Billets de lilianeschrauwen

Triste vendredi 13 ou La honte d'appartenir à la race humaine

352820 photos des attentats du 13 novembre 990x0 2La négation de l'humanité. Des bêtes sauvages. Pire, en réalité, car les animaux, même les plus féroces, ne tuent que pour se nourrir ou se protéger. Ceci n'a pas de nom.

Qu'est-ce donc que ces crapules malfaisantes, ces rebuts de la race humaine, ces abrutis dénués de la moindre étincelle de raison, qui s'attachent à ainsi massacrer leurs semblables, gratuitement, stupidement, connement ? Il faudrait créer pour eux des adjectifs et des adverbes qui n'existent dans aucune des langues parlées par les hommes, des mots nouveaux pour définir le degré d'abjection imbécile où ils descendent. Il me semble que c'est la première fois dans l'Histoire (du moins à ma connaissance) que l'on tue sans même feindre de s'appuyer sur une quelconque raison ni justification, même ignoble et absurde. Par le passé, on n'a pas cessé de tuer, massacrer, exterminer, éventrer, génocider, sous toutes sortes de prétextes, tant la barbarie est universelle et inventive. On a assassiné de prétendus adversaires, des soldats enrôlés dans une armée ennemie, des combattants d'une cause injuste, des envahisseurs, des bourreaux ; on l'a fait pour punir un crime réel ou imaginaire, on l'a fait parce que les cibles étaient censées appartenir à une « race », à un peuple honni, à une religion qui n'était pas la bonne, à une communauté, une caste, une classe sociale ; on a décimé les rois et les princes, les riches, les nobles, les curés et les bonnes sœurs en ces mêmes lieux où aujourd'hui… On a massacré des noirs parce qu'ils étaient noirs, des blancs parce qu'ils étaient blancs, des rouges parce qu'ils étaient rouges… On a trucidé des gens parce qu'ils étaient des dirigeants, des responsables politiques, des leaders... Bref, l'homme a toujours tenté de rationaliser sa bestialité, de lui donner une vague apparence de cohérence.

Aucun de ces meurtres, qu'ils fussent collectifs ou individuels, n'était bien sûr admissible. Mais du moins ceux qui les commettaient répondaient-ils à une certaine logique. Logique absurde et inepte, mais logique quand même. Les milliers de disparus du 11 septembre 2001, les centaines de milliers de morts du Rwanda, les millions de victimes du nazisme et tous les autres qui, tout au long de l'aventure humaine, ont été exterminés en masse, étaient visés pour d'inacceptables raisons, certes, mais d'une certaine manière ils étaient « ciblés », chosis, désignés. On mourait parce qu'on était juif, parce qu'on était arménien ou tutsi, parce qu'on appartenait à la race du « Grand Satan » américain, parce qu'on descendait de quelque ancienne et noble famille… Bref, on mourait sans raison, mais du moins les assassins faisaient-ils mine de justifier leurs atrocités et le choix de leurs victimes. Déjà, à ce stade, la barbarie a atteint des paroxysmes que l'on a peine à imaginer, et l'on en vient à avoir honte de faire partie de cette engeance, la plus nuisible de toutes, la plus malfaisante et la plus dangereuse, celle des hommes. L'on se dit que rien de pire ne pourrait arriver, jamais. Que certaines horreurs ne pourront pas être dépassées, ni même reproduites. De nouveaux génocides pourtant ont eu lieu, de nouveaux camps de torture et d'extermination se sont ouverts, des murs se sont édifiés, des enfants continuent d'être enrôlés dans d'improbables armées d'assassins, des femmes sont journellement kidnappées, violées, réduites au rang d'esclaves sexuelles. Tout continue, au nom de la race, de l'argent, d'une prétendue société idéale. Au nom de Dieu aussi, souvent.

Mais ceci… Un nouveau degré dans l'abjection a été franchi. Ce n'est pas le nombre des victimes qui me bouleverse (même si...), c'est le hasard absurde qui a présidé à leur massacre. Aucun prétexte cette fois. Des gens qui mangent, assis à une terrasse, un vendredi soir, ou qui prennent un verre. D'autres qui dansent et s'amusent dans une salle de concert. Fauchés comme ça, sans raison, juste parce qu'ils étaient là. Des jeunes, des moins jeunes, des Français « de souche », des Français plus exotiques, des touristes, des gens comme vous et moi. Indistinctement. Des amateurs de musique ou de foot, des croyants adeptes de je ne sais quel Dieu qui décidément prouve chaque jour son inexistence, d'autres qui se fichent bien des questions métaphysiques. Des gamins tirent dans le tas comme on joue à la guerre sur une console de jeux. Le sang coule, du vrai sang. Les meurtriers crient le nom d'Allah puis se font exploser en un atroce bouquet final. Des enfants, eux aussi. À chaque nom, à chaque photo de ces cinglés que diffusent les médias, je tremble à l'idée de découvrir le patronyme ou le visage de l'un de mes anciens étudiants… Mais qu'est-ce qu'on leur a fait, à ces gosses qui ont grandi ici, qui ont fréquenté nos écoles, qui ont joué dans les rues de chez nous ? Comment fait-on pour ainsi détruire un cerveau humain, pour transformer des jeunes gens à peine sortis de l'adolescence en bêtes malfaisantes et folles ?

Et leur Allah, qu'attend-il donc pour les foudroyer ? Ce Dieu que des milliards d'individus invoquent chaque jour : Seigneur, aide-moi, protège mes enfants, rends-moi meilleur, sauve-moi, éloigne de moi la maladie et la tentation, toi qui es « notre père » à ce qu'on dit. Où se cache-t-il ? Celui qui paraît-il ne permet pas que tombe le moindre cheveu de notre tête, ce Yavhé, cet Allah, ce Dieu qui toujours est du côté des plus forts, ce Gott mit uns, et qu'importe le nom qu'on lui donne, que fait-il d'autre que démontrer, jour après jour, sa définitive absence ? Et, même s'il n'existe pas, comment peut-on se revendiquer de lui pour violer, pour décapiter, pour massacrer, pour s'abaisser plus bas que le plus laid, le plus monstrueux, le plus nuisible des animaux ?

Ce qu'ils font, ces dégénérés répugnants, c'est détruire l'humanité dans les plus faibles et les plus innocents de ses représentants, tout comme ils s'acharnent à détruire la mémoire des siècles, à anéantir toute trace de la pensée, de la beauté et de l'intelligence humaine en dynamitant temples et statues.

Voulez-vous que je vous dise ? J'ai honte. Honte d'appartenir à cette race, la seule qui sur la surface de la Terre soit capable de telles atrocités. Et je me prends à songer que, lorsque les dauphins, les rats ou les fourmis auront pris notre place sur cette planète que nous nous acharnons à saccager comme tout ce que nous touchons, ce ne sera pas une grande perte. Car l'univers sera meilleur et plus beau quand nous n'y serons plus.​

 

 

 

Les ruines de l'Histoire humaine

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« Syrie - Palmyre : défaite d'une civilisation » titrait ce lundi 25 mai 2015 Ravanello dans son blog. Mais non, ai-je envie de lui répondre. Ce n'est pas la défaite d'une civilisation. C'est la défaite de LA civilisation. L'échec, l'agonie, la mort peut-être, de ce qui fonde notre humanité. La destruction de ce que nous sommes, la négation de notre origine commune, le saccage de ce lieu hors du temps et de l'espace d'où nous venons tous.
J'ai vu Rome et Athènes, Mycènes, Corinthe, j'ai vu la Crète… Je n'ai pas vu Palmyre, et sans doute je ne la verrai jamais. Palmyre la Sémite, la Grecque, la Romaine. Palmyre l'universelle, oasis de beauté et de culture dans un désert. Trace miraculeuse de ce qu'ont construit et rêvé les hommes quand les dieux parfois se promenaient parmi eux, tellement humains, tellement proches de nous, avec leurs amours et leurs querelles, avec leurs visages semblables aux nôtres. Là-bas, au cœur d'un désert inconnu, non loin du mythique jardin d'Eden, une ville somptueuse s'est édifiée que ses dieux jusqu'ici avaient voulu protéger. Afin sans doute que nous puissions quelquefois nous retourner vers un passé de rêve et de beauté. Vers un monde où c'est au glaive que les hommes se battaient, avec courage et force. Marc-Antoine a voulu la détruire, puis les Perses, puis Tamerlan... Mais les dieux veillaient, les anciens et les nouveaux, qui en ce temps-là vivaient en bon voisinage. Quelques temples furent convertis en églises, où l'on continua d'invoquer la divinité. Les musulmans s'y installèrent au VIIe siècle, sans rien saccager, plus sages que les barbares qui prétendent aujourd'hui servir le même dieu, et qui en son nom massacrent et asservissent leurs semblables, et détruisent tout ce qui sans doute les rappelle à leur incurable stupidité, à cette bestiale sauvagerie que Cro-Magnon et Néandertal eux-mêmes auraient désavouée.
Qu'est-ce donc que ce monde où l'on tue sans vergogne ceux qui pensent autrement, ceux qui prient (ou ne prient pas) dans une langue qui n'est pas celle de l'un ou l'autre texte prétendument sacré ? Qu'est-ce que cette société où l'on massacre ceux qui donnent à leur Dieu un nom qui n'est pas le bon, ceux surtout qui, au spectacle de la vie comme elle va, se disent que Dieu, justement, n'existe pas. Car s'il existait, ne devrait-il pas les foudroyer, tous ces déments qui en son nom répandent la mort et la bêtise ? Ceux qui détruisent la vie mais aussi la pensée, la beauté et l'art qui pourtant ne sont rien d'autre qu'un éternel mouvement vers Lui qui continue de se taire et se cacher.
Qu'est-ce donc que cet univers où l'on enlève des femmes, des jeunes filles, des collégiennes, pour en faire des esclaves sexuelles ? Qu'est-ce que ce monde dans lequel on enrôle des petits garçons pour en faire des machines à tuer, pour leur apprendre à jouer avec de vrais fusils, a mourir dans de vraies guerres, à devenir à leur tour de vraies bêtes à peine humaines ?
Des fous et des imbéciles, des psychopathes et des assassins, des crétins incultes et des égorgeurs fanatiques, des bourreaux sadiques et des abrutis sans conscience, il y en a toujours eu, hélas. Sous toutes les latitudes, à toutes les époques, au cœur de toutes les croyances. Rien de vraiment neuf donc, sinon l'ampleur incroyable que prend aujourd'hui la catastrophe. Car la technique moderne, celle des armes et celle des médias, fait que la cruelle imbécillité de ces barbares couverts de sang se répand plus vite que l'éclair et plus loin que le vent. Et qu'ils font des émules.
Nos enfants s'en vont mourir au soleil en rêvant d'un paradis où les attendent je ne sais combien de vierges qu'ils pourront impunément violer tout comme ils auront violé, ici-bas, les femmes et les filles trouvées sur leur route. Nos enfants s'en vont tuer, là-bas ou chez nous, pour étendre sur la Terre le règne d'un Dieu plus terrible et monstrueux que Baal, Moloch et Satan lui-même. On leur offre un idéal de violence et de force, à eux qui vivent dans un univers où l'idéal n'existe plus depuis longtemps. On leur parle de force et non d'amour, de puissance et non de fraternité, de domination, de pouvoir, de la supériorité d'une croyance sur les autres tout comme, jadis, on avait prêché la supériorité d'une race. Alors ils se font exploser dans les marchés, les temples ou les mosquées, emmenant avec eux au paradis qui n'existe pas les âmes innocentes de centaines d'infidèles qui se contentaient de vivre, d'aimer leurs enfants, de regarder le ciel et les nuages en se disant que la vie sur notre Terre peut être jolie, malgré la faim et la misère quelquefois. Ils sèment le feu et la terreur en tout lieu où ils passent, eux qui ont été des petits garçons aux cheveux bouclés que pourtant nous avons bercés de rêves et nourris du lait de notre amour. Ils s'en vont détruire les traces merveilleuses de l'intelligence humaine partout où ils les trouvent, ils s'en vont effacer les souvenirs mêmes de l'art, de la pensée, de la beauté.
Des animaux, voilà ce qu'ont fait d'eux leurs croyances imbéciles et leurs prêcheurs fous. Des bêtes plus sauvages et plus cruelles que les grands fauves d'Afrique ou d'Asie qui, eux, ne tuent que pour se nourrir. Des animaux, oui, plus primitifs et plus nuisibles qu'aucune autre de ces espèces créées par Dieu et sauvées par Noé, du moins si l'on en croit les textes. Et je me dis, en me souvenant de cette histoire, qu'un nouveau déluge serait le bienvenu, sélectif cette fois, qui noierait comme des rats cette engeance de faux prophètes dont la seule philosophie se lit non pas dans les pages de quelque bible ou de quelque coran, et moins encore dans celles d'Averroès ou d'Avicenne, mais dans le feu de leurs kalachnikovs. Que fais-tu donc, Dieu silencieux ? Pourquoi ne les punis-tu pas, ces malades qui te blasphèment – si tu existes – bien plus que les dessins des uns, les églises ou les synagogues des autres ?
En attendant ce peu probable châtiment, Le Monde m'apprend que « dans Palmyre contrôlée par l'EI, l'épuration a commencé » et que « l'armée d'Assad bombarde Palmyre, tenue par l'État islamique ». Et c'est la culture et l'histoire qui, sans fin et sans espoir, se débattent dans les douleurs d'une interminable agonie.
Voulez-vous que je vous dise ? Quand reviendra le Déluge, je ne crois pas que j'aurai envie de monter dans l'arche. Car je n'ai pas vraiment le goût de vivre dans ce monde détruit, parmi les ruines de l'Histoire humaine.

 

 

 

Écrivain, un métier ?

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 Voulez-vous que je vous dise ? Il y a des moments où ce que d'aucuns appellent « le métier d'écrivain » est bien déprimant. Et cela même si, je le maintiens, ce n'est pas un métier, puisque ce terme désigne, selon le Robert, un genre de travail déterminé (…) et dont on peut tirer ses moyens d'existence (renvoi à « gagne-pain »). L'écriture, à mon sens, est donc tout autre chose qu'un métier, sauf sans doute pour ceux qui, justement, la pratiquent dans l'optique de gagner leur vie, voire de s'enrichir. De ceux-là, on peut d'ailleurs dire qu'ils ont du métier : ils appliquent des recettes, vont au plus efficace, sont passés maîtres dans l'art d'utiliser et parfois de manipuler les médias. Ils « vendent », et proposent chaque année à leur fidèle clientèle un produit neuf mais aussi prévisible qu'attendu. Ils pratiquent en quelque sorte le fastfood de l'écriture : ouvrage attirant, bien présenté, ciblé, conçu pour plaire au plus grand nombre, vite absorbé, vite oublié… Mais sans cette touche de génie ou cette saveur unique qui font la grande cuisine. Sans aucun style, en vérité.
    
Mes anciens étudiants se souviennent, je l'espère, des cinq critères qui, selon moi, permettent de reconnaître ce que j'appelle « le véritable écrivain ». Petite révision en cinq points :

  1. Un véritable écrivain est toujours mû, à mon sens, par un besoin quasi pathologique d'écrire. Et quand j'emploie le mot « pathologique », ce n'est pas une figure de rhétorique.
  2. Il doit, consciemment ou le plus souvent inconsciemment, avoir créé un univers qui est caractéristique, identifiable, que l'on retrouve d'œuvre en œuvre, de livre en livre.
  3. De même, ce que j'appelle « le vrai écrivain » a-t-il une thématique qui lui est propre. Là aussi, c'est un phénomène qui sans doute n'est pas voulu, qui n'est pas conscient. Mais lorsqu'on se penche sur l'œuvre d'un grand auteur, on y retrouve quelques thèmes, toujours les mêmes, qui la traversent et la sous-tendent.
  4. Il possède également un style reconnaissable entre tous, qui le définit et qui fait partie de lui. Un style qui fait que lorsqu'on lit quelques pages de lui, on se dit quelque chose comme « on dirait du Le Clézio »… « Si ce n'est pas lui, c'est un excellent imitateur… ».
  5. Enfin, bien sûr, (et c'est le minimum), il doit maîtriser la langue dans laquelle il s'exprime.

     Chacune de ces conditions est nécessaire mais pas suffisante : c'est la conjonction de ces cinq caractéristiques qui seule fait l'écrivain, le vrai, au sens que je donne à ce terme. Je n'ai pas dit « le bon écrivain », car nous entrons là dans des critères subjectifs et donc discutables.
    
Vous remarquerez que je n'ai pas inclus dans ma liste la gloire, le succès médiatique, le tirage ou le chiffre des ventes. Certes, ces éléments quelquefois viennent couronner l'un ou l'autre élu, et c'est heureux. Dans certains cas, cela se produit même de son vivant. On peut citer, dans le passé, les Hugo, Dumas, Gide, Mauriac et, plus près de nous, le merveilleux Le Clézio (merci l'académie Nobel) et autres Laurent Gaudé ou Dany Laferrière... Mais à côté de ceux-là, combien de Verlaine, de Balzac et d'autres, morts dans la misère ou vivant dans l'anonymat et la précarité ?
    
