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Merveilleuse Tempête

 

Lc

Un nouveau Le Clézio… Enfin. Tempête : « Deux novellas » selon le sous-titre et la quatrième de couverture de l'ouvrage. Voilà donc un mot qui vient enrichir la langue française puisque, comme l'écrit l'auteur, « en anglais, on appelle novella une longue nouvelle qui unit les lieux, l'action et le ton ». Si le genre sans doute est universel, le terme, quant à lui, est bien anglais. Ni le Littré ni le Robert en neuf volumes ne le connaissent. Mais je ne doute pas que, dans la foulée du bilingue et lumineux Prix Nobel, il apparaisse prochainement dans les dictionnaires et les manuels de littérature. Rien de surprenant, d'ailleurs, à ce que l'auteur de tant d'œuvres dans lesquelles figurent, presque toujours, le thème du signe – qu'il soit linguistique ou matériel – et celui du langage, de la communication, des langues dites étrangères, recoure une fois de plus à l'usage d'un mot venu d'ailleurs.
J'aurais plaisir à intégrer ce terme dans la refonte de mon syllabus, si j'enseignais encore, à l'expliquer, à lire et analyser avec mes étudiants, qui continuent à me manquer avec violence, des extraits de ce nouveau chef d'œuvre. Car je ne me console pas d'avoir atteint, comme je l'ai écrit par ailleurs, cette fameuse « limite au-delà de laquelle votre ticket n'est plus valable » selon l'expression d'un autre géant de la littérature. Ce n'est pas tant l'idée (et la sensation, quelquefois) de vieillir qui est en cause, que la relation tissée avec tous ces jeunes et moins jeunes qui, au fil des années, me sont passés entre les mains (si j'ose dire). Je me souviens notamment d'un Cédric qui, ayant découvert avec moi Le Clézio au travers de Mondo, est venu me dire que ce texte avait changé sa vie et sa vision du monde… Très souvent, il m'arrive encore de me rêver, la nuit, face à un groupe d'étudiants auxquels je parle de Camus, de Le Clézio ou d'un autre, ou de m'éveiller brusquement à l'idée qu'il va me falloir intégrer tel ou tel élément dans mon cours du lendemain. J'ai aimé passionnément ce métier, et l'âge ne change rien à l'affaire : je crois avoir été un bon prof, et je sais que je le serais encore si la bureaucratie absurde ne me l'interdisait pas.
Mais trêve de nostalgie et de regrets inutiles. Parlons plutôt de ce Tempête, ou plus exactement de la première novella, qui donne son titre au recueil. Car, comme les enfants devant un mets qu'ils aiment, je le savoure lentement, à petites doses, et je n'ai pas entamé le second texte. C'est comme cela qu'il faut lire les grands auteurs, ceux qui ont un style et une vision, ceux dont l'écriture nous emporte par sa splendeur. J'ai entendu François Busnel, récemment, affirmer que ce livre était le plus beau que Le Clézio eût écrit. Je ne sais pas s'il est le plus beau. Il y en a eu bien d'autres avant lui qui m'ont émerveillée, tels Onitsha, Révolutions, les nouvelles de Mondo, Désert, Le Chercheur d'or, pour n'en citer que quelques-uns. Mais il est vrai que Tempête est une pure merveille, par sa sobriété, par la maîtrise des récits croisés (encore une caractéristique récurrente chez l'auteur), par ses deux personnages (« en marge » comme souvent dans son œuvre, et ici ils le sont tous les deux, Philip Kyo et l'adolescente June), par le décor, par ce thème obsessionnel chez lui du voyage, du départ et de l'errance, par les espaces vierges que sont dans ses textes le désert et la mer, et surtout par la beauté de l'écriture. Comme presque toujours lorsqu'on lit Le Clézio, on se trouve littéralement transporté en cet ailleurs où il nous emmène. Les couleurs, le bruit de la mer, le vent, les odeurs, on les perçoit, on les sent. Quelques exemples ?
« La brume s'épaissit à l'horizon. Il me semble que nous sommes sur un bateau, en partance vers l'autre bout du monde. »
« Je suis venu ici pour voir. Pour voir quand la mer s'entrouvre et montre ses gouffres, ses crevasses, son lit d'algues noires et mouvantes. Pour regarder au fond de la fosse les noyés aux yeux mangés, les abîmes où se dépose la neige des ossements. »
« Cette nuit-là était sans lune, le ciel s'ouvrait et se fermait de nuages. J'ai regardé les étoiles dans une anfractuosité de rochers, près de l'endroit où les femmes de la mer se déshabillent. J'ai même trouvé une grève de sable noir, et j'ai creusé une petite vallée pour me mettre à l'abri du vent. J'ai regardé le ciel, j'ai écouté la mer. (…) Je suivais des yeux les étoiles, elles glissaient en arrière, la terre tombait. »
« La nuit envahit l'île. Chaque soir, flaque après flaque, crevasse après crevasse. La nuit sort de la mer, sombre et froide, elle se mélange à la tiédeur de la vie. »
Rien à dire, après ça. Se taire et admirer.
Et je ne vous parle pas des descriptions qu'il fait ici d'étreintes charnelles, ce qui est assez rare chez lui pour mériter d'être souligné. Mais d'une telle beauté…

De Lubumbashi à Bruxelles

 

Sacb

Cela fait près d'une dizaine de jours que je suis revenue du Katanga, où j'ai participé au Premier Salon du Livre de Lubumbashi, organisé par le CELTRAM (Centre d'études littéraires et de traitement de manuscrits) et « sous le haut patronage du gouvernement provincial du Katanga ». Sans doute est-il temps de faire le point sur cette aventure.
Belle expérience, en vérité. Enrichissante et enthousiasmante.
Trois jours consacrés au Salon proprement dit : les 12, 13 et 14 décembre, dans les locaux du Musée national de Lubumbashi. Communications et débats se sont succédé à un rythme effréné (et épuisant), autour de quatre thèmes :

  • La problématique de l'édition en Afrique. Expériences et témoignages.
  • La problématique de la librairie en Afrique. Expériences et témoignages.
  • La gestion et la consommation du livre. Expériences et témoignages des bibliothèques africaines.
  • Pour qui écrire ? (voir billet précédent).

Des rencontres, des découvertes, des surprises.
Trois jours durant lesquels, au Salon mais aussi le matin, le soir, pendant les repas, je me suis trouvée en contact avec des fous de belles-lettres et de culture littéraire ; trois jours passés à discuter littérature, écriture, lecture, philosophie et même théologie, pratiquement jour et nuit. Avec des confrères écrivains, avec des professeurs, avec des libraires de Bukavu, avec un jésuite nommé Simon-Pierre (ça ne s'invente pas…), avec des étudiants… Et tout cela agrémenté de cet irrésistible humour typiquement congolais, bon enfant et joyeux, autour de l'inévitable bouteille de Simba. Reçue, ainsi que les autres invités lointains, comme des rois, encadrés, pris en charge, avec deux gentils doctorants chargés de nous seconder et de combler nos moindres désirs (si j'ose dire). L'un d'eux d'ailleurs va – peut-être – se lancer dans une thèse sur Le Clézio ; inutile de préciser que mon aide lui est acquise…

De nombreux participants avaient été invités, venus de Kinshasa, de Bukavu, de Bruxelles et d'ailleurs. Parmi eux, j'étais la seule femme, et la seule « blanche ». Honneur redoutable dû à mes racines katangaises et à mon amour pour ce pays autant qu'à mes modestes talents littéraires, j'imagine. Honneur redoutable, oui, mais tellement gratifiant et enrichissant.
Étrange ville où des milliers de gens se veulent « écrivains », ce qui est assez facile puisque, pour mériter ce titre, il suffit de voir imprimé son nom sur la couverture d'un « livre » qui, le plus souvent, n'est qu'un opuscule d'une vingtaine de pages. On commet un texte, roman, pièce de théâtre, essai, puis on paye quelques dollars à un imprimeur qui fait de tout cela « un livre » que l'on s'en va vendre aux « librairies-trottoir » ou « à la sauvette ». Comme l'a dit l'un des intervenants, ces écrivains transportent avec eux leur librairie et leur maison d'édition, dans une mallette qu'ils serrent sur leur cœur. Parmi leurs petits fascicules, on trouve donc le pire, mais aussi le meilleur. C'est dire que l'idée d'une « vraie » maison d'édition, avec comité de lecture, telle que l'envisage le professeur Amuri, serait la bienvenue.
J'écoutais discuter les participants sur les problématiques proposées, et je ne pouvais m'empêcher de penser à Kalemie, à ce mois que j'y ai passé en 2007 sans voir ne serait-ce qu'une seule page imprimée, à ces containers de livres que nous y avons envoyés, à cette bibliothèque que nous avons tenté d'y créer, aux médicaments et autres lits médicalisés, fauteuils roulants, seringues et matériel médical divers envoyés pour aider l'hôpital général. Surtout, je ne pouvais m'empêcher de penser à l'échec de tout cela, échec lié à la désorganisation, à la corruption, aux excès d'autorité de fonctionnaires qui se soucient comme d'une guigne des besoins réels de la population… 
Étrange pays, en vérité. Mais Lubumbashi n'est pas Kalemie, et ce Salon a existé. J'ai pu y vérifier l'effervescence autour de la lecture, de l'écriture, de la littérature au sens large.
Pendant mes rares moments de liberté, j'ai revu des amis anciens : Mireille, Alain, Euphrasie, Vérydienne, Virginie… Avec Euphrasie, je me suis rendue dans l'une des cités misérables de cette métropole qui compte 7 millions d'habitants. J'ai visité, à la Katuba, l'une ou l'autre école créée par les Sœurs de Saint-Joseph, j'ai parlé à ces enfants, à ces adolescents dont le seul espoir d'avoir une vie meilleure que celle de leurs parents se trouve, précisément, dans cet enseignement rare, précieux, et trop coûteux pour la plupart de ces gens qui survivent à peine, aux marches de la ville, de la vente de quelques morceaux de makala, de bananes ou de mangues cueillies sur l'arbre… Je revois le regard vif brillant d'un gamin, un crayon posé sur l'oreille, qui me disait qu'il avait envie, lui aussi, d'écrire des livres… Je revois le sourire incrédule d'une fillette qui avait entre les mains l'un des petits bouquins que j'ai publiés chez Averbode, arrivé là je ne sais comment, et qui comparait sans y croire ma photo, en quatrième de couverture, avec l'original en chair et en os.
Deux mondes totalement différents : celui des « intellectuels » de haut vol rencontrés au Salon, et celui de ces milliers de gosses déguenillés et illettrés, sur les chemins de latérite des cités, qui s'étonnaient de voir un visage blanc…

Moments de liberté… si l'on peut dire. J'ai lu des manuscrits, rencontré leurs auteurs, parlé avec eux, puisque je fais partie désormais du comité de lecture de la maison d'édition naissante du Professeur Amuri.

Le dimanche 15 décembre, les autres invités s'en sont tous retournés chez eux : à Bruxelles, à Kin, au Kivu et ailleurs. Pas moi, car je m'étais engagée à animer un atelier d'écriture de trois jours (les 16, 17 et 18 décembre). Je me suis donc retrouvée seule à « La Procure » où je logeais, au troisième étage, barza ouverte sur la cour intérieure peuplée de 6 ou 7 corbillards tendus de tentures mauves, non loin de la cathédrale qui sonnait je ne sais quelle prière à grandes volées de cloches bruyantes à cinq heures puis à six heures du matin…
Si le Salon du livre m'a intéressée, s'il m'a passionnée, je peux dire que l'atelier m'a comblée.
Une douzaine d'écrivains ou de candidats écrivains (11 hommes et une femme, un médecin, le « docteur Ginette ») de tous âges et de tous niveaux avaient été sélectionnés par le professeur Amuri. Pendant ces trois jours, j'ai passé avec eux toutes mes matinées et tous mes après-midis, et même les temps de midi, au centre d'art Picha. Le but était que chacun des participants, au terme de ces trois jours, produise le texte d'une nouvelle, de quoi constituer un recueil collectif qui devrait être publié par la Maison d'édition qu'est en train de créer Maurice Amuri.
Chacun lisait aux autres ce qu'il avait écrit : le portrait du personnage principal d'abord, puis le synopsis du récit et enfin la nouvelle achevée. Tous commentaient ensuite le texte lu, et je n'ajoutais mon grain de sel qu'en fin de parcours, si nécessaire. Je me suis régalée… Bien sûr, les textes étaient d'inégales valeurs. Mais j'ai découvert là deux ou trois petits bijoux, et autant de talents véritables. Et, surtout, un désir fou d'apprendre, de s'améliorer, un rêve d'écriture et une passion inimaginables sous nos latitudes. Je pense notamment à Jean-Chryso TSHIBANDA, poète et slameur, dont l'écriture est belle et fluide, et dont la maîtrise de la langue est parfaite. Son œil était plus sévère parfois que le mien, et plus pointilleux. Ses commentaires et ses critiques anticipaient souvent mes propres remarques. Très vite, je l'ai appelé « Maître » et « Monsieur l'académicien » avec un demi-sourire, en me disant in petto que certains professeurs de Belgique ne lui arrivent pas à la cheville.
Chacun donc critiquait et commentait les textes des autres, mais toujours avec une sorte de délicatesse policée qui veillait à ne pas blesser, à ne pas vexer, commençant par souligner les qualités du texte avant d'en évoquer les faiblesses. Quant à moi, je répondais aux questions, je donnais quelques conseils, je proposais des exemples (merci Le Clézio, Balzac, Kessel et quelques autres). Je traçais des pistes et je commentais et discutais, parmi les autres, les productions des participants. J'écoutais aussi, je découvrais. Travail collectif donc plus que directif. J'espère avoir été de quelque utilité à mes disciples, mais eux, en tout cas, m'ont beaucoup apporté.

Bref, une expérience enthousiasmante. Et tout cela sous un soleil entrecoupé des averses violentes de la saison des pluies que j'ai retrouvées, après plus de 50 ans, avec délice. Et dans l'odeur de la terre africaine, sa couleur, ce monde de fragrances, de poussière rouge, de fleurs lumineuses… Cette impression, dès que je mets le pied sur le sol du Congo, de me retrouver chez moi. Même si, « chez moi », c'est avant tout Albertville ou Kalemie où, sans doute, je n'irai plus jamais…
Merci au destin qui m'a offert ce cadeau, à cette succession de hasards et de rencontres qui ont rendu cela possible. Merci à ceux qui m'ont invitée chez eux, et reçue avec générosité et amitié.

Écrire… Oui, mais pourquoi ? Pour qui ?

 

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On le sait, je reviens du Congo, où j'étais invitée au premier Salon du livre de Lubumbashi. On m'avait demandé de faire une communication sur un thème donné : Écrire, pour qui ?

Voici donc le texte de cette communication.

J'avoue que je suis tout d'abord restée perplexe. Une seule réponse me semblait évidente : « pour moi ». C'est pour moi que j'écris, parce que j'en ai besoin. Tant mieux si par chance mes textes trouvent un éditeur. Tant mieux s'ils sont lus. Tant mieux s'ils sont aimés. Et si un jour on me décerne le prix Nobel (on peut toujours rêver…), je ne le refuserai pas, et je me dirai une fois de plus : « tant mieux ».
Mais avant tout, avant la recherche d'éditeur, avant les rêves de reconnaissance, il y a le besoin d'écrire. Je crois que même sans être publiée et donc, forcément, sans être lue, j'écrirais encore. D'ailleurs, aujourd'hui, tout le monde peut être lu, plus besoin d'éditeur pour cela, il y a Internet…
Mais ce qui est premier, ce qui est fondamental, c'est la soif d'écrire, le besoin d'écrire, presque aussi vital que la soif d'eau claire ou le besoin de pain. Dans mon cas, cela a toujours été ainsi. Inventer des histoires, oui, sans doute. Créer des mondes. Raconter. Mais avant tout, ou plutôt surtout, le plaisir de jouer avec les mots. Les marier entre eux, les heurter, les apparier, les faire danser sur la page ou sur l'écran, les écouter chanter dans ma voix qui les lit à mi-voix, ou dans ma tête où ils résonnent.
Lorsque j'enseignais la littérature à mes étudiants, un moment venait toujours où se posait la question de savoir ce qu'est « un vrai écrivain ». Attention, je ne dis pas « un bon écrivain », car il y a là quelque chose de relatif, de subjectif, et certains sont forcément meilleurs que d'autres. Le génie, le talent au superlatif, ça existe. Contentons-nous donc de parler du « vrai écrivain ». Je disais à mes étudiants qu'il faut, pour entrer dans cette catégorie, 5 conditions, qui doivent se trouver réunies. Ces conditions sont les suivantes :

  1. Un véritable écrivain est toujours mû, à mon sens, par un besoin quasi pathologique d'écrire. Et quand j'emploie le mot « pathologique », ce n'est pas une figure de style.
  2. Il doit, consciemment ou le plus souvent inconsciemment, avoir créé un univers qui est caractéristique, identifiable, que l'on retrouve d'œuvre en œuvre, de livre en livre.
  3. De même, ce que j'appelle « le vrai écrivain » a-t-il une thématique qui lui est propre. Là aussi, c'est un phénomène qui n'est pas voulu, qui n'est pas conscient. Mais lorsqu'on se penche sur l'œuvre d'un grand auteur, on retrouve quelques thèmes, toujours les mêmes, thèmes qui la traversent et la sous-tendent.
  4. Il possède également un style reconnaissable entre tous, qui le définit et qui fait partie de lui. Un style qui fait que lorsqu'on lit quelques pages de lui, on se dit quelque chose comme « on dirait du Le Clézio »… « Si ce n'est pas lui, c'est un excellent imitateur… »
  5. Enfin, bien sûr, (et c'est le minimum), il doit maîtriser la langue dans laquelle il s'exprime.

Vous aurez remarqué que la première de ces 5 conditions est, à mon point de vue, le besoin absolu et irrépressible d'écrire, un besoin tel que l'on se sent mal quand on a laissé passer du temps sans pratiquer cette coupable activité… Bien sûr, cela ne suffit pas : il y a des tas de gens qui ressentent ce besoin mais qui n'ont rien à dire, ou qui le disent si mal que c'est un vrai désastre… Condition nécessaire donc mais pas suffisante.
Cela répond donc – un peu – à la question du « pour qui écrire » : pour soi avant tout, parce qu'on ne peut pas faire autrement. Comme le drogué qui se trouve en état de manque quand il n'a pas pris sa dose.
En mars 1985, le magazine Libération a sorti un numéro spécial portant non pas sur le « pour qui écrire », mais sur le « pourquoi écrire ». De très nombreux écrivains avaient été interrogés ou lus, et leurs réponses n'allaient pas toutes dans le même sens. J'en ai quand même retenu certaines, qui m'ont semblé exprimer ce « besoin pathologique » dont je parlais tout à l'heure, tout comme j'ai noté certaines phrases au fil de mes lectures.

Georges SIMENON (Pourquoi écrivez-vous ? Libération, mars 1985, p. 23)
J'écris parce que j'ai dès mon enfance éprouvé le besoin de m'exprimer et que je ressens un malaise quand je ne le fais pas.

Milan KUNDERA (Pourquoi écrivez-vous ? Libération, mars 1985, p. 68)
Ne serait-ce qu'une ridicule illusion, on est persuadé d'écrire parce qu'on a à dire ce que personne n'a dit.

Isaac ASIMOV (Pourquoi écrivez-vous ? Libération, mars 1985, p. 47)
J'écris pour la même raison que je respire, parce que si je ne le faisais pas, je mourrais.

Marguerite Duras
Se trouver dans un trou, au fond d'un trou, dans une solitude quasi totale et découvrir que seule l'écriture vous sauvera.

S. de Beauvoir
Le projet d'écriture n'est pas fou. Poussez un peu, dites ce qui vous tient le plus à cœur, on n'atteint les autres qu'en se livrant.

Marc Cholodenko
Écrire a toujours été, d'abord inconsciemment (sinon ce n'eût pas commencé), puis consciemment, question de survie.

John IRVING interviewé par Raphaëlle RÉROLLE in Le Monde des Livres du 6 octobre 2006
Je me tue à cela. Quelque chose me pousse vers la narration. Ce n'est pas d'ordre intellectuel, mais émotionnel ou compulsif. En tout cas, cela m'est aussi nécessaire que de manger ou de dormir – d'autant que je ne mange ni ne dors beaucoup.

On le voit, la notion de « besoin » est fondamentale. Mais de nombreux écrivains vont plus loin, et l'on voit apparaître, derrière le « pourquoi », la notion du « pour qui » : les autres, mes amis, mon peuple, les lecteurs, une personne en particulier…

Jorge Amado (écrivain brésilien)
[…] j'écris pour être lu, avoir une influence sur les gens et ainsi modifier la réalité de mon pays, en créant pour le peuple qui souffre la perspective d'une vie meilleure, et en portant haut les drapeaux de la lutte et de l'espoir. Je pense que la littérature est une arme du peuple, que l'écrivain est l'interprète des désirs et des combats de son peuple.

Lev Kopelev (écrivain allemand)
J'écris parce que je veux parler aux autres – ou ne serait-ce qu'à une seule personne – d'événements, d'impressions, de pensées, qu'il me semble indispensable de conserver, de fixer; parce qu'à l'aide du verbe j'essaye de résister à la destruction, à la mort, au néant. Je veux suspendre l'instant.

Jorge Luis BORGES cité par Jean d'ORMESSON in Le Figaro Littéraire (10/06/1999)
J'écris pour moi, pour mes amis et pour adoucir le cours du temps.

Joël DICKER, La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert
Écrire, cela signifie que vous êtes capable de ressentir plus fort que les autres et de transmettre ensuite. Écrire, c'est permettre à vos lecteurs de voir ce que parfois ils ne peuvent voir.

Philippe DJIAN interviewé par Raphaëlle LEYRIS in Le Monde des Livres (31/8/2012)
J'écris pour donner à d'autres ce que la découverte de la littérature m'a offert comme lecteur.

Éric-Emmanuel SCHMITT interviewé par Francis MATTHYS in La Libre Culture (27/9/2000)
Bien que je ne sois absolument ni un provocateur ni un hérétique, j'écris pour provoquer de la pensée, pour faire réfléchir.

Douglas KENNEDY interviewé par Raphaëlle RÉROLLE in Le Monde des Livres (25/5/2012)
L'écriture est un acte public. J'écris exactement ce que je veux, mais je le fais pour mes lecteurs, c'est évident. Pas pour le marché, pour eux.

Hervé de SAINT-HILAIRE in Le Monde des Livres (27/8/1998)
Un écrivain, même monstrueux, même ridicule, un écrivain donc dont un livre a une fois consolé ne fût-ce qu'une seule personne ne saurait être tout à fait mauvais.

Éric-Emmanuel SCHMITT interviewé par Francis MATTHYS in La Libre Culture (27/9/2000)
La fonction de l'écrivain : être un semeur. Qui fait penser tout en divertissant.

Beaucoup d'écrivains, donc, ont le souci du lecteur.
Et moi ?, me suis-je demandé. Ai-je ce souci ? Qui est-il, mon lecteur idéal, celui à qui je parle peut-être à travers mes textes, sans en être bien consciente ? Existe-t-il ?
Je me suis souvenue alors du moment où, toute petite, j'ai eu envie de devenir écrivain, même si sans doute je ne connaissais pas ce terme. C'était, justement, à Kalemie. Mon père, tous les soirs, me prenait sur ses genoux et me lisait quelques pages d'un roman pour enfants. Je me souviens, encore aujourd'hui, du nom de l'auteur, de certains titres, de certaines histoires. C'étaient des livres à la couverture cartonnée, vert clair, un peu granuleuses sous les doigts. J'insiste sur ce point : il ne me les racontait pas, il me les lisait. Je n'avais pas six ans, je ne savais pas lire moi-même, et ces phrases, ces mots que j'entendais, je ne les comprenais pas tous. Mais j'écoutais, et je ressentais un plaisir infini à sentir, d'une certaine manière, ce qui restait obscur, ce qui se cachait derrière les mots. Je me disais, par moments, que c'était beau. Non pas l'aventure qui était le sujet du livre, mais la manière dont elle était racontée. Le style, en somme. Je me souviens très bien avoir pensé que moi aussi, un jour, quand je serais grande, j'apporterais ce même plaisir à d'autres. En quelque sorte, ma vocation était née.
Le temps a passé, la vie a coulé. J'ai dû m'occuper de ma famille, j'ai dû travailler. J'écrivais des petites choses, pour moi, des bribes, des textes courts, des poèmes. Juste pour moi. Et puis un jour, j'ai passé le cap. J'ai envoyé un manuscrit à un éditeur, il a été publié. Et j'ai continué. Et si je veux être honnête, oui, il y avait à chaque fois un lecteur rêvé (ou plusieurs). Le premier de tous, celui pour qui j'ai écrit et pour qui, peut-être, je continue d'écrire, je crois bien qu'il ne m'a jamais lue. C'était mon père. C'était un peu comme si je voulais lui montrer que j'en étais capable. Je savais que, dans sa jeunesse, il avait eu des projets d'écriture, lui aussi. J'avais envie qu'il soit fier de moi. Mais il était malade et n'était plus capable de lire des ouvrages de ce genre, et après, il est mort. S'il a lu ne serait-ce que quelques pages de mon cru, il ne m'en a jamais rien dit. J'ai écrit pour mes enfants, aussi. Pour qu'un jour ils comprennent certaines choses… Pour qu'ils me connaissent mieux, peut-être. Je ne crois pas avoir atteint mon but, là non plus. Tant pis… Au fond, quand vous écrivez une lettre, l'important n'est pas qu'elle soit lue, mais que vous l'ayez écrite. C'est un peu comme un voyage : ce qui compte, ce n'est pas d'arriver quelque part, mais de se mettre en route et d'avancer. Si mon père ne me lira jamais, si les enfants pour lesquels j'ai écrit n'ont pas lu ou pas compris, eh bien, d'autres pères et d'autres enfants, quelque part, peut-être, très loin dans l'espace et dans le temps, liront et vibreront. Ne fût-ce qu'un seul. C'est déjà beaucoup.
Et puis il y a eu d'autres lecteurs, d'autres destinataires. J'ai publié un recueil de nouvelles intitulé « Race de Salauds »… et je crois bien que chacun de ces textes était destiné à un salaud spécifique… Mais s'ils m'ont lue, ils n'ont pas dû se reconnaître. Je doute d'ailleurs que les vrais salauds s'intéressent à la littérature…
Je ne sais pas s'il faut écrire pour quelqu'un, finalement, je veux dire pour quelqu'un d'autre que pour soi. Ceux à qui l'on s'adresse, le plus souvent, n'ouvrent pas le courrier, ou bien ils ne comprennent pas ce qui est écrit. Et l'on peut alors être amèrement déçu.
Je préfère l'image de la bouteille à la mer. Vous y glissez un message, une lettre d'amour, un poème, une réflexion profonde, un appel au secours peut-être, ou un cri de haine et de révolte, et vous la jetez dans le fleuve. Avec un peu de chance, elle s'en ira jusqu'à l'océan, ballotée sur les vagues. Le temps passera et puis, un jour, quelque part, très loin, quelqu'un la trouvera. Une femme inconnue lira vos mots d'amour, un enfant se mettra à rêver… Vous, l'auteur, vous serez très vieux déjà, ou bien mort depuis 100 ans, 200 ans, mais qu'importe. Quelqu'un, quelque part, vous aura reconnu.
En Europe, de temps à autre, il existe des concours de ballons pour les enfants. On gonfle des ballons à l'hélium. Chaque enfant accroche à son ballon une carte avec son nom, son adresse, un message s'il le souhaite, et puis le ballon s'envole. Parfois l'enfant reçoit, très longtemps après, une petite carte venue de loin : quelqu'un a trouvé son message porté par le vent. Mais le plus souvent, il ne se passe rien. Le message n'est arrivé nulle part, ou bien celui qui l'a découvert n'y a rien compris… C'est ça, la vie. C'est ça, écrire, ai-je pensé : c'est accrocher aux nuages des phrases plus légères que le vent, et les regarder monter dans l'air pur…

J'en étais là de mes réflexions lorsqu'on a annoncé la mort de Nelson Mandela. J'ai cessé de rêver et d'écrire, et j'ai regardé la télévision. Partout, on racontait sa vie, son combat. Et puis une chaine de télévision a diffusé le magnifique film que Clint Eastwood lui a consacré, Invictus, avec Morgan Freeman dans le rôle de Mandela. Je l'avais déjà vu, mais je l'ai regardé à nouveau.
Invictus… Plusieurs fois dans le film, on voit Mandela sous les traits de Freeman réciter ce poème de William Ernest Henley que plus personne ne connaît ni ne lit aujourd'hui, mais dont le poème a traversé le temps, notamment grâce à Mandela (et à quelques films et séries télé). Un tout petit poème, quatre quatrains à peine, écrit par un homme mort en 1903 mais ressassé par un prisonnier noir de l'apartheid – et quel prisonnier ! – un tout petit poème qui, dira-t-il souvent, l'a aidé à survivre et à résister.
Voilà, me suis-je dit, pour qui écrivait l'Américain William Ernest Henley : pour cet homme qui n'était pas né mais qui, un jour, se nourrirait de ces 16 vers…
Le voilà, le lecteur idéal : un inconnu qui peut-être, un jour, quelque part, dans très longtemps, dira « c'est beau », et ce sera déjà beaucoup… Un inconnu qu'un poème aura aidé à vivre.

Tristes tropiques et désolante « Équation africaine »

J'ai essayé. Je vous jure que j'ai essayé. Parce que sans doute j'avais aimé l'un ou l'autre de ses livres précédents (tout en regrettant parfois des faiblesses de style, mais que celui qui n'a jamais péché…). Quand même, quand j'ai appris en 2008 que cet auteur avait déploré publiquement que le prix Nobel ne lui fût pas attribué, à lui qui le méritait, prétendait-il, autant sinon plus que Le Clézio, je me suis dit qu'il ne faut pas exagérer, que l'on ne mélange pas les serviettes avec les torchons, que la vanité poussée à ce stade mériterait sans doute quelque visite chez un psychiatre, et que la quantité de « perles » récoltées chez lui au fil de mes lectures méritaient effectivement un prix du genre « prix Nobel de la faute de français » ou « prix Nobel de la circonlocution bavarde ». Mais il n'est pas le seul à se prendre au sérieux dans le monde des plumitifs ni à manquer de rigueur dans l'écriture, et mon dossier « perles et autres fautes » comporte bien d'autres références, hélas. Bref, pas de quoi fouetter un chat, me suis-je dit. J'ai donc acheté (en Pocket) et tenté de lire « L'équation africaine », à cause sans doute du mot « africain » auquel je résiste rarement. La critique d'ailleurs avait été bonne.
Donc, j'ai essayé. J'ai péniblement atteint la page 210 d'un livre qui en compte 349. Deux cent dix pages d'un sinistre pensum, au terme desquelles j'ai déclaré forfait, sans avoir ne serait-ce que la curiosité de savoir ce qu'il adviendrait de ce docteur Krausmann bavard et sans relief. Je me suis prodigieusement ennuyée tout au long d'innombrables descriptions aussi mornes que le désert qui constitue le cadre du récit, et surtout très mal écrites : clichés, phrases interminables, erreurs de ponctuation, adjectifs à profusion (et souvent inadéquats), comparaisons et métaphores qui prêtent à rire, impropriétés, constructions fantaisistes… Sans même parler du fait qu'un médecin allemand, un Français coureur de désert et des rebelles noirs appartenant à un pays désertique mais indéterminé s'expriment tous dans un français truffé d'expressions familières ou argotiques en une profusion de discours aussi bavards que tout à fait improbables…
Comment, mais comment, ai-je pensé, un éditeur sérieux peut-il accepter de publier un texte aussi mauvais, c'est-à-dire aussi mal écrit ? Comment la critique peut-elle encenser un auteur qui, s'il était l'un de mes étudiants et présentait un TFE rédigé de la sorte, n'obtiendrait pas les six dixièmes de points nécessaires à sa réussite ?

Quelques exemples parmi les dizaines d'autres que j'ai répertoriés ? Lisez plutôt :

  • Il revient sur ses pas en frémissant d'une rage hypertrophiée
  • Dans son visage massif, d'un noir de charbon, ses narines papillonnent, cadençant les spasmes qui se sont déclenchés sur ses pommettes.
  • Quatre jours et quatre nuits interminables à me limer les os sur un sol rêche…
  • Le sol est dur et accidenté : les véhicules rebondissent dessus à s'esquinter.
  • C'est un territoire pierreux, anthracite, que la désertification ronge à satiété.
  • Je suis choqué par la liberté dévergondée avec laquelle les voleurs dépouillent des gens aussi miséreux…
  • Nous débouchons sur un plateau d'une virginité cosmique
  • Tassé comme une borne, très noir de peau, enfaîté d'un crâne tondu vissé aux épaules, sans cou et sans menton, l'officier…
  • Son visage n'a pas de traits, juste une sphère cabossée aux narines dilatées qu'animent deux yeux globuleux aussi vifs que la foudre.
  • C'est un quinquagénaire amaigri aux longs cheveux chenus.
  • Sa carcasse colmate l'embrasure de la porte.
  • Il est assis sur son séant (bonjour le pléonasme !)
  • Mes réflexes se sont avachis.
  • Lorsque la poussière s'est estompée au large, un étau me presse le cœur comme un citron. (J'y penserai lorsque je me préparerai un jus de fruits…)
  • Mes anxiétés se surpassent.
  • Jessica avait les joues prises entre ses poings translucides.
  • …un butor véhément affublé d'une bouche assez grande pour gober un œuf d'autruche.
  • C'est une zone à haut risque, et on est que six (sic).
  • Son regard laiteux cherche à faire rentrer sous terre tout ce qu'il rase.
  • La plus grande des solitudes, on la contracte face à un peloton d'exécution.
  • Les balles me traversaient de part et d'autre.
  • J'avais les yeux fixés dans le ciel.

Et ceci n'est qu'un modeste florilège…
La première qualité d'un prétendu écrivain, me suis-je encore dit, n'est-elle pas de maîtriser à peu près correctement la langue dans laquelle il a choisi de s'exprimer ? Tout le reste vient ensuite : thématique, sujet, message pseudo-philosophique et autre nécessité intérieure. Si « le bon usage » est celui des auteurs publiés et adoubés par la critique, on peut redouter le pire pour notre pauvre langue française… Critiquons donc « les jeunes » et leurs textos, la presse, Internet, l'enseignement… Déplorons la désaffection des adolescents face à la lecture, pourquoi pas ? Mais si vous voulez le fond de ma pensée, il vaut mieux ne rien lire, parfois, que lire un tel ramassis de barbarismes…

Allons, monsieur Yasmina Khadra, vous valez mieux que ça. Votre « Cousine K. » l'a prouvé jadis, et aussi votre « Attentat » qui cependant présentait les premiers symptômes de la maladie qui aujourd'hui vous « ronge à satiété » pour reprendre l'une de vos surprenantes images. Permettez-moi de vous le dire en toute modeste confraternité : ce n'est pas en écrivant ainsi que vous l'aurez, ce prix Nobel dont vous rêvez…
Vous lecteurs également valent mieux que ça. Le moindre des respects à leur égard n'est-il pas de leur offrir le meilleur de ce que vous pouvez produire, plutôt que de remplir de platitudes illisibles des pages qui mériteraient d'être relues et corrigées ? Quant à votre éditeur, je ne peux que lui suggérer de recourir aux services d'un correcteur compétent, voire d'un rewriter… ou d'un nègre. Ainsi resterions-nous en Afrique… dans une Afrique qui, elle aussi, mérite mieux que cette triste équation.

Cachez ce sein...

Mais non, je ne m'appelle pas Tartuffe. Mais j'aimerais quand même que quelqu'un m'explique un jour en quoi se dépoitrailler (par ces temps de frimas…) constitue un acte de militantisme pour quelque cause que ce soit. Voir sur tous les écrans de télévision, à la une des magazines, un peu partout sur le Net, des femmes (le plus souvent jeunes et jolies certes) exhiber agressivement leurs seins décorés de slogans illisibles, tout cela ne me donne guère envie de me rallier à leur cause, ni même de me renseigner sur ladite cause. Féminisme ? Liberté d'expression ? On me dit qu'il s'agit de défendre les droits des femmes et la démocratie, de lutter contre la corruption, la prostitution, la religion…

Femen 

En quoi, je vous le demande, l'exhibition de quelques tétons plus ou moins charnus constitue-t-elle une manière de promouvoir la démocratie ou de lutter contre la prostitution ?

Tout cela me paraît aussi ridicule qu'excessif. Et inutile de surcroît, en tout cas s'il s'agit de servir une cause. S'il est question d'attirer l'attention sur soi en dévoilant ses charmes, c'est autre chose. C'est d'ailleurs ce que font très bien les prostituées, justement, dans les jolies vitrines au néon du quartier de la Gare du Nord.

Proclamer et afficher sur toutes sortes de supports les slogans les plus divers, exprimer ses idées sur une multitude de sujets, militer pour ceci ou contre cela, ameuter la presse, défiler dans les rues, mon Dieu, pourquoi pas ? Tout cela relève, en effet, de la liberté d'expression et de la démocratie. Je ne suis pas certaine par contre que l'exhibitionnisme ou le naturisme (et nous n'en sommes pas loin dans le cas présent) relèvent de la même liberté d'expression, sauf à pratiquer ce naturisme en des lieux prévus pour cela, afin de ne choquer personne. Mais nous sommes loin ici de la communion avec la nature, de plaisir que l'on peut avoir à ressentir sur tout son corps la caresse toute platonique du soleil et du vent de l'été…

Ne choquer personne. C'est là que réside, me semble-t-il, le nœud du problème : dans notre société occidentale (et dans la plupart des autres sociétés dites civilisées), les seins sont considérés comme un élément de séduction à forte connotation sexuelle, sinon érotique. Rarissimes sont les plages, en été, à autoriser le bronzage topless, toujours dans le souci de ne choquer personne et surtout pas les enfants. Ou dans l'ambition louable de ne pas stimuler, j'imagine, la libido des autres estivants. Il n'y a guère que dans les musées et dans certaines séquences de films que l'on nous montre les seins des femmes, et toujours dans un contexte précis qui est celui de l'art. Ou celui de l'amour. Ou celui de l'érotisme, voire de la pornographie. Ou – et cela reste de l'amour, en somme – dans celui d'une mère allaitant son enfant.

Ah, la beauté fulgurante des marbres antiques ou Renaissance, de ceux créés par Rodin… La splendeur de ces Rubens, de ces Renoir, celle des Botticelli, des Caillebotte, des Courbet, des Degas… La beauté de Catherine Deneuve dans Belle de Jour, celle de BB en son temps…

1875 renoir auguste etude torse effet de soleil study chest effect of sun 

Quel rapport, je vous le demande, avec le militantisme, avec la démocratie ?

N'ont-elles donc aucun autre moyen, ces viragos en colère, d'exprimer ce qu'elles pensent (si tant est qu'elles pensent…) ? Pas de mots, pas de phrases, pas d'idées ? Aucun talent oratoire ou littéraire ? Rien d'autre que des hurlements hystériques et incompréhensibles pour accompagner le spectacle navrant de leur demi-nudité militante ? Pas la plus petite once de créativité pour rédiger quelque pamphlet, pour « buzzer » sur YouTube ou sur Facebook, pour rapper, slammer, que sais-je ?

Non. Juste ce geste absurde et grotesque de placer leurs mamelles sous le nez d'inconnus qui n'ont rien demandé.

Consternant, je vous le dis. Et révélateur quant au degré de vulgarité et de crétinisme atteint par notre société, quant au degré de voyeurisme et de platitude des médias qui font la une avec de telles images. Pendant ce temps, des gens meurent en Syrie et ailleurs. Pendant ce temps, des femmes, ailleurs encore, sont violées chaque jour par des bandes armées. Des enfants sont battus, torturés, ou enrôlés dans d'absurdes combats afin de devenir bourreaux à leur tour. Bernard Tapie et Cahuzac font joujou avec des millions d'euros. Des pays entiers meurent de faim... Mais sans doute est-il plus vendeur de consacrer dix minutes d'antenne à trois ou quatre pseudo-militantes qui arriveraient presque à rendre Monseigneur Léonard sympathique (c'est dire !), et qui détourneraient du féminisme Simone de Beauvoir elle-même.

Toutes jeunes, ces femelles en fureur, et le plus souvent jolies. On se demande d'ailleurs pourquoi les vieilles et moches n'utilisent pas les mêmes armes de persuasion massive… Et pourquoi les hommes, je veux dire les mâles, ceux contre qui elles s'insurgent, ceux qui nous voilent, nous enferment, nous prostituent, nous violentent, nous dominent, nous vendent et nous achètent, pourquoi ils ne font pas pareil afin de défendre leur point de vue, leurs idées, leurs causes. Vous me direz qu'il y a moins de place sur… euh… comment dire… enfin… vous me comprenez, pour étaler l'un ou l'autre slogan, fût-il simpliste. Surtout, ce serait moins joli. Mais tellement plus rigolo !

Choqué par mes idées (car j'en ai, moi aussi) et par ce texte (car je suis capable d'écrire plus de deux ou trois mots à la suite, et sur de tout autres supports que telle ou telle partie de mon anatomie) ? Que l'on ne se méprenne pas : je suis une femme, comme ces tristes greluches, une gonzesse, une meuf, une nana... Je suis pour la démocratie, comme à peu près tout le monde. Je trouve la prostitution et la corruption regrettables, comme tout le monde aussi. Je me bats pour l'égalité, pour le droit à la différence. Quant à la religion, je pense qu'elle doit rester du domaine privé. Il m'est arrivé quelquefois de produire l'un ou l'autre texte – et de le publier – sur des sujets qui me tenaient à cœur. J'ai signé des pétitions. Je me suis beaucoup indignée, et je reste révoltée par les abus de toute sorte. Il m'arrive d'agir dans le sens de mes convictions. Mais je ne crois pas que se déshabiller soit une forme d'action, et jamais, même en ma belle et trop lointaine jeunesse, je n'aurais accepté de m'abaisser ainsi, de me dévaluer moi-même. Oserais-je dire : de me dégrader de la sorte ?

Peut-être parce que j'attache plus d'importance au contenu de ma boîte crânienne et au fonctionnement de mes neurones qu'aux glandes mammaires dont la nature m'a gratifiée, et que j'accorde plus de crédit à la chose dite et écrite qu'à la chose gueulée et exhibée.

Cher collègue...

Coup de téléphone d'un de mes « anciens ». Je suis l'une des premières à l'apprendre, me dit-il : il vient de réussir son baccalauréat-régendat en sciences. Fierté et joie bien légitimes de sa part, fierté et émotion de la mienne. Encore un de ces jeunes gens que j'ai vus débarquer, un jour, dans cette école « de la dernière chance » qu'était notre école de promotion sociale proposant la section CESS en deux années intensives. Un parmi tant d'autres. Tous âgés de 18 ans minimum, d'une quarantaine et même d'une cinquantaine d'années pour les plus âgés. Tous « hors circuit » de l'enseignement traditionnel. J'en ai vu défiler, de ces hommes et de ces femmes, de ces garçons et de ces filles, arrivant chez nous au terme d'un parcours chaotique et souvent douloureux. Ayant décroché de l'école à l'adolescence, dans les cas les moins lourds. Parfois toxicomanes ou anciens toxicomanes. Incapables de s'intégrer dans l'enseignement dit « de plein exercice » pour des raisons médicales quelquefois lourdes, pour des raisons psychologiques, sociales, familiales. Demandeurs d'asile, victimes rescapées de l'un ou l'autre génocide, de guerres fratricides. Anciens détenus... Ils avaient 20 ans, 30 ans, et voulaient retrouver une place dans la société. Certains rêvaient d'études supérieures, et parmi ceux-là, beaucoup ont réussi, comme celui dont je parle aujourd'hui. Des docteurs ou licenciés universitaires en sciences politiques, en philosophie, en journalisme, en lettres… Des juristes. Des bacheliers en droit, en secrétariat. Des infirmiers et des infirmières. Des enseignants de tous les niveaux… Certains d'entre eux n'avaient jamais entendu le mot « philosophie » avant de me rencontrer, la plupart n'avaient pas lu un seul livre en entier, n'avaient jamais mis les pieds dans une salle de théâtre… Et les voici, pour beaucoup d'entre eux, diplômés de l'enseignement supérieur, pratiquant un métier, intégrés et épanouis dans une vie sociale active et réussie. Pas tous, bien sûr. Un tiers des inscrits, statistiquement, décrochait en première. Parmi les deux tiers restants, tous ne réussissaient pas. Et tous nos lauréats ne connaissaient pas nécessairement le succès dans les études supérieures. Des noms, des visages me reviennent en mémoire, noms d'étudiants dont certains sont morts, visages d'autres dont je n'ai aucune nouvelle. Sans compter tous ceux que j'ai moi-même oubliés.

Mais quand même, quelquefois, il en est pour garder le contact. Pour me remercier d'avoir été à la base, me disent-ils, de leurs réussites ultérieures, comme celui qui m'a téléphoné hier pour me prier de l'appeler dorénavant « cher collègue » et qui, pour me remercier de « tout ce que j'ai fait pour lui » m'invite ensuite au restaurant. Et je me dis, sans trop de modestie, que s'il est une chose au moins que j'aurai réussie dans ma vie, c'est mon métier de prof. Oh, je ne me fais pas d'illusions. Tous mes « anciens » ne m'appréciaient pas. Je n'ai pas été le meilleur prof du monde, et sans doute certains m'ont-ils même détestée. Mais quoi ? On ne fait pas ce métier pour être aimé (en principe… car il y aurait beaucoup à dire sur ce sujet, et j'ai connu bien des collègues qui…). Mais il est vrai que la matière enseignée passe mieux et se fixe plus durablement lorsqu'une sympathie naît entre l'enseignant et l'enseigné. Et puis, je ne me fais pas de mon métier l'image seule d'un passeur de connaissances, même si cet aspect est très important. Il s'agit aussi de communiquer le goût du travail et de la recherche, l'intérêt, la curiosité intellectuelle au sens le plus large. Il s'agit d'ouvrir l'esprit à d'autres systèmes de pensée. Il s'agit de parler de tolérance et de respect, de fraternité et d'humanisme. Il s'agit de les aimer, ces autres si différents parfois et si proches cependant. Et pour ce qui est de les avoir aimés, là je pense qu'il n'y a pas grand-chose à me reprocher. Même si, quand même, certains remords continuent de me tourmenter. Je n'ai pas toujours été à la hauteur, c'est évident. J'ai le souvenir d'une étudiante… On apprend avec l'âge et l'expérience, on reste humain cependant, on commet des erreurs. Mais globalement, je les ai aimés autant que j'ai aimé ce métier : avec passion. Malgré quelques erreurs de jugement dont je ne suis pas fière, malgré quelques maladresses, malgré sans doute quelques blessures infligées sans même que je m'en rendisse compte.

Voilà pourquoi je suis fière aujourd'hui de vous nommer « cher collègue », monsieur Pekan. Voilà pourquoi j'accepte avec joie et plaisir votre invitation à fêter cela avec vous.

Voilà pourquoi aussi je regrette tant d'avoir dû arrêter ce merveilleux et exigeant métier.

Voilà pourquoi, enfin, je déborde de colère à savoir que certain gros tas de vanité et d'autosatisfaction, certain bouffi d'incompétence et de crétinisme, certain sinistre abruti, certain fat outrecuidant dont l'arrogance n'a d'égale que l'incompétence, a décidé de fermer la section CESS qui, sans doute, rapporte peu d'argent au Pouvoir Organisateur, mais qui a permis à tant de déclassés de trouver ou retrouver le chemin de la culture et de la dignité. N'est-ce d'ailleurs pas là le rôle même de l'enseignement dit « de promotion sociale » ?

Quoi qu'il en soit, je félicite ici monsieur Pekan et tous les autres, sur le chemin de la réussite d'études supérieures ou sur le chemin, plus ardu encore, d'une vie riche et chaleureuse.

Quant à vous, éternel monsieur Giton, et à tous vos semblables noyés de graisse et du sentiment d'une supériorité autoproclamée à laquelle ils sont bien les seuls à croire, je n'ai pas grand-chose à vous dire, ni à vous offrir. Que ma colère et même, pourquoi ne pas l'avouer, mon mépris.

Le retour

​Ça aura pris du temps, beaucoup de temps. Mais j'ai – enfin – récupéré « mon » site. Et mon blog.

Quel intérêt ? me demanderez-vous. Eh bien, disons que de nos jours, ne pas avoir un minimum de visibilité sur le Net, c'est presque un handicap. Il ne suffit plus, pour exister, d'écrire des livres et de les voir publiés ; il ne suffit pas non plus d'avoir été crédité de quelques critiques plus ou moins flatteuses (quand critiques il y a). Ni d'avoir travaillé pendant des mois, des années peut-être, à la rédaction d'un ouvrage, ni même de le trouver finalement sur les tables des libraires (pour si peu de temps, hélas). Encore est-il nécessaire de passer à la télé (et là, il y a bien longtemps que cela ne m'est plus arrivé, mais il faut avouer que je ne suis pas une adepte des talk-shows, pas plus comme spectatrice que comme éventuelle participante). Encore est-il nécessaire aussi de se trouver interviewé à la radio. De twitter à tout va. De facebooker. À tout le moins, d'avoir un site Internet.

J'en avais un. Il a disparu dans les limbes mystérieux du cyber espace, piraté paraît-il pour cause de faille de sécurité. J'adresse donc ici un ironique merci au soi-disant informaticien auto-proclamé qui l'avait mis en ligne, dont l'incompétence n'avait d'égale que la grossièreté et qui, après m'avoir copieusement insultée, m'a proposé de le restaurer moyennant finances au montant astronomique (surtout eu égard à la qualité du service fourni). Il se reconnaîtra s'il lit ces lignes, ce dont je doute car je ne suis pas certaine qu'il sache lire. Un autre a donc pris la relève, infiniment plus aimable, plus qualifié, plus serviable, plus efficace. Mais peu disponible, ce qui explique qu'il a fallu des mois avant que la foule de mes admirateurs en délire, s'ils existent, puissent à nouveau avoir accès au site que voici que voilà.

Mais ça y est. Merci Renaud ! Pour le temps, l'investissement et les explications (et la compétence… ça me change). Et le reste qui demeurera entre nous, bien sûr (mais non, lecteurs, ne vous méprenez pas : rien de scabreux dans cette relation-là, essentiellement… maternelle, ou filiale, c'est selon).

Il reste pas mal de petites choses à peaufiner, mais « à chaque jour suffit sa peine », « une chose à la fois » « petit à petit l'oiseau fait son nid », « vingt fois sur le métier… », « festina lente »…

Comme vous le voyez, je n'ai peur ni des lieux communs ni de la sagesse populaire!

J'existe donc à nouveau puisque me revoici sur le Net. Mais cette visibilité n'est pas la seule raison qui m'amène à me réjouir de pouvoir à nouveau « blogger ». Car blogger, c'est écrire. Dans mon cas, il ne s'agit pas de m'exprimer sur des sujets personnels ni de poster des photos de mes proches, il ne s'agit pas non plus de me contempler le nombril avec un intérêt passionné, de raconter mes amours ou mes désamours, de partager mes recettes de cuisine ou mon goût – à moins que ce soit du dégoût – pour fringues et marques, de me répandre sur ce qui relève du domaine de l'intime. C'est un blog essentiellement littéraire que j'essaie de tenir ici, et j'avoue que j'y prends plaisir. M'exprimer, soit. Mais sur des sujets plus ou moins généraux et, surtout, en soignant la forme, avec la même rigueur que celle qui préside à mes textes publiés. Et j'aime ça. Avec l'espoir, ici comme là, de rencontrer quelquefois un certain public…

Soirée Pen CLub ou... Les charmes de l'autofiction

 

Pen club

Hier 11 juin, soirée Pen Club au Palais des Académies, autour de l'autofiction et plus précisément de Camille Laurens et Serge Doubrovsky. Je ne suis pas très amatrice de « soirées », fussent-elles littéraires, mais pour une fois, j'ai décidé de faire une exception. Ce n'est pas tous les jours que l'on a l'occasion de rencontrer et d'entendre le père fondateur d'un mouvement littéraire qui a changé sinon la face du monde, du moins celle de la littérature française (car l'autofiction, c'est tellement français, n'est-il pas ?), et qui dans la foulée a inventé le nom de ce mouvement. Toutes proportions gardées, c'est un peu comme si l'on me conviait à rencontrer Victor Hugo sur le thème du romantisme.

Me voilà donc à me garer rue Ducale, le long du Parc Royal, vers 17 h 45. Il faisait doux, ce qui vaut la peine d'être noté, vu le climat dont nous jouissons – si l'on peut dire – en ce printemps humide et glacial. Les oiseaux gazouillaient, les joggeurs joggaient sous les ombrages.

Petit périple dans les jardins du Palais des Académies avant de trouver la bonne entrée, escalier monumental, dorures, portes multiples… Quelques rangées de chaises dans une vaste salle où le public s'installe sous l'œil sévère d'un tout jeune Baudouin qui nous domine sur un mur latéral, en pied et en grand uniforme, une épée de cérémonie devant lui. Devant nous, une table derrière laquelle s'installeront les vedettes du jour en compagnie d'Huguette de Broqueville , l'inaltérable et sans doute perpétuelle présidente du Pen Club de Belgique, et de Nicole Verschoore qui officiera en tant qu'animatrice et intervieweuse, et dont j'apprends qu'elle est « Docteur en philosophie et lettres, Boursière du Fonds national de Recherche scientifique et assistante à l'Université de Gand ». J'ai une pensée pour Michèle Lenoble-Pinson qui sans nul doute eût préconisé l'emploi du terme « docteure ». Tiens, c'est vrai, elle n'est pas présente ce soir. Étonnant.

Une toile d'Albert Ier par Opsomer, d'une facture plus expressive et plus artistique que la représentation de son petit-fils, agrémente avantageusement le mur qui nous fait face. Un peu partout le long des autres murs, des bibliothèques remplies de livres, des bustes d'écrivains morts depuis belle lurette, une lettre encadrée de Jean Cocteau et d'autres traces d'un passé aussi mort et figé que le bronze et le marbre qui nous entourent.

Les gens arrivent, s'installent. Hésitant entre l'amusement et l'atterrement, je me dis que, décidément, le niveau d'âge (et de conservation) de ceux qui fréquentent ce genre de manifestation est plus proche d'un nombre à trois chiffres que du degré zéro (de l'écriture, ou de l'état civil). Un jeune homme dont j'apprendrai qu'il est étudiant en psychologie (ce qui explique sans nul doute son intérêt pour « l'écriture de soi ») fait tache parmi cette profusion de vieillards tous plus ou moins podagres. Outre le juvénile étudiant égaré en ces lieux, quelques très rares jeunots ayant à peine dépassé la cinquantaine observent leurs aînés avec curiosité, inquiétude, agacement, mépris, pitié peut-être… Moi, perdue dans le troupeau, j'ai un peu honte de mon manque de charité. D'autant que, pour un œil extérieur, je ne dépare sans doute pas ce cacochyme aréopage, même si je marche (encore) sans canne ni béquilles... J'aperçois Jacques De Decker, secrétaire perpétuel de notre belge académie, qui s'éclipsera bien avant la fin. Je reconnais Edmond Morel qui ne me reconnaît pas. Dominique Aguessy me sourit, et je me dis qu'elle ne doit pas se sentir dépaysée, vu le niveau d'âge de ceux qui participent aux soirées AEB…  C'est à croire que la littérature en Belgique ne s'écrit et ne se lit qu'au-delà de la soixantaine bien sonnée. Je me prends à regretter d'être venue, agacée par les raclements de gorge, les quintes de toux, les confidences « murmurées » de malentendants à d'autres malentendants…

Mais voici – enfin – qu'Huguette de Broqueville d'abord, Nicole Verschoore ensuite, prennent la parole. La première lit difficilement un petit texte de présentation de ses invités, dans un brouhaha où se mêlent bavardages, grincements d'un parquet antique et malmené, arrivées tardives de malpolis incongrus. Comme quoi l'âge, me dis-je, n'est pas une garantie de bonne éducation.

Nicole Verschoore à son tour entre dans l'arène. On peut être Docteur ou Docteure, me dis-je encore, et avoir cependant bien du mal à s'exprimer en public, à structurer sa pensée et son propos, à capter l'attention d'un auditoire, à se faire entendre… Et puis, enfin, on permet à Serge Doubrovsky de parler. Cela fait un moment que j'observe ce jeune homme de 85 ans. On me l'a enseigné à l'université, je l'ai lu et enseigné à mon tour à des générations de ces petits crabes tant aimés, mais jamais je ne l'avais vu. Il ne ressemble guère à ce que je sais de lui. Beau visage, sympathique, avec dans le regard une sorte de curiosité, de fraîcheur presque enfantine. Il parle, il explique, il raconte. Passionnant, ce diable d'homme. Il a longtemps été professeur (bonjour, collègue !), et sans nul doute a-t-il dû captiver ses étudiants. Il éclaire le concept d'autofiction dont, de toute évidence, la plupart des personnes présentes ne savent pas grand-chose. Il dessine les liens qui unissent l'homme réel qu'il est ou qu'il a été à celui qu'il met en scène dans ses livres. Il parle de lui, forcément. Il le fait avec talent. Il évoque la mort de sa mère, nous dit que son entrée en autofiction (si j'ose dire) vient de sa psychanalyse. On s'en serait douté, tant ces deux démarches sont proches. Camille Laurens d'ailleurs nous expliquera ensuite que, pour elle aussi, la psychanalyse fut déterminante.

Moi qui ne suis pas très amatrice d'autofiction et moins encore de psychanalyse, je me surprends pourtant à écouter avec passion les propos de Doubrovsky d'abord, de Camille Laurens ensuite, tant ces propos sont… « intelligents ». Je ne trouve pas d'autre terme pour définir ce qu'ils disent, ce qu'ils expriment (et ils ont bien du mérite, vu le caractère fumeux et abscons des commentaires et des questions de leur intervieweuse). Comme on se régale devant un feu d'artifice, comme on se délecte d'une musique bien interprétée, d'une pièce de théâtre réussie, d'un texte « génial » (au sens propre), je savoure ce festival d'intelligence auquel il m'est donné d'assister. Doubrovsky nous dit qu'au stade où il est arrivé aujourd'hui, il pense qu'il n'y a pas vraiment de différence entre roman et autobiographie. Il cite Rousseau, bien sûr. « Nous sommes sans cesse en train de nous inventer » - « Nous sommes tous à la fois dans la réalité et la fiction ». Il truffe son récit et ses explications d'anecdotes personnelles. Il parle de lui aussi bien qu'il en écrit, et tant pis s'il y a dans son projet d'écriture quelque chose qui continue de me rebuter, comme toutes les formes d'autofiction, surtout quand elle interfère dans la vie et le réel d'individus bien vivants (ou bien morts…). « Il n'y a pas d'opposition absolue : autofiction et autobiographie sont deux modes narratifs sur sa propre vie ».

Au mépris de toute logique, Nicole Verschoore décide de nous faire la lecture d'un passage dans lequel l'aspect visuel de la page est essentiel (les « blancs » qui aèrent ou qui trouent le texte) : je renonce décidément à comprendre sa démarche. Elle pose des questions du genre « je vous interroge sur votre lyrisme » ou « êtes-vous sentimental », avant d'expliquer à Doubrovsky et au public médusés qu'elle ne posera pas les questions qu'elle voudrait poser, ou qu'il n'y a plus rien à dire… Doubrovsky nous parle du miracle que fut sa vie, de toutes ces morts qu'il a vécues : le risque d'arrestation en 1943, la tuberculose et le sanatorium en compagnie de Roland Barthes (le même Roland Barthes que l'inénarrable et inculte Naguy a nommé récemment « Bartès »). Il n'a pas peur de la mort, nous dit-il, pour l'avoir connue souvent déjà : « je suis athée, mais je n'ai pas peur ; je vais disparaître entièrement, mes livres resteront, c'est tout ». Il nous dit aussi qu'il va vraiment arrêter d'écrire. Cet « Homme de passage » qui est son dernier livre sera réellement le dernier. Il se termine d'ailleurs par la mort de celui qu'il faut bien appeler l'auteur, puisqu'en autofiction la distinction auteur-narrateur est quasiment inexistante. Après la représentation, j'aurai avec lui une conversation passionnante, au cours de laquelle il me répètera qu'il a décidé de ne plus écrire. « J'ai perdu l'élan vital », me dit-il. Et moi je pense que cette perte-là du désir d'écrire, du besoin d'écrire, c'est quelque chose qui déjà ressemble à la mort (ou qui l'annonce ?).

Quand vient le tour de Camille Laurens de faire les frais des élucubrations verschooriennes, après un petit jeu de chaises musicales qui n'augure rien de bon, je me dis que parler après Serge Doubrovsky ne doit pas être tâche aisée, tant il s'est montré disert, intéressant, attachant. Mais très vite, je suis conquise. Elle aussi se montre d'une érudition et d'une intelligence séduisantes. « J'appartiens à l'autofiction » nous dit-elle d'emblée. Mais ça, on le savait  déjà. Nicole Verschoore lui parle du thème de la répétition dans son dernier ouvrage, « Encore et jamais », sous-titré « Variations », ce qui nous vaut un exposé passionnant sur ce sujet… avec, et c'était prévisible, des références à la psychanalyse, mais aussi à la philosophie. Dans la vie, nous dit-elle, la répétition est très fréquente, à la fois sous l'angle positif et sous l'angle négatif, la répétition étant le fond même de la névrose. Et de citer sa grand-mère et ces mille tâches répétitives qui constituaient en ce temps-là la vie d'une femme, tâches que l'on peut habiter, auxquelles il est possible de donner de la densité.

Comme Serge Doubrovsky, elle fait référence à des événements très personnels qui se trouveraient à la source de sa psychanalyse et de son implication dans l'autofiction : un abus sexuel subi dans l'enfance, la recommandation de sa grand-mère de « ne jamais en parler », la mort de l'enfant qui a donné naissance (si l'on peut dire) au récit « Philippe » - et aux démêlés très médiatisés avec Marie Darrieussecq. « Êtes-vous d'abord romancière ou d'abord philosophe ? » demande Nicole Verschoore. La réponse – on pouvait s'y attendre – est évidente : « Incontestablement d'abord romancière ». Ce qui ne l'empêche pas de faire référence à Deleuze qui voit, nous dit-elle, la répétition « comme une catégorie de l'avenir », mais aussi à Rabelais et à son « grand jamais » qu'est la mort. J'avoue par parenthèse que je ne connais pas cette dénomination de la mort chez Rabelais ; chez Elsa Triolet, au contraire… Si donc quelqu'un peut m'éclairer et me donner les références du texte de Rabelais où apparaît cette expression, ma reconnaissance lui sera acquise.

Mais revenons aux propos de Camille Laurens. « La mort est la seule chose qui ne se répète pas » nous dit-elle. En jouant comme elle sur le langage, on peut s'interroger sur le sens du verbe « se répéter » dans ce contexte. On peut en effet considérer qu'il est impossible de répéter sa mort comme on répète une pièce de théâtre, mais on peut également considérer que l'on ne meurt qu'une fois (évidemment), et que cette mort unique est bien sûr la seule péripétie que l'homme ne risque pas de traverser deux ou plusieurs fois…

Écouter Camille Laurens et Serge Doubrovsky c'est, d'une certaine manière, se sentir plus intelligent. Ils m'ont donné en tout cas envie de lire et de relire, et envie d'écrire encore et toujours, même si jamais – je pense – je ne produirai d'autofiction

Ensuite, « verre de l'amitié ». Tout le monde se jette sur le pain-surprise et sur le vin. Les auteurs se font désirer, monopolisés, comme toujours dans ce genre de circonstance, par l'un ou l'autre bavard ou par quelque fâcheux. Quand enfin ils se mêlent à la troupe des ancêtres qui bavardent tout en faisant un sort aux victuailles solides et liquides, je constate avec étonnement que Serge Doubrovsky n'est guère pris d'assaut, au contraire de Camille Laurens. Je m'approche de lui, le salue, lui dis mon intérêt pour son exposé et mon plaisir à l'avoir enfin rencontré. S'ensuit une conversation presque amicale et tout à fait naturelle. Il est d'une gentillesse et d'une simplicité – et même d'une sincérité – désarmantes, répondant sans détour à mes questions qui ne sont pas toutes exclusivement littéraires. Nous parlons, puisqu'il a lui-même abordé le sujet, de la responsabilité morale et éthique de l'auteur d'autofiction, de la mort de sa première épouse qui n'a pas supporté, explique-t-il, ce qu'il a écrit d'elle. De toute évidence, il parle aussi bien (et aussi volontiers, même à l'inconnue que je suis pour lui) qu'il écrit, et de choses infiniment personnelles. Bizarrement, j'éprouve un vrai plaisir à discuter avec lui. Il est charmant, vif, intéressant, sympathique (au contraire de ce que j'imaginais sur base de mon peu de goût pour le genre qu'il a inventé). Il est aussi très jeune, pour un homme de 85 ans, et je me surprends à penser que je comprends mieux son succès auprès des femmes. Sa jeune épouse, d'ailleurs, celle qu'il nomme joliment « Élisabeth II » et qui avoue 40 ans de moins que lui, est tout aussi charmante.

J'approche Camille Laurens que je sauve des confidences d'une dame « qui est écrivain mais ne publie pas » : « pourtant tout le monde me le conseille, surtout mon curé » ajoute-t-elle. Cela me fait rire et me rappelle une scène vécue et naguère racontée dans mes « Instants de Femmes » (« Exhibition »), tant il est vrai que le public de ces manifestations littérairo-mondaines est universel et interchangeable. Je salue l'écrivain et non l'écrivaine, car je me refuse, quoi qu'en puissent dire Michèle Lenoble-Pinson et même André Goosse, à féminiser ce terme et quelques autres. Je lui dis qu'il m'arrive de lire sur Facebook l'un ou l'autre écho la concernant. Ah, me répond-elle, nous sommes donc amies sur Facebook ! Moi qui songeais très sérieusement à me désinscrire de ce réseau dont je reparlerai ailleurs, me voici aussi surprise qu'honorée de me trouver « amie » de l'une des vedettes de la soirée. Remarquez : pour un écrivain, compter au rang des « amis » d'une jurée du Prix Femina, ce n'est pas à dédaigner !

Quelques mots, beaucoup de gentillesse là aussi, puis je m'en retourne vers le Parc Royal et ma voiture, contente de ma soirée malgré le spectacle déprimant d'une intellectuelle mais inéluctable vieillesse qui nous guette tous.

C'est ceux qui assistaient à cette soirée que j'évoque ici, vous l'aurez compris, et non les deux écrivains invités

La maison des fantômes

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Un petit fantôme se promène chez moi, à pas feutrés. Pelage noir et blanc, regard vert, collier rouge muni d'une clochette que partout je crois entendre, il hante ma maison, la sienne depuis tant d'années. Sans cesse il me semble l'entendre feuler comme il savait le faire. Je crois l'apercevoir dans le jardin, paressant au soleil ou à demi caché sous un bosquet. Je revois cette fine ligne blanche qu'il avait sur le front, comme une ride, comme une trace de griffe, qui m'avait fait craquer à notre première rencontre, alors qu'il n'était pas même sevré.
Il avait disparu depuis une semaine, et c'est hier qu'un voisin m'a avertie. Il l'a trouvé mort sur sa pelouse, à son retour de vacances.
Ce n'est – ce n'était – qu'un chat, me direz-vous. Il existe des pertes infiniment plus graves, je suis hélas bien placée pour le savoir. Et des drames tellement plus tristes, plus violents, plus révoltants, un peu partout sur la terre. Il y a des fils qui volent leur mère, des frères qui dépouillent leur sœur. Il y a des pères qui torturent leurs enfants – et il existe mille formes de torture, et des hommes qui battent leur compagne… Et il y a tout le reste, ailleurs, plus loin.

Je sais tout cela, qui ne m'empêche pas d'être triste.
Tant de fantômes déjà peuplent ma maison, que cette petite panthère aux allures de fauve a rejoints. Fantômes des chiens qui jadis accompagnaient ma vie, des chats qui ont précédé celui-ci. Fantômes d'enfants perdus, de proches disparus pour jamais. Traces aussi de prétendus amis, de prétendus frères, de prétendus amours dont je voudrais – sans y arriver – ne garder que les souvenirs heureux. Fantômes qui après tant d'années font encore battre mon cœur plus vite, tant la haine parfois ou le désespoir restent vivants.
Fantômes d'objets aussi. Cette chaîne d'or au cou de ma mère, ces menus objets qui me rappelaient tant de choses, liés à mon enfance perdue. Ces petites choses que je lui avais offertes il y a si longtemps, une perle montée en pendentif, une broche en forme de souris, j'avais 18 ou 19 ans, je l'avais achetée au Bon Marché qui n'existe plus… Trésors sans prix sinon celui de la mémoire, que je ne reverrai jamais que sur des photos anciennes. Volés par… mon Dieu, quel nom peut-on donner à l'individu qui n'hésite pas à s'emparer d'objets chargés de souvenirs dans la maison même d'une mère « qui de toute façon ne le saura pas », puisqu'elle vit ailleurs désormais, et dans un autre monde.
Il y a toutes ces voix qu'il me semble entendre encore, ces rires, ces murmures. Cris d'enfants qui jouent, appels, pleurs et fous rires, mots d'amour. Qui d'autre que moi, sur cette terre, a encore le souvenir si présent, si précis, du rire de ma grand-mère, de celui de ses filles ? Qui d'autre a gardé dans l'oreille les premiers mots de mes enfants, et les récits savoureux d'un grand-père à l'accent bien de chez nous, bien de Bruxelles ? Tant de morts, tant d'abandons, de départs, de pertes, de trahisons. Tant de déchirures. Fantômes légers que je suis seule à voir encore, ceux d'être morts ou d'êtres vivants mais perdus. Et celui-ci, le dernier, fantôme gracieux d'un petit léopard noir et blanc que j'aimais.

Je l'appelais Tchoui, ce qui en swahili signifie « panthère ». En partie parce que mon père, à chaque nouveau chat qui entrait dans sa vie ou dans la mienne, proposait ce nom. En partie aussi parce que, en effet, il avait l'allure, le mystère, la souplesse d'une panthère. Il était sauvage et doux, mystérieux et fou parfois, tendre et confiant. Quelquefois je me disais qu'il était l'âme légère de la maison.
Il ne reviendra pas.

Habemus papam

 

Francois"Annuntio vobis gaudium magnum : habemus papam (…) qui sibi imposuit nomen Franciscum."
Comme il est dommage qu’il nous faille attendre l’avènement d’un pape pour entendre parler latin ! Mais quel plaisir aussi ! Même si, en l’occurrence, j’aurais évidemment placé les verbes « annuntio » et « imposuit » en fin de propositions, comme il se doit, et comme sans doute Cicéron, César ou Tite-Live n’eussent pas manqué de le faire. Mais il est vrai que je ne suis pas cardinal protodiacre, et que personne ne me demande mon avis quant à l’orthodoxie et la pureté de la langue utilisée pour ce genre d’annonce. On sait bien, d’ailleurs, que le latin d’Église a souvent été proche du latin de cuisine.

Quant à donner un point de vue sur « le pape François », loin de moi cette outrecuidance. Nous verrons bien. Certes, il a « une bonne tête », ce qui, à mon humble avis, n’a jamais été le cas de son prédécesseur. Mais l’habit ni la tête ne font le moine (ou le pape), et la notion de « bonne tête » est somme toute assez subjective.

J’en conviens, il paraît sympathique, et son « buona sera » fut aussi surprenant qu’amical et peu protocolaire. Commencer son ministère pétrinien (si, si, c’est comme ça qu’on dit) en demandant aux milliers de fidèles présents de prier pour lui et de lui accorder leur bénédiction constitue sans nul doute une grande première et une intéressante inversion des rôles. Certes encore, il me semble avoir une petite ressemblance avec le météorique Jean-Paul Ier qui fut jadis l’objet d’une enquête historique de mon cru. J’ai lu aussi qu’il n’aime guère le luxe, qu’il a toujours été proche des pauvres et des habitants des bidonvilles. Le choix du nom de François qui rappelle celui du Poverello paraît éloquent à ce titre.

Tout cela sans doute peut sembler de bon augure, et l’on peut rêver d’un pasteur qui, tel celui qu’il représente sur Terre, se promènerait pieds nus sur les sentiers du Monde, jetant à bas les innombrables étals des marchands du temple, convertissant les lingots qui dorment dans les coffres des banques vaticanes en écoles, en hôpitaux, en riz, en programmes d’aide aux 448 millions d’enfants qui souffrent de la faim, aux 80 % de la population mondiale qui se partagent les 10 % de « richesses » laissées disponibles par les 20 autres % dont nous faisons partie. On peut rêver d’un homme qui nous expliquerait qu’ « à chaque jour suffit sa peine » et qu’il « est plus difficile à un riche d’entrer au royaume des cieux qu’à un chameau de passer par le chas d’une aiguille ». Comme il serait doux d’entendre une fois encore que « là où est votre trésor, là aussi est votre cœur », que « vous ne pouvez servir Dieu et l’argent », et qu’il faut « chercher premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné par-dessus ». Mais celui qui nous a enseigné tout cela, il a mal fini, comme chacun sait. Et je n’irai pas jusqu’à souhaiter la crucifixion de qui que ce soit, pas même celle d’un nouveau pape, fût-il argentin.

Quant à savoir s’il sera un bon pape… Il aura en tout cas du pain sur la planche.

D’ailleurs, suis-je concernée ? En fait, pas vraiment. Mais il n’en reste pas moins que le pape, bon ou mauvais, sympathique ou sinistre, jeune ou vieux, avant-gardiste (ça existe, ça ?) ou rétrograde, est pour un milliard et demi d’individus le représentant de Dieu sur Terre. Seuls les catholiques romains et les bouddhistes tibétains, pour ce que j’en sais, se groupent ainsi sous l’autorité morale et spirituelle d’un seul homme. Il exercera donc sur le monde, forcément, une certaine influence, liée au prestige de sa fonction et à son ascendant sur les centaines de millions de catholiques et même de chrétiens au sens large qu’il est chargé de guider sur les voies de la Justice.

Alors, wait and see, comme on ne le dit pas en latin.​

La Foire du Livre de Bruxelles

 

Foire 20du 20livreSéance inaugurale de la 43e Foire du Livre de Bruxelles, mercredi dernier. 
Deux invités d’honneur : Javier Cercas et, je vous le donne en mille : Marc Levy. Cherchez l’erreur… Il est loin, hélas, le temps où celui qui recevait mission de « déclarer ouverte la ixième foire de Bruxelles » était Elie Wiesel, Le Clézio ou Michel Serres. O tempora, o mores comme l’a écrit jadis un écrivain que la mort du latin à l’école continue d’assassiner un peu plus chaque année, après qu’Antoine lui eût une première fois fait couper le cou, la tête et les mains et que fût percée post mortem sa langue qui avait prononcé des discours bien différents de ceux de Fadila Laanan. Car, cette année encore, elle s’est fendue d’une allocution que personne n’a comprise (pas même elle, je le crains).
Très peu de places assises (pauvres « professionnels de la profession » obligés d’écouter tout ça debout sur leurs petits pieds surmenés !).
Surréalistes, la jeune fille qui était censée représenter Cendrillon, et le jeune homme déguisé en Shakespeare. Là non plus, je n’ai pas compris grand-chose. Que venaient-ils faire tous les deux dans cette manifestation centrée cette année sur l’Espagne et sur « les écrits meurtriers » ? Don Quichotte, j’aurais compris, ou son père Cervantès, pour conserver la parité « personnage de fiction » et « grand écrivain ». Ou Hernani. Ou Le Cid. Mais ni Cendrillon ni Charles Perrault ni William Shakespeare n’étaient espagnols, pour ce que j’en sais. Et aucun d’eux non plus ne s’est rendu coupable du moindre meurtre, à moins qu’il ne se fût agi d’un crime parfait et encore ignoré de nos jours…
Quoi qu’il en fût, je confesse ma perplexité devant cette Cendrillon en robe rose au vaste décolleté qui, soit dit en passant, ressemblait autant à son modèle que moi à la Belle au Bois Dormant, et j’avoue mon désarroi devant cette fausse princesse embrassant à pleine bouche un Grand Will qui avait du moins le mérite de porter un costume crédible.
D’autres discours, de circonstance, des remerciements susurrés par une Maria Garcia aphone, des excellences et des ambassadeurs, comme chaque année.
Et puis un faux SDF du plus mauvais goût, réaliste à souhait, celui-là, qui se promenait avec un chariot « Carrefour » ou « Cora »  rempli de livres (volés ???) : j’avoue que le message subliminal de cette performance m’a échappé. Sans doute ne suis-je pas assez intello.
Heureusement que Bruno Coppens, en maître de cérémonie déjanté et inspiré, a assaisonné de calembours et de bons mots ce qui, sans lui (et malgré les propos intelligents de Javier Cercas) n’eût été qu’un triste et lamentable fiasco.
Ensuite, petits fours et coupes de mousseux à gogo, comme chaque année. Foule de pique-assiettes et de people (c’étaient parfois les mêmes).


Jeudi, les choses sérieuses ont commencé. Je veux dire que les portes se sont ouvertes aux vrais amateurs de livres. Qui donc prétend que les gens ne lisent plus ? Comme chaque année, les visiteurs se bousculent (surtout aujourd’hui, samedi). Jeunes et moins jeunes, hommes et femmes, enfants et ados se pressaient dans les allées. Comme chaque année encore, il y avait une file interminable de fans en folie qui serraient contre leur cœur le dernier opus de notre Amélie nationale, toujours vêtue de noir, les lèvres peintes d’un rouge agressif, et coiffée de son inénarrable chapeau. D’autres plumitifs au rang desquels je figure attendaient le chaland devant quelques livres qui n’intéressaient pas grand-monde. Surtout mon petit dernier, « trop gros » à ce que j’ai entendu.
La joie, quand même, de revoir des amis, des confrères ; le plaisir de « parler boutique », et celui de rencontrer, pour ne citer que ces deux-là dont j’admire le talent, Véronique Olmi et Joël Dicker.
Quelques contacts aussi, ce qui n’est pas à dédaigner.
Fatigant, parfois excitant pour l’esprit, plaisant lorsqu’on retrouve ou découvre d’autres auteurs sympathiques et intéressants. Rassurant, aussi, de constater le vrai succès de vrais écrivains, à côté de ces vedettes championnes des ventes (je pense une fois de plus à Joël Dicker, pour ne citer que lui). Comme quoi le public n’est pas universellement, euh, comment dirais-je… « con » serait-il le terme adéquat ?
Mais quand même, ai-je pensé, comment faire si l’on écrit des livres « trop gros », si l’on n’aime pas les chapeaux noirs et moins encore les fruits pourris ou le thé noir, si l’on se refuse à composer le cocktail constitué d’un peu d’amour – un zeste d’exotisme – un soupçon de fantastique – une dose d’intrigue policière – des dialogues nombreux – des clichés à profusion – une masse de bons sentiments – un nombre appréciable de fautes d’orthographe et de style, qui fait aujourd’hui le succès des best-sellers ? Comment faire connaître mon existence aux lecteurs et, d’abord, aux médias qui vont les inciter à me lire ?
Ce n’est pas l’amaigrissement annoncé et programmé des pages « livres » du Soir qui va arranger les choses, bien entendu. Triste pays que celui dans lequel la littérature se voit ainsi rabotée, du moins dans le plus grand de nos quotidiens.
Puisque le thème de cette année est celui des écrits meurtriers, je me demande si, demain, je ne devrais pas trucider devant les caméras de télévision quelque pseudo-journaliste ou quelque critique qui m’ignore ou, mieux encore, le rédacteur en chef ou le décideur de telle ou telle publication dans laquelle la culture se verra tout prochainement réduite à la portion congrue ? Ainsi ferais-je d’une pierre deux ou trois coups. J’attirerais l’attention sur moi tout en m’intégrant parfaitement dans le thème meurtrier de la Foire 2013, ce qui serait tout bénéfice pour mon œuvre ; je me retrouverais au fond d’une cellule où rien ne viendrait plus me distraire de la seule occupation qui me console un peu d’avoir dû quitter mon métier ; et j’y serais blanchie et nourrie, sans nul besoin de chercher désespérément comment boucler mes fins de mois.

Si quelqu'un a une autre idée, qu’il n’hésite pas à me la suggérer. En attendant, je vais enfouir dans mon sac le grand couteau à désosser la volaille qui dort dans un tiroir. Ça peut toujours servir…
Il me reste deux jours pour accomplir mon forfait. Cela devrait suffire.

Dans l'abîme de la mise en abyme

 

Vague 20de 20chaleurSi je vous dis « Castle », vous saurez bien sûr à qui, ou plutôt à quoi, je fais allusion, car les téléséries-phages que nous sommes presque tous connaissent le personnage.
Petite digression : de nos jours, on dit « série » et non « feuilleton ». Dommage, car le feuilleton fut d’abord littéraire et acquit ainsi, dès sa naissance, de superbes lettres de noblesse, lettres signées Balzac ou Dumas pour ne citer que ces deux feuilletonistes-là.
Mais revenons à Castle. Nous en sommes, si je ne me trompe, à la quatrième saison. Du moins sur France 2. Richard Castle est un écrivain tout à fait charmant en même temps qu’un grand séducteur, auteur de romans policiers et de thrillers. Célèbre et très riche, il obtient de son ami le maire de New York l’autorisation de participer, en tant que consultant, aux enquêtes du lieutenant Kate Beckett (oui oui, comme Samuel, mais nous sommes hélas bien loin du prix Nobel…). Comme dans toute bonne série, plusieurs centres d’intérêt et plusieurs intrigues se croisent et s’entremêlent. Chaque épisode est très logiquement construit autour d'une enquête spécifique qui se trouve résolue au terme des quarante minutes de diffusion, après un peu de suspense, un zeste d’émotion, une larme d’humour, un chouia de loufoquerie ... Mais le spectateur se passionne également pour la vie familiale du beau Richard, père divorcé d’une adolescente avec laquelle il a un rapport fusionnel et fils d’une comédienne excentrique. Pour corser un peu le cocktail, sachez qu’une relation ambiguë va se nouer entre l’écrivain et le « lieutenant Beckett »: Kate est ravissante, intelligente, fragile et marquée par un passé aussi mystérieux que douloureux…
Amoureux d’elle sans vouloir se l’avouer (du moins dans les premiers épisodes), notre écrivain va créer un personnage à l’image de son séduisant mentor, Nikki Hard, et en faire l’héroïne d’une nouvelle saga littéraire.

Cette série est sympathique et attrayante. Les énigmes policières ne sont ni pires ni meilleures que la plupart de celles qui constituent la trame d’autres séries, mais les personnages sont décalés et, surtout, bien campés. Nathan Fillion et Stana Katic sont parfaits dans leurs rôles respectifs. L’humour, l’ironie, le second degré forment l’un des ingrédients principaux de Castle, et l’un comme l’autre des deux comédiens maîtrisent harmonieusement ce registre.
Bref, Castle est un agréable divertissement dont l’un des charmes, pour moi en tout cas, se trouve dans la condition d’écrivain du héros. Et cela même s’il s’agit d’un écrivain très américain, presque une caricature à force de cumuler tous les stéréotypes de ce que peut imaginer le public au sujet de cette activité (qui, dans son cas, est un métier à part entière) : célèbre, il jouit d'un incroyable succès. Il est d’ailleurs doté d’un grand talent (c’est du moins ce qu’il affirme lui-même avec un manque de modestie qui caractérise son personnage). Séduisant, ce qui ne gâte rien, il a de nombreuses amitiés dans tous les milieux ; il gagne des sommes astronomiques grâce à ses livres, vit dans un magnifique appartement, ne connaît aucun souci… sinon celui d’arriver à nouer avec Kate Beckett la relation à laquelle il aspire alors qu'elle se dérobe. Bien sûr, vu l'existence trépidante qui est la sienne, on peut se demander quand il trouve le temps d’écrire tous les ouvrages dont il est l’auteur, mais foin du réalisme et des contraintes du dur labeur de l’écrivain ! Nous sommes dans une série télé, pas dans la vraie vie, et rien n’interdit de rêver.
Sauf que… sauf que, depuis peu, le rêve semble avoir colonisé la réalité, car on peut acheter et même lire les œuvres de Richard Castle. Celles-là mêmes dont il est question dans la série, et notamment le premier Nikki Hard, abondamment cité dans le feuilleton et intitulé « Vague de chaleur ». Richard Castle, l’auteur fictif d’une fiction télévisuelle, a pris chair. Il existe, il est vivant autant qu’on peut l’être quand on a son nom sur la couverture d’un livre ou quand on possède un site Internet. Si, si, je vous assure. Allez donc le vérifier en visitant la FNAC.
Génial, me suis-je dit, au sens premier de ce mot. À ma connaissance, c’est la première fois qu’un tel phénomène se produit. Des « novélisations » de films ou de séries télé, on en trouve à la pelle, toujours calamiteuses sur le plan du style autant que sur celui du contenu, tant il est vrai qu’il existe un abîme entre un film ou un téléfilm et un livre, entre un scénario et un roman, entre le texte et l’image…
Certes, cela fait longtemps que les éditeurs ont appris à surfer sur la vague de l’un ou l’autre succès littéraire, grâce notamment à ces « produits dérivés » mentionnés aujourd’hui dans tous les contrats d’édition : figurines à l’effigie de l’un ou l’autre personnage de BD ou de roman, vêtements, gadgets en tout genre, adaptations diverses… Ce n’est pas Harry Potter qui me contredira.
Mais ceci, il fallait y penser ! Créer de toutes pièces un écrivain, publier sous son nom les œuvres qui lui sont attribuées dans la série (et il y en a déjà un fameux paquet) : sur le plan du marketing, c’est une trouvaille extraordinaire.
Le réalisme est poussé jusqu’à faire figurer sur la première et la quatrième de couverture les commentaires flatteurs de James Patterson et de Stephen J. Cannell qui, comme on le sait, sont quant à eux de vrais auteurs de thrillers (parmi les meilleurs vendeurs de livres et les mieux payés des écrivains américains, sans préjuger de leur talent dont je ne puis rien dire, ne les ayant jamais lus). Ils apparaissent d’ailleurs « en vrai » dans certains épisodes, jouant leur propre rôle d’amis et de pairs du beau Richard.
Ça, c’est la meilleure mise en abyme que j’aie jamais rencontrée. Dommage que je n’enseigne plus, j’aurais construit là-dessus un cours passionnant.
Que l’on se rassure cependant, je n’ai pas poussé l’enthousiasme jusqu’à acheter les œuvres de l’écrivain fictif. Quelqu'un m’en a dispensée, me prêtant généreusement « Vague de Chaleur ». Je ne suis amatrice ni de polars, ni de romans noirs, ni de thrillers (à moins qu’ils soient écrits par Stephen King, bien sûr), mais j’ai quand même ouvert le livre. Je l’ai feuilleté, j’ai commencé à lire. Il faut avoir l’esprit large, n’est-il pas ?  Et puis, qui sait, il existe peut-être, caché derrière Castle, un véritable écrivain ; quelquefois les nègres ont du talent, et j’aurais aimé cela, qui aurait ajouté une vraie touche de vrai génie à la géniale idée-marketing qui a présidé à ces publications.
Hélas, rien de tel dans les deux cent cinquante pages qui me sont tombées des mains. Tous les défauts du (mauvais) genre, au contraire. Des dialogues à la louche, des adverbes et des adjectifs à profusion, de quoi remplir suffisamment de papier pour que l’on puisse considérer ce désastre comme un « livre ». Des fautes de style sans nombre, des répétitions liées à une évidente pauvreté de vocabulaire, des pléonasmes généreux, des « on » pour des « nous » et des « nous » pour des « on »…. Quant à l’intrigue, disons qu’elle est… faible (litote ou euphémisme ?), du moins pour ce qu’un survol rapide m’a permis d’en juger.
Nikki et Rook, les deux personnages, parlent comme Kate et Richard dont ils sont de (très) mauvais clones. Mais ce qui, grâce notamment au jeu des comédiens et à la mise en scène, passe plutôt bien à la télé, dans une fiction d’action et de suspense, devient calamiteux à l’écrit. La forme est absolument consternante, sans que je puisse savoir si la faute en revient au nègre ou à sa traductrice. Qu’on en juge : « au moment où elle ressentit les rebords déchiquetés du trou qu’on avait percé dans sa vie, le lieutenant Nikki Heat était enfin prête », et cela dès la première page du premier chapitre. Six lignes plus bas, on peut lire que « toutes les scènes de crime avaient un parfum de chaos » (ça sent quoi, le chaos ???). Poursuivons et tournons la page : on nous parle d’une « boisson glacée dont le nom se terminait par une voyelle ». Bigre ! Voilà qui est intéressant…
Sachez aussi que « Nikki s’échappa de l’étreinte de son agresseur, se retourna et lui flanqua le talon de sa main libre dans le nez » ; « elle se retourna [quand je vous disais que le vocabulaire était pauvre], balança un grand coup de pied rotatif… » ; « elle se retourna [encore !!!] et croisa le retard de Raley dans la cour »… Plus poétique que ça, tu meurs !
Quant à l’orthographe (et là, c’est évidemment la traduction qui est en cause), elle est… approximative, c’est le moins qu’on puisse dire. Nouvelle litote.

Mais tout cela, finalement, n’est pas bien grave, et ne me choque guère. Car personne ici, si l’on excepte Richard Castle qui n’existe pas, ne parle de littérature. Personne ne joue au grand écrivain, à l’artiste incompris, au génie méconnu. Personne ne se prend au sérieux. Il est juste question de vendre du papier en se laissant porter par la vague du succès d’une série qui marche. Remarquez, il y a de l’idée : à quand la création d’un serial killer qui ressemblerait à Dexter ? Mais cessons de plaisanter : je maintiens que l’idée de créer l’écrivain qui dans la série écrit les romans que vous trouverez désormais dans tous les supermarchés du Royaume et de la République, notre voisine, est fascinante. Déplorons seulement la piètre qualité des livres ainsi produits, mais il me paraît évident que le but premier de leurs auteurs et de leurs éditeurs n’est pas de révolutionner l’art littéraire…
Au moins, tout cela est honnête, et me consterne bien moins que les airs penchés de certains « écrivains » français qui, modernes ersatz de feu Guy des Cars, font semblant de croire à leur talent sinon à leur génie. Rappelez-vous : ce même Guy des Cars qui affirmait être un écrivain plus important et plus véritable que bien d’autres que personne ne lisait, alors qu’il atteignait, quant à lui, de formidables chiffres de vente. Vous me direz qu’à ce titre, la plupart des auteurs publiés par Harlequin mériteraient le Nobel de littérature, mais il faut savoir de quoi l’on parle : d’art ou d’argent ? De succès commercial ou de légitimité artistique ? Bourdieu avait très bien compris tout cela. Quoi qu’il en soit, face à la cuistrerie des vendeurs qui se prennent pour ce qu’ils ne sont pas, je me trouve partagée entre le rire et l’agacement. Comme si l’un ou l’autre barbouilleur de cartes postales prétendait rivaliser avec Van Gogh, arguant du fait que ce dernier n’a quasiment rien vendu de son vivant, alors que le maître ès cartes postales, par contre…
Non, décidément, je préfère Castle qui n’existe pas, qui ne cache pas son jeu, et qui ne se considère comme un génie que sur le petit écran et, justement, dans la fiction. Sa vanité d’ailleurs ajoute au côté un peu ridicule de son personnage.
Je pourrais m’arrêter là, sur cette mise en abyme somme toute assez réjouissante, et passer sous silence les Levy et autres Musso…

Mais le hasard a voulu que, après avoir abandonné la « Vague de chaleur » qui ne m’a guère réchauffée en ces temps de frimas, j’ai ouvert un autre livre, signé d’un écrivain véritable dont je tairai le nom par charité, et par prudence aussi. Car le monde de la littérature et de l’édition est tout petit, et je ne souhaite pas m’y faire d’ennemis trop puissants. Oui, je sais, vu le peu de lecteurs de ce blog, et l’infime proportion de « commentaires » à mes « posts », commentaires qui sont généralement le fait d’amis pris de pitié pour le silence des espaces infinis où trop souvent je navigue, je ne risque pas grand-chose.
Quand même : on n’est jamais trop prudent. En outre, j’ai de la sympathie pour l’auteur dont je voudrais vous parler maintenant, et même une certaine admiration, du moins jusqu’à aujourd’hui. J’ai lu plusieurs de ses œuvres sans qu’elles me tombent des mains, au contraire de celles de Marc Levy ou des volumes de chez Harlequin. Car de celui dont je vous parle ici, j’ai toujours les qualités littéraires, et professé qu’il était un écrivain véritable, un écrivain de talent.
Mais voici qu’il publie un ouvrage qui…, un ouvrage que…, comment dire ??? Un ouvrage différent de ceux que, depuis plus de trente ans, il nous a proposés, c’est le moins qu’on puisse dire. Un ouvrage qui n’a rien à voir non plus avec les recueils de poèmes qui ont également fait sa notoriété. Un ouvrage… oserais-je le dire, un ouvrage bâclé. Mal écrit, mal relu. Là aussi, comme chez Castle qui a le mérite, au moins, de ne pas exister, des kilos de répétitions. Pourtant, celui-ci est un styliste, un vrai. Il l‘a prouvé. Certes, ses œuvres précédentes étaient moins ambitieuses, du moins en ce qui concerne le nombre de pages. Intimiste, voilà ce qu’on disait de lui. Et ce n’était pas un reproche…
Notre intimiste cette fois a commis quelque trois cents pages quand cent, voire moins, auraient amplement suffi. Trois cents pages qui auraient dû être sévèrement relues. Cela nous aurait évité trois « que » en deux lignes (p. 31), et de nombreuses autres maladresses qui sont, en réalité, de vraies fautes de style et de syntaxe, du genre : « C’est en conduisant ses nièces à l’école primaire que C avait fait la connaissance de J qui y conduisait les siens ». Aïe : deux « conduire » un peu trop rapprochés à mon goût ; quant aux « siens », sont-ils les pendants masculins des « nièces » précitées ?
Je ne m’attarderai pas sur les répétitions de « jamais », de « voir », de « elle », de « volonté » (toujours à une ou deux lignes d’intervalle), de « maison (quatre fois en dix lignes), etc. Il y a même des phrases qui sont reprises intégralement à neuf lignes de distance, si si, je vous assure. À quoi bon insister sur ces innombrables faiblesses ? J’ai bien assez des barbarismes et autres impropriétés qui fourmillent dans ces pages décidément trop nombreuses. Qu’on en juge : « personne n’eut envie de rouvrir tout de suite les lumières », alors qu’il suffisait de la rallumer (la lumière) ou de les rallumer (les lampes), en ouvrant les portes ou les huitres, selon le cas. Je n’insisterai pas trop non plus sur le « feu qui commençait doucement à s’éteindre » (n’ayons pas peur des clichés !), dans un « silence paisible » (et pléonastique, sans aucun doute). Mais que penser de ceci, qui aurait valu au plus crétin de mes étudiants une note féroce assortie de quelque commentaire peu flatteur : « M payait un loyer pour la partie de la maison où il s’était installé avec ses enfants après le décès de son épouse ; la plus grosse partie [de quoi ? de la maison ?] était couverte par la participation des gens qui utilisaient les locaux… ».

Rien à faire. Comme l’ont dit bien des auteurs avant moi, et non des moindres, ce qui transforme un amalgame de feuilles couvertes de mots en une œuvre, en un livre, en littérature, c’est d’abord et avant tout sa qualité d’écriture : « Le style n'est pas, pitié!, une valeur ajoutée au produit littéraire, il est l'âme et la raison d'être du texte. » (François NOURRISSIER in Le Point [26/4/1997]) ; « Je crois qu’écrire, c’est une question de style. Vous connaissez, mieux que moi, les jeunes gens qui arrivent chez un éditeur en disant ‘ J’ai une histoire merveilleuse ‘, ou pire : ‘ Ma vie est un roman. ‘ Oui, c’est ça… Ce ne sont pas les histoires qui font la littérature, c’est le style. » (Jean d’ORMESSON interviewé par Thierry RICHARD in Le Magazine des Livres n° 23 [mars/avril 2010]) ; « La littérature sans le style, c'est d'un triste! » (Héléna MARIENSKÈ interviewé par Jacques de DECKER in Les Livres [supplément littéraire du Soir, 1/2/2008])…
Voilà pourquoi je n’ai pas réussi à dépasser la page 75 du livre de cet écrivain que cependant j’admire – en général. Voilà pourquoi je préfère, finalement, Castle et les géniaux promoteurs de cette série qui, au moins, jouent cartes sur table.

Souvenir d'André Geerts

Mains geerts

La mort, une fois de plus.

Normal. Il est un âge, forcément, où quelquefois on l'a croisée. Celle des aînés, celle des proches qui nous précèdent sur le chemin, et certains laissent un tel vide, la peine est si grande, que le temps n'y fait rien. Celle d'amis. Celle d'êtres plus jeunes, très jeunes parfois. Celle d'artistes dont l'œuvre nous a touchés, et l'on a l'impression de les connaître mieux que nombre de ces gens que l'on côtoie chaque jour. Leur œuvre du moins leur survit et l'on continue de s'y perdre et de l'aimer, l'on continue de s'y reconnaître.

La tienne aujourd'hui, André. Artiste, certes, qui continuera de vivre dans Jojo, Mamy, Marie, Violaine, Gros-Louis… Mais pas seulement. Car j'ai un peu – très peu – connu l'homme aussi. Rencontres au hasard de Salons du Livre, lors d'expositions, chez des amis communs… Il nous est arrivé de dîner à la même table, de partager un verre. Nous discutions littérature, cinéma, bande dessinée évidemment. Je me souviens, tu parlais de ton enfance. Tu m'as raconté ton bref passage au Collège Saint-Pierre d'Uccle où justement j'enseignais à cette époque, dont l'ancien directeur t'a servi de modèle pour le fameux "Monsieur le Directeur" de Jojo. La grille devant l'entrée, le bureau du proviseur et l'attente tremblante, devant sa porte, du contrevenant aux innombrables règles imposées aux potaches dont tu as brièvement fait partie. Le petit escalier descendant vers la cour de récréation que l'on retrouve dans Jojo au pensionnat, celui-là même que si souvent j'ai emprunté pour aller prendre mon rang dans cette cour, et sur les marches duquel je me suis un jour trouvée quasiment assommée par un ballon de foot mal – ou trop bien – dirigé.

Parfois nous nous croisions par hasard, en rue, en ville. Tu m'embrassais, nous bavardions quelques instants. Salut, que deviens-tu? Qu'est-ce que tu fais de beau pour le moment? À un de ces jours… Prochain hasard, prochaine rencontre.

Plus jamais.

Un jour, tu m'as avoué avoir seulement feuilleté mes livres, les avoir parcourus, mais sans les lire vraiment. "Trop noir, disais-tu, trop triste… J'aurais du mal à le supporter, je crois…"

Car sous ton sourire tendre et derrière ton rire, il t'arrivait d'être triste. Quelques-uns le savaient. Et fragile. Avec ce côté rêveur qui, sans doute, t'a permis de si bien recréer le monde de l'enfance. Boule, Cédric, sont mignons et drôles, certes. Mais Jojo est… vrai. Ce n'est pas un stéréotype, ce n'est pas une figure de papier. Il fait sourire, mais jamais il ne fait rire. Il n'est pas ce gagman en culotte courte vivant dans une famille comme il n'en existe plus guère, entre des parents presque caricaturaux à force d'être idéaux, avec un chien, une tortue, un grand-père à la Cauvin.

Jojo est vivant. C'est un vrai petit garçon, tendre, malicieux, vulnérable, coléreux parfois, injuste à l'occasion, impulsif, mais rempli d'amour et, surtout, dans une énorme demande d'affection, de protection, d'amitié. Attachant et généreux. Comme toi sans doute. Fondamentalement "gentil", totalement craquant. Comme toi encore.

Je t'ai connu… mon Dieu, ça fait longtemps. Tu avais le cheveu noir et bouclé. Je t'ai connu le crâne rasé. Puis bouclé toujours, mais avec plus de blanc que de noir dans tes mèches folles. Je me souviens de ta maison où je suis venue un jour, qui te ressemblait. Je me souviens de ton sourire. De ton regard un peu flou dont le strabisme léger a dû t'inspirer On opère Gros-Louis.

Et puis, hier soir, ces quelques mots pendant le journal télévisé : "André Geerts nous a quittés. Il avait 54 ans. Jojo est orphelin". Tristesse. Incrédulité. Ce n'est pas possible. Pas lui. Ce doit être une erreur. Il est trop jeune…

Tu aimais le tennis, le vélo, la moto. Tu te refusais à posséder et même à conduire une voiture. Tu aimais l'amitié, les rencontres, le vin. Tu étais vivant. Avec des projets, avec des tas de choses à faire encore, à découvrir, à créer. Avec des Jojo à inventer, des Mademoiselle Louise à incarner…

Que s'est-il passé, dis-moi? C'est quoi, cette "mort brutale" et cette "longue maladie" dont parlent les journaux ce matin? C'est quoi ce crabe qui a eu raison de toi? La tristesse a donc gagné, pour de bon…

Tu nous as quittés, tu es parti. C'est comme ça qu'on dit quand on ne veut pas utiliser le terme de "mort". J'aimerais croire que, en effet, tu es "parti". Seulement parti. Pour où? J'aimerais t'imaginer entrant dans les pages de tes albums, intégrant pour de vrai l'univers tendre et naïf de tes personnages. J'aimerais me dire qu'il existe un ailleurs, un quelque part où tu as retrouvé tes copains d'enfance et l'affection protectrice d'une mamy au grand cœur. J'aimerais croire que tu t'en es allé dans les nuages, sur ton vélo ou à moto, et que tu poursuis ton chemin, là-bas, de l'autre côté du ciel, de l'autre côté du soleil. De l'autre côté de la vie.

J'aimerais…

Mais je peux te dire qu'ici, le bleu du ciel et le vert des prairies sont devenus bien ternes. Il n'y a pas que Jojo qui soit orphelin. Son chagrin aujourd'hui doit être tel qu'aucun câlin de Mamy ne pourra le consoler, jamais. Nous sommes tous orphelins avec lui.

Et malheureux, tellement malheureux.

Mercredi 28 juillet 2010

Lettre ouverte à Monsieur l'Officier du Ministère public de Lille

 

Lille​Écrivain, j’ai été invitée à Lille samedi dernier, le 15 décembre, à l’occasion des Escales Hivernales et littéraires.

J’ai, semble-t-il, mal garé mon véhicule en une ville séduisante, brillamment illuminée par les soins du génial (et belge) François Schuiten, et peuplée ce jour-là de toutes sortes de promeneurs, de touristes et de manifestants appartenant à la race des « flamands (ou flamants) roses » si je m’en réfère aux calicots qu’ils brandissaient. Oui, jolie cité que Lille, mais tristement dénuée de toute possibilité de parking, en tout cas pour un visiteur étranger.

J’ai donc trouvé sur mon pare-brise, au moment de reprendre la route, un sympathique billet doux m’invitant à m’acquitter du modeste montant de 35 euros, correspondant à ce qui est défini comme « l’amende forfaitaire » pour « interdit matérialisé ». J’avoue que, même si je suis une professionnelle de l’écriture, il m’a fallu quelque temps pour traduire ce message dans un dialecte accessible au commun des mortels. Ainsi ai-je découvert que les 35 euros réclamés se transformeraient en 75 euros en cas de non-paiement dans les 45 jours. Bigre ! ai-je pensé, ils n’y vont pas de main morte, nos sympathiques voisins.

Je suis arrivée, finalement, à comprendre l’essentiel du sibyllin message, car il ne faut jamais désespérer de l’intelligence humaine ni de l’intuition d’un artiste, fussent-ils belges. Quoi qu’il en soit, au vu du montant des amendes hexagonales, je comprends mieux l’exil du grand (et gros) Gégé et sa fuite vers nos cieux belges et accueillants.

Mais foin de ces considérations économique-artistico-philosophiques. Pour rester pragmatique, je vous dirai que, malgré mon mécontentement, je suis toute disposée à payer. Car on peut aimer l’art et n’avoir aucune tendance à l’anarchie, et tous les écrivains ne sont pas maudits. J’ai donc retourné dans tous les sens la « carte de paiement » délicatement coincée sous mes essuie-glaces, cherchant – en vain – un quelconque numéro de compte sur lequel effectuer le versement réclamé. Rien. Tout au plus ai-je pu lire qu’il me faut « payer par chèque ou coller à cet emplacement la partie à envoyer du timbre-amende ».

Ainsi donc, ai-je songé, les Français en sont toujours à l’ère du chèque, disparu depuis quelque vingt ans des usages de notre petit Royaume. Quant à « la partie à envoyer du timbre-amende », comment diable une voyageuse non hexagonale pourrait-elle l’avoir en sa possession ?

Heureusement pour moi et pour les caisses de l’État français qui ont bien besoin de mes 35 euros d’écrivain sous-alimenté et sous-payé, certains de mes proches vivent en France (les malheureux !). Me voici donc contrainte de leur envoyer par courrier postal la fameuse « carte de paiement » accompagnée de 35 euros en jolis billets tout neufs, à charge pour eux d’utiliser le chèque ou le timbre ou le je-ne-sais-quoi qui ont cours dans cet étrange pays.

Depardieu

 

 

 

 

 

Tout cela cependant a suscité chez moi quelques intéressantes réflexions sur l’accueil fait aux étrangers en terre de France. J’ai aussi compris que, si Obélix est en passe de devenir belge, il y a longtemps, selon toute apparence, que Kafka est français.

Frédéric Deborsu et Jean-Yves Hayez

 

Question 20royaleJ’ai reçu, comme beaucoup d’autres, la « lettre ouverte » de Jean-Yves Hayez, lettre dont Le Soir s’est également fait l’écho, et que l’on peut trouver aussi sur plusieurs sites Internet.

Au premier abord, j’ai décidé de ne pas la lire, n’ayant guère de temps à perdre en réactions au livre concerné. Les médias, d’ailleurs, nous ont largement documentés sur le contenu de cet ouvrage et sur les réactions qu’il suscitait, à croire que rien de plus important de par le monde ne vaut qu’on s’y intéresse. Il me semble pourtant que le Kivu, que la Syrie, que l’Egypte, que la Corée, que la crise économique, que le chômage, que …

Mais ne nous attardons pas sur l’échelle des valeurs qui préside aux choix de nos journaleux et de leur public. Rien de nouveau sous le soleil. Au Vème siècle avant Jésus-Christ, déjà, Athènes n’attachait-elle pas autant d’importance à la queue du chien d’Alcibiade qu’à la guerre qui ravageait le Péloponnèse ?

Par curiosité sans doute, par amitié aussi pour la personne qui me l’a envoyé, j’ai cependant fini par ouvrir et lire ce texte, et cela même si j’avoue que les heurs et malheurs de notre famille royale, que les frasques sentimentales ou sexuelles de ses représentants présents et passés, que les amours ou désamours qui président à leurs unions ne me passionnent guère. Pas plus d’ailleurs que la bigamie de feu le président Mitterrand, que le goût de Bill Clinton pour quelque jolie stagiaire ou que l’orientation sexuelle des grands de ce monde et autres « people ». Quant aux enfants de notre Flupke national, je ne me fais pas trop de soucis pour eux, leurs parents ayant largement, pour les aider à dépasser leurs éventuels traumatismes, de quoi payer les plus grands thérapeutes (et je ne leur recommanderais pas pour cela certain professeur bavard et prolixe). Ce qui n’est pas le cas pour tous les mioches victimes de présumés « experts » dont l’incompétence quelquefois a détruit la vie. Le souci exprimé par Jean-Yves Hayez et la cosignataire de sa lettre de « respecter mieux, encore et encore, tous les enfants de notre communauté, par exemple en faisant attention de (sic) ne pas blesser inutilement leurs sentiments profonds », pour noble et généreux qu’il soit, a en effet de quoi faire rire – ou pleurer… Croyez-moi, je sais de quoi je parle.

HayezQuant aux traumatismes princiers tels que décrits par monsieur Hayez, je n’y crois guère. Car enfin, si un enfant vit chaque jour l’amour de ses parents et peut le sentir, le voir, l’éprouver, il me semble qu’on peut sans trop de risque lui raconter n’importe quoi sur la façon dont il a été conçu. J’ajoute, pour faire bonne mesure, que des milliers de petits Belges et des millions sinon des milliards d’autres enfants ont à souffrir de traumatismes bien plus graves que ceux auxquels s’intéresse l’inénarrable Jean-Yves Hayez en une langue et avec une orthographe et une syntaxe qui, en outre, me paraissent aussi approximatives que problématiques. Pour la sécurité de ses patients, on peut donc espérer (sans trop d’illusions) que l’enseignement qu’il a reçu à Louvain a laissé dans sa mémoire plus de traces en ce qui concerne les matières scientifiques qu’en ce qui touche à celles ayant un rapport avec la langue française.

Mais, bien sûr, il est parfaitement inutile, médiatiquement parlant, de s’intéresser au sort de mômes dont les parents ne sont « que » des immigrés clandestins, des quart-mondistes, des hommes violents ou des femmes violentées…, pas plus qu’aux enfants abusés, maltraités, abandonnés, kidnappés, harcelés… Leurs traumatismes, pourtant, me semblent plus terrifiants que ceux de nos blonds petits princes.

J’ajoute enfin que ce monsieur qui, comme trop souvent, s’intéresse à ce qui ne le concerne en rien, me paraît relativement mal placé pour donner des leçons de morale à qui que ce soit. Son souci des enfants, fussent-ils royaux, lui a souvent assuré une présence récurrente sur les plateaux de télévision. Tant mieux pour lui. Quant au bien-être psychologique et à la protection des enfants en question, ceux-là mêmes dont il s’autoproclame le défenseur, c’est peut-être une autre histoire.

Je précise, pour en terminer, que tout ceci ne signifie aucunement que j’adhère à la démarche de Frédéric de Borsu. Je ne lirai pas son livre, qui ne m’intéresse pas. Remuer la boue, réelle ou imaginaire, me paraît être une démarche tout à fait répugnante, nous en sommes bien d’accord.

Mais il me semble que les signataires de cette lettre ouverte, ainsi que ceux qui la diffusent, pourraient trouver sans difficulté à utiliser plus utilement leur temps et leur énergie. D’autant que je ne me leurre pas davantage sur les motivations de Jean-Yves Hayez que sur celles de Frédéric de Borsu, tant il est vrai que la notoriété pour l’un et l’argent pour l’autre sont peut-être la clef de leurs actions respectives.

À tous les deux, d’ailleurs, j’ai surtout envie de répondre ceci : « Mêlez-vous donc de ce qui vous regarde, messieurs, et commencez par balayer devant votre propre (si j’ose dire) porte. Et cessez de nous importuner ».

Mais que font donc les critiques ?

Un livre, qu’est-ce d’autre qu’un produit que l’on vend, que l’on achète, que l’on brade ou que l’on solde ? Il peut faire l’objet de campagnes de pub, ni plus ni moins que toutes ces  marchandises dont on nous vante les mérites à la télé, sur Internet ou dans les magazines que l’on feuillette sans les lire – car l’homme aujourd’hui ne lit plus guère. Des couches pour bébés, des montres et des bijoux, du lait, des céréales, des confiseries, des cosmétiques (car nous le valons bien), des smartphones, des tablettes numériques et autres iPad, des voitures, des jouets, des protections hygiéniques et des tampons périodiques, des produits de nettoyage… Des D.V.D., des C.D. Et des livres.

Les talk-shows se suivent et se ressemblent. Fogiel après Ardisson, Ruquier après Fogiel, le tout mâtiné de Bafie ou de Bedos-le-fils. Le meneur de jeu (choisi sans doute sur sa capacité à ricaner de tout et de rien, à moins que ce soit sur sa propension à tenir des propos graveleux) est immanquablement encadré de l’un ou l’autre roquet payé pour briller aux dépens d’invités inconscients ou masochistes. Et peu importe qu’ils se nomment Éric Zemmour, Guy Carlier ou Éric Nauleau, l’essentiel restant leur agressivité gratuite et ce qu’on appelle « l’esprit français », à savoir un savant mélange d’ironie facile et de méchanceté acide, le tout chapeauté par un côté « grande gueule » qui ne laisse aucune chance à leur interlocuteur. Les victimes se succèdent : comédien ou rappeur en période de promo, ancienne star du X, humoriste égrillard ou libidineux, homme politique, fils ou fille de, pseudo-vedette d’une quelconque émission de téléréalité, ex-miss France, footballeur ou rugbyman, playboy décervelé, top modèle siliconé, présentateur télé plus ou moins ringard en quête d’une nouvelle notoriété… Et parmi tous ces  people, chaque semaine, l’un ou l’autre plumitif dont on se demande ce qu’il est allé faire dans cette galère. Nègre, biographe, journaliste, scribouillard, romancier ou théâtreux à la mode, auteur de pamphlet ou de biographie non autorisée viennent joyeusement se faire étriller par de soi-disant « chroniqueurs » qui ne sont là que pour se mettre en valeur à leurs dépends. Quelquefois, perdu dans ce troupeau, un écrivain. Je veux dire quelqu'un qui a un tout petit peu de talent et qui, sans doute, se trouve parachuté là par un éditeur en quête de publicité facile.

Car les livres, de nos jours, même les vrais, ceux que l’on a plaisir à lire et que l’on peine à lâcher, ceux qui nous touchent et nous émeuvent, sont bien des produits. Rien de plus. Des produits culturels, certes, servant d’alibis à ces consternantes émissions. C’est à ce titre qu’ils ont la vie brève. Entre le placement en librairie et le retour des invendus à l’éditeur, combien de temps s’écoule-t-il ? Un mois, deux ? Guère plus. Après quoi d’autres nouveautés s’installent dans les rayonnages et sur les tables, prétendus mémoires de célébrités, ouvrages de « développement personnel » ou d’ésotérisme, essais politiques, livres de vulgarisation très justement sous-titrés « pour les nuls », conseils amoureux ou pédagogiques, prix littéraires de l’année, recueils de princiers ragots et de royales rumeurs…

Imaginez cela. Un mois ou deux de vie, pour un livre que son auteur a mis, parfois, plusieurs années à construire. Une œuvre, et peu importe qu’elle soit médiocre ou géniale, une œuvre remplie de rêve et de folie, une œuvre de peine, d’amour et de haine. Des pages et des pages d’efforts, de ratures, d’hésitations, de remords, de doutes, d’espoirs et de regrets. Des mois, des années de travail.

On choisit des mots comme on choisit des pierres précieuses. On les polit avec amour, on les enchâsse au creux de phrases longuement ciselées, on efface, on recommence. Les chapitres s’ajoutent aux chapitres. Cela commence à ressembler à un livre, dans lequel on se met tout entier. Un livre qui sent la sueur et la peine, quelquefois, et le sang. Ou bien un livre qui chante dans l’été et ses pages alors frémissent sous la brise parfumée. On y parle de soi, on s’y cache, on s’y révèle. On y raconte ses blessures et ses peurs. On y réinvente le monde et la vie. Tout cela tremble et palpite, et l’auteur se promène dans les librairies, étonné et ému de lire quelquefois son nom sur une couverture cartonnée, au détour d’une travée.

Mais après quelques semaines à peine, les libraires remballent tous ces rêves dans de grandes boites en carton, et les remplacent par d’autres, tout aussi éphémères.

Alors, pour qu’un livre ait une toute petite chance de trouver son public et d’échapper à ces modernes autodafés, il lui faut un peu d’aide. Un peu de lumière. Un coup de projecteur. Afin que quelqu'un, quelque part, sache qu’il existe et, peut-être, ait envie de le prendre en main, de le feuilleter, de le lire. Juste un peu de lumière. Quelques mots, quelques lignes dans un journal.

Les critiques sont là pour ça. Pour informer leurs lecteurs qu’un livre est né. Pour dire ce qu’ils en pensent. Du bien, ou même du mal, pourquoi pas ? C’est leur métier. Lisez-le, vous y rencontrerez un être humain semblable à vous. C’est à vous qu’il s’adresse. C’est de vous qu’il parle.

C’est pour cela que les éditeurs envoient des services de presse aux principaux médias, ces mêmes  services de presse que l’on retrouve très vite dans les rayonnages des bouquineries, le plus souvent sans qu’ils aient été lus ni même feuilletés. Allez donc faire un tour rue du Midi ou boulevard Lemonnier en période de rentrée littéraire, vous verrez…

Combien de romans, sur les étals des librairies, entre la fin du mois d’août et le début du mois de décembre ? Entre six cents et mille, au bas mot. Parmi eux, le mien, le petit dernier. Perdu dans la masse, noyé, englouti.

Bien sûr, on peut comprendre que les critiques n’ont guère le temps de parcourir ou ne serait-ce que d’ouvrir ces centaines d’ouvrages. Est-ce une raison cependant pour que, tous médias confondus, ils se jettent sur les dix ou quinze bouquins dont tout le monde parle, et les commentent ensemble, sur le même ton et de la même voix ? Est-ce même utile car, après tout, on se doute bien que le Goncourt de l’année ne manque pas de qualités, et que le dernier Olivier Adam mérite le détour. Nul besoin de la caution d’un critique pour s’en assurer. On sait aussi qu’il est de bon ton de comparer le récent opus de notre Amélie nationale à son prédécesseur de l’année dernière. Que surgisse un nouveau Florian Zeller ou un Christine Angot tout neuf, que paraisse l’un ou l’autre Laurent Gaudé, Virginie Despentes, Philippe ou Patrick Besson, Frédéric Beigbeder ou Philippe Djian, et voilà que s’agitent les pages littéraires de nos quotidiens, que frétillent les magazines spécialisés. Alors, pensez donc, un modeste « Schraûwen », petit roman belge né du travail d’un auteur peu connu, sans nul scandale pour le porter : comment imaginer qu’on lui consacre ne fût-ce qu’un tout petit encart ?

Mais ne soyons pas injustes. J’ai eu droit à quelques lignes dans Le Soir, et à une très belle critique dans  La Libre Belgique. Les deux principaux quotidiens belges ont parlé de mon dernier opus, et je les en remercie. Mais les autres ? Tous les autres ? Les journaux moins importants ? Les quotidiens français ? Les magazines, littéraires ou non, d’ici ou d’ailleurs ? Les émissions culturelles de la télé et de la radio belges ? Celles que l’on écoute en France ? Rien. Niets. Nothing. Nada. Le silence du vide et de la mort…

C’est ainsi que personne ou presque n’aura entendu parler de ce livre qui vaut ce qu’il vaut, ni plus ni moins, mais qui n’est pas pire que bien d’autres. Personne par conséquent n’aura l’idée de le commander à la FNAC où d’ailleurs il ne figure dans aucun rayon, pas même dans celui, à peu près invisible, consacré à la « littérature belge ». Personne non plus ne l’achètera. Personne ne le commandera sur Internet. Ce qui revient à dire que personne ne le lira. Mort, le dernier « Schraûwen ». Plus exactement : mort-né. Comme bien d’autres.

Que faut-il faire, dites-moi, pour exister en tant qu’écrivain dans notre petit pays… et dans les autres ? De toute évidence, il ne suffit pas d’avoir été publié. Ni d’avoir, par le passé, été couronné de quelque prix. Ni d’avoir derrière soi, déjà, quelque chose qui ressemble à « une œuvre ». Ni même, je le crains, de posséder une miette de talent.

Mais entendons-nous. Je ne voudrais pas que se méprennent les rares lecteurs de ce blog presque aussi peu connu que son auteur. Je ne rêve pas de gloire. Aucun désir chez moi de me trouver poursuivie par des hordes de paparazzi en fureur, ni de voir mon nom ou mon image briller sur papier glacé. Et je vous le dis tout net : si par extraordinaire je devais un jour être sollicitée par un quelconque Ruquier, je déclinerais poliment l’invitation, et cela même si l’affreux Zemmour et le sinistre Nauleau ont – grâce à Dieu – déserté son plateau.

Mais quand même… J’écris des livres. J’ai la chance de les voir publiés. Est-ce trop demander que de désirer, en sus, qu’ils soient lus ? N’écrit-on pas toujours, d’une certaine manière, à quelqu'un ? Pour quelqu'un ? Ne s’adresse-t-on pas, dans toutes ces pages et à travers tous ces mots que l’on aligne, aux autres ?

Alors, oui, je suis en colère. Et triste. Et déçue. Un peu comme celui qui envoie à un ami une lettre qui n’arrivera jamais… parce que le facteur a mal fait son travail. Pour un écrivain, ce facteur paresseux, ce peut être le critique. Qu’ils fassent donc leur boulot, ces professionnels de la chose littéraire : qu’ils lisent, qu’ils découvrent, qu’ils cherchent, au lieu de se contenter de digérer d’abord les avis de leurs confrères afin de ronronner avec eux.

J’ai noté récemment cette phrase de Douglas KENNEDY interviewé par Raphaëlle RÉROLLE (dans Le Monde des Livres du 25 mai 2012) : « L'écriture est un acte public. J'écris exactement ce que je veux, mais je le fais pour mes lecteurs, c'est évident. Pas pour le marché, pour eux ». Un acte public… On ne saurait mieux dire. Nous en sommes tous là : nous écrivons pour nous-mêmes, d’abord, mus par une nécessité quasi-pathologique. Et en même temps, nous écrivons pour les autres, proches et lointains, familiers et inconnus. Pour nos « frères humains ». Pour ceux qu’on appelle « le public ». Pour leur parler, pour les toucher,

Encore faudrait-il arriver à l'atteindre, ce public.

Soirée Huis Clos

Vu, le 26 octobre, Huis Clos, dans la petite salle du XL théâtre. Ce sont quelques-uns de mes " anciens " de H2 qui avaient organisé cette sortie. Mise en scène un peu trop hystérique à mon goût, avec une fin qui n'a certainement pas été imaginée par l'auteur et qui modifie légèrement son propos. Dommage et inutile, à mon sens. Mais, à ce détail près, bon spectacle. Surtout, très belle performance des comédiens. Et puis, le texte reste le texte, sans conteste la meilleure pièce de Sartre, une petite merveille de construction, de structure, de dialogues... et qui fait passer comme sans y toucher l'essentiel (ou devrais-je écrire " l'existentiel " ?) d'une pensée qui, comme toutes les doctrines philosophiques, fait l'objet par ailleurs de traités plutôt obscurs.

Quoi qu'il en soit du plaisir que j'ai eu à revoir cette pièce, il me faut dire aussi le plaisir d'avoir retrouvé mes étudiants, d'avoir été sollicitée par eux pour cette illustration d'un cours que je leur ai donné il y a un an, de les entendre me parler des orientations qu'ils ont choisies, de rire et discuter avec eux autour d'un verre, dans un bistrot africain de Matonge...

Le prince et le philosophe

Socrate

L'histoire des trois tamis de Socrate, ça vous dit quelque chose ?

Si vous avez été scout, vous devez connaître ce joli conte qui nous parle des trois filtres au travers desquels faire passer toute parole : le filtre de la vérité, celui de la bonté et celui de l'utilité. Belle histoire qui circule depuis toujours autour des feux de camp.

Internet (qui ferait bien d'appliquer la recette) propage cette légende comme il propage toutes les autres. Faites le test : tapez " Socrate " et " tamis ", et vous verrez apparaître 53.700 résultats en 0,28 seconde. Cinquante-trois mille sept cents sites qui se recopient et se plagient sans vergogne, cinquante-trois mille sept cents fois le même conte " attribué " à Socrate. Attribué par qui ? Ni par Platon ni par Xénophon, pour ce que j'en sais. Bien sûr, je ne sais pas tout, et je n'ai pas lu tous les textes grecs, tant s'en faut. Je n'ai en tout cas pas lu Socrate, pour la bonne et simple raison qu'il n'a jamais écrit une ligne. Le moindre potache passé par mes mains - si j'ose dire - le sait. Le plus nul des bacheliers français le sait. N'importe quel étudiant de première année d'université ou de haute école le sait. Notre prince héritier, par contre...

RoiTrès jolie fable que celle des trois tamis. On peut certes penser que le sage Socrate ne l'aurait pas désavouée. Quant à prétendre qu'il l'a inventée, c'est une autre histoire que rien, à ma connaissance, ne permet d'attester. Vraiment rien. Qui donc l'a créée et placée dans sa bouche ? Sans doute ne le saura-t-on jamais. J'imagine un vieux professeur de philo, tout chenu, mémoire brumeuse et parole fumeuse, ne sachant plus très bien ce qui est de lui et ce qui vient de l'antique dialecticien. Ou bien un quelconque chef de troupe ou d'unité scoutes, modeste au point de camoufler son génie derrière celui du premier des philosophes. Ou alors il s'agit de l'une de ces " légendes urbaines " comme on dit aujourd'hui, lancée par un mystificateur qui n'e prévoyait pas le succès de sa trouvaille. Si quelqu'un parmi les lecteurs de ce blog peut m'éclairer et m'indiquer la source écrite de cette anecdote (pour autant qu'elle existe), il aura droit à toute ma reconnaissance.

En attendant, résumons-nous. Le conte des trois tamis est joli, rempli de sagesse, édifiant à souhait. Socrate, s'il l'avait connu, l'aurait sans doute apprécié. Mais il y a peu de chances pour qu'il en fût l'inventeur. Quoi qu'il en soit, il ne l'a pas écrit ; ça, c'est une certitude.

Mais que vient faire le prince Philippe de Belgique dans cette affaire ?

Eh bien, figurez-vous que voici quelques jours, le mercredi 24 octobre pour être précis, le journal télévisé de la RTBF a consacré un sujet au couple princier qui se trouvait en visite à Liège, dans une " maison intergénérationnelle ". Une charmante dame prénommée Pascale, professeur de son état d'après François de Brigode qui présentait le JT (si elle est prof, ce n'est pas de philo, on peut en être certain), s'est mise à raconter l'histoire des trois tamis. Notre futur roi, jugeant sans doute qu'il n'est jamais trop tard pour s'instruire, l'a écoutée attentivement. Après quoi il a ri finement et s'est fendu d'un commentaire sur l'actualité de ce texte qui n'aurait pas été choisi au hasard. La dame, rougissante et la voix tremblante, a ensuite narré à la caméra que le prince s'était confié à elle. " Il m'a dit qu'il a beaucoup lu Socrate ", a-t-elle expliqué, " mais qu'il ne connaissait pas ce texte-là ". Si si, je vous assure, c'est exactement ce qu'elle a dit. Vous pouvez vérifier. 

C'est dans des moments comme celui-là qu'on se sent fier d'être belge, me suis-je dit tout émue à mon tour. Pensez donc ! Celui qui un jour régnera sur notre joli petit pays a beaucoup lu Socrate, qui n'a jamais rien écrit... C'est pas beau, ça ?

Mais ne me faites pas dire ce que je ne pense pas. Loin de moi l'intention de dénigrer, comme tant d'autres, la royauté, la monarchie ou la princière personne de l'héritier du trône.

Car après tout, peut-être a-t-il eu la chance de mettre la main sur de vieux manuscrits qu'il est le seul à connaître. Pourquoi pas ? Tout n'est-il pas possible dans un pays où de slimste Vlaming (l'autre futur roi de l'autre partie de la Belgique) a prouvé zijn slimheid (comment dit-on cela en français, déjà ? Slimitude, c'est bien ça ?) en perdant 58 kilos en neuf mois ? Est-ce un hasard, d'ailleurs, si le mot slim se traduit par " malin, rusé " en néerlandais, et par " mince " en anglais, " le plus malin des Flamands " devenant très logiquement " le plus mince des Flamands " ?

Mais revenons à Philippe. Vu qu'il me semble peu probable d'imaginer notre Prince en archéologue découvreur de textes qui n'ont jamais existé, je préfère porter ses propos au crédit du célèbre et universellement reconnu "surréalisme à la belge", ou à celui de notre zwanze bruxelloise. A moins, bien sûr, qu'il n'ait jamais rien dit de tel et que ce soit Dame Pascale qui a cafouillé, inventé, fantasmé, menti... Peut-être même a-t-elle été missionnée par l'infâme Deborsu, désireux de poursuivre à travers elle son travail de sape. Vraiment, tout est possible. Sauf une chose, qui serait de soupçonner notre prochaine Altesse de feindre et d'étaler une culture qu'il ne possède pas.

Certes, tout le monde n'est pas obligé d'être familier de Socrate ou de maîtriser la philosophie grecque. Mais il me semble qu'il est toujours préférable de se taire, quand on ignore quelque chose, plutôt que de se décrédibiliser en prétendant connaître... ce qui n'existe pas.

Mais rassurez-vous: le ridicule ne tue pas. La ciguë, par contre...

Mots d'enfants

Question intéressante de l'une de mes petites élèves : " Si on réfléchit bien, les Chinois, quand ils parlent chinois, pour eux c'est du français ? ".

Question tout aussi intéressante qui me vient par SMS de Kalemie où mon coeur est resté, tout comme une petite Lili de 5 ans avec laquelle j'entretiens un lien tout particulier. Celle-ci a interrogé son papa, qui n'a pas résisté au plaisir de m'informer des préoccupations existentielles de ma petite majina (seuls les swahiliphones me comprendront) : " Quel est l'homme qui est mort le premier ? ". On connaît l'histoire de l'oeuf et de la poule, mais ceci...nbsp; S'appeler Liliane prédispose à la philosophie, aucun doute là-dessus ! J'espère que je serai encore vivante quand elle sera en âge d'aller à l'université...

R.J. Ellory ou Portrait de l'artiste en majesté

​Lu dans Le Monde des Livres de ce vendredi 7 septembre, sous la plume de Macha Séry, un article intitulé « On n‘est jamais mieux servi que par soi-même » (article qui, au moment où je poste ce texte, n’est pas accessible sur le Net). Elle y raconte comment l’écrivain britannique R.J. Ellory fait sa propre promotion sur Internet en s’autolouangeant – si je puis me permettre ce néologisme qui mériterait d’exister – sur les sites de vente (de livres) en lignes et sur ceux qui proposent aux internautes des critiques rédigées par d’autres internautes.

Toute la Toile ne parle plus que de ça. Pour être dans l’air du temps, disons que cet incident fait le buzz, à tout le moins dans le petit monde de la littérature. Car enfin, le coupable n’est pas un modeste écrivaillon plus ou moins inconnu qui s’en va à la chasse aux lecteurs. À tort ou à raison, ce R.J. Ellory est considéré – surtout par lui-même semble-t-il – comme l’un des maîtres actuels du polar. Son succès, ses ventes et sa réputation sont considérables. Je lis peu de policiers et autres thrillers, et je ne puis donc émettre d’opinion quant à son talent ou quant à la qualité de ce qu’il écrit mais il n’a, en tout cas, nul besoin d’auto-publicité, c’est évident.

Alors ? Problème d’ego ? Besoin fou de reconnaissance, de notoriété ?

Étrange, quand même ! Certes, je peux comprendre que l’on tente d’attirer sur soi les regards, de susciter la curiosité, fût-ce par le port de chapeaux pompiliens ou par la diffusion de quelque légende plus ou moins exotique. Je peux comprendre que l’on se réjouisse d’être lu et apprécié, voire encensé. Et je comprends tout à fait que l’on parcoure avec curiosité, avec attention, avec délectation le cas échéant, les critiques favorables que l’on peut trouver ici ou là : « J’ai des lecteurs, et ils aiment ce que j’écris. Mon travail est apprécié… ». Quoi de plus normal, quoi de plus humain ? Mais quel intérêt, vraiment, à les rédiger soi-même, ces éloges, sinon celui de booster les ventes ? Et encore, rien n’est moins sûr. Car j’ai peine à croire que les visiteurs de ces sites soient assez naïfs pour acheter tel ou tel livre à l’instigation de commentaires dithyrambiques émanant d’un parfait inconnu.

Il doit y avoir une bonne part de mal-être derrière ces manœuvres aussi malhonnêtes que… désarmantes de naïveté. Tant il est vrai que la plupart des écrivains et des artistes en général sont souvent quelque peu névrosés. Sans quoi ils n’écriraient pas, ils ne composeraient rien, ils ne peindraient guère. Ceci en est une nouvelle preuve.

Je me dis aussi que, peut-être, ce monsieur Ellory au troublant pseudo va faire des émules. Au fond, l’idée n’est pas mauvaise. Voilà ce que nous devrions tous faire, nous qui passons des jours et des nuits à inventer des histoires, à apparier des mots, à créer des textes, des images, des formes, de la musique ou autre chose, souvent en vain et sans que personne ne s’intéresse vraiment au résultat de tant de travail et de peine. Bien sûr, le risque existe de se voir démasqué comme l’a été notre britannique fraudeur. Il doit y avoir moyen cependant de contrer ce danger. Il suffirait que toutes ces flatteuses critiques émanent de quelqu'un qui ne soit pas l’artiste lui-même. Amis, époux et épouses, amants, petits amis, parents, cousins, frères et sœurs, grands-parents, enfants, voisins, débiteurs, camarades de classe, collègues de travail et autres relations proches ou lointaines, qu’attendez-vous donc pour vous lancer dans l’aventure ?

Mieux. Pourquoi ne pas constituer une sorte de club d’ « artistes associés » au sein duquel chacun s’engagerait à encenser les œuvres de tous les autres ? Que voilà une idée qu’elle est bonne, n’est-il pas ? Plus personne ne lira nos livres, mais chacun en dira le plus de bien possible. Nous serons célébrés, adulés, fêtés. Nos noms et nos images circuleront sur le Net sans lequel rien ni personne n’existe plus vraiment. Dans la foulée, nous serons invités sur les plateaux de télévision de ces talk-shows plus consternants les uns que les autres, mais l’essentiel n’est-il pas d’être vu et de faire parler de soi ? On créera des reality shows rien que pour nous. Je me vois déjà « tout en haut de l’affiche » ou enfermée dans un loft, un château, une grotte, une cave même, une cage de verre, une piscine vide (ou remplie), une isba, une cellule monastique, un cachot… en compagnie de quelques autres peintres, musiciens, poètes et écrivains en tout genre, à discuter des mérites comparés des fruits avariés et des légumes pourris, ou de l’impact du thé noir sur les neurones selon l’heure à laquelle il est consommé (même si je préfère, quant à moi, le thé vert).

Je lance donc ici un appel solennel à tous mes confrères en écriture et en création en général : réunissons-nous au sein d’un club, d’une association, d’une ASBL. Rédigeons et déposons-en les statuts. Et puis jetons-nous à l’eau, plongeons dans l’océan toujours plus vaste de l’Internet, et postons-y des messages, sans trêve ni repos, à la gloire de tous ceux qui se seront affiliés avec nous.

En commençant par moi, bien entendu.