Gazzara, avant l’alcoolisme, avant le cancer et la mort. L’ambiance de cette époque dont j’ai peine à croire qu’elle date d’il y a… 44 ans. Quarante-quatre ans… Incroyable ! Toute une vie quasiment. Quelque chose qui ressemble à l’improbable infini lorsqu’on a 20 ans.  C’était hier.

Parfois il me semble si bien comprendre cet éternel aujourd'hui des vieux pour qui l’enfance est plus vivante et plus réelle que le présent ou le passé proche. Qu’est-ce donc que cette dimension de notre monde que nous appelons le temps ? « Il coule, et nous passons » : Lamartine le savait déjà. Tous les poètes ont médité sur lui. Héraclite et Einstein, la science et la philosophie… La seule dimension de notre univers qui soit irréversible et totalement incompréhensible. Tout au plus peut-on observer ses effets à court terme, à long terme, à très long terme. Tout change, tout passe, tout meurt à la fin et rien ne revient jamais. Les enfants deviennent grands, les jeunes femmes si jolies se transforment peu à peu jusqu’à… On a 16 ans, on a 20 ans, un jour on atteint 80 ans, 90 ans, et puis…

La longueur, la largeur, la hauteur sont mesurables. On peut les quantifier, les découper. On peut avancer et reculer sur la route, il est possible de monter sur une échelle puis d’en redescendre. On peut s’enfoncer dans les profondeurs des abysses et refaire le chemin en sens inverse. Mais le temps… Personne jusqu'ici n'a pu le remonter. Personne surtout n'a pu en annihiler les effets.

La mode de cette époque lointaine et si proche. Les vêtements, l’ameublement. J’ai porté une jupe semblable à celle de Rosemary. J’avais 20 ans moi aussi.

C’est étrange et tellement triste de revoir ce film, et d’autres d’il y a dix ans, vingt ans, trente ans, davantage. Si proche, tout cela, et si loin dans le passé. Des nanars et des chefs-d’œuvre. Celui-ci fait partie de la seconde catégorie. Des petits bouts d’histoire. Des témoignages ; des traces de vies passées, usées, effacées parfois. Mia Farrow était jeune, je l’étais aussi. Roman Polanski avait 35 ans. Cassavetes était vivant.

La photo et le cinéma, la télé, sont de terribles inventions. La vie et la beauté peuplent les écrans. Des fantômes, des ombres d'êtres depuis longtemps disparus sont là qui parlent, rient, pleurent, chantent ou dansent pour nous, et on oublie pour un moment ce qu’ils sont devenus, où ils s’en sont allés. Ils continuent de nous faire sourire ou de nous émouvoir quand plus rien d’eux ne subsiste que ces images fugaces, et leur trace quelquefois au fond de nos cœurs.

La littérature, plus magique encore et plus bouleversante. Pas d’image, pas de voix, mais la pensée toute pure. Il suffit d’ouvrir un livre, de parcourir quelques lignes, et nous voilà touchés, bouleversés, révoltés parfois, choqués ou séduits, engagés dans un dialogue philosophique ou esthétique par-delà les années et les siècles. Camus, Lamartine, Rimbaud, Platon, Homère même et tant d’autres nous interpellent et nous répondent. Ils sont nos contemporains pour toujours, avec leurs questions si semblables aux nôtres, avec leurs réflexions, leurs émotions, leurs étonnements, leurs découvertes, leurs révoltes, leurs idées merveilleuses ou contestables. Puis on ferme le livre, on éteint la télé et l’on se retrouve seul, autant qu’ils le furent, et si triste quand les voix aimées retournent au silence, quand l’ombre à nouveau envahit l’écran. Ce n’était que de la technique, des ondes, des signaux, des traces, rien d’autre que des traces. Mais la vie s’en est allée depuis longtemps. Rimbaud poursuit ses chimères dans les pages de nos livres, Camus continue de se révolter, Brel chante pour toujours dans mon cœur et ailleurs. Une petite fille au regard bleu découvre le monde et rêve en sépia sur de vieilles photos qui ont presque cent ans, et moi je me souviens d'elle au moment de la mort, si frêle, si menue entre mes bras.

 Lubumbashi 2005

Un jeune homme, visage romantique et longue mèche brune à la Malraux, rêve sa vie qui sera belle et ardente. Il ignore qu’un jour j’existerai, il ne connaît pas la déchéance qui l’attend. Il sait qu’il va mourir, sans doute, mais il n’y pense pas. Personne ne pense sa mort. Elle est tellement lointaine, tellement improbable, si peu réelle. La mort ne fait pas partie de la vie de ce garçon aux airs de chien fou, ni de la mienne, ni de celle de personne. Pourtant…

Le fauteuil 40

Lu dans le Figaro littéraire du 12 avril, sous la plume un brin ironique – me semble-t-il – de Blaise de Chabalier: “L'ancienne vedette du "20 heures" de TF1, Patrick Poivre d'Arvor, également écrivain prolifique, a plus que jamais l'intention d'être reconnu comme un homme de lettres. Ne vient-il pas de déposer sa candidature à l'Académie française ? On saura le 26 avril si celui qui obtint le prix Interallié en 2000 pour L'Irrésolu deviendra, ou non, immortel. Le suspense est intense tout comme celui ménagé par PPDA dans son nouveau roman, Rapaces (…). Décidément sur tous les fronts, PPDA prépare aussi aux PUF un "Que sais-je" (…)”

Prolifique, en effet! On se demande comment il arrive à faire – et à écrire – tant de choses…

Un peu tard pour un poisson d'avril. Vérification faite, l'info d'ailleurs n'a rien d'une farce.

On croit rêver. Certes, l'Académie est une très vieille dame (immortelle, sans doute, mais il est un âge où même les dieux se voient menacés d'Alzheimer), et à 377 ans, ma foi, on peut comprendre et pardonner bien des erreurs. À moins que ce soit le candidat qui souffre de ce qu'on appelle pudiquement des "troubles cognitifs", même s'il est plus jeune (ou devrais-je écrire "moins vieux") que moi de quelques mois. Car enfin, cet "homme de lettres" (qui ne sont pas toujours les siennes) a quand même été poursuivi il y a un an à peine pour "atteinte à la vie privée et contrefaçon" et, dans la foulée, condamné à verser 33.000 euros à sa victime et ex-amie, même si le candidat à l'immortalité a annoncé qu'il ferait appel de cette décision. Plagiaire, lui ? Pensez donc ! Mufle non plus, c'est évident. Et sans une once de vanité.
Bien sûr, il y a aussi l'affaire de sa bio d'Hemingway, et les révélations de l'Express. Une cabale, rétorque le grand homme, une de plus !

Et n'ayons pas la mesquinerie de revenir sur les condamnations judiciaires dont il a été l'objet, notamment pour recel d'abus de biens sociaux, pour diffamation… N'insistons pas non plus sur l'interview truquée de Fidel Castro en 1991. Ni sur les rumeurs concernant l'un ou l'autre nègre éventuel. Mensonges , malveillance pure ou, à tout le moins, péchés de jeunesse que tout cela, erreurs de vieillesse, et que celui qui n'a jamais péché lui jette donc la première pierre…

Broutilles vous dis-je, qui ne devraient en rien interférer dans les projets académiques du chauve le mieux camouflé du landerneau littéraire. Pourquoi donc l'Académie s'arrêterait-elle à de si basses considérations, elle qui n'a pas hésité in tempore non suspecto, comme disent les juristes, à décerner son Grand Prix du Roman à la championne toute catégorie du plagiat avéré, vérifié, estampillé et… immortalisé, grande admiratrice par ailleurs de Kadhafi, qui n'était pas immortel comme l'ont prouvé les événements.

Souhaitons donc au cher Patrick de rejoindre – enfin – cette cour des grands dont sans doute il a toujours rêvé. Je l'imagine tutoyant ses nouveaux amis et discutant littérature avec l'auteur du Passage et de La Princesse et le Président sous le regard à peine teinté d'ironie de Jean d'Ormesson, cependant que notre compatriote François Weyergans prendrait des notes, pour le cas où une panne d'inspiration le mènerait à puiser dans ses souvenirs la trame d'un futur opus.

Ayant eu la curiosité de m'informer sur les autres prétendants au fauteuil 40, je vous en livre bien volontiers la liste, fournie par l'Académie elle-même. Ils sont au nombre de huit. À savoir, outre l'illustre PPDA, les moins illustres Michel Carassou, Yves-Denis Delaporte, Michael Edwards, Olivier Mathieu, Thierry de Montbrial, Isaline Rémy, Joël Vergnhes. Vous ne les connaissez pas ? Rassurez-vous, moi non plus. J'ai donc sollicité mon pc, et voici ce que m'a révélé une recherche rapide.

Le premier est historien de la littérature et essayiste, le deuxième est poète et blogueur (j'ai toutes mes chances, je devrais peut-être poser ma candidature, moi aussi…), le troisième est professeur, critique et poète. Thierry de Montbrial me plaît bien car son nom a un parfum d'ancien régime tout à fait romantique qui ressemble à l'un de ces pseudonymes auxquels s'essayait le jeune Romain Gary dans La Promesse de l'Aube. En plus, il arbore sur sa page Wikipédia une belle tête qui ne dépare pas son patronyme. Dommage qu'il soit économiste. Nobody's perfect, n'est-il pas ? Isaline Rémy est un écrivain à peu près aussi célèbre que moi,  peut-être même un peu moins… Quant à Joël Vergnhes, eh bien, j'avoue que même Internet ne m'a rien appris à son sujet. 

PPDA a donc toutes ses chances, quels que soient ses innombrables démêlés avec la Justice et les casseroles qu'il traîne derrière lui. Lui, au moins, tout le monde le connaît. N'est-ce pas cela, finalement, l'essentiel aujourd'hui ?

Mais que fait Le Clézio ? me demanderez-vous. La réponse est simple. Il s'occupe de l'essentiel: la littérature.

Un peu de silence

Plus très disponible pour écrire en ce moment, pas plus dans ce blog qu'ailleurs: deux fois les urgences de Saint-Luc avec maman – qui approche des 90 ans – puis son hospitalisation…

Tout cela prend beaucoup de temps et d'énergie, sans parler du stress et du reste.

De toute façon… Il n'y a pas grand-monde qui me lit, pour ce que j'en sais, et ma prose ne risque donc pas de trop manquer à la foule enthousiaste de mes admirateurs fanatiques. Bon, d'accord, je ne suis pas Pierre Assouline ni même Amélie Nothomb qui d'ailleurs ne tient pas de blog, du moins à ma connaissance… Je n'écris pas dans Le Monde, je ne suis pas célèbre, je n'aime ni les chapeaux ni les fruits avariés, et je préfère le café au thé. Il est donc normal que les commentaires ne se bousculent pas ici.

Sans doute devrais-je écrire des choses monstrueuses, révéler mes pensées les plus inavouables, annoncer quelque projet de meurtre et d'assassinat, me rendre coupable de propos diffamatoires ou menacer la personne de notre Roi (voire celle du Prince héritier) pour susciter – peut-être – un tout petit peu d'intérêt, pour déclencher l'une ou l'autre réaction. Mais tout cela ne correspond guère à ma nature profonde, même si, oui, il existe sur Terre certains individus que j'aurais plaisir à trucider. Mais je ne vous dirai pas de qui il s'agit, et je ne crois pas non plus que je passerai à l'acte "en dépit de l'envie".

Quoi qu'il en soit, j'ai d'autres préoccupations pour le moment que de me répandre sur le Net ou ailleurs… Je reviendrai plus tard.

Ecrire peut-être

 

 

Therapie ecriture eb486

Bientôt trois mois que cette saleté de mise à la retraite a frappé, et je commence à peine à m'en remettre sinon à l'accepter. Inutile d'épiloguer longuement: on sait ce que j'en pense. Qu'on laisse donc se reposer ceux qui le souhaitent, ceux qui vraiment sont fatigués, ceux qui ne sont plus capables de…  Mais, bon Dieu, qu'on laisse travailler ceux qui le peuvent et le veulent. À vrai dire, en ce qui me concerne, ce n'est pas la notion de "travail" qui est en cause, mais le goût et le plaisir d'un métier que j'aime avec passion, du moins dans sa version "promotion sociale".

Si j'avais fait toute ma carrière dans ces fameuses écoles "à discrimination positive" que j'ai connues et qui n'avaient pas grand-chose de positif du temps que j'y sévissais, nul doute que j'aurais attendu avec impatience le moment d'arrêter. Car, même pour qui aime enseigner, transmettre, partager, même pour qui a la chance de ne pas manquer de ce petit quelque chose qui permet de se démarquer des profs chahutés, méprisés, insultés, détestés, certaines situations sont difficiles à vivre dans la durée. Je me souviens de cette école devant laquelle j'ai un jour retrouvé ma voiture couverte de crachats. De cette autre qui a connu trois débuts d'incendies criminels pendant l'intérim que j'y prestais avant de brûler vraiment, peu de temps après que j'avais cessé d'y enseigner. Et de cette classe aux carreaux cassés que l'on ne voulait pas remplacer, sachant que les élèves les casseraient derechef. Je me souviens de ce directeur qui, au cours de l'entretien préliminaire à mon engagement, m'a conseillé de me vêtir de jeans et de gros pulls afin de "ne pas donner d'idées à nos  élèves", m'expliquant dans la foulée qu'il valait mieux ne jamais mettre sa voiture dans le parking de l'école, ajoutant que lui-même se garait chaque jour à des endroits différents, mais toujours à un quart d'heure de marche – au moins – de ladite école. Je me souviens de cette classe dans laquelle les volutes de haschich m'ont permis de découvrir les effets d'une drogue que je n'ai jamais utilisée moi-même, et de ces couloirs dans lesquels on glissait sur les vomissures de l'un ou l'autre toxico qui sans doute était allé trop loin. Je me souviens des cours de l'après-midi pendant lesquels les élèves planaient, les yeux dans le vague et les pupilles dilatées. Et de la vue plongeante que l'on avait, depuis la salle des profs, sur la cour de récréation des primaires dans laquelle des "petits" de douze ou treize ans dealaient ouvertement. Je me souviens de ce gamin de seize ans qui jouait avec un revolver qui n'avait rien de factice. De cet autre qui m'expliquait avec mépris qu'il gagnait plus en un jour que moi en un mois. Je me souviens de cet élève qui, devant mon refus à le laisser sortir du cours sans autorisation, s'est déboutonné et soulagé dans le lavabo de la classe. Je me souviens de cette classe d'une école artistique, dans laquelle les injures racistes en général et antisémites en particulier fusaient : "Étudier le texte d'une chanson de Goldman? Ce sale juif? Ah non!". Je me souviens de ce groupe dans lequel toutes les origines et nuances de couleur de peau étaient représentées, et qui, pour d'obscures raisons, se retrouvait soudé dans la haine et le mépris commun d'un Malgache, de toute évidence ressortissant d'une race plus inférieure que toutes les autres races inférieures. Je me souviens de ces classes où l'on m'expliquait que, certes, les nazis avaient eu tort de gazer huit millions de juifs, mais qu'on ne pouvait pas leur reprocher, par contre , d'avoir massacré "les pédés". Je me souviens de cet élève qui a volontairement fermé brutalement la porte sur ma main, et du préfet qui m'a affirmé qu'il valait mieux ne pas sévir afin de ne pas aggraver la situation.

Je me souviens aussi de ces écoles privilégiées, connues pour la qualité de leur enseignement, au sein desquelles l'ambiance n'était finalement pas meilleure. La discipline y était réelle, certes, le public moins mélangé, le niveau social plus élevé. Mais dans l'une, les élèves se rejoignaient non dans le mépris d'un quelconque Malgache mais dans celui des deux ou trois jeunes filles au patronyme dénué de particule. Dans une autre, le directeur tout fier de se trouver à la tête d'un établissement "de valeur" filtrait les inscriptions afin, sans doute, de conserver la qualité "blanc-bleu-belge" de son cheptel. Dans une troisième, c'étaient les parents qui, à la moindre mauvaise note de leur rejeton, téléphonaient, écrivaient, discutaient… et parfois même menaçaient à mots couverts de faire jouer leurs relations. Ailleurs encore, on m'a expliqué sans rire qu'un professeur divorcé ne pouvait espérer être engagé à titre définitif dans une école catholique…

Même là cependant, même comme ça, j'ai aimé mon travail. J'ai aimé, par-dessus tout, faire connaître et quelquefois faire apprécier à d'autres ce que j'appréciais moi-même. J'ai aimé leur ouvrir l'esprit, éveiller leur sens critique, leur apporter rigueur et méthode dans l'étude, leur faire découvrir le plaisir d'avoir progressé, la fierté du travail bien fait… Mais il est vrai qu'au bout de quinze ou vingt ans de ce régime, sans doute aurais-je fini par craquer, comme tant de mes collègues, et par aspirer à pouvoir, enfin, décrocher.

Mais j'ai eu la chance de terminer ma carrière en enseignant à des adultes. Ils n'étaient pas là parce que la loi les y obligeait ou pour obéir à leurs parents. Ils étaient là parce qu'ils le voulaient, motivés, désireux d'apprendre. Vierges de toute culture, pour certains. Surpris et émerveillés quelquefois de découvrir ce qu'on appelle la philosophie. Les rapports avec eux étaient d'égalité. J'en savais plus qu'eux, bien sûr, dans les domaines qui étaient les miens. Eux en savaient plus que moi dans d'autres domaines. Ils connaissaient la vie, même les plus jeunes d'entre eux qui, par définition, avaient plus de dix-huit ans. Certains avaient traversé des épreuves difficiles à imaginer. Ils voulaient "s'en sortir", ils voulaient progresser, ils voulaient infléchir eux-mêmes leur destin. Bien sûr, tout cela se passait dans un certain cadre. Bien sûr, il y avait "l'autorité", l'imbécile suffisance de l'un ou l'autre despote de pacotille qui se prenait pour le maître du monde et croyait tout savoir. Mais l'essentiel n'était pas là. Ce qui donnait son sens à mon travail, c'était ce qui se passait en classe, entre eux et moi. Notre complicité souvent. Nos heurts parfois. Le respect mutuel qui nous unissait. Nos fous rires et notre ironie d'adultes face à la fatuité de l'inénarrable Giton ou face aux tristes tentatives de séduction de certain bellâtre de bas étage qui mélangeait érudition et confusion, tentant de profiter de son statut de "maître" pour charmer – le pauvre naïf – l'une ou l'autre disciple, blonde de préférence, qui riait sous cape en papillotant des cils.

Arrêter tout cela… "Faire son deuil" selon l'expression consacrée… Je crois que n'y arriverai jamais vraiment. Pas plus que je n'arriverai à accepter de "vieillir" (le terrible mot). Je savais que ce serait difficile. À vrai dire, je n'arrivais même pas à me projeter dans ce temps où je ne pourrais plus faire mon show devant mes étudiants (car il y a quelque chose de cet ordre-là dans la fonction d'enseigner). Je crois bien que j'imaginais mourir avant, très sérieusement. "Mourir avant que d'être vieux" comme l'ont chanté quelques-uns.

C'est arrivé cependant. Je ne suis pas morte et je ne me sens pas vieille, même si l'administration, la législation et le calendrier me disent le contraire. Si ma santé s'était dégradée, si les maux liés à la soixantaine m'affectaient, sans doute serais-je heureuse de pouvoir me soigner, me dorloter, me reposer. Mais je me sens furieusement jeune, à peine un peu plus vite fatiguée que jadis. Pourquoi ne permet-on pas à ces alertes vieillards dont j'espère faire partie longtemps encore de continuer à partager leur savoir, ne serait-ce qu'à temps très réduit?

En tout cas, me voilà hors circuit. Cela va faire trois mois. Oui, je savais que ce serait difficile, mais je n'imaginais pas que ce le serait autant. Je peux l'avouer: je sors d'un long passage à vide. Non pas que je manque d'activités ou de centres d'intérêt, bien sûr. Cours particuliers, peaufinage de manuscrits, séjour chez ma fille, visites et soins à ma mère, soucis divers…: on ne peut pas dire que je risque de m'ennuyer. Mais…

Et puis voilà. Je me suis remise à écrire. Il était temps. J'ai même cru que je n'écrirais plus rien d'autre que des travaux alimentaires et de commande. On verra ce que ça donnera, mais s'il existe une porte de sortie à ce marasme où je barbote, ce ne peut être que celle-là. Un jour peut-être je pourrai me réjouir d'avoir, enfin, le temps et la disponibilité nécessaires pour me consacrer tout à fait à cette autre passion, l'écriture. Peut-être… Mais rien n'est moins sûr.

La Bruyère pas mort

 

 

Bruyere

Mes "anciens" tout neufs – mes derniers "anciens" – ont organisé aujourd'hui un repas chez l'une d'entre eux, auquel ils m'ont invitée. La plupart étaient là. WT bien sûr, puisque cela se passait chez elle. JL, DV, FC, AW, BV, SAINT, LC, MM, QK, YM, NJ, ND. Certains n'avaient pas été conviés (!!!), d'autres n'avaient pas pu venir.

J'ai été heureuse et émue de les retrouver. Mon Dieu, que ce métier me manque! Le nevermore de Baudelaire, quelle horreur et quelle tristesse. J'ai tellement aimé le contact avec ce genre d'étudiants, et j'ai eu tant de plaisir à leur faire découvrir et partager la littérature, la philo… Personne, je pense, ne peut imaginer le déchirement que cela représente que de devoir arrêter, brutalement, pour cause de date de péremption. On vous jette comme on jette un pot de yoghourt moisi, un bout de fromage ranci. Il y a là une violente cruauté. Et ce n'est pas l'indifférence et la muflerie de certains collègues ou de l'un ou l'autre petit tyran bouffi de suffisance et drapé dans la pseudodignité de sa fonction qui adoucissent le départ. Le croiriez-vous? Pas un au revoir, pas même la traditionnelle carte signée par une communauté scolaire qui s'en fiche mais qui du moins ferait semblant, par souci des convenances sinon par générosité. Pas la plus petite trace de compassion ou d'humanité chez ces gens qui depuis, à ce qu'on me dit, se réjouissent ouvertement de ma définitive absence. Forcément: Plus personne pour leur tenir tête, ce doit être reposant. Plus personne pour se soucier réellement des étudiants, de leurs vrais problèmes, de leur vie en somme. Et vas-y que je pontifie et fulmine, et que j'impose mes vues (si courtes faut-il le préciser) sans concertation et sans la moindre empathie : le voile islamique, dorénavant, sera interdit. Na! C'est moi le Chef, j'ai parlé. Un peu stalinien, le grand sachem, comme toujours.

Il y a de nombreuses années, la directrice de l'époque, madame D, avait voulu, déjà, prendre la même décision. Je l'avais menacée de démissionner, et les choses n'ont pas été plus loin. Non pas que je sois favorable à ce que les femmes cachent leur chevelure, bien sûr. Pour dire le vrai, je trouve cette pratique choquante. Mais je suis favorable, par contre, à la liberté, et notamment à la liberté de se vêtir comme on en a envie. Si "l'enseignement de promotion sociale" n'admet plus ces jeunes filles ou ces femmes, que fait-il d'autre que leur refuser l'accès à l'un des seuls lieux de réflexion et d'émancipation qui leur sont ouverts? Sous prétexte d'un prétendu féminisme professé – bien sûr – par le prototype même du mâle dominant, on les rejette dans l'exclusion. Restez donc chez vous, mesdames. Nous qui plaçons au-dessus de tout – en paroles du moins – votre liberté et votre dignité, nous qui prétendons que votre voile vous est imposé dans tous les cas par l'obscurantisme et la brutalité d'un père ou d'un mari, eh bien, nous vous renvoyons chez ce père ou ce mari, entre les quatre murs de la maison où nous nous plaisons à vous imaginer cloîtrées, enfermées, asservies. "Nous sommes dans une école gérée par les Femmes Prévoyantes socialistes" s'exclame le gros poussah, "nous sommes donc essentiellement féministes". Ce serait rigolo si ce n'était si triste. Car bien sûr, le féminisme masculin (bel oxymore, n'est-ce-pas?) consiste d'abord et avant tout à empêcher les femmes de juger par elles-mêmes, de décider par elles-mêmes, de choisir par elles-mêmes costume et coutumes, toutes religions ou mécréances confondues.

Garçons ou filles peuvent bien se déguiser en rappeurs ou skateurs, se présenter à l'école en short ou le nombril à l'air, arborer piercings étranges et tatouages bizarres, oublier de se laver (j'en ai connu), fumer des joints gros comme des maisons sur l'escalier, devant l'école, qu'importe? Que les filles montrent leurs cuisses et leurs seins, mon Dieu, pourquoi pas? Il se trouve certainement l'un ou l'autre collègue plus ou moins pervers pour trouver cela tout à fait plaisant. Mais qu'elles portent le voile, alors là, non! Trop, c'est trop, pas vrai? Te veel is te veel comme on dit chez nous.

Tout ce que mes anciens me racontent n'arrange guère mon humeur, faut-il le dire, et n'adoucit pas la tristesse de mon départ. Et je n'ose imaginer les séances de TFE en juin et en septembre, les "moi qui sais tout, je vais vous expliquer…", les "je vais tenir le crachoir afin d'éblouir les foules, et tant pis pour le temps de parole du malheureux récipiendaire"…

Connaissez-vous  le fameux Giton de La Bruyère? Il n'est pas mort, je puis vous l'assurer pour l'avoir longtemps fréquenté et pour entendre encore parler de lui, hélas. Laissez-moi vous le présenter, certains vont le reconnaître.

Giton a le teint frais, le visage plein et les joues pendantes, l'œil fixe et assuré, les épaules larges, l'estomac haut, la démarche ferme et délibérée. Il parle avec confiance; il fait répéter celui qui l'entretient, et il ne goûte que médiocrement tout ce qu'il lui dit. Il déploie un ample mouchoir et se mouche avec grand bruit (…). Il occupe à table et à la promenade plus de place qu'un autre. Il tient le milieu en se promenant avec ses égaux; il s'arrête, et l'on s'arrête; il continue de marcher, et l'on marche; tous se règlent sur lui. Il interrompt, il redresse ceux qui ont la parole: on ne l'interrompt pas, on l'écoute aussi longtemps qu'il veut parler; on est de son avis, on croit les nouvelles qu'il débite. S'il s'assied, vous le voyez s'enfoncer dans le fauteuil, croiser les jambes l'une sur l'autre, froncer le sourcil, abaisser le chapeau sur ses yeux pour ne voir personne, ou le relever ensuite, et découvrir son front par fierté et par audace. Il est enjoué, grand rieur, impatient, présomptueux, colère, libertin, politique, mystérieux sur les affaires du temps, il se croit des talents et de l'esprit.".

Pauvres "petits lapins" livrés à tant de fatuité… Je me sens remplie d'un mélange de tristesse et de colère quand j'entends ce qu'on me raconte. Difficile, de se sentir impuissante, plus difficile encore d'accepter de "décrocher", de se dire qu'on n'est plus concernée, qu'on n'a plus rien à voir avec tout cela, et que de toute façon ma "dernière classe" pour parodier Daudet sera en effet la dernière dont j'aurai à connaître, même de loin, les aventures et mésaventures. D'autres groupes suivront, aussi longtemps du moins que se maintiendra l'école, qui traverseront les mêmes difficultés, seront confrontés aux mêmes crises d'autorité, devront se soumettre à de nouvelles règles aussi abusives que dénuées de sens, et je ne le saurai pas. Out, ma bonne dame. "L'Orage est passé" comme le proclame ce cher Giton. L'Orage, c'est moi.

Quoi qu'il en soit, j'ai eu de la chance de terminer ma carrière avec ce groupe-ci. J’ai tissé avec bien des classes qui les ont précédés des rapports d'affection, de sympathie, de respect réciproque (mais pas avec toutes, je dois l'avouer). Mais ceux-ci, c'est particulier. Peut-être parce que je savais qu'ils seraient les derniers. Mais même sans cela, c'est une H2 particulièrement sympathique et attachante… dans l'ensemble et à quelques exceptions près, mais il existe toujours et partout l'un ou l'autre mouton noir, hélas. Je riais avec eux, tout à l'heure, je les retrouvais dans un autre contexte, mais tellement pareils à eux-mêmes, à peine un peu plus libres dans leur manière de se comporter, et je me disais que je les aimais, vraiment. J'ai aimé beaucoup de mes étudiants, tout au long de ces années, et ceux-ci sont les derniers. Sont-ils plus attachants, plus sympathiques que tous ceux qui les ont précédés? C'est en tout cas d'eux que je me souviendrai tant qu'Alzheimer me laissera quelques neurones en état de fonctionnement.

Saleté de temps

Saleté de temps, et ce n'est pas de la météo que je parle. Celle-ci d'ailleurs est plutôt clémente. Hiver très doux jusqu'aujourd'hui. Le réchauffement climatique, sans nul doute… Je ne suis pas vraiment très branchée écolo, alors je l'avoue : cela me convient assez. Pas de neige, pas de gel, pas de verglas sur les routes. Pas besoin de chauffer à outrance. Le petit être frileux que je suis a tendance à se réjouir, même si la banquise tend à fondre et si notre plat pays un jour risque de se trouver submergé. Oui, je sais: ce point de vue est loin d'être politiquement correct. Je devrais me préoccuper davantage du sort de mes petits-enfants et de leurs descendants qui risquent de se trouver engloutis par quelque tsunami. S'ils ne meurent pas avant, le cerveau rongé de tumeurs étranges nées de la profusion d'ondes qui les baignent dès avant leur naissance. C'est mon médecin qui l'affirme: le nombre de tumeurs au cerveau est en constante augmentation. Il n'y a aucun doute pour lui sur l'origine de cette sinistre épidémie: GSM, Ipad ou Ipod, MP3 et autres Smartphones sont les coupables désignés. Sans doute a-t-il raison, et cela me préoccupe bien plus que le réchauffement de notre petite planète.

Toujours est-il que le temps auquel je fais ici allusion n'a rien de météorologique. C'est du temps qui passe que je peux parler, ou plutôt du temps passé. Et de celui qui reste, de plus en plus court. De plus en plus vide aussi. Car me voici depuis quelques jours "à la retraite" – l'affreux terme – malgré tous mes efforts pour continuer à pratiquer ce métier que j'adore. Mais l'homme est un animal bureaucratique, et "de wet is de wet", ce qui peut se traduire approximativement par l'adage bien connu selon lequel dura lex sed lex. Vous comprenez ça, vous? On nous bassine dans les médias à propos des mesures gouvernementales (puisque nous avons un gouvernement, qui l'eût cru?) visant à prolonger le temps de travail, notre joli pays manque cruellement d'enseignants mais, quand il s'en trouve un qui n'est pas trop décati, qui aime follement son boulot et qui rêve de le poursuivre, eh bien, non. À la trappe les vieux, ou "dans la trappe" comme le disait déjà ce cher Ubu. Devenus inaptes et incapables du jour au lendemain. Même pas quelques heures/semaine, même pas un tout petit morceau d'horaire réduit, monsieur le chef? Après tout je ne demande pas grand-chose, juste de conserver mon cours de français et de philo en H2, pas plus. Je renonce volontiers à tout le reste, à la technique de la langue en Haute École, à la grammaire, à l'orthographe, à la Méthode de Travail, à l'encadrement du TFE, à la classe de H1… Mais non, pas question. Dehors, les vieux débris, au rebut. À la casse.

Mot d'adieu

Toutes les histoires un jour se terminent. La dernière page du roman se tourne comme d'elle-même et voilà qu'apparaît le mot FIN, inexorablement.

Impossible de repartir en arrière. Le temps ne se laisse pas remonter. Comme le poète, j'aurais aimé le prier de s'arrêter : "O temps, suspends ton vol…" Mais hélas…

Me voici donc arrivée aux dernières pages de l'aventure. Il fallait bien que cela arrive, finalement, même si je ne suis jamais parvenue à imaginer ce moment, et moins encore à imaginer ce qui pouvait le suivre. A vrai dire, je ne sais pas comment je vais arriver à me passer de ce métier qui a donné  à ma vie une partie de son sens. Un seul point positif : je ne devrai plus me lever tôt le matin, ni passer quelquefois mes nuits le nez sur d'immenses piles de travaux à corriger. Mais ce petit avantage ne compense pas ce que je ressens comme une perte infinie.

Comme quelqu'un me l'a dit récemment, "c'est le cycle de la vie"… cycle qui conduit forcément, un jour, au bout du chemin.

Inutile de préciser à quel point tout cela me désole.

Pendant des années, j'ai annoncé à quelques générations d'étudiants goguenards que, le moment venu, en lieu et place du traditionnel "drink" d'adieu, je leur offrirais le spectacle d'un inoubliable happening. "Le jour venu, je me ferai harakiri sur la pelouse, devant l'école" leur ai-je promis. Il s'en est trouvé quelques-uns pour se proposer comme assistants, tout disposés semble-t-il à me couper la tête proprement (pour abréger mes souffrances, je veux l'espérer). Cela fait bien dix ans que j'ai commencé à envisager cette ultime leçon philosophico-littéraire que je me promettais de leur offrir. Imaginez donc votre professeur récitant quelques pages de Mishima, l'un de ses prédécesseurs en harakiri, avant d'invoquer les mânes de Camus, puis s'immolant – absurdement bien sûr – sous vos yeux émerveillés… Une manière de marquer vos mémoires à jamais!

À défaut de vous offrir ce grandiose spectacle, j'aurais aimé – au moins – mourir en scène à l'instar de ce que la légende nous raconte de Molière ou, plus récemment, comme Dieudonné Kabongo mort le 11 octobre dernier sous les applaudissements du public (public dont je faisais partie). Imaginez un instant cette scène émouvante au cours de laquelle je vous aurais expliqué une dernière fois pourquoi et comment Le Clézio est le plus grand écrivain francophone vivant, ajoutant que l'Académie Nobel a eu bien raison de se ranger à mon avis, avant de m'écrouler devant vous et de me taire enfin, définitivement.

Mais les dieux n'ont pas exaucé ma prière, et il m'a bien fallu, voici quelques jours, terminer mon dernier cours en H2 par une crise de mauvaise humeur à l'égard de la pauvre Wafa qui n'en est pas encore revenue…

Je ne me suis pas sentie capable ce jour-là d'adresser à mes chers "disciples" les quelques mots d'adieu que j'aurais voulu. Un professeur qui meurt dans l'exercice de ses fonctions, passe encore. Mais un professeur qui fond en larmes et s'étrangle d'émotion, cela manque furieusement de dignité. Je n'ai donc rien dit (pour une fois…). C'est aussi pour cela que j'ai demandé à mes deux directeurs d'éviter drink, fête et cadeau… Tout cela est bien assez triste sans en rajouter dans l'émotion, croyez-moi. Et, vraiment, il n'y a rien à "fêter" en cette circonstance.

Voilà pourquoi j'adresse à mes étudiants d'aujourd'hui, les derniers, mais aussi à travers eux à tous ceux qui les ont précédés, et même à mes collègues anciens et actuels, ce petit texte en forme de testament (quoi de plus normal avant que de s'immoler en un sanglant harakiri?).  N'hésitez pas à faire passer ce petit au-revoir à ceux, plus anciens, dont je n'ai pas les coordonnées.

Je voudrais leur dire à quel point cela me désespère de quitter ce métier que j'aime passionnément, à quel point cela m'attriste de LES quitter (je parle des étudiants, bien évidemment). J'ai adoré enseigner, tenter de faire partager mon goût de la littérature; j'ai adoré voir quelquefois briller les regards levés vers moi, j'ai adoré vous faire découvrir des auteurs et des idées, vous entendre vous passionner pour les concepts de Socrate ou pour ceux de Camus… J'ai aimé le contact que j'ai eu avec beaucoup d'entre vous, ce contact avec des adolescents tout neufs ou ce contact entre adultes – certains plus jeunes que d'autres – respectueux les uns des autres, ce contact entre gens très différents dont certains savent des choses que d'autres sont prêts à découvrir, dans des domaines qui sont parfois très loin de la littérature, tant il est vrai que souvent l'échange s'est fait dans les deux sens.

Je me souviens de certains noms. De certains visages, surtout, de certaines voix.  Et de certains TFE!

Je me souviens de ce que vous m'avez apporté et appris, autant et peut-être plus que de ce que moi, j'ai pu vous apporter. Je me souviens même des plus casse-pieds d'entre vous. Et des plus fragiles. Des plus roublards. Des plus tricheurs et des plagiaires. Des plus frimeurs. Des plus ironiques. Des plus tristes et des plus drôles. Des plus sympathiques, des plus antipathiques. Des plus attachants. Je me souviens de celui qui s'en est allé à la FNAC voler Pascal en collection Pléiade pour le lire dans son intégralité, séduit par les quelques textes vus au cours. Je me souviens de ceux qui "nous ont quittés" comme on dit quand on n'ose pas prononcer certains mots. Je me souviens d'Anishta, la jolie Mauricienne qui m'avait invitée chez elle, là-bas, et j'avais dit "oui, mais plus tard, quand je ne serai plus ton prof", et elle n'a pas connu cet avenir-là, elle restera ma petite étudiante trop tôt partie, pour toujours. Je me souviens de Tiago. Je me souviens de Bruno que j'appelais mon petit Tamagoshi...

Je me souviens de ceux qui ont obtenu leur CESS et qui ont entamé (et quelquefois réussi) des études supérieures. Je me souviens aussi de ceux qui ont échoué, et de ceux qui ont préféré ne pas continuer. Un échec pour eux, sans doute, et un échec pour moi. Je me souviens des présentations de TFE, de l'émotion de ceux qui réussissaient cette dernière épreuve, et de ma propre  émotion quand je les embrassais pour les féliciter, comme si leur victoire était un peu la mienne.

J'aurais donné n'importe quoi pour pouvoir continuer d'enseigner, ne serait-ce que quelques heures par semaine… Qu'est-ce que c'est que ce pays de m*** où l'on manque de professeurs mais où l'on envoie à la casse ceux qui, pas trop décatis, souhaitent continuer d'être utiles? Qu'est-ce que c'est que cette société où l'on jette les gens après usage, comme des vieux kleenex? Il y a une violence incroyable dans cette expulsion brutale et irrémédiable du monde de ceux qui "sont encore capables de…". On vous regarde, on lit quelques chiffres sur un document d'identité et hop, vous voilà bon pour le rebut. Vous n'êtes plus qu'un vieux croûton tout sec. Inutile. Rassis. Stérile. "Au-delà de cette limite…". Vous comprendrez cela un jour, j'imagine.

"Les hommes meurent parfois beaucoup plus tôt qu'on ne les enterre": Romain Gary le savait bien, et cette exclusion me paraît être, en effet, une forme d'assassinat.

J'ai côtoyé au cours de cette carrière qui s'achève aujourd'hui de très nombreux élèves, certes, mais aussi des collègues, des directeurs. Si certains m'ont plongée dans des abîmes de perplexité et quelquefois de révolte devant leur outrecuidance, leur démagogie, leur incompétence parfois, devant leurs abus d'autorité et leur amour de la bureaucratie, devant leur mépris des élèves ou leurs pauvres tentatives de séduction, je tiens à dire que la majorité d'entre eux m'ont émerveillée par leur investissement et leur dévouement, par leurs qualités humaines. J'ai noué parmi eux quelques belles amitiés dont certaines se sont malheureusement diluées au fils de temps. Mais je ne les oublie pas.

Oui, j'ai aimé passionnément ce métier, et j'ai aimé aussi mes étudiants, presque tous, même les plus désagréables. Même ceux qui, eux, ne m'aimaient guère.

J'espère leur avoir été utile et leur avoir appris quelques petites choses belles et intéressantes. Pour eux, j'ai été "le prof", un prof dont ils ne savaient pas grand-chose. Mais je peux leur dire aujourd'hui que ma vie a connu quelques tempêtes, et que parfois, ce sont eux, mes élèves, qui sans le savoir m'ont aidée à rester debout.

Je n'ai de leçon à donner à personne (pour un prof!), mais je voudrais quand même, au risque de paraître prétentieuse et exagérément moralisatrice, dire une dernière chose… qui ne vise pas exclusivement mes étudiants, loin s'en faut.

C'est de respect et de tolérance que je voudrais parler. Il me semble de plus en plus que ce sont là des valeurs essentielles qui méritent d'être mises en exergue et pratiquées, sans réserve et des deux côtés de l'estrade. Il m'arrive bien souvent de ne pas approuver ou de ne pas comprendre telle ou telle attitude, telle ou telle pratique. Mais cette désapprobation ne peut toucher la personne à travers laquelle je les découvre. Laissons les autres se comporter et penser comme ils l'entendent, tant que leur liberté n'empiète pas sur la nôtre, et faisons-leur crédit de la motivation et de la sincérité qui les animent. Un peu d'ouverture d'esprit n'a jamais fait de tort… et la contrainte ou le rejet portent rarement les fruits qu'on souhaite. Faut-il, au nom du refus de l'exclusion, exclure à notre tour? Faut-il fermer ce qui parfois constitue, pour certains, la seule fenêtre ouverte sur la culture et la liberté de pensée?

Si j'ai aimé l'enseignement à tous les niveaux, en secondaire général, dans le technique et le professionnel, en haute école, je l'ai préféré, incontestablement, en promotion sociale. C'est le seul espace me semble-t-il dans lequel l'enseignant et l'enseigné sont exactement sur le même pied, avec juste un peu plus de connaissances spécifiques d'un côté, mais avec, souvent, autant de richesse humaine de part et d'autre. C'est là que j'ai fait mes plus belles expériences de prof, c'est là aussi que je me suis sentie le plus utile. Et c'est cela surtout que je regretterai, que je regrette déjà: ce contact avec d'autres adultes, souvent plus jeunes certes (mais pas toujours) qui, comme moi, cherchent à se développer et qui, comme moi peut-être, sont riches de matière humaine plus que de savoir ou de ce qu'on appelle l'intelligence, celle que l'on quantifie et que l'on formate, celle qui n'est certainement pas l'intelligence du cœur.

Certains peut-être me regretteront un peu, après quoi ils oublieront. C'est normal et c'est humain.

Quant à l'un ou l'autre personnage, du mauvais côté de la barrière, qui a jugé bon de se réjouir de mon départ devant mes derniers étudiants, ajoutant pour ce que j'en sais que "bientôt je ne dérangerai plus personne, ce dont nul ne se plaindra", eh bien, mon Dieu, il faut prendre les choses d'où elles viennent, c'est-à-dire quelquefois de très bas. Que ce(s) triste(s) individu(s) sache(nt) donc que, somme toute, je considère comme un honneur que de me faire insulter ou mépriser par quelque  cuistre pour lequel, moi-même, je n'ai que le mépris qu'il mérite... Certains parmi les plus anciens des profs savent de quoi je parle.

Quant aux étudiants, ils ne s'y trompent pas, moins stupides que certains aimeraient le croire.

J'espère que vous aurez une belle vie, avec ou sans diplôme. Une vie riche de découvertes, de rencontres, de remises en question, une vie dans laquelle vous penserez quelquefois à "diminuer arithmétiquement la douleur du monde", sans illusion mais le plus efficacement possible.

Tant mieux si vous devenez de grands docteurs ou d'admirables savants. Mais là n'est pas l'essentiel…

Quoi qu'il en soit, médecin ou philosophe, politicien ou éboueur, prof ou chômeur, musicien ou banquier, artiste ou informaticien, père ou mère de famille ou joyeux guindailleur, voyageur perdu sur les rivages d'Australie ou dans les déserts mexicains, n'hésitez pas à me donner parfois des nouvelles ou à reprendre contact pour un coup de pouce ou un coup de main, pour le plaisir, ou pour rien.

Je voudrais conclure ces quelques lignes en vous disant merci, à tous, pour ce que vous m'avez apporté. Et je peux vous assurer que ce ne sont pas là de simples paroles, mais l'expression de ma pensée la plus profonde.