Car il faut avouer que gloire et argent privilégient plus souvent les ex de présidents, ceux qui cultivent le scandale ou la provocation, ceux qui défendent des thèses indéfendables, ceux qui gravitent parmi les people, les « fils ou cousins de… », sans compter tous ceux qui ont trouvé un filon ou une recette et l'appliquent avec régularité : un tiers de suspense, trois dixièmes d'exotisme, une larme de fantastique, une louche d'érotisme, moins de trois pour-cent de descriptions, beaucoup de dialogues, un assortiment de lieux communs, un vocabulaire simpliste et restreint, un nombre de pages limité… Afin de ne pas me faire d'ennemis, je ne citerai pour exemples que l'un ou l'autre auteur aujourd'hui tombé dans l'oubli, mais ayant joui en leur temps d'une renommée et d'un compte en banque intéressants, tels Guy des Cars, Georges Ohnet ou Pierre Benoît. De nos jours, il y a bien sûr les romans publiés par Harlequin dont, d'ailleurs, les auteurs doivent se plier à des impératifs précis et entrer dans une grille préétablie. Et aussi plusieurs prétendus « écrivains » que je ne nommerai pas…
    
Et puis il y a les autres, tous ceux pour qui décidément on ne peut pas dire que l'écriture soit un métier… Qu'est-elle donc pour eux ? Une passion peut-être, un genre de vie ou de survie, un art, une maladie, une addiction, un besoin… Je suis ouverte à toutes les propositions. Pour l'un de mes anciens contrôleurs fiscaux, c'est même un hobby (si si, ce n'est pas une blague, comme le macramé ou le coloriage).
    
Quoi qu'il en soit, il faut reconnaître que la grande majorité des écrivains sont aujourd'hui bien mal traités (bel oxymore, pas vrai ?) par leurs contrôleurs fiscaux, par la presse, par tous les « métiers » de la chaîne du livre (quand leurs créations trouvent éditeur et deviennent ainsi un vrai livre). Sauf exceptions, et nous en connaissons tous car, oui, il existe de vrais écrivains et même de vrais éditeurs.
    
Pourquoi cette forme de mépris ou de méconnaissance ? Parce que les gens qui pratiquent ces métiers, de l'éditeur au libraire en passant par toutes les étapes intermédiaires, ont pour but, justement, de gagner de l'argent, alors que le malheureux artiste ne songe quant à lui qu'à s'exprimer le mieux possible, qu'à créer une œuvre d'art (dans le meilleur des cas), qu'à mettre un peu de beauté ou d'humanité, voire un peu de pensée et de conscience, dans notre triste univers…
    
C'est pour cette raison que le métier d'écrivain est quelquefois bien déprimant. Avez-vous la moindre idée de ce que coûte, en temps (parfois ce sont des années), en efforts de toute sorte, en hésitations, en doutes, en nuits blanches et en bien d'autres choses, la conception d'une œuvre que son auteur, finalement, juge digne d'être montrée ? Un éditeur alors reçoit le manuscrit. Il le lit, il l'apprécie, il y croit (dans le meilleur des cas, car ce n'est pas fréquent). Il prend des risques, lui aussi, décide de le publier. Enfin ce texte existe vraiment, enfin il est devenu un livre, l'un de ces objets à faire rêver, à émouvoir, à faire réfléchir, à faire rire. Et l'auteur alors se prend à rêver à son tour. Par la magie de son écriture, il va toucher des inconnus, quelque part en terre de francophonie. On va le lire, l'aimer peut-être, le comprendre, vibrer à ce monde qu'il a créé. Un dialogue va s'instaurer entre un inconnu et lui, à travers ces pages qui ont germé au plus profond de ce qu'il est.
    
Mais pour que ce livre arrive entre les mains de l'inconnu fantasmé, pour que celui-ci ait la moindre chance de le découvrir et peut-être de l'apprécier, encore faut-il qu'il en ait connaissance. Qu'il puisse le voir, posé sur l'étal d'une librairie, le feuilleter. Qu'il en ait entendu parler ne serait-ce que par un seul critique, dans les pages du supplément littéraire d'une obscure feuille de chou ou d'un grand quotidien. Mais non… Rien. L'éditeur a pourtant envoyé un peu partout ces fameux services de presse qui s'accumulent dans la poussière des salles de rédaction. L'auteur les a consciencieusement signés, dédicacés, cherchant la petite phrase originale ou sympathique. Mais rien. Les critiques sans doute préfèrent commenter les « incontournables » dont parlent tous leurs confrères, signaler cinquante nouvelles nuances de je ne sais quelle couleur douteuse, attirer l'attention sur un nouveau livre à scandale… Et le pauvre « petit » auteur reste dans l'ombre, à noircir du papier, sans grand espoir d'être jamais lu.
    
De la colère dans mon propos, ou plus bassement de l'envie, de la jalousie ? Mais non… Juste une certaine amertume. S'il s'agit de moi, il s'agit aussi de nombre de mes confrères en écriture. De vrais écrivains pourtant. Mais il leur manque sans doute quelque chose comme « des relations », un bon carnet d'adresses, un réseau, que sais-je… Alors, dites-moi, c'est cela, aujourd'hui, être écrivain ? C'est être prêt à tout pour décrocher une interview quelque part, c'est consacrer à « faire la pute » du temps volé à l'écriture ? Il y aurait de quoi sombrer dans le découragement, vous ne croyez pas ? Et dans le silence…

 

 

 

Mais que font les éditeurs ? Où sont les correcteurs ? À quoi songent les critiques ? Et pourtant il jouit d’un phénoménal succès…

Sans titre

Ma longue carrière de prof et mes activités dans l'édition au sens large m'ont permis de collecter une impressionnante collection de perles et de barbarismes, que d'ailleurs je publierai peut-être un jour. En voici quelques exemples… dus non à un quelconque étudiant qui ne lirait que des SMS ou à un apprenti écrivain dont la langue maternelle ne serait pas le français, mais à un illustre et très vendeur auteur contemporain, encensé par la critique et invité sur de nombreux plateaux de télé. Je précise que je les ai récoltés non pas dans son dernier livre (que je ne compte pas acheter), mais dans les premières pages de cet ouvrage, publiées par le très sérieux magazine « Lire » (n° 433, mars 2015). Estelle Lenartowicz qui présente l'ouvrage n'hésite pas y comparer son auteur à Rabelais et à saluer son « érudition » et son « inventivité stylistique ». C'est le moins qu'on puisse dire !

  • Sa longue chevelure blonde vole derrière son crâne tout en cheveux.
  • La demoiselle à la bourre, au corps allégé, libre, et presque glorieux, aperçoit une maison forte avec des tourelles vers laquelle s'approchent (…)
  • On dirait, dans l'édifice face à la blondinette, le pétillement d'un vin nouveau qui bout à l'intérieur d'un tonneau et que ça se libère.
  • Il semble avoir presque quarante ans et être particulièrement grand.
  • Ma sœur fut rappelée à Dieu durant la naissance de sa petite. 
  • Enfant sortie brillante élève du couvent des bénédictines d'Argenteuil…
  • À l'intérieur du salon sombre de son oncle au plafond bas soutenu par des poutres de chêne foncé…
  • Je ne vais pas pouvoir.
  • Oui, se dilate d'orgueil le chanoine. Il admire le front élevé de la filleule où plane l'intelligence.
  • Je fais avec.
  • Fulbert, être entier sans nuances au visage comme un groin de pourceau de saint Antoine et autour de la tonsure des cheveux crépus, fait clignoter ses yeux de poule aux paupières bombées.
  • Pff, Anselme ! lève les yeux aux poutres Abélard.

Vous avez fini de rire ? Vous avez deviné qui est l'auteur du chef-d'œuvre (aux dires de la critique) dont les seules premières pages recèlent autant de perles ?
Avant de vous donner la réponse, je vais proposer ici mon commentaire à toutes ces hénaurmités et à quelques autres, toujours recensées dans les pages publiées par « Lire ».

  • Une très jolie jeune fille sort précipitamment d'une maison à colombages tout en regrettant (…) : très…jolie…jeune…précipitamment : ça fait beaucoup d'adjectifs et d'adverbes, aussi redondants qu'inutiles.
  •  (…) qui détournent leur regard afin de reluquer cette créature si avenante qui court par un dédale de ruelles pleines de mendiants« Reluquer » est un anachronisme flagrant (sans même parler de l'inélégance du terme) ; quant aux « ruelles pleines de mendiants », elles constituent une impropriété : un verre peut être plein (de vin), une pièce peut être pleine d'objets. Une rue est plutôt peuplée de mendiants, hantée de mendiants… Il aurait été plus joli et plus correct d'écrire, par exemple : « un dédale de ruelles où se pressent des mendiants nombreux »…
  • Ses chaussures sont comme des ballerines entre lesquelles cavalent des poules affolées et sa longue chevelure blonde vole derrière son crâne tout en cheveux. Le ballet (et donc les danseuses nommées ballerines) n'est apparu qu'au XVème siècle ; la chaussure du même nom date du XXème siècle. Le verbe « cavaler » est un autre anachronisme, car il n'apparaît qu'au XVIème siècle. En outre, ce terme est inapproprié lorsqu'on parle de poules. De même, si les oiseaux – et les avions – peuvent voler, ce n'est pas le cas d'une chevelure (sauf bien sûr si elle s'est détachée du crâne auquel elle appartenait) ; quant à l'expression « un crâne tout en cheveux », elle est totalement incorrecte et incompréhensible. Sans compter la lourdeur de la répétition chevelure – cheveux dans la même phrase.
  • La demoiselle à la bourre, au corps allégé, libre, et presque glorieux, aperçoit une maison forte avec des tourelles vers laquelle s'approchent (…). « à la bourre » : argotique et anachronique ; une maison forte = ??? ; on ne s'approche pas « vers » quelque chose, mais on s'approche « de » quelque chose.
  • La petite porte du bâtiment sévère s'ouvre en une fente verticale qui baille. C'est alors semblable à un bourdonnement d'abeilles. Bailler = donner ; bâiller = « être entrouvert, mal fermé ou ajusté ; dans le cas présent, il fallait donc ne pas omettre l'accent circonflexe. De plus, une porte peut bâiller, mais une fente ne bâille pas, puisque ce mot désigne une ouverture et non un objet ouvert. Quant à la 2ème phrase, elle est incorrecte et incompréhensible ; à quoi renvoie le « c' » ? À l'extrême rigueur, on aurait pu écrire : « c'est alors comme un bourdonnement… », le « c' » étant dans alors impersonnel, mais pas « c'est semblable à… », car dans ce cas « semblable » est attribut du sujet « c' » qui ne peut donc être impersonnel.
  • On dirait, dans l'édifice face à la blondinette, le pétillement d'un vin nouveau qui bout à l'intérieur d'un tonneau et que ça se libère. Les diminutifs en –et, ette datent du XVIème siècle. Que l'on  se souvienne de la Pléiade (qui n'était pas encore une collection Gallimard) et de son manifeste, le fameux « Défense et Illustration de la langue française ». De plus, pour ce que j'en sais, un vin ne bout pas, ni dans un tonneau ni ailleurs. Quant à la fin de la phrase, elle est incompréhensible et incorrecte. Qu'est-ce qui se libère ???
  •  (…) trois écoliers acnéiques aux voix grêles pleines de crénoms, déclarant, dont un en latin : « … ». Des voix pleines… ??? Quant au mot « crénom » (qu'il aurait au moins fallu écrire entre guillemets ou en italiques, s'il veut représenter les paroles que prononcent les écoliers en question), il n'apparait pour la première fois dans la langue française qu'en 1832.
  • (…) il nous faut s'ébattre. Erreur flagrante de construction : « il nous faut nous ébattre », ou bien « il faut s'ébattre » ; en aucun cas on ne peut associer le « on » et le « nous » dans la même phrase pour désigner la même réalité.
  • Des bottes de paille palallélépipédiques, alignées en rang d'oignons, font office de bancs. « en rang d'oignons » : cette expression date de l'extrême fin du XVIème siècle et signifie « rangés en ligne, l'un derrière l'autre, comme des oignons dans un potager » ; elle ne peut s'appliquer à des bancs…
  • Elle remarque un homme de dos et debout mais plié en deux sur sa chaire. Tout ça ??? « courbé » aurait été plus correct, et plus joli : « courbé sur sa chaire (ou "au-dessus de son pupitre".
  • Il semble avoir presque quarante ans et être particulièrement grand. Illogique : on est grand ou on ne l'est pas, mais on ne peut sembler grand.
  • Une cagoule sur la tête lui couvre aussi les épaules. Cette phrase est incorrecte. On aurait pu écrire : « la cagoule qu'il porte sur la tête lui couvre aussi les épaules ».
  • Ma sœur fut rappelée à Dieu durant la naissance de sa petite. ??? « durant » est une impropriété dans ce contexte. La mort, par définition, ne se situe pas dans la durée, pas plus que la naissance qui désigne l'instant où l'enfant sort du ventre maternel : « elle a été rappelée à Dieu au moment de son accouchement ; elle est morte en donnant le jour à l'enfant… »
  • Enfant sortie brillante élève du couvent des bénédictines d'Argenteuil où elle a appris la lecture et la grammaire, je désire que maintenant qu'elle habite avec moi en ce presbytère, à dix-huit ans, elle se perfectionne… Le début de la phrase est évidemment incorrect. Je suppose que l'auteur veut dire qu'elle a été une enfant brillante, et une élève brillante, et qu'elle a fait ses études au couvent des bénédictines : « elle fut une élève brillante au couvent (…) où elle a appris la lecture et la grammaire ». En outre, la répétition du mot QUE en fin de phrase est à déconseiller : « et je désire, aujourd'hui qu'elle réside chez moi, la voir se perfectionner… »
  • À l'intérieur du salon sombre de son oncle au plafond bas soutenu par des poutres de chêne foncé et allant (qui « va » ? le salon ? l'oncle ? le plafond ? les poutres ? le chêne ?) dans un bruissement de tissu sur des tomettes couvertes d'hysope, le mélisse et de menthe fraîche, Héloïse, dorénavant vêtue d'une cottardie à large décolleté et fentes latérales, cherche quelque chose. J'aimerais bien le rencontrer, cet « oncle au plafond bas » ; quant au mot « dorénavant », il signifie « à partir du moment présent, à l'avenir » : la pauvre Héloïse est-elle donc condamnée à ne plus porter « dorénavant » que la cottardie en question, à l'exclusion de toute autre toilette ?
  • Abélard, assis sur un banc, parcourt du regard le logis de l'ecclésiastique qui, chapelet entre les doigts, lui a formulé sa requête du fond de son grand fauteuil à dos sculpté. Un escalier à vis aux pierres disjointes doit mener aux chambres de l'étage. Ciel ! Quelle accumulation d'adjectifs et de notations aussi lourdes qu'inutiles : « sur un banc - de l'ecclésiastique - chapelet entre les doigts  - du fond de son fauteuil – grand -  à dos sculpté - à vis - aux pierres disjointes »…
  • Le gros prélat âgé, bras sur le côté, tisonne un feu. Les bûches de résineux projettent dans la cheminée des petites explosions d'essence. Même remarque : en quoi tous ces détails sont-ils utiles au récit : « gros – de résineux – petites »… ? Quant aux « explosions d'essence », elles se passent de commentaires, de même que la notation « bras sur le côté »…
  • Puisque j'enseigne déjà à l'école Notre-Dame, je ne vais pas pouvoir. Il s'exprime drôlement mal, l'illustre et médiéval philosophe. Le moindre potache qui me dirait qu'il « ne va pas pouvoir » encourrait ma colère et prendrait certains risques…
  • Je fais avec. Même remarque !
  • Je ne suis pas friand du gingembre. On dit (et on écrit) « friand de » et non « friand du », à moins que le produit cité soit accompagné d'un complément : « friand du gingembre que contient ce vin », par exemple, mais « friand de gingembre » (en général). Tout comme moi, qui ne suis guère friande de barbarismes en général, ni des barbarismes innombrables que recèle ce texte, en particulier.
  • Fulbert, être entier sans nuances au visage comme un groin de pourceau de saint Antoine et autour de la tonsure des cheveux crépus, fait clignoter ses yeux de poule aux paupières bombées. Accompagner l'adjectif « entier » de la précision « sans nuances » est évidemment un pléonasme. Quant à la description du « visage comme un groin (…) et autour de la tonsure des cheveux crépus », elle me semble formulée dans une langue assez éloignée du français, qu'il soit actuel ou médiéval…
  • C'est important d'être intraitable dans la vie… Vous, quand vous étiez scolare, vos professeurs sont dû l'être avec vous aussi. « vous, vos professeurs ont dû l'être » : construction tout à fait incorrecte.
  •  — Pff, Anselme ! lève les yeux aux poutres Abélard. ??? J'aurais pu à la rigueur comprendre et accepter une formulation comme « Pff, Anselme ! soupire Abélard en levant les yeux ». Mais « Pff, lève les yeux Abélard » ressemble à une mauvaise traduction qu'aurait proposée Google de je ne sais quelle langue exotique. D'autant qu'on peut lever les yeux « vers les poutres », mais certes pas « aux poutres », même s'il arrive qu'on lève les yeux au ciel (et c'est bien ce que j'ai fait à la lecture toutes ces horreurs).
  •  … tousse le gros prélat dont la croix pectorale rebondit sur sa bedaine. « dont – sa » : pléonasme grammatical. Il eût fallu écrire « … dont la croix rebondit sur la bedaine »).
  • Oh, ben en tout cas, j'ai récupéré ma clepsydre ! « Ben en tout cas » ??? étrange et anachronique langage pour une jeune personne vivant au début du XIIème siècle.
  • Elle s'en amuse d'un grand rire qui la secoue de la tête aux pieds. Son parrain, tel Zeus, d'un pli des sourcils la réprimande : — Héloïse, cesse de t'esclaffer ainsi. « S'esclaffer de rire » : 1ère occurrence en 1534, devient courant à la fin du XIXème siècle. Or, sauf erreur, Héloïse et Abélard ont vécu au début du XIIème siècle. Quant à « réprimander quelqu'un d'un pli des sourcils »… mieux vaut en rire, j'imagine.
  • Il en ouvre des grands yeux stupéfaits (cliché) du genre : « Elle est gonflée, celle-là ! » Anachronisme : cette expression – vulgaire, faut-il le préciser –  est très récente. Quant à l'expression djeuns « du genre », elle est plus anachronique encore.
  • Oui, se dilate d'orgueil le chanoine. Correction : « oui, dit le chanoine en se dilatant d'orgueil ». Que je sache, « oui » correspond à un mot que l'on prononce et non à un phénomène de dilatation, fût-il même métaphorique.
  • Il admire le front élevé de la filleule où plane l'intelligence. Mmm… comme j'aimerais, moi aussi, être dotée d'un front élevé où planerait l'intelligence, tel sans doute un aigle dans les cieux… Allons, monsieur l'écrivain renommé, achetez donc un dictionnaire, et vérifiez-y le sens du mot « planer » (et de quelques autres).
  • Il se retourne vers le vitrail de la fenêtre. Ces deux mots constituent évidemment un pléonasme.
  • Une fille qui poursuivrait ses études ne serait pas chose courante en ce temps où le savoir ne trouve jamais de prise dans le sexe féminin. « Une fille » (même au moyen-âge) ne peut être définie comme « une chose » (courante ou non). Quant au « savoir qui ne trouve pas de prise dans le sexe féminin », j'ai mis un moment à comprendre (après m'être remise de la crise de fou rire qui m'avait secouée) qu'il s'agit sans doute d'un « temps où le savoir n'est guère répandu parmi les femmes » (tout comme la maîtrise de la langue française ne trouve pas toujours de prise, de nos jours, dans le sexe masculin !!!). Oui, je sais, cela doit être douloureux…
  • la filleule aux formes d'une rare perfection. Jolie phrase pour un livre qui serait publié chez Harlequin.
  • La nuit venant, l'air est encore frisquet. Frisquet ??? Ce mot, dérivé d'un terme flamand, a été créé au XIXème siècle. Mais nous n'en sommes pas à un anachronisme près !
  • La soie de la cottardie roule en courts frissons sur la peau de la nièce semblant innocente encore même d'une caresse. Ouille ! comme le dit si bien le titre de cet impérissable amas de barbarismes et d'incohérences : cette phrase est totalement incompréhensible. Ajoutons pour compléter notre collection d'anachronismes que l'on ne trouvera de la soie en France que quelque 40 ans plus tard.
  • Menton légèrement creusé au milieu tel que par le doigt de la réflexion qui se pose sous ses belles lèvres, elle répond, mimant un air fataliste. Tout aussi étrange… Outre la construction incohérente de cette phrase, je précise qu'on ne peut « mimer » « un air », puisque « mimer » signifie précisément « exprimer sans le secours de la parole » c'est-à-dire…" prendre l'air de"… : mimer la colère, mimer la peur…
  • Il pose sa main droite d'homme sur l'épaule gauche et arrondie de l'orpheline. « Il » étant un pronom masculin, on peut en déduire que « sa main » est de toute évidence celle d'un homme. Du moins, il me semble…

 Vous avez trouvé, bien sûr. Pour ceux qui auraient un doute, je précise : Jean TEULÉ, Héloïse, ouille, éd. Fayard. Consternant, isn't it ?
Ce qui me sidère, ce n'est pas que tel ou tel auteur commette des fautes ou fasse des erreurs. Errare humanum, comme disait l'autre, et sans aucun doute, il m'arrive d'errer, moi aussi. Mais autant de crimes contre la langue en si peu de pages, quand même… Et surtout, comment expliquer qu'un ouvrage truffé de fautes, un ouvrage qui semble n'avoir été relu ni par son auteur, ni par ce « premier lecteur » que tout écrivain se devrait de consulter, ni par l'éditeur (sauf à supposer que celui-ci soit quasiment analphabète), ni a fortiori par le moindre correcteur, ait pu franchir les obstacles que rencontre tout écrivain sur la route de la publication ? Comment comprendre qu'aucun critique, pas plus dans la presse écrite qu'à la télévision ou à la radio, n'ait formulé la plus petite remarque quant à l'écriture de cette montagne d'anachronismes et d'attentats contre la grammaire et la sémantique ? Où était donc le sniper de Laurent Ruquier, l'inénarrable et chevelu Aymeric Caron qui cependant se targue de traquer les plus petites erreurs grammaticales des ouvrages qu'il commente ? Jean Teulé serait-il intouchable ?
Ce silence universel et cet unanime flot de louanges nous en apprend beaucoup, ce me semble, sur les médias en général. Et sur l'édition, inutile de le préciser.
Pendant ce temps, de pauvres plumitifs qui n'ont rien pour plaire aux médias (ni grands chapeaux, ni conjoint, amant ou "ex" célèbre, ni passé sulfureux, ni parrain people…) continuent de noircir du papier dans l'ombre, de publier chez de courageux éditeurs qui s'intéressent plus à la valeur d'un texte qu'au look ou au carnet d'adresses de son auteur. Sans qu'aucun critique les remarque, sans que nulle part on ne parle d'eux, et donc sans que le public ait la moindre chance de découvrir qu'ils existent.

 

 

 

Lettre à une étudiante

Sans titre 2

Atterrée, j'ai trouvé sur la page face book de l'une de mes étudiantes une vidéo aberrante provenant de la télé italienne, dans laquelle un fumiste nommé Guiletto Chiesa profère un fatras d'inepties sur les événements de France, mêlant la théorie du complot à toute une série de propos confus mais violents. Plus grave, cette vidéo est assortie d' « articles connexes » qui sont autant de films extrêmement choquants, émanant de ce qui me semble être une source extrémiste sinon islamiste. J'ai réagi, évidemment, et je voudrais reprendre ici le message que j'ai envoyé à cette étudiante, afin que d'autres puissent le lire et y réfléchir.

« Quand j'étais ton prof, j'ai tenté de t'enseigner la littérature, bien sûr, la philo, mais aussi et surtout, j'ai essayé de dégager dans tout cela la part d'humanité et même d'humanisme qui nous différencie des bêtes sauvages. Rappelle-toi Camus : "diminuer arithmétiquement la souffrance du monde". Massacrer des flics, des dessinateurs, des juifs parce qu'ils sont juifs, c'est faire le contraire. RIEN ne peut justifier le meurtre et la violence : aucune idéologie, aucune religion, aucune philosophie. RIEN. Comme le disait Camus, c'est l'inverse qu'il faut faire : essayer de mettre un peu d'humanité et de solidarité dans toute cette merde. Et cela dans la lucidité, c'est-à-dire en sachant que la souffrance et le malheur subsistent, à la fin. Mais la toute petite part de souffrance que l'on a pu diminuer, c'est déjà une victoire. J'ai aussi tenté de vous apprendre ce qu'est l'esprit critique (rappelle-toi les "dossiers-presse", notamment). Te voir diffuser des vidéos comme celle-ci, cela me désespère car cela m'amène à penser que je n'ai pas réussi à te faire comprendre tout ça, que j'ai donc mal fait mon boulot d'enseignante dans ce cas précis… Où est-il, ton esprit critique ? La théorie du complot est totalement ridicule et mensongère, aussi bien pour le 11 septembre qu'ici. Et quand bien même la CIA serait aussi universelle que le proclame le sinistre crétin dont tu as diffusé la vidéo, je ne vois pas en quoi cela pourrait justifier ni expliquer ce qui s'est passé à Paris, ce qui se passe chaque jour au Nigéria et ailleurs en Afrique et dans le monde, notamment dans le monde musulman. J'ajoute que les "articles connexes" à ton post, émanant de halalbook.fr sont absolument… choquants (pour ne pas employer un terme plus grossier). Au nom de la liberté de pensée et d'expression à cause de laquelle les dessinateurs de Charlie Hebdo (un magazine que je n'ai jamais apprécié, bien au contraire, je le dis en passant, mais un magazine qui avait le droit d'exister), ces gens-là ont certes le droit de penser ce qu'ils veulent, même des conneries, et le droit de s'exprimer (tant que ce n'est pas pour appeler à la haine, ce qui est contraire à la loi). Et moi, j'ai le droit de refuser de les lire et les écouter davantage, même si leurs productions puantes sont diffusées par l'une de mes étudiantes, que j'aimais .
Réfléchis un peu, ressaisis-toi, et ne te fais pas le porte-parole du mensonge, de la bêtise, de la mauvaise foi (ici, c'est évidemment à Sartre que je pense). Surtout, surtout, ne te fais jamais le porte-parole de la violence et de la haine. Chacun croit ce qu'il veut, chacun peut avoir ses idées sur n'importe quel sujet. Mais je t'en prie, que tes idées, tes croyances, tes jugements, ne bifurquent pas vers l'incitation ou la justification de la violence et même du meurtre. Les gens qui ont été tués (ce que rien ne peut justifier, je le répète), ils avaient des enfants, tout comme toi, ils avaient une famille… Si nous essayions plutôt de diminuer arithmétiquement la souffrance du monde ? Cela ne se fait pas avec une Kalachnikov, ni avec des propos aussi absurdes qu'agressifs et haineux. »

 

 

 

To be or not to be Charlie ? – Les larmes du Prophète

Dessins monde entier charlie hebdo na Un journal existait, que je n'aimais pas beaucoup, tout comme je n'avais pas aimé son prédécesseur Hara-Kiri. Parce que je n'apprécie ni la vulgarité ni la provocation gratuite. Ni la gaudriole exacerbée. Ni l'humour potache, ni la mise en scène d'obsessions scabreuses. Question de goût. Du temps que mes parents étaient libraires, j'ai quelquefois feuilleté ces magazines, l'un puis l'autre, et aussi à l'occasion de certains événements particuliers. Sans plaisir, en général, même si quelques-uns de leurs dessinateurs avaient un vrai talent, tel Cabu dont « Le grand Duduche » avait fait mes délices il y a longtemps, si longtemps. Trop longtemps.
Il existe bien des organes de presse, bien des romans aussi, et des films, et des idées politiques, et des positions philosophiques, et même des croyances prétendument religieuses, et bien d'autres choses encore, que je n'apprécie pas, auxquelles je n'adhère pas. Comme il existe des gens que je trouve tout à fait déplaisants. Ces gens-là, je ne les fréquente pas. Je m'efforce de ne pas les croiser, de les rencontrer le moins possible, mais je ne m'empare pas d'une arme pour les tuer. De même, ces revues, ces magazines, ces livres, ces films, je ne les achète pas, je ne les lis pas, je ne les regarde pas. Les idées qui me semblent fausses ou dangereuses, je les combats par la parole, par l'écriture. Je les combattrais par le dessin si je savais dessiner. Ou je les ignore. C'est ainsi qu'il faut faire, quand quelque chose ou quelqu'un ne nous plaît pas, pour de bonnes ou de mauvaises raisons : on l'évite ou on le conteste.
Je conçois volontiers que tout le monde ne partage pas mon avis. J'admets que d'autres aiment des gens que moi, je juge imbuvables. J'accepte que quelques-uns de mes contemporains aient d'autres goûts que les miens, d'autres idées que les miennes, d'autres croyances et d'autres refus, d'autres moyens d'expression… J'avoue d'ailleurs que certains des dessins de Charlie Hebdo m'ont fait rire et, quelquefois, m'ont amenée à réfléchir. Grossiers parfois, vulgaires souvent, provocateurs presque toujours, mais talentueux, aucun doute là-dessus. Et l'outrance et la caricature ont au moins le mérite de mettre en lumière certains ridicules, certaines hypocrisies, certains travers de notre société. Dénoncer ces travers par le biais de l'humour, même si cet humour n'est pas toujours de bon goût, c'est quand même beaucoup mieux que le faire par la violence, qu'elle soit verbale ou physique, ou par le meurtre.
Les gars de Hara-Kiri et de Charlie Hebdo, c'étaient des sales gamins qui n'avaient pas su grandir. Des adolescents prolongés, des soixante-huitards attardés, des anarchistes sans bombes. Ils n'avaient pas tort sur tout. Ils n'avaient pas non plus raison sur tout. Bien sûr, j'avais le droit de ne pas aimer ce qu'ils publiaient, tout comme j'ai le droit, aujourd'hui, de le dire. Mais ils avaient le droit, eux, de s'exprimer à leur façon, bonne ou mauvaise, et le public avait le droit de les lire, de les admirer ou de les rejeter, de les critiquer. Surtout, ils avaient le droit de vivre.
Sarkozy, pour ne pas varier dans ses habitudes, y est allé de son petit couplet sur la civilisation et la barbarie. Qu'est-ce donc que la civilisation, me suis-je demandé ? Qu'est-ce qui la distingue de cette barbarie sauvage qui conduit deux individus à massacrer des hommes dont le seul tort est de publier des dessins satiriques, pendant qu'un troisième s'en va tuer du juif pour la simple raison qu'il est juif ? Pourquoi ne pas tuer du noir parce qu'il est noir, de l'indien parce qu'il est indien, de l'arabe parce qu'il est arabe, du flamand, du wallon, du jeune, du vieux, du blond, du roux, du n'importe quoi ou du n'importe qui, juste parce qu'il est ce qu'il est ? Du flic parce qu'il est flic, par exemple, même s'il se prénomme Ahmed et qu'il est musulman.
Massacrer des êtres pour ce qu'ils sont : voilà une idée qui n'est pas neuve, et qui a connu déjà un certain succès en bien des lieux. En Arménie au début du vingtième siècle, dans toute l'Europe dans les années 40, au Rwanda dans les années 90, au Cambodge, en Tchétchénie, en Bosnie… et la liste n'est pas exhaustive. Comme quoi la barbarie n'a pas de couleur, pas de nationalité, et moins encore de religion. La France elle-même, qui aime tant à se définir par « les valeurs de la République » et se définir comme « la patrie des droits de l'homme » devrait se souvenir qu'elle s'est construite, cette république, sur un bain de sang que l'Iran des Ayatollah n'eût pas renié. Combien de gens coupés en deux au terme de pseudo procès, pour la seule raison qu'ils étaient prêtres ou portaient un nom à particule ? C'était il y a plus de deux siècles, me direz-vous. Certes. Vichy, par contre, et le Vel d'Hiv, c'est plus récent. Tout comme l'Allemagne nazie. Croyez-moi, nul n'est à l'abri, nul ne peut se proclamer juste ou pur. Les victimes d'hier sont quelquefois les bourreaux d'aujourd'hui. La barbarie nous guette tous, elle sommeille en chacun de nous. C'est là qu'il faut la combattre d'abord, et ce combat-là, peut-être est-ce seulement ce que l'on appelle la civilisation qui peut le mener.
Qu'est-ce donc que la « civilisation » ? me demanderez-vous. Sans doute existe-t-il bien des manières de la définir. Il me semble, quant à moi, que l'un de ses aspects essentiels réside dans le respect des lois (des lois justes, s'entend). Dans le respect des droits de l'homme en général, et dans le respect de ce que l'on appelle (et ce n'est pas un hasard) « LE droit ». Or l'un des droits fondamentaux de tout pays civilisé, c'est-à-dire de tout pays démocratique, sous quelque latitude qu'il se situe, est bien la liberté d'opinion et d'expression, qui ne peut évidemment être dissociée de la liberté de la presse. Un organe de presse ou même un particulier doivent jouir de la liberté totale et absolue de s'exprimer, pour autant qu'ils restent dans le cadre de la loi. Ce sont les tribunaux qui ont à intervenir lorsqu'un journaliste, un artiste, un simple citoyen, publient (même si ce n'est « que » sur face book) des textes ou des images contraires à la loi, tels des propos racistes ou constituant une incitation à la haine ou au meurtre. Et j'en ai vu beaucoup, de ces jours-ci, bien plus graves et dangereux que les dessins de « Charlie ».
Vous n'aimez pas Charlie Hebdo ? Fort bien, je ne l'aime pas non plus. Faites donc comme moi : ne l'achetez pas. Vous le jugez choquant, insultant, blasphématoire par rapport à ce qui constitue VOTRE code de conduite, votre orientation philosophique, vos croyances religieuses ? Vous en avez le droit, et je puis vous comprendre. Vous estimez que tel ou tel de ses collaborateurs va vraiment trop loin ? Déposez plainte contre lui, et laissez les tribunaux faire leur travail. Mais dans la mesure où ce que vous appelez « blasphémer » ne constitue pas une invitation à la haine et à la violence, dans la mesure où la caricature vise à faire rire ou à choquer et non à pousser les gens à s'emparer d'un fusil, je crains que ces plaintes restent lettres mortes, et c'est bien ainsi.
Pas de sanction judiciaire en effet pour le blasphème, car le blasphème (Grâces en soient rendues à Dieu qui peut-être n'existe pas) n'est pas un délit au sens juridique du terme. Quoi de plus logique, puisque la croyance et l'appartenance à une religion sont du domaine privé ? Si chacun est parfaitement libre d'adhérer à la religion de son choix et de la pratiquer comme il l'entend, il n'en reste pas moins que son voisin de palier, son camarade de classe, son charcutier ou son médecin adhèrent peut-être, pour ce qui les concerne, à une autre religion, ou bien se rangent parmi les athées ou les agnostiques. Comment un chrétien pourrait-il se rendre coupable de blasphème contre l'Islam, puisque telle n'est pas sa religion ? Comment un athée pourrait-il blasphémer le Christ, puisqu'il n'est pas chrétien ? Si je m'en réfère au Grand Robert de la langue française en 9 volumes, je découvre en effet que le blasphème est une « parole qui outrage la Divinité, la religion, le sacré ». Littré et le dictionnaire de l'Académie française vont dans le même sens. Il découle de cette définition que nul ne peut outrager une Divinité qui pour lui n'existe pas, une religion à laquelle il ne croit pas ; ce qui revient à dire qu'un incroyant, par définition et par essence, ne peut se rendre coupable de blasphème. Tuer le prétendu blasphémateur revient tout simplement à tuer celui qui ne pense pas comme moi, celui qui ne croit pas ce que je crois. La voilà, la barbarie. Si Sartre vivait aujourd'hui, lui qui considérait toute forme de religion comme une manifestation de mauvaise foi (propos blasphématoire s'il en est), peut-être aurait-il été tué, lui aussi…
Quant à la notion de sacré, elle est plus floue encore. Pour un athée, il n'est rien de sacré dans la religion, que d'ailleurs il perçoit peut-être comme une absurdité ; pour un agnostique, rien non plus de sacré dans l'éventualité de l'existence d'un Dieu sur lequel il s'interroge. Pour ceux-là, cependant, seront peut-être sacrés leur patrie, leur famille, l'enfant à naître, leur mère, la vie elle-même, que sais-je encore ? Autant d'objets potentiels de blasphème.
Et quand bien même le blasphème existerait et correspondait à quelque chose de réel, de définissable, d'explicable, quand bien même serions-nous tous croyants et pratiquants de la même religion (horrible perspective, en vérité !), ce prétendu délit mériterait-il la mort ? Dieu, s'il existe, n'est-il donc pas capable de se défendre tout seul, de châtier lui-même ceux qu'il voudrait punir ? Qu'est-ce que donc que cette croyance fanatique qui ose prendre sa place, celle de Dieu, qui ose juger en son nom, massacrer des gens dont la seule faute est de penser « mal » ? C'est à vous dégoûter de toute forme de religion ! Et je ne cite que pour mémoire l'humour et l'ironie involontaires qu'il y a dans le fait de sans cesse associer le nom du prophète de l'Islam à l'expression « le très miséricordieux », alors même que l'on tue, que l'on massacre, que l'on invite à la haine en son nom. Et je ne me limite pas ici aux 12 morts de Charlie Hebdo ; je pense aussi aux milliers de victimes de l'État Islamique en Syrie et ailleurs, à celles de Boko Haram au Nigéria… Belle miséricorde, en vérité ! Ils n'ont pas tort, les survivants, de l'avoir représenté en larmes avec à la bouche les mots d'un pardon bien nécessaire. Car il a de quoi pleurer, certes, le Prophète, et depuis longtemps. Tout comme le Christ a trop souvent eu de quoi pleurer lui aussi devant les croisades, les bûchers de l'Inquisition, les guerres de religion, la Saint-Barthélémy… Reste à espérer que, prophète ou messie, ils pourront pardonner tout cela à ces fous furieux fanatiques qui se réclament d'eux, à ces « fous qui n'ont ni couleur ni religion » comme l'a proclamé devant les caméras le frère d'Ahmed Merabed. Car le vrai blasphème, le seul sans doute, c'est là qu'il se situe : dans le meurtre commis au nom de Dieu, quelle que soit la manière dont on l'appelle ou la langue dans laquelle on l'invoque.
En ce qui me concerne, je ne suis ni prophétesse ni sainte et, je le reconnais, je conçois mal la possibilité d'un pardon face aux flots de sang qui depuis toujours noient la terre au nom de Dieu.
Mais je m'égare. Revenons à Charlie Hebdo que je n'aime pas plus aujourd'hui qu'hier. Ce qui ne m'empêche pas de proclamer, moi aussi, que « je suis Charlie ». Car je suis un être humain doué de raison, je suis une citoyenne libre de penser et de s'exprimer, même si ma façon de penser et de m'exprimer peut en choquer certains.
Je veux pouvoir continuer de vivre dans un pays et une civilisation où ces droits existent. Je veux rester libre. Voilà pourquoi, aujourd'hui, « je suis Charlie ». Parce que je suis ce qui refuse toute entrave à sa liberté et à son intégrité. Je suis ce qui persiste à respecter l'autre, l'étranger, celui qui ne pense pas comme moi, celui qui ne prie pas comme moi, celui qui ne s'habille pas comme moi, ne parle pas la même langue que moi, ne partage pas mes coutumes. Je suis ce qui se relève quand on l'a jeté à terre, je suis la voix qui s'élève après avoir été muselée. Je suis ce qui survit et se révolte. Je suis tout cela, que l'on a voulu tuer le 7 janvier 2015, en plus d'avoir exécuté sauvagement des êtres de chair et de sang qui jamais n'avaient porté les armes, ni incité quiconque à partir en guerre.

 

 

 

Critique des critiques

Journaux Lu dans Le Soir sous la plume de Jean-Claude Vantroyen :

Comment choisir les livres dont on vous rend compte ?
C'est le problème permanent des suppléments littéraires ; ceux-ci sont limités : par l'espace et par la capacité de ses journalistes à lire intelligemment le plus de livres possible. Alors que l'offre des éditeurs apparaît plutôt illimitée : 549 romans cette rentrée de janvier. Comment rendre compte de cette abondance ? À raison de 80 pages à l'heure par journaliste, et c'est un maximum, et à raison de 250 pages par roman, or il y a des pavés de 800 pages, il faudrait 72 jours complets, 24 heures sur 24, pour lire ces 549 ouvrages. C'est impossible, même à plusieurs. Alors on choisit. De façon très subjective évidemment, comment faire autrement ? Il y a bien sûr les incontournables, comme Houellebecq, Despentes, Banks ou Barnes.ms il y tous les autres. Alors, on est attiré par un résumé, une couverture, le conseil d'un attaché de presse, la lecture d'une critique dans un autre média, la possibilité d'un entretien. Aléatoire, oui. Mais ce que je veux que vous sachiez, c'est que ce choix est fait en toute honnêteté, sans aucune pression d'où qu'elle puisse venir.
 Article de Jean-Claude Vantroyen dans Le Soir
         (supplément Les Livres) du 3 janvier 2015.

Je ne suis pas journaliste, je n'ai guère de visibilité médiatique… Mais j'ai eu envie de réagir. Voici donc le texte que je n'ai pu m'empêcher d'adresser à Jean-Claude Vantroyen. Texte resté sans réponse, bien sûr.

J'ai lu avec des sentiments mitigés votre « oblique » du 3 janvier dernier, en admirant au passage votre maîtrise de l'arithmétique. 549 romans, 80 pages à l'heure, 250 pages par roman, 72 jours de 24 heures sur 24… Impressionnant !
Dans la mesure où je ne suis pas seulement écrivain mais aussi professeur, et où il m'est arrivé d'enseigner la sociologie de la littérature en me référant à des chiffres plus ou moins semblables, tout cela ne m'étonne guère, bien évidemment. Tout comme ne m'a jamais étonnée la somme de livres neufs (et parfois agrémentés de la dédicace adressée par le malheureux auteur au chroniqueur surchargé) que l'on trouve chez les bouquinistes de la rue du Midi, quelquefois même avant leur présence sur les étals des librairies. Je compatis, croyez-le bien, au triste sort de ces bourreaux de travail que sont les journalistes littéraires qui cependant ne manquent pas de compensations financières, via justement la revente des centaines d'ouvrages qu'ils n'ont pas eu le temps, ou pas pris la peine, de feuilleter.
Mais, je vous l'avoue, je compatis plus encore au sort des malheureux plumitifs – parmi lesquels je me classe en bonne place – qui ne sont pas tous « incontournables » comme les Despentes, Houellebecq, Banks ou Barnes que vous citez, noms glorieux auxquels il convient bien sûr d'ajouter (dans le désordre et sans mettre en cause leur intérêt littéraire) Nothomb, d'Ormesson, Rambaud, Darrieussecq, Boyd, Auster, Djian, Murakami, Rolin, Modiano, Le Clézio, Olivier Adam, Zeller, Khadra, van Cauwelaert, Schmitt, Grangé, Maalouf, Duroy et bien d'autres. Sans oublier Zemmour à l'occasion, les duettistes Lévy-Musso ou Musso-Lévy, les innombrables chanteurs, journalistes de télé et autres personnalités médiatiques ou people qui mettent à profit leur notoriété pour se fendre d'un roman vaguement autobiographique le plus souvent dû à la plume d'un nègre désargenté. Autant d' « incontournables » auxquels il convient d'ajouter les anciens, morts et enterrés depuis quelques décennies, mais classiques et réédités. Et puis, écrivez-vous, « il y a tous les autres », parmi lesquels est effectué un « choix honnête et aléatoire ». Honnête, je n'en doute pas. Quant à être aléatoire… Motivé parfois, c'est vous qui le précisez, par « le conseil d'un attaché de presse, la lecture d'une critique dans un autre média, la possibilité d'un entretien… ». Pas tellement aléatoire, donc. Le conseil d'un attaché de presse, qu'est-ce d'autre que de la publicité, en somme ? Quant à « la lecture d'une critique dans un autre média », elle me permet d'enfin comprendre un mystère qui jusqu'à ce jour m'était resté impénétrable. Je ne me demanderai plus, désormais, comment il se fait que tous les journaux et suppléments littéraires de France et de Belgique recensent systématiquement les mêmes ouvrages, laissant peu de place et moins encore de chance à la cohorte des obscurs, des sans-grade, des « contournables » qui, par manque de visibilité médiatique, se voient ipso facto retirés des rayons des librairies après quelques jours à peine, un ou deux mois dans le meilleur des cas, au profit de piles de « Despentes, Houellebecq, Banks ou Barnes »… N'est-il donc pas d'autres critères de choix que le hasard, l'argumentaire des attachés de presse ou le premier tri effectué par quelque confrère ? Pour avoir aussi travaillé dans l'édition, je sais qu'il suffit parfois de lire quelques pages au hasard ou de parcourir les premiers feuillets d'une œuvre pour s'en faire une idée. Si l'on ajoute à cela la quatrième de couverture, le titre, le genre, le nombre de pages et, le cas échéant, ce qu'on sait de l'auteur, on possède des éléments certainement aussi fiables que ceux auxquels vous vous référez. Et, tant qu'à pratiquer l'aléatoire, pourquoi ne pas tout simplement choisir au hasard les ouvrages à lire et recenser ? Du moins cette pratique laisserait-elle quelque chance aux presque inconnus, aux auteurs débutants comme aux vieux briscards qui n'ont jamais connu la gloire mais qui persévèrent, parce qu'ils ne peuvent pas vivre sans laisser couler deux le sang des mots qui les habitent. Une autre idée, en passant : les journaux belges pourraient – pourquoi pas – accorder une attention particulière aux auteurs belges, comme le font les Québécois et les Suisses dans les pages de leurs publications. Quelqu'un l'a dit avant moi : nul n'est prophète en son pays (surtout en Belgique semble-t-il), mais ne serait-il pas temps d'inverser la vapeur, et de faire découvrir, aux lecteurs des pages culturelles et littéraires de nos journaux et magazines, les talents du cru ?
Je me dis, en arrivant au bout de ce billet d'humeur, que peut-être je manque de prudence et que, selon l'expression populaire, je ne fais ici rien d'autre que me tirer une balle dans le pied. Car ce texte pourrait vous apparaître comme un accès de narcissisme doublé de basse jalousie, ou comme une tentative maladroite d'attirer sur moi l'attention qui parfois me fait défaut. D'autant que bientôt va paraître un nouvel opus signé de mon nom, que sans doute vous avez déjà reçu en service de presse… Mais bon… Je prends le risque.

 

 

 

Dénigrer l'écrivain

Lu sur Internet, sous la plume d'un ami (bien réel et non virtuel) : « Je rêve d'ouvrir un jour un livre et d'y lire à la première ligne de la première page ceci : Cher lecteur, vous avez fait un mauvais choix en achetant ce livre, ne vous fatiguez pas en essayant de l'apprécier, il ne vaut rien. D'ailleurs je me demande comment mon éditeur a pu s'intéresser à mon manuscrit, il devait être passablement éméché. Surtout n'en faites pas la publicité et ne croyez pas quiconque aurait la désobligeance de le recommander sur un réseau dit social. Voilà ce qui aiguiserait justement mon envie de le lire ! »
Je dois avouer que mon sang n'a fait qu'un tour, et que j'ai aussitôt adressé à l'auteur de ces lignes une réponse que je vous fais partager ici en la développant. Car m'enfin, selon l'expression du merveilleux Gaston… Trop is te veel comme on dit chez nous. Il y a des limites, quand même, à ce qu'un écrivain peut supporter sans sourciller. Voici donc ma réaction à l'étrange propos de mon non moins étrange ami.

Pourquoi diable voulez-vous que les malheureux auteurs déjà trop souvent ignorés par la critique, obligés pour survivre de trouver des sources de revenus bien éloignées de la littérature, se sabordent de la sorte ? À moins d'être déjà célèbres, évidemment, et d'accéder par-là à une nouvelle forme de publicité. Car à part Amélie Nothomb, personne ne pourrait insérer ces lignes en première page d'un livre, pour la simple raison que l'éditeur (qui n'est ni fou ni suicidaire) les refuserait. Ou, plus vraisemblablement ne publierait pas, ledit manuscrit.
Écrire, composer de la musique, peindre, que sais-je, c'est toujours dans l'optique de communiquer, c'est-à-dire d'être lu, écouté, regardé. Sans quoi on laisse dormir ses textes dans un tiroir sans jamais les proposer à l'édition. L'artiste qui présente ses œuvres au public doit être le premier à croire en leur valeur et leurs qualités… sinon le seul. Et si je veux être lue (et donc, accessoirement, achetée), il faut que mes textes aient un minimum de notoriété. Par conséquent, voici au contraire ce que j'insèrerais volontiers, quant à moi, en première page de mes livres, paraphrasant ainsi l'ami cité plus haut : « Cher lecteur, achetez mon dernier livre, achetez mes autres œuvres, lisez-les, et jugez-les en connaissance de cause. Si vous les aimez, faites les connaître autour de vous ». À ce propos, je profite de l'occasion pour vous renvoyer à mes dernières publications ainsi qu'à la prochaine (en février 2015 : « Ailleurs » chez MEO éditions).
Avez-vous la plus petite idée du temps, du travail, de l'énergie, de la passion, de la somme de difficultés (je n'ose pas écrire « de souffrances ») qu'il a fallu pour donner naissance à un livre ou à toute autre forme de production artistique ? Et vous voudriez que le pauvre type qui a ainsi sué sang et eau pendant des mois ou des années se dénigre ensuite lui-même ? Oui, je sais, les artistes sont souvent un peu fous quand ils ne sont pas tout simplement « maudits », mais quand même… pas à ce point ! Si vous n'aimez pas lire, n'achetez pas de livres (sauf sans doute celui de Valérie Machin) ; si vous n'aimez pas la musique, n'en écoutez pas. Tant pis pour vous, car vous demeurerez seul au cœur d'un univers égocentré, stérile et prodigieusement limité. C'est votre droit, bien sûr, mais cessez de railler, d'éreinter, de mépriser, d'assassiner les malheureux auteurs. Ce n'est pas parce que vous-mêmes êtes dénués de la moindre créativité ou de la plus infime originalité, ce n'est pas parce que vous manquez cruellement d'imagination ou parce que vous êtes incapable de fournir l'effort nécessaire à produire ne serait-ce que l'ébauche d'un projet vaguement artistique, que vous devez vous consoler dans le mépris de ceux qui, au contraire, ne peuvent vivre qu'en créant « même peu même mal » comme le chantait Brel. L'artiste, même s'il ne s'agit que d'un tout petit artiste, que d'un modeste artisan (et c'est déjà beaucoup), voire d'un mauvais artiste (encore faudrait-il définir le mot « artiste » et l'expression « mauvais artiste ») s'adresse au public. Or, qui dit public dit publicité, celle-ci consistant précisément à rendre public ne qui ne l'est pas (ou pas encore). Et la publicité, aujourd'hui, passe par les réseaux sociaux. Est-ce un bien, est-ce un mal ? C'est ainsi, voilà tout. Et dites-moi, est-il plus honorable pour un écrivain d'aller parader sur les plateaux des talk-shows (en français dans le texte), d'accepter que son éditeur dépense des fortunes en placards publicitaires insérés dans journaux et magazines, de s'inventer pour les médias une vie rêvée qui n'a rien à voir avec la réalité ? Il me semble, quant à moi, que les réseaux sociaux et les blogs ont du moins cet avantage de donner la parole aux « vraies gens », à ceux qui ont aimé ou détesté telle ou telle œuvre, et qui partagent leurs coups de cœur ou leurs dégoûts avec la masse de leurs virtuels « amis », sincèrement, maladroitement peut-être, et l'on peut ne pas être d'accord avec ce qu'ils écrivent ou avec leur manière de l'écrire. Mais ce qu'ils expriment, ce n'est pas une admiration feinte et rémunérée ni un mépris mercenaire. Ils n'appartiennent pas au sérail, ils ne sont pas payés pour briller aux dépens de l'auteur qu'ils encenseront ou incendieront dans les pages littéraires de journaux qui, le plus souvent, ne font que se plagier mutuellement, affichant les mêmes enthousiasmes et les mêmes aversions pour les mêmes bouquins « qu'il faut avoir lus ». Ils ont découvert une œuvre, et ils ont envie de faire connaître leur point de vue sur cette œuvre, de le partager avec un maximum de gens. S'ils ont détesté le livre ou le film concernés, ils le diront, et ceux qui les liront, sans doute, renonceront à juger eux-mêmes ce livre ou ce film. Mais s'ils les ont aimés au contraire, leurs « amis » de face book et d'ailleurs le sauront aussi et, peut-être, feront circuler l'information. Dans les deux cas, un créateur se sera fait connaître, en bien ou en mal, sans le truchement du système ni des décideurs et prescripteurs institutionnels. Ces gens-là, ils sont le public, le vrai public. Et ça, c'est plutôt bien.
Je me réjouis, quant à moi, de ne pas être obligée d'aller manger des fruits pourris sur un plateau de télévision, de ne pas devoir fondre en larmes devant un quelconque Ardisson, de ne pas être contrainte à faire le clown, tout cela pour que les titres de mes livres aient une petite chance d'être connus d'éventuels lecteurs. Je me réjouis de pouvoir moi-même, sans intermédiaire, faire savoir que j'existe, que j'écris, que tel de mes manuscrits vient d'être édité, que je serai en signature à tel endroit… Parfois d'ailleurs, la boucle est bouclée, et les médias traditionnels qui s'informent, eux aussi, sur les réseaux sociaux, réagissent à leur tour… Ainsi s'élargit le public, ce qui revient à dire que je puis toucher plus de personnes. Ma solitude se défait doucement…
Je vous le dis, à vous qui aimez la littérature comme à tous les médiocres qui jugent de bon ton de la critiquer : cessez de croire qu'il suffit de s'attaquer à un artiste pour acquérir un peu de pouvoir. Car ces créateurs que vous aimez tant mépriser, ce sont vos rêves qu'ils expriment, vos joies, vos tourments, donnant du sens à vos errances. Quand vous les attaquez, c'est à vous-mêmes que vous vous en prenez. Quand vous les blessez, c'est votre propre sang que vous faites couler et vos propres larmes Et ne l'oubliez pas : un monde sans livres et sans lecteurs, c'est le retour à la barbarie. Ce n'est pas un hasard si tyrans et ayatollahs, inquisiteurs et dictateurs de toute espèce, de Hitler à Ceausescu en passant par bien d'autres, ont toujours commencé par interdire et brûler les « mauvais » livres et même, quelquefois, leurs auteurs.

 

 

 

Phèdre à l’Élysée

Aucune intention de lire ni d'acheter le « Moment » de Valérie Trierweiler. Internet et les médias en général bruissent suffisamment d'extraits, de réactions, de prises de position pour ou contre ce livre (surtout contre), pour ou contre le président Hollande (surtout contre, là aussi)... C'est un peu comme « Les fruits d'or » dans le roman éponyme et en abyme de Nathalie Sarraute : tout le monde en parle, chacun a une opinion, mais personne ne l'a lu. Plus besoin d'ailleurs aujourd'hui de lire pour avoir quelque chose à dire sur ce qui est écrit. Les éditions de Minuit n'ont-elles pas publié naguère un ouvrage de Pierre Bayard, intitulé précisément « Comment parler des livres qu'on n'a pas lus » ? Livre certainement très intéressant, mais que je n'ai pas lu, justement, et dont je ne parlerai donc pas.
Le Moment trierwielerien serait, si j'en crois les médias, un modèle de goujaterie et de muflerie (qualités cependant recensées comme plutôt masculines), mais aussi d'inconscience, de perfidie, de fourberie, de vengeance, de jalousie, d'indécence, de trahison, d'appât du gain, de férocité, de méchanceté… : autant de défauts souvent qualifiés de « typiquement féminins ». C'est « une faute honteuse », un « appel au voyeurisme », « une attaque contre l'esprit civique » et « une menace pour les institutions ». Bigre ! Rien que ça.
Des animateurs de talk-shows (en français dans le texte), des journalistes, des critiques littéraires, des analystes politiques et même des sociologues et autres philosophes s'en emparent, le commentent (sans que nul ne sache s'ils l'ont seulement ouvert).
Mais si peu de gens – du moins au sein de l'intelligentsia – l'ont lu ou avouent l'avoir parcouru, tout le monde par contre l'a acheté (cherchez l'erreur). 145.000 exemplaires vendus déjà, sur un premier tirage de 200.000 exemplaires. Cela laisse rêveur. Combien de ventes du dernier Marc Lévy, du nouveau Guillaume Musso, de l'inévitable Amélie Nothomb de la rentrée ? Dans une autre catégorie, combien de ventes, dites-moi, et quel tirage, de mon dernier roman, de mon prochain recueil de nouvelles ou même de mes « Grandes Affaires criminelles de Belgique » ? Pour un coup médiatique, c'est réussi, aucun doute là-dessus. Mais bon : tout le monde n'a pas la chance d'avoir vécu une idylle avec un chef d'État. Rien à espérer donc de ce côté pour ma notoriété ou mon compte en banque.
Oui, je sais, il ne faut pas comparer ce qui n'est pas comparable, et le pavé de Trierweiler, lancé en pleine face du pauvre François Hollande qui n'avait vraiment pas besoin de ça, n'appartient pas au même registre. J'ignore ce qu'il vaut sur le plan littéraire – et je ne prendrai pas non plus position sur la valeur littéraire des auteurs cités dans les lignes qui précèdent. Si j'en crois les critiques qui sont censés l'avoir lu, il est très mauvais dans ce domaine. Il contiendrait même 8 fautes impardonnables (huit, pensez donc !) dûment recensées sur le Net et sans doute ailleurs. Ceux qui me connaissent le savent : loin de moi l'intention d'absoudre le pseudo-écrivain qui se montre ainsi coupable d'avoir bafoué la grammaire et l'orthographe. Mais enfin, ce n'est pas sur ce point que j'attaquerais, si j'en avais le projet, la médiatique ex-première concubine cocufiée de la République. Car j'ai dans le ventre de mon ordinateur des pages et des pages de fautes tout aussi impardonnables commises par d'autres auteurs, et non des moindres, publiés chez de grands éditeurs (mais que font les correcteurs ?) et quelquefois primés, de Frank ANDRIAT à Florian ZELLER en passant par Pierre ASSOULINE, Jacques ATTALI, René BARJAVEL, Tonino BENACQUISTA, Tahar BEN JELLOUN, Philippe BESSON, Patrick BESSON, Hugo BORIS, David CAMUS, Patrick CAUVIN, Philippe CLAUDEL, Bernard CLAVEL, Maryse CONDÉ, Jean-Paul DUBOIS, Marguerite DURAS, Vincent ENGEL, Jean-Louis FOURNIER, Alexandre Diego GARY, Anne GAVALDA, Patrick GRAINVILLE, Jacqueline HARPMAN, Michel HOUELLEBECQ, Joseph JOFFO, Yasmina KHADRA, Stéphane LAMBERT, J.M.G. LE CLÉZIO, Gilles LEROY, Alain MABANCKOU, Hugo MARSAN, Guy de MAUPASSANT, Jacques MERCIER, Frédéric MITERRAND, Patrick MODIANO, MOKA, Tierno MONÉNEMBO, Guillaume MUSSO, Irène NÉMIROVSKY, Amélie NOTHOMB, Jean-Marc PARISIS, Pierre PÉAN, Jean-Christian PETITFILS, Yann QUEFFÉLEC, Guy RACHET, Jules RENARD, Foulek RINGELHEIM, Jean-Paul SARTRE, Éric-Emmanuel SCHMITT, Jean-Philippe TOUSSAINT, Frédérick TRISTAN, Charles VAN LERBERGHE, Bernard WERBER. Il ne vous aura pas échappé que cette liste comporte plusieurs prix Goncourt, et même deux prix Nobel. J'ajoute qu'elle ne provient que de mes propres découvertes, et que par conséquent bien des auteurs n'y figurent pas pour la seule raison que je ne les lis pas. Et je ne parlerai que pour mémoire des fautes commises par les traducteurs. À mon sens d'ailleurs, en cette matière, ce sont les éditeurs qui sont à blâmer. À eux de refuser un texte incorrect (et l'on sait qu'ils ne se privent pas d'en refuser beaucoup, pour d'autres raisons), à eux s'ils l'acceptent de le faire relire et corriger. Si quelqu'un dans ce milieu a besoin de mes services, je suis disponible.
Foin donc des fautes d'orthographe commises par l'ex-etc. (voir plus haut). Pour ce qui est des fautes morales et des fautes de goût, c'est une autre histoire, qui m'échappe un peu. C'est que je ne suis pas française, moi, et que j'imagine mal notre charmant Philippe se livrant aux turpitudes de l'adultère avec une quelconque journaliste ou actrice. N'est pas Léopold II qui veut, n'est-ce pas ? Quant aux amours coupables ou non de nos Premiers ministres (quand nous avons la chance d'être gouvernés), tout le monde s'en fiche, et c'est très bien comme ça. Ce n'est donc pas la trahison ou le machisme du père François, ni la brutalité de la rupture ou les errances entre salle de bain présidentielle et chambre à coucher élyséenne qui m'intéresseraient, si j'avais l'idée étrange d'ouvrir ce bouquin. Quant à dire si monsieur Hollande a vraiment parlé de « sans dents » pour désigner « les pauvres » qu'il mépriserait dans l'intimité, qui peut savoir si la chose est vraie, tant la perfidie et la fureur d'une femme outragée peuvent être excessives ? Beaucoup de bruit pour rien, comme l'aurait écrit un autre écrivain, un vrai celui-là. À l'instar d'Astérix, archétype du petit Français chauvin et franchouillard, qui proclame fièrement qu' « ils sont fous, ces Romains » (mais aussi ces Bretons, ces Helvètes et tout ce qui n'était pas purement gaulois), j'ai envie de m'écrier qu'ils sont fous, ces Français, d'accorder foi aux propos d'une femme bafouée en quête de vengeance. Et de s'agiter ainsi pour une banale affaire de vindicte amoureuse. Que l'on se souvienne donc de Phèdre prête à détruire qui n'a pas voulu répondre à sa flamme, et consciente de ses excès. 
Cache-moi bien plutôt, je n'ai que trop parlé.
 Mes fureurs au-dehors ont osé se répandre.

  J'ai dit ce que jamais on ne devait entendre.
                                                     (Acte III, scène I)

La seule leçon à tirer de ce qui m'apparaît comme un vaudeville plutôt qu'une tragédie est qu'il convient d'être prudent, tout président que l'on soit. Une femme qui sait écrire (même mal) peut être très dangereuse. Elle n'a pas besoin de poison ou de dague effilée pour détruire qui la repousse… Souvenez-vous :
 Ce n'est plus une ardeur dans mes veines cachée :
 C'est Vénus tout entière à sa proie attachée.

                                      (Acte I, scène III)

Même si, dans le cas présent, nous sommes loin de Phèdre. Ou alors une « Phèdreke » comme on dit à Bruxelles.
Et mon Dieu, pourquoi ne pas l'avouer ? À mon sens, le seul crime que l'on puisse imputer ici à madame T est – peut-être – l'absence de talent. Pour le reste… Qu'elle ait voulu se venger après avoir été bafouée et méprisée (si du moins l'on en croit les journaux people), quoi de plus naturel ? Qu'elle ait eu envie de montrer à ses concitoyens le vrai visage de celui qui les dirige, peut-on vraiment le lui reprocher ? Il ne s'agit pas ici de révéler quelque secret d'alcôve, ni de mélanger vie privée et vie publique ou politique, comme l'écrit la quasi-totalité des tartufes hexagonaux, mais de dévoiler la vérité d'un homme. Car je ne pense pas qu'un menteur cesse d'être menteur dès lors qu'il s'agit de gouverner, qu'un lâche devienne courageux quand il cesse d'être mari ou amant pour devenir homme politique. Et je me dis avec un zeste de perversité qu'il n'eût plus fallu qu'elle enregistrât l'une ou l'autre de leurs conversations intimes, dans laquelle peut-être son présidentiel amant exprimait son prétendu mépris du petit peuple de France… C'est alors que les choses deviendraient réellement amusantes !
Il n'en reste pas moins qu'en attendant cet hypothétique et peu probable « moment » de franche rigolade, je n'achèterai ni ne lirai l'œuvre de la vindicative amante délaissée… Parce que j'aime la vraie littérature.

 

 

 

Merveilleuse Tempête

 

Lc

Un nouveau Le Clézio… Enfin. Tempête : « Deux novellas » selon le sous-titre et la quatrième de couverture de l'ouvrage. Voilà donc un mot qui vient enrichir la langue française puisque, comme l'écrit l'auteur, « en anglais, on appelle novella une longue nouvelle qui unit les lieux, l'action et le ton ». Si le genre sans doute est universel, le terme, quant à lui, est bien anglais. Ni le Littré ni le Robert en neuf volumes ne le connaissent. Mais je ne doute pas que, dans la foulée du bilingue et lumineux Prix Nobel, il apparaisse prochainement dans les dictionnaires et les manuels de littérature. Rien de surprenant, d'ailleurs, à ce que l'auteur de tant d'œuvres dans lesquelles figurent, presque toujours, le thème du signe – qu'il soit linguistique ou matériel – et celui du langage, de la communication, des langues dites étrangères, recoure une fois de plus à l'usage d'un mot venu d'ailleurs.
J'aurais plaisir à intégrer ce terme dans la refonte de mon syllabus, si j'enseignais encore, à l'expliquer, à lire et analyser avec mes étudiants, qui continuent à me manquer avec violence, des extraits de ce nouveau chef d'œuvre. Car je ne me console pas d'avoir atteint, comme je l'ai écrit par ailleurs, cette fameuse « limite au-delà de laquelle votre ticket n'est plus valable » selon l'expression d'un autre géant de la littérature. Ce n'est pas tant l'idée (et la sensation, quelquefois) de vieillir qui est en cause, que la relation tissée avec tous ces jeunes et moins jeunes qui, au fil des années, me sont passés entre les mains (si j'ose dire). Je me souviens notamment d'un Cédric qui, ayant découvert avec moi Le Clézio au travers de Mondo, est venu me dire que ce texte avait changé sa vie et sa vision du monde… Très souvent, il m'arrive encore de me rêver, la nuit, face à un groupe d'étudiants auxquels je parle de Camus, de Le Clézio ou d'un autre, ou de m'éveiller brusquement à l'idée qu'il va me falloir intégrer tel ou tel élément dans mon cours du lendemain. J'ai aimé passionnément ce métier, et l'âge ne change rien à l'affaire : je crois avoir été un bon prof, et je sais que je le serais encore si la bureaucratie absurde ne me l'interdisait pas.
Mais trêve de nostalgie et de regrets inutiles. Parlons plutôt de ce Tempête, ou plus exactement de la première novella, qui donne son titre au recueil. Car, comme les enfants devant un mets qu'ils aiment, je le savoure lentement, à petites doses, et je n'ai pas entamé le second texte. C'est comme cela qu'il faut lire les grands auteurs, ceux qui ont un style et une vision, ceux dont l'écriture nous emporte par sa splendeur. J'ai entendu François Busnel, récemment, affirmer que ce livre était le plus beau que Le Clézio eût écrit. Je ne sais pas s'il est le plus beau. Il y en a eu bien d'autres avant lui qui m'ont émerveillée, tels Onitsha, Révolutions, les nouvelles de Mondo, Désert, Le Chercheur d'or, pour n'en citer que quelques-uns. Mais il est vrai que Tempête est une pure merveille, par sa sobriété, par la maîtrise des récits croisés (encore une caractéristique récurrente chez l'auteur), par ses deux personnages (« en marge » comme souvent dans son œuvre, et ici ils le sont tous les deux, Philip Kyo et l'adolescente June), par le décor, par ce thème obsessionnel chez lui du voyage, du départ et de l'errance, par les espaces vierges que sont dans ses textes le désert et la mer, et surtout par la beauté de l'écriture. Comme presque toujours lorsqu'on lit Le Clézio, on se trouve littéralement transporté en cet ailleurs où il nous emmène. Les couleurs, le bruit de la mer, le vent, les odeurs, on les perçoit, on les sent. Quelques exemples ?
« La brume s'épaissit à l'horizon. Il me semble que nous sommes sur un bateau, en partance vers l'autre bout du monde. »
« Je suis venu ici pour voir. Pour voir quand la mer s'entrouvre et montre ses gouffres, ses crevasses, son lit d'algues noires et mouvantes. Pour regarder au fond de la fosse les noyés aux yeux mangés, les abîmes où se dépose la neige des ossements. »
« Cette nuit-là était sans lune, le ciel s'ouvrait et se fermait de nuages. J'ai regardé les étoiles dans une anfractuosité de rochers, près de l'endroit où les femmes de la mer se déshabillent. J'ai même trouvé une grève de sable noir, et j'ai creusé une petite vallée pour me mettre à l'abri du vent. J'ai regardé le ciel, j'ai écouté la mer. (…) Je suivais des yeux les étoiles, elles glissaient en arrière, la terre tombait. »
« La nuit envahit l'île. Chaque soir, flaque après flaque, crevasse après crevasse. La nuit sort de la mer, sombre et froide, elle se mélange à la tiédeur de la vie. »
Rien à dire, après ça. Se taire et admirer.
Et je ne vous parle pas des descriptions qu'il fait ici d'étreintes charnelles, ce qui est assez rare chez lui pour mériter d'être souligné. Mais d'une telle beauté…

 

 

 

De Lubumbashi à Bruxelles

 

Sacb

Cela fait près d'une dizaine de jours que je suis revenue du Katanga, où j'ai participé au Premier Salon du Livre de Lubumbashi, organisé par le CELTRAM (Centre d'études littéraires et de traitement de manuscrits) et « sous le haut patronage du gouvernement provincial du Katanga ». Sans doute est-il temps de faire le point sur cette aventure.
Belle expérience, en vérité. Enrichissante et enthousiasmante.
Trois jours consacrés au Salon proprement dit : les 12, 13 et 14 décembre, dans les locaux du Musée national de Lubumbashi. Communications et débats se sont succédé à un rythme effréné (et épuisant), autour de quatre thèmes :

  • La problématique de l'édition en Afrique. Expériences et témoignages.
  • La problématique de la librairie en Afrique. Expériences et témoignages.
  • La gestion et la consommation du livre. Expériences et témoignages des bibliothèques africaines.
  • Pour qui écrire ? (voir billet précédent).

Des rencontres, des découvertes, des surprises.
Trois jours durant lesquels, au Salon mais aussi le matin, le soir, pendant les repas, je me suis trouvée en contact avec des fous de belles-lettres et de culture littéraire ; trois jours passés à discuter littérature, écriture, lecture, philosophie et même théologie, pratiquement jour et nuit. Avec des confrères écrivains, avec des professeurs, avec des libraires de Bukavu, avec un jésuite nommé Simon-Pierre (ça ne s'invente pas…), avec des étudiants… Et tout cela agrémenté de cet irrésistible humour typiquement congolais, bon enfant et joyeux, autour de l'inévitable bouteille de Simba. Reçue, ainsi que les autres invités lointains, comme des rois, encadrés, pris en charge, avec deux gentils doctorants chargés de nous seconder et de combler nos moindres désirs (si j'ose dire). L'un d'eux d'ailleurs va – peut-être – se lancer dans une thèse sur Le Clézio ; inutile de préciser que mon aide lui est acquise…

De nombreux participants avaient été invités, venus de Kinshasa, de Bukavu, de Bruxelles et d'ailleurs. Parmi eux, j'étais la seule femme, et la seule « blanche ». Honneur redoutable dû à mes racines katangaises et à mon amour pour ce pays autant qu'à mes modestes talents littéraires, j'imagine. Honneur redoutable, oui, mais tellement gratifiant et enrichissant.
Étrange ville où des milliers de gens se veulent « écrivains », ce qui est assez facile puisque, pour mériter ce titre, il suffit de voir imprimé son nom sur la couverture d'un « livre » qui, le plus souvent, n'est qu'un opuscule d'une vingtaine de pages. On commet un texte, roman, pièce de théâtre, essai, puis on paye quelques dollars à un imprimeur qui fait de tout cela « un livre » que l'on s'en va vendre aux « librairies-trottoir » ou « à la sauvette ». Comme l'a dit l'un des intervenants, ces écrivains transportent avec eux leur librairie et leur maison d'édition, dans une mallette qu'ils serrent sur leur cœur. Parmi leurs petits fascicules, on trouve donc le pire, mais aussi le meilleur. C'est dire que l'idée d'une « vraie » maison d'édition, avec comité de lecture, telle que l'envisage le professeur Amuri, serait la bienvenue.
J'écoutais discuter les participants sur les problématiques proposées, et je ne pouvais m'empêcher de penser à Kalemie, à ce mois que j'y ai passé en 2007 sans voir ne serait-ce qu'une seule page imprimée, à ces containers de livres que nous y avons envoyés, à cette bibliothèque que nous avons tenté d'y créer, aux médicaments et autres lits médicalisés, fauteuils roulants, seringues et matériel médical divers envoyés pour aider l'hôpital général. Surtout, je ne pouvais m'empêcher de penser à l'échec de tout cela, échec lié à la désorganisation, à la corruption, aux excès d'autorité de fonctionnaires qui se soucient comme d'une guigne des besoins réels de la population… 
Étrange pays, en vérité. Mais Lubumbashi n'est pas Kalemie, et ce Salon a existé. J'ai pu y vérifier l'effervescence autour de la lecture, de l'écriture, de la littérature au sens large.
Pendant mes rares moments de liberté, j'ai revu des amis anciens : Mireille, Alain, Euphrasie, Vérydienne, Virginie… Avec Euphrasie, je me suis rendue dans l'une des cités misérables de cette métropole qui compte 7 millions d'habitants. J'ai visité, à la Katuba, l'une ou l'autre école créée par les Sœurs de Saint-Joseph, j'ai parlé à ces enfants, à ces adolescents dont le seul espoir d'avoir une vie meilleure que celle de leurs parents se trouve, précisément, dans cet enseignement rare, précieux, et trop coûteux pour la plupart de ces gens qui survivent à peine, aux marches de la ville, de la vente de quelques morceaux de makala, de bananes ou de mangues cueillies sur l'arbre… Je revois le regard vif brillant d'un gamin, un crayon posé sur l'oreille, qui me disait qu'il avait envie, lui aussi, d'écrire des livres… Je revois le sourire incrédule d'une fillette qui avait entre les mains l'un des petits bouquins que j'ai publiés chez Averbode, arrivé là je ne sais comment, et qui comparait sans y croire ma photo, en quatrième de couverture, avec l'original en chair et en os.
Deux mondes totalement différents : celui des « intellectuels » de haut vol rencontrés au Salon, et celui de ces milliers de gosses déguenillés et illettrés, sur les chemins de latérite des cités, qui s'étonnaient de voir un visage blanc…

Moments de liberté… si l'on peut dire. J'ai lu des manuscrits, rencontré leurs auteurs, parlé avec eux, puisque je fais partie désormais du comité de lecture de la maison d'édition naissante du Professeur Amuri.

Le dimanche 15 décembre, les autres invités s'en sont tous retournés chez eux : à Bruxelles, à Kin, au Kivu et ailleurs. Pas moi, car je m'étais engagée à animer un atelier d'écriture de trois jours (les 16, 17 et 18 décembre). Je me suis donc retrouvée seule à « La Procure » où je logeais, au troisième étage, barza ouverte sur la cour intérieure peuplée de 6 ou 7 corbillards tendus de tentures mauves, non loin de la cathédrale qui sonnait je ne sais quelle prière à grandes volées de cloches bruyantes à cinq heures puis à six heures du matin…
Si le Salon du livre m'a intéressée, s'il m'a passionnée, je peux dire que l'atelier m'a comblée.
Une douzaine d'écrivains ou de candidats écrivains (11 hommes et une femme, un médecin, le « docteur Ginette ») de tous âges et de tous niveaux avaient été sélectionnés par le professeur Amuri. Pendant ces trois jours, j'ai passé avec eux toutes mes matinées et tous mes après-midis, et même les temps de midi, au centre d'art Picha. Le but était que chacun des participants, au terme de ces trois jours, produise le texte d'une nouvelle, de quoi constituer un recueil collectif qui devrait être publié par la Maison d'édition qu'est en train de créer Maurice Amuri.
Chacun lisait aux autres ce qu'il avait écrit : le portrait du personnage principal d'abord, puis le synopsis du récit et enfin la nouvelle achevée. Tous commentaient ensuite le texte lu, et je n'ajoutais mon grain de sel qu'en fin de parcours, si nécessaire. Je me suis régalée… Bien sûr, les textes étaient d'inégales valeurs. Mais j'ai découvert là deux ou trois petits bijoux, et autant de talents véritables. Et, surtout, un désir fou d'apprendre, de s'améliorer, un rêve d'écriture et une passion inimaginables sous nos latitudes. Je pense notamment à Jean-Chryso TSHIBANDA, poète et slameur, dont l'écriture est belle et fluide, et dont la maîtrise de la langue est parfaite. Son œil était plus sévère parfois que le mien, et plus pointilleux. Ses commentaires et ses critiques anticipaient souvent mes propres remarques. Très vite, je l'ai appelé « Maître » et « Monsieur l'académicien » avec un demi-sourire, en me disant in petto que certains professeurs de Belgique ne lui arrivent pas à la cheville.
Chacun donc critiquait et commentait les textes des autres, mais toujours avec une sorte de délicatesse policée qui veillait à ne pas blesser, à ne pas vexer, commençant par souligner les qualités du texte avant d'en évoquer les faiblesses. Quant à moi, je répondais aux questions, je donnais quelques conseils, je proposais des exemples (merci Le Clézio, Balzac, Kessel et quelques autres). Je traçais des pistes et je commentais et discutais, parmi les autres, les productions des participants. J'écoutais aussi, je découvrais. Travail collectif donc plus que directif. J'espère avoir été de quelque utilité à mes disciples, mais eux, en tout cas, m'ont beaucoup apporté.

Bref, une expérience enthousiasmante. Et tout cela sous un soleil entrecoupé des averses violentes de la saison des pluies que j'ai retrouvées, après plus de 50 ans, avec délice. Et dans l'odeur de la terre africaine, sa couleur, ce monde de fragrances, de poussière rouge, de fleurs lumineuses… Cette impression, dès que je mets le pied sur le sol du Congo, de me retrouver chez moi. Même si, « chez moi », c'est avant tout Albertville ou Kalemie où, sans doute, je n'irai plus jamais…
Merci au destin qui m'a offert ce cadeau, à cette succession de hasards et de rencontres qui ont rendu cela possible. Merci à ceux qui m'ont invitée chez eux, et reçue avec générosité et amitié.

 

 

 

Écrire… Oui, mais pourquoi ? Pour qui ?

 

Img 8215 ok copieOn le sait, je reviens du Congo, où j'étais invitée au premier Salon du livre de Lubumbashi. On m'avait demandé de faire une communication sur un thème donné : Écrire, pour qui ?

Voici donc le texte de cette communication.

J'avoue que je suis tout d'abord restée perplexe. Une seule réponse me semblait évidente : « pour moi ». C'est pour moi que j'écris, parce que j'en ai besoin. Tant mieux si par chance mes textes trouvent un éditeur. Tant mieux s'ils sont lus. Tant mieux s'ils sont aimés. Et si un jour on me décerne le prix Nobel (on peut toujours rêver…), je ne le refuserai pas, et je me dirai une fois de plus : « tant mieux ».
Mais avant tout, avant la recherche d'éditeur, avant les rêves de reconnaissance, il y a le besoin d'écrire. Je crois que même sans être publiée et donc, forcément, sans être lue, j'écrirais encore. D'ailleurs, aujourd'hui, tout le monde peut être lu, plus besoin d'éditeur pour cela, il y a Internet…
Mais ce qui est premier, ce qui est fondamental, c'est la soif d'écrire, le besoin d'écrire, presque aussi vital que la soif d'eau claire ou le besoin de pain. Dans mon cas, cela a toujours été ainsi. Inventer des histoires, oui, sans doute. Créer des mondes. Raconter. Mais avant tout, ou plutôt surtout, le plaisir de jouer avec les mots. Les marier entre eux, les heurter, les apparier, les faire danser sur la page ou sur l'écran, les écouter chanter dans ma voix qui les lit à mi-voix, ou dans ma tête où ils résonnent.
Lorsque j'enseignais la littérature à mes étudiants, un moment venait toujours où se posait la question de savoir ce qu'est « un vrai écrivain ». Attention, je ne dis pas « un bon écrivain », car il y a là quelque chose de relatif, de subjectif, et certains sont forcément meilleurs que d'autres. Le génie, le talent au superlatif, ça existe. Contentons-nous donc de parler du « vrai écrivain ». Je disais à mes étudiants qu'il faut, pour entrer dans cette catégorie, 5 conditions, qui doivent se trouver réunies. Ces conditions sont les suivantes :

  1. Un véritable écrivain est toujours mû, à mon sens, par un besoin quasi pathologique d'écrire. Et quand j'emploie le mot « pathologique », ce n'est pas une figure de style.
  2. Il doit, consciemment ou le plus souvent inconsciemment, avoir créé un univers qui est caractéristique, identifiable, que l'on retrouve d'œuvre en œuvre, de livre en livre.
  3. De même, ce que j'appelle « le vrai écrivain » a-t-il une thématique qui lui est propre. Là aussi, c'est un phénomène qui n'est pas voulu, qui n'est pas conscient. Mais lorsqu'on se penche sur l'œuvre d'un grand auteur, on retrouve quelques thèmes, toujours les mêmes, thèmes qui la traversent et la sous-tendent.
  4. Il possède également un style reconnaissable entre tous, qui le définit et qui fait partie de lui. Un style qui fait que lorsqu'on lit quelques pages de lui, on se dit quelque chose comme « on dirait du Le Clézio »… « Si ce n'est pas lui, c'est un excellent imitateur… »
  5. Enfin, bien sûr, (et c'est le minimum), il doit maîtriser la langue dans laquelle il s'exprime.

Vous aurez remarqué que la première de ces 5 conditions est, à mon point de vue, le besoin absolu et irrépressible d'écrire, un besoin tel que l'on se sent mal quand on a laissé passer du temps sans pratiquer cette coupable activité… Bien sûr, cela ne suffit pas : il y a des tas de gens qui ressentent ce besoin mais qui n'ont rien à dire, ou qui le disent si mal que c'est un vrai désastre… Condition nécessaire donc mais pas suffisante.
Cela répond donc – un peu – à la question du « pour qui écrire » : pour soi avant tout, parce qu'on ne peut pas faire autrement. Comme le drogué qui se trouve en état de manque quand il n'a pas pris sa dose.
En mars 1985, le magazine Libération a sorti un numéro spécial portant non pas sur le « pour qui écrire », mais sur le « pourquoi écrire ». De très nombreux écrivains avaient été interrogés ou lus, et leurs réponses n'allaient pas toutes dans le même sens. J'en ai quand même retenu certaines, qui m'ont semblé exprimer ce « besoin pathologique » dont je parlais tout à l'heure, tout comme j'ai noté certaines phrases au fil de mes lectures.

Georges SIMENON (Pourquoi écrivez-vous ? Libération, mars 1985, p. 23)
J'écris parce que j'ai dès mon enfance éprouvé le besoin de m'exprimer et que je ressens un malaise quand je ne le fais pas.

Milan KUNDERA (Pourquoi écrivez-vous ? Libération, mars 1985, p. 68)
Ne serait-ce qu'une ridicule illusion, on est persuadé d'écrire parce qu'on a à dire ce que personne n'a dit.

Isaac ASIMOV (Pourquoi écrivez-vous ? Libération, mars 1985, p. 47)
J'écris pour la même raison que je respire, parce que si je ne le faisais pas, je mourrais.

Marguerite Duras
Se trouver dans un trou, au fond d'un trou, dans une solitude quasi totale et découvrir que seule l'écriture vous sauvera.

S. de Beauvoir
Le projet d'écriture n'est pas fou. Poussez un peu, dites ce qui vous tient le plus à cœur, on n'atteint les autres qu'en se livrant.

Marc Cholodenko
Écrire a toujours été, d'abord inconsciemment (sinon ce n'eût pas commencé), puis consciemment, question de survie.

John IRVING interviewé par Raphaëlle RÉROLLE in Le Monde des Livres du 6 octobre 2006
Je me tue à cela. Quelque chose me pousse vers la narration. Ce n'est pas d'ordre intellectuel, mais émotionnel ou compulsif. En tout cas, cela m'est aussi nécessaire que de manger ou de dormir – d'autant que je ne mange ni ne dors beaucoup.

On le voit, la notion de « besoin » est fondamentale. Mais de nombreux écrivains vont plus loin, et l'on voit apparaître, derrière le « pourquoi », la notion du « pour qui » : les autres, mes amis, mon peuple, les lecteurs, une personne en particulier…

Jorge Amado (écrivain brésilien)
[…] j'écris pour être lu, avoir une influence sur les gens et ainsi modifier la réalité de mon pays, en créant pour le peuple qui souffre la perspective d'une vie meilleure, et en portant haut les drapeaux de la lutte et de l'espoir. Je pense que la littérature est une arme du peuple, que l'écrivain est l'interprète des désirs et des combats de son peuple.

Lev Kopelev (écrivain allemand)
J'écris parce que je veux parler aux autres – ou ne serait-ce qu'à une seule personne – d'événements, d'impressions, de pensées, qu'il me semble indispensable de conserver, de fixer; parce qu'à l'aide du verbe j'essaye de résister à la destruction, à la mort, au néant. Je veux suspendre l'instant.

Jorge Luis BORGES cité par Jean d'ORMESSON in Le Figaro Littéraire (10/06/1999)
J'écris pour moi, pour mes amis et pour adoucir le cours du temps.

Joël DICKER, La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert
Écrire, cela signifie que vous êtes capable de ressentir plus fort que les autres et de transmettre ensuite. Écrire, c'est permettre à vos lecteurs de voir ce que parfois ils ne peuvent voir.

Philippe DJIAN interviewé par Raphaëlle LEYRIS in Le Monde des Livres (31/8/2012)
J'écris pour donner à d'autres ce que la découverte de la littérature m'a offert comme lecteur.

Éric-Emmanuel SCHMITT interviewé par Francis MATTHYS in La Libre Culture (27/9/2000)
Bien que je ne sois absolument ni un provocateur ni un hérétique, j'écris pour provoquer de la pensée, pour faire réfléchir.

Douglas KENNEDY interviewé par Raphaëlle RÉROLLE in Le Monde des Livres (25/5/2012)
L'écriture est un acte public. J'écris exactement ce que je veux, mais je le fais pour mes lecteurs, c'est évident. Pas pour le marché, pour eux.

Hervé de SAINT-HILAIRE in Le Monde des Livres (27/8/1998)
Un écrivain, même monstrueux, même ridicule, un écrivain donc dont un livre a une fois consolé ne fût-ce qu'une seule personne ne saurait être tout à fait mauvais.

Éric-Emmanuel SCHMITT interviewé par Francis MATTHYS in La Libre Culture (27/9/2000)
La fonction de l'écrivain : être un semeur. Qui fait penser tout en divertissant.

Beaucoup d'écrivains, donc, ont le souci du lecteur.
Et moi ?, me suis-je demandé. Ai-je ce souci ? Qui est-il, mon lecteur idéal, celui à qui je parle peut-être à travers mes textes, sans en être bien consciente ? Existe-t-il ?
Je me suis souvenue alors du moment où, toute petite, j'ai eu envie de devenir écrivain, même si sans doute je ne connaissais pas ce terme. C'était, justement, à Kalemie. Mon père, tous les soirs, me prenait sur ses genoux et me lisait quelques pages d'un roman pour enfants. Je me souviens, encore aujourd'hui, du nom de l'auteur, de certains titres, de certaines histoires. C'étaient des livres à la couverture cartonnée, vert clair, un peu granuleuses sous les doigts. J'insiste sur ce point : il ne me les racontait pas, il me les lisait. Je n'avais pas six ans, je ne savais pas lire moi-même, et ces phrases, ces mots que j'entendais, je ne les comprenais pas tous. Mais j'écoutais, et je ressentais un plaisir infini à sentir, d'une certaine manière, ce qui restait obscur, ce qui se cachait derrière les mots. Je me disais, par moments, que c'était beau. Non pas l'aventure qui était le sujet du livre, mais la manière dont elle était racontée. Le style, en somme. Je me souviens très bien avoir pensé que moi aussi, un jour, quand je serais grande, j'apporterais ce même plaisir à d'autres. En quelque sorte, ma vocation était née.
Le temps a passé, la vie a coulé. J'ai dû m'occuper de ma famille, j'ai dû travailler. J'écrivais des petites choses, pour moi, des bribes, des textes courts, des poèmes. Juste pour moi. Et puis un jour, j'ai passé le cap. J'ai envoyé un manuscrit à un éditeur, il a été publié. Et j'ai continué. Et si je veux être honnête, oui, il y avait à chaque fois un lecteur rêvé (ou plusieurs). Le premier de tous, celui pour qui j'ai écrit et pour qui, peut-être, je continue d'écrire, je crois bien qu'il ne m'a jamais lue. C'était mon père. C'était un peu comme si je voulais lui montrer que j'en étais capable. Je savais que, dans sa jeunesse, il avait eu des projets d'écriture, lui aussi. J'avais envie qu'il soit fier de moi. Mais il était malade et n'était plus capable de lire des ouvrages de ce genre, et après, il est mort. S'il a lu ne serait-ce que quelques pages de mon cru, il ne m'en a jamais rien dit. J'ai écrit pour mes enfants, aussi. Pour qu'un jour ils comprennent certaines choses… Pour qu'ils me connaissent mieux, peut-être. Je ne crois pas avoir atteint mon but, là non plus. Tant pis… Au fond, quand vous écrivez une lettre, l'important n'est pas qu'elle soit lue, mais que vous l'ayez écrite. C'est un peu comme un voyage : ce qui compte, ce n'est pas d'arriver quelque part, mais de se mettre en route et d'avancer. Si mon père ne me lira jamais, si les enfants pour lesquels j'ai écrit n'ont pas lu ou pas compris, eh bien, d'autres pères et d'autres enfants, quelque part, peut-être, très loin dans l'espace et dans le temps, liront et vibreront. Ne fût-ce qu'un seul. C'est déjà beaucoup.
Et puis il y a eu d'autres lecteurs, d'autres destinataires. J'ai publié un recueil de nouvelles intitulé « Race de Salauds »… et je crois bien que chacun de ces textes était destiné à un salaud spécifique… Mais s'ils m'ont lue, ils n'ont pas dû se reconnaître. Je doute d'ailleurs que les vrais salauds s'intéressent à la littérature…
Je ne sais pas s'il faut écrire pour quelqu'un, finalement, je veux dire pour quelqu'un d'autre que pour soi. Ceux à qui l'on s'adresse, le plus souvent, n'ouvrent pas le courrier, ou bien ils ne comprennent pas ce qui est écrit. Et l'on peut alors être amèrement déçu.
Je préfère l'image de la bouteille à la mer. Vous y glissez un message, une lettre d'amour, un poème, une réflexion profonde, un appel au secours peut-être, ou un cri de haine et de révolte, et vous la jetez dans le fleuve. Avec un peu de chance, elle s'en ira jusqu'à l'océan, ballotée sur les vagues. Le temps passera et puis, un jour, quelque part, très loin, quelqu'un la trouvera. Une femme inconnue lira vos mots d'amour, un enfant se mettra à rêver… Vous, l'auteur, vous serez très vieux déjà, ou bien mort depuis 100 ans, 200 ans, mais qu'importe. Quelqu'un, quelque part, vous aura reconnu.
En Europe, de temps à autre, il existe des concours de ballons pour les enfants. On gonfle des ballons à l'hélium. Chaque enfant accroche à son ballon une carte avec son nom, son adresse, un message s'il le souhaite, et puis le ballon s'envole. Parfois l'enfant reçoit, très longtemps après, une petite carte venue de loin : quelqu'un a trouvé son message porté par le vent. Mais le plus souvent, il ne se passe rien. Le message n'est arrivé nulle part, ou bien celui qui l'a découvert n'y a rien compris… C'est ça, la vie. C'est ça, écrire, ai-je pensé : c'est accrocher aux nuages des phrases plus légères que le vent, et les regarder monter dans l'air pur…

J'en étais là de mes réflexions lorsqu'on a annoncé la mort de Nelson Mandela. J'ai cessé de rêver et d'écrire, et j'ai regardé la télévision. Partout, on racontait sa vie, son combat. Et puis une chaine de télévision a diffusé le magnifique film que Clint Eastwood lui a consacré, Invictus, avec Morgan Freeman dans le rôle de Mandela. Je l'avais déjà vu, mais je l'ai regardé à nouveau.
Invictus… Plusieurs fois dans le film, on voit Mandela sous les traits de Freeman réciter ce poème de William Ernest Henley que plus personne ne connaît ni ne lit aujourd'hui, mais dont le poème a traversé le temps, notamment grâce à Mandela (et à quelques films et séries télé). Un tout petit poème, quatre quatrains à peine, écrit par un homme mort en 1903 mais ressassé par un prisonnier noir de l'apartheid – et quel prisonnier ! – un tout petit poème qui, dira-t-il souvent, l'a aidé à survivre et à résister.
Voilà, me suis-je dit, pour qui écrivait l'Américain William Ernest Henley : pour cet homme qui n'était pas né mais qui, un jour, se nourrirait de ces 16 vers…
Le voilà, le lecteur idéal : un inconnu qui peut-être, un jour, quelque part, dans très longtemps, dira « c'est beau », et ce sera déjà beaucoup… Un inconnu qu'un poème aura aidé à vivre.

 

 

 

Tristes tropiques et désolante « Équation africaine »

J'ai essaL'Equation africaineyé. Je vous jure que j'ai essayé. Parce que sans doute j'avais aimé l'un ou l'autre de ses livres précédents (tout en regrettant parfois des faiblesses de style, mais que celui qui n'a jamais péché…). Quand même, quand j'ai appris en 2008 que cet auteur avait déploré publiquement que le prix Nobel ne lui fût pas attribué, à lui qui le méritait, prétendait-il, autant sinon plus que Le Clézio, je me suis dit qu'il ne faut pas exagérer, que l'on ne mélange pas les serviettes avec les torchons, que la vanité poussée à ce stade mériterait sans doute quelque visite chez un psychiatre, et que la quantité de « perles » récoltées chez lui au fil de mes lectures méritaient effectivement un prix du genre « prix Nobel de la faute de français » ou « prix Nobel de la circonlocution bavarde ». Mais il n'est pas le seul à se prendre au sérieux dans le monde des plumitifs ni à manquer de rigueur dans l'écriture, et mon dossier « perles et autres fautes » comporte bien d'autres références, hélas. Bref, pas de quoi fouetter un chat, me suis-je dit. J'ai donc acheté (en Pocket) et tenté de lire « L'équation africaine », à cause sans doute du mot « africain » auquel je résiste rarement. La critique d'ailleurs avait été bonne.
Donc, j'ai essayé. J'ai péniblement atteint la page 210 d'un livre qui en compte 349. Deux cent dix pages d'un sinistre pensum, au terme desquelles j'ai déclaré forfait, sans avoir ne serait-ce que la curiosité de savoir ce qu'il adviendrait de ce docteur Krausmann bavard et sans relief. Je me suis prodigieusement ennuyée tout au long d'innombrables descriptions aussi mornes que le désert qui constitue le cadre du récit, et surtout très mal écrites : clichés, phrases interminables, erreurs de ponctuation, adjectifs à profusion (et souvent inadéquats), comparaisons et métaphores qui prêtent à rire, impropriétés, constructions fantaisistes… Sans même parler du fait qu'un médecin allemand, un Français coureur de désert et des rebelles noirs appartenant à un pays désertique mais indéterminé s'expriment tous dans un français truffé d'expressions familières ou argotiques en une profusion de discours aussi bavards que tout à fait improbables…
Comment, mais comment, ai-je pensé, un éditeur sérieux peut-il accepter de publier un texte aussi mauvais, c'est-à-dire aussi mal écrit ? Comment la critique peut-elle encenser un auteur qui, s'il était l'un de mes étudiants et présentait un TFE rédigé de la sorte, n'obtiendrait pas les six dixièmes de points nécessaires à sa réussite ?

Quelques exemples parmi les dizaines d'autres que j'ai répertoriés ? Lisez plutôt :

  • Il revient sur ses pas en frémissant d'une rage hypertrophiée
  • Dans son visage massif, d'un noir de charbon, ses narines papillonnent, cadençant les spasmes qui se sont déclenchés sur ses pommettes.
  • Quatre jours et quatre nuits interminables à me limer les os sur un sol rêche…
  • Le sol est dur et accidenté : les véhicules rebondissent dessus à s'esquinter.
  • C'est un territoire pierreux, anthracite, que la désertification ronge à satiété.
  • Je suis choqué par la liberté dévergondée avec laquelle les voleurs dépouillent des gens aussi miséreux…
  • Nous débouchons sur un plateau d'une virginité cosmique
  • Tassé comme une borne, très noir de peau, enfaîté d'un crâne tondu vissé aux épaules, sans cou et sans menton, l'officier…
  • Son visage n'a pas de traits, juste une sphère cabossée aux narines dilatées qu'animent deux yeux globuleux aussi vifs que la foudre.
  • C'est un quinquagénaire amaigri aux longs cheveux chenus.
  • Sa carcasse colmate l'embrasure de la porte.
  • Il est assis sur son séant (bonjour le pléonasme !)
  • Mes réflexes se sont avachis.
  • Lorsque la poussière s'est estompée au large, un étau me presse le cœur comme un citron. (J'y penserai lorsque je me préparerai un jus de fruits…)
  • Mes anxiétés se surpassent.
  • Jessica avait les joues prises entre ses poings translucides.
  • …un butor véhément affublé d'une bouche assez grande pour gober un œuf d'autruche.
  • C'est une zone à haut risque, et on est que six (sic).
  • Son regard laiteux cherche à faire rentrer sous terre tout ce qu'il rase.
  • La plus grande des solitudes, on la contracte face à un peloton d'exécution.
  • Les balles me traversaient de part et d'autre.
  • J'avais les yeux fixés dans le ciel.

Et ceci n'est qu'un modeste florilège…
La première qualité d'un prétendu écrivain, me suis-je encore dit, n'est-elle pas de maîtriser à peu près correctement la langue dans laquelle il a choisi de s'exprimer ? Tout le reste vient ensuite : thématique, sujet, message pseudo-philosophique et autre nécessité intérieure. Si « le bon usage » est celui des auteurs publiés et adoubés par la critique, on peut redouter le pire pour notre pauvre langue française… Critiquons donc « les jeunes » et leurs textos, la presse, Internet, l'enseignement… Déplorons la désaffection des adolescents face à la lecture, pourquoi pas ? Mais si vous voulez le fond de ma pensée, il vaut mieux ne rien lire, parfois, que lire un tel ramassis de barbarismes…

Allons, monsieur Yasmina Khadra, vous valez mieux que ça. Votre « Cousine K. » l'a prouvé jadis, et aussi votre « Attentat » qui cependant présentait les premiers symptômes de la maladie qui aujourd'hui vous « ronge à satiété » pour reprendre l'une de vos surprenantes images. Permettez-moi de vous le dire en toute modeste confraternité : ce n'est pas en écrivant ainsi que vous l'aurez, ce prix Nobel dont vous rêvez…
Vous lecteurs également valent mieux que ça. Le moindre des respects à leur égard n'est-il pas de leur offrir le meilleur de ce que vous pouvez produire, plutôt que de remplir de platitudes illisibles des pages qui mériteraient d'être relues et corrigées ? Quant à votre éditeur, je ne peux que lui suggérer de recourir aux services d'un correcteur compétent, voire d'un rewriter… ou d'un nègre. Ainsi resterions-nous en Afrique… dans une Afrique qui, elle aussi, mérite mieux que cette triste équation.

 

 

 

Cachez ce sein...

Mais non, je ne m'appelle pas Tartuffe. Mais j'aimerais quand même que quelqu'un m'explique un jour en quoi se dépoitrailler (par ces temps de frimas…) constitue un acte de militantisme pour quelque cause que ce soit. Voir sur tous les écrans de télévision, à la une des magazines, un peu partout sur le Net, des femmes (le plus souvent jeunes et jolies certes) exhiber agressivement leurs seins décorés de slogans illisibles, tout cela ne me donne guère envie de me rallier à leur cause, ni même de me renseigner sur ladite cause. Féminisme ? Liberté d'expression ? On me dit qu'il s'agit de défendre les droits des femmes et la démocratie, de lutter contre la corruption, la prostitution, la religion…

Femen En quoi, je vous le demande, l'exhibition de quelques tétons plus ou moins charnus constitue-t-elle une manière de promouvoir la démocratie ou de lutter contre la prostitution ?

Tout cela me paraît aussi ridicule qu'excessif. Et inutile de surcroît, en tout cas s'il s'agit de servir une cause. S'il est question d'attirer l'attention sur soi en dévoilant ses charmes, c'est autre chose. C'est d'ailleurs ce que font très bien les prostituées, justement, dans les jolies vitrines au néon du quartier de la Gare du Nord.

Proclamer et afficher sur toutes sortes de supports les slogans les plus divers, exprimer ses idées sur une multitude de sujets, militer pour ceci ou contre cela, ameuter la presse, défiler dans les rues, mon Dieu, pourquoi pas ? Tout cela relève, en effet, de la liberté d'expression et de la démocratie. Je ne suis pas certaine par contre que l'exhibitionnisme ou le naturisme (et nous n'en sommes pas loin dans le cas présent) relèvent de la même liberté d'expression, sauf à pratiquer ce naturisme en des lieux prévus pour cela, afin de ne choquer personne. Mais nous sommes loin ici de la communion avec la nature, de plaisir que l'on peut avoir à ressentir sur tout son corps la caresse toute platonique du soleil et du vent de l'été…

Ne choquer personne. C'est là que réside, me semble-t-il, le nœud du problème : dans notre société occidentale (et dans la plupart des autres sociétés dites civilisées), les seins sont considérés comme un élément de séduction à forte connotation sexuelle, sinon érotique. Rarissimes sont les plages, en été, à autoriser le bronzage topless, toujours dans le souci de ne choquer personne et surtout pas les enfants. Ou dans l'ambition louable de ne pas stimuler, j'imagine, la libido des autres estivants. Il n'y a guère que dans les musées et dans certaines séquences de films que l'on nous montre les seins des femmes, et toujours dans un contexte précis qui est celui de l'art. Ou celui de l'amour. Ou celui de l'érotisme, voire de la pornographie. Ou –1875 renoir auguste etude torse effet de soleil study chest effect of sun​ et cela reste de l'amour, en somme – dans celui d'une mère allaitant son enfant.

Ah, la beauté fulgurante des marbres antiques ou Renaissance, de ceux créés par Rodin… La splendeur de ces Rubens, de ces Renoir, celle des Botticelli, des Caillebotte, des Courbet, des Degas… La beauté de Catherine Deneuve dans Belle de Jour, celle de BB en son temps…

Quel rapport, je vous le demande, avec le militantisme, avec la démocratie ?

N'ont-elles donc aucun autre moyen, ces viragos en colère, d'exprimer ce qu'elles pensent (si tant est qu'elles pensent…) ? Pas de mots, pas de phrases, pas d'idées ? Aucun talent oratoire ou littéraire ? Rien d'autre que des hurlements hystériques et incompréhensibles pour accompagner le spectacle navrant de leur demi-nudité militante ? Pas la plus petite once de créativité pour rédiger quelque pamphlet, pour « buzzer » sur YouTube ou sur Facebook, pour rapper, slammer, que sais-je ?

Non. Juste ce geste absurde et grotesque de placer leurs mamelles sous le nez d'inconnus qui n'ont rien demandé.

Consternant, je vous le dis. Et révélateur quant au degré de vulgarité et de crétinisme atteint par notre société, quant au degré de voyeurisme et de platitude des médias qui font la une avec de telles images. Pendant ce temps, des gens meurent en Syrie et ailleurs. Pendant ce temps, des femmes, ailleurs encore, sont violées chaque jour par des bandes armées. Des enfants sont battus, torturés, ou enrôlés dans d'absurdes combats afin de devenir bourreaux à leur tour. Bernard Tapie et Cahuzac font joujou avec des millions d'euros. Des pays entiers meurent de faim... Mais sans doute est-il plus vendeur de consacrer dix minutes d'antenne à trois ou quatre pseudo-militantes qui arriveraient presque à rendre Monseigneur Léonard sympathique (c'est dire !), et qui détourneraient du féminisme Simone de Beauvoir elle-même.

Toutes jeunes, ces femelles en fureur, et le plus souvent jolies. On se demande d'ailleurs pourquoi les vieilles et moches n'utilisent pas les mêmes armes de persuasion massive… Et pourquoi les hommes, je veux dire les mâles, ceux contre qui elles s'insurgent, ceux qui nous voilent, nous enferment, nous prostituent, nous violentent, nous dominent, nous vendent et nous achètent, pourquoi ils ne font pas pareil afin de défendre leur point de vue, leurs idées, leurs causes. Vous me direz qu'il y a moins de place sur… euh… comment dire… enfin… vous me comprenez, pour étaler l'un ou l'autre slogan, fût-il simpliste. Surtout, ce serait moins joli. Mais tellement plus rigolo !

Choqué par mes idées (car j'en ai, moi aussi) et par ce texte (car je suis capable d'écrire plus de deux ou trois mots à la suite, et sur de tout autres supports que telle ou telle partie de mon anatomie) ? Que l'on ne se méprenne pas : je suis une femme, comme ces tristes greluches, une gonzesse, une meuf, une nana... Je suis pour la démocratie, comme à peu près tout le monde. Je trouve la prostitution et la corruption regrettables, comme tout le monde aussi. Je me bats pour l'égalité, pour le droit à la différence. Quant à la religion, je pense qu'elle doit rester du domaine privé. Il m'est arrivé quelquefois de produire l'un ou l'autre texte – et de le publier – sur des sujets qui me tenaient à cœur. J'ai signé des pétitions. Je me suis beaucoup indignée, et je reste révoltée par les abus de toute sorte. Il m'arrive d'agir dans le sens de mes convictions. Mais je ne crois pas que se déshabiller soit une forme d'action, et jamais, même en ma belle et trop lointaine jeunesse, je n'aurais accepté de m'abaisser ainsi, de me dévaluer moi-même. Oserais-je dire : de me dégrader de la sorte ?

Peut-être parce que j'attache plus d'importance au contenu de ma boîte crânienne et au fonctionnement de mes neurones qu'aux glandes mammaires dont la nature m'a gratifiée, et que j'accorde plus de crédit à la chose dite et écrite qu'à la chose gueulée et exhibée.

 

 

 

Cher collègue...

Coup de téléphone d'un de mes « anciens ». Je suis l'une des premières à l'apprendre, me dit-il : il vient de réussir son baccalauréat-régendat en sciences. Fierté et joie bien légitimes de sa part, fierté et émotion de la mienne. Encore un de ces jeunes gens que j'ai vus débarquer, un jour, dans cette école « de la dernière chance » qu'était notre école de promotion sociale proposant la section CESS en deux années intensives. Un parmi tant d'autres. Tous âgés de 18 ans minimum, d'une quarantaine et même d'une cinquantaine d'années pour les plus âgés. Tous « hors circuit » de l'enseignement traditionnel. J'en ai vu défiler, de ces hommes et de ces femmes, de ces garçons et de ces filles, arrivant chez nous au terme d'un parcours chaotique et souvent douloureux. Ayant décroché de l'école à l'adolescence, dans les cas les moins lourds. Parfois toxicomanes ou anciens toxicomanes. Incapables de s'intégrer dans l'enseignement dit « de plein exercice » pour des raisons médicales quelquefois lourdes, pour des raisons psychologiques, sociales, familiales. Demandeurs d'asile, victimes rescapées de l'un ou l'autre génocide, de guerres fratricides. Anciens détenus... Ils avaient 20 ans, 30 ans, et voulaient retrouver une place dans la société. Certains rêvaient d'études supérieures, et parmi ceux-là, beaucoup ont réussi, comme celui dont je parle aujourd'hui. Des docteurs ou licenciés universitaires en sciences politiques, en philosophie, en journalisme, en lettres… Des juristes. Des bacheliers en droit, en secrétariat. Des infirmiers et des infirmières. Des enseignants de tous les niveaux… Certains d'entre eux n'avaient jamais entendu le mot « philosophie » avant de me rencontrer, la plupart n'avaient pas lu un seul livre en entier, n'avaient jamais mis les pieds dans une salle de théâtre… Et les voici, pour beaucoup d'entre eux, diplômés de l'enseignement supérieur, pratiquant un métier, intégrés et épanouis dans une vie sociale active et réussie. Pas tous, bien sûr. Un tiers des inscrits, statistiquement, décrochait en première. Parmi les deux tiers restants, tous ne réussissaient pas. Et tous nos lauréats ne connaissaient pas nécessairement le succès dans les études supérieures. Des noms, des visages me reviennent en mémoire, noms d'étudiants dont certains sont morts, visages d'autres dont je n'ai aucune nouvelle. Sans compter tous ceux que j'ai moi-même oubliés.

Mais quand même, quelquefois, il en est pour garder le contact. Pour me remercier d'avoir été à la base, me disent-ils, de leurs réussites ultérieures, comme celui qui m'a téléphoné hier pour me prier de l'appeler dorénavant « cher collègue » et qui, pour me remercier de « tout ce que j'ai fait pour lui » m'invite ensuite au restaurant. Et je me dis, sans trop de modestie, que s'il est une chose au moins que j'aurai réussie dans ma vie, c'est mon métier de prof. Oh, je ne me fais pas d'illusions. Tous mes « anciens » ne m'appréciaient pas. Je n'ai pas été le meilleur prof du monde, et sans doute certains m'ont-ils même détestée. Mais quoi ? On ne fait pas ce métier pour être aimé (en principe… car il y aurait beaucoup à dire sur ce sujet, et j'ai connu bien des collègues qui…). Mais il est vrai que la matière enseignée passe mieux et se fixe plus durablement lorsqu'une sympathie naît entre l'enseignant et l'enseigné. Et puis, je ne me fais pas de mon métier l'image seule d'un passeur de connaissances, même si cet aspect est très important. Il s'agit aussi de communiquer le goût du travail et de la recherche, l'intérêt, la curiosité intellectuelle au sens le plus large. Il s'agit d'ouvrir l'esprit à d'autres systèmes de pensée. Il s'agit de parler de tolérance et de respect, de fraternité et d'humanisme. Il s'agit de les aimer, ces autres si différents parfois et si proches cependant. Et pour ce qui est de les avoir aimés, là je pense qu'il n'y a pas grand-chose à me reprocher. Même si, quand même, certains remords continuent de me tourmenter. Je n'ai pas toujours été à la hauteur, c'est évident. J'ai le souvenir d'une étudiante… On apprend avec l'âge et l'expérience, on reste humain cependant, on commet des erreurs. Mais globalement, je les ai aimés autant que j'ai aimé ce métier : avec passion. Malgré quelques erreurs de jugement dont je ne suis pas fière, malgré quelques maladresses, malgré sans doute quelques blessures infligées sans même que je m'en rendisse compte.

Voilà pourquoi je suis fière aujourd'hui de vous nommer « cher collègue », monsieur Pekan. Voilà pourquoi j'accepte avec joie et plaisir votre invitation à fêter cela avec vous.

Voilà pourquoi aussi je regrette tant d'avoir dû arrêter ce merveilleux et exigeant métier.

Voilà pourquoi, enfin, je déborde de colère à savoir que certain gros tas de vanité et d'autosatisfaction, certain bouffi d'incompétence et de crétinisme, certain sinistre abruti, certain fat outrecuidant dont l'arrogance n'a d'égale que l'incompétence, a décidé de fermer la section CESS qui, sans doute, rapporte peu d'argent au Pouvoir Organisateur, mais qui a permis à tant de déclassés de trouver ou retrouver le chemin de la culture et de la dignité. N'est-ce d'ailleurs pas là le rôle même de l'enseignement dit « de promotion sociale » ?

Quoi qu'il en soit, je félicite ici monsieur Pekan et tous les autres, sur le chemin de la réussite d'études supérieures ou sur le chemin, plus ardu encore, d'une vie riche et chaleureuse.

Quant à vous, éternel monsieur Giton, et à tous vos semblables noyés de graisse et du sentiment d'une supériorité autoproclamée à laquelle ils sont bien les seuls à croire, je n'ai pas grand-chose à vous dire, ni à vous offrir. Que ma colère et même, pourquoi ne pas l'avouer, mon mépris.

 

 

 

Le retour

​Ça aura pris du temps, beaucoup de temps. Mais j'ai – enfin – récupéré « mon » site. Et mon blog.

Quel intérêt ? me demanderez-vous. Eh bien, disons que de nos jours, ne pas avoir un minimum de visibilité sur le Net, c'est presque un handicap. Il ne suffit plus, pour exister, d'écrire des livres et de les voir publiés ; il ne suffit pas non plus d'avoir été crédité de quelques critiques plus ou moins flatteuses (quand critiques il y a). Ni d'avoir travaillé pendant des mois, des années peut-être, à la rédaction d'un ouvrage, ni même de le trouver finalement sur les tables des libraires (pour si peu de temps, hélas). Encore est-il nécessaire de passer à la télé (et là, il y a bien longtemps que cela ne m'est plus arrivé, mais il faut avouer que je ne suis pas une adepte des talk-shows, pas plus comme spectatrice que comme éventuelle participante). Encore est-il nécessaire aussi de se trouver interviewé à la radio. De twitter à tout va. De facebooker. À tout le moins, d'avoir un site Internet.

J'en avais un. Il a disparu dans les limbes mystérieux du cyber espace, piraté paraît-il pour cause de faille de sécurité. J'adresse donc ici un ironique merci au soi-disant informaticien auto-proclamé qui l'avait mis en ligne, dont l'incompétence n'avait d'égale que la grossièreté et qui, après m'avoir copieusement insultée, m'a proposé de le restaurer moyennant finances au montant astronomique (surtout eu égard à la qualité du service fourni). Il se reconnaîtra s'il lit ces lignes, ce dont je doute car je ne suis pas certaine qu'il sache lire. Un autre a donc pris la relève, infiniment plus aimable, plus qualifié, plus serviable, plus efficace. Mais peu disponible, ce qui explique qu'il a fallu des mois avant que la foule de mes admirateurs en délire, s'ils existent, puissent à nouveau avoir accès au site que voici que voilà.

Mais ça y est. Merci Renaud ! Pour le temps, l'investissement et les explications (et la compétence… ça me change). Et le reste qui demeurera entre nous, bien sûr (mais non, lecteurs, ne vous méprenez pas : rien de scabreux dans cette relation-là, essentiellement… maternelle, ou filiale, c'est selon).

Il reste pas mal de petites choses à peaufiner, mais « à chaque jour suffit sa peine », « une chose à la fois » « petit à petit l'oiseau fait son nid », « vingt fois sur le métier… », « festina lente »…

Comme vous le voyez, je n'ai peur ni des lieux communs ni de la sagesse populaire!

J'existe donc à nouveau puisque me revoici sur le Net. Mais cette visibilité n'est pas la seule raison qui m'amène à me réjouir de pouvoir à nouveau « blogger ». Car blogger, c'est écrire. Dans mon cas, il ne s'agit pas de m'exprimer sur des sujets personnels ni de poster des photos de mes proches, il ne s'agit pas non plus de me contempler le nombril avec un intérêt passionné, de raconter mes amours ou mes désamours, de partager mes recettes de cuisine ou mon goût – à moins que ce soit du dégoût – pour fringues et marques, de me répandre sur ce qui relève du domaine de l'intime. C'est un blog essentiellement littéraire que j'essaie de tenir ici, et j'avoue que j'y prends plaisir. M'exprimer, soit. Mais sur des sujets plus ou moins généraux et, surtout, en soignant la forme, avec la même rigueur que celle qui préside à mes textes publiés. Et j'aime ça. Avec l'espoir, ici comme là, de rencontrer quelquefois un certain public…

 

 

 

Soirée Pen CLub ou... Les charmes de l'autofiction

 

Pen clubHier 11 juin, soirée Pen Club au Palais des Académies, autour de l'autofiction et plus précisément de Camille Laurens et Serge Doubrovsky. Je ne suis pas très amatrice de « soirées », fussent-elles littéraires, mais pour une fois, j'ai décidé de faire une exception. Ce n'est pas tous les jours que l'on a l'occasion de rencontrer et d'entendre le père fondateur d'un mouvement littéraire qui a changé sinon la face du monde, du moins celle de la littérature française (car l'autofiction, c'est tellement français, n'est-il pas ?), et qui dans la foulée a inventé le nom de ce mouvement. Toutes proportions gardées, c'est un peu comme si l'on me conviait à rencontrer Victor Hugo sur le thème du romantisme.

Me voilà donc à me garer rue Ducale, le long du Parc Royal, vers 17 h 45. Il faisait doux, ce qui vaut la peine d'être noté, vu le climat dont nous jouissons – si l'on peut dire – en ce printemps humide et glacial. Les oiseaux gazouillaient, les joggeurs joggaient sous les ombrages.

Petit périple dans les jardins du Palais des Académies avant de trouver la bonne entrée, escalier monumental, dorures, portes multiples… Quelques rangées de chaises dans une vaste salle où le public s'installe sous l'œil sévère d'un tout jeune Baudouin qui nous domine sur un mur latéral, en pied et en grand uniforme, une épée de cérémonie devant lui. Devant nous, une table derrière laquelle s'installeront les vedettes du jour en compagnie d'Huguette de Broqueville , l'inaltérable et sans doute perpétuelle présidente du Pen Club de Belgique, et de Nicole Verschoore qui officiera en tant qu'animatrice et intervieweuse, et dont j'apprends qu'elle est « Docteur en philosophie et lettres, Boursière du Fonds national de Recherche scientifique et assistante à l'Université de Gand ». J'ai une pensée pour Michèle Lenoble-Pinson qui sans nul doute eût préconisé l'emploi du terme « docteure ». Tiens, c'est vrai, elle n'est pas présente ce soir. Étonnant.

Une toile d'Albert Ier par Opsomer, d'une facture plus expressive et plus artistique que la représentation de son petit-fils, agrémente avantageusement le mur qui nous fait face. Un peu partout le long des autres murs, des bibliothèques remplies de livres, des bustes d'écrivains morts depuis belle lurette, une lettre encadrée de Jean Cocteau et d'autres traces d'un passé aussi mort et figé que le bronze et le marbre qui nous entourent.

Les gens arrivent, s'installent. Hésitant entre l'amusement et l'atterrement, je me dis que, décidément, le niveau d'âge (et de conservation) de ceux qui fréquentent ce genre de manifestation est plus proche d'un nombre à trois chiffres que du degré zéro (de l'écriture, ou de l'état civil). Un jeune homme dont j'apprendrai qu'il est étudiant en psychologie (ce qui explique sans nul doute son intérêt pour « l'écriture de soi ») fait tache parmi cette profusion de vieillards tous plus ou moins podagres. Outre le juvénile étudiant égaré en ces lieux, quelques très rares jeunots ayant à peine dépassé la cinquantaine observent leurs aînés avec curiosité, inquiétude, agacement, mépris, pitié peut-être… Moi, perdue dans le troupeau, j'ai un peu honte de mon manque de charité. D'autant que, pour un œil extérieur, je ne dépare sans doute pas ce cacochyme aréopage, même si je marche (encore) sans canne ni béquilles... J'aperçois Jacques De Decker, secrétaire perpétuel de notre belge académie, qui s'éclipsera bien avant la fin. Je reconnais Edmond Morel qui ne me reconnaît pas. Dominique Aguessy me sourit, et je me dis qu'elle ne doit pas se sentir dépaysée, vu le niveau d'âge de ceux qui participent aux soirées AEB…  C'est à croire que la littérature en Belgique ne s'écrit et ne se lit qu'au-delà de la soixantaine bien sonnée. Je me prends à regretter d'être venue, agacée par les raclements de gorge, les quintes de toux, les confidences « murmurées » de malentendants à d'autres malentendants…

Mais voici – enfin – qu'Huguette de Broqueville d'abord, Nicole Verschoore ensuite, prennent la parole. La première lit difficilement un petit texte de présentation de ses invités, dans un brouhaha où se mêlent bavardages, grincements d'un parquet antique et malmené, arrivées tardives de malpolis incongrus. Comme quoi l'âge, me dis-je, n'est pas une garantie de bonne éducation.

Nicole Verschoore à son tour entre dans l'arène. On peut être Docteur ou Docteure, me dis-je encore, et avoir cependant bien du mal à s'exprimer en public, à structurer sa pensée et son propos, à capter l'attention d'un auditoire, à se faire entendre… Et puis, enfin, on permet à Serge Doubrovsky de parler. Cela fait un moment que j'observe ce jeune homme de 85 ans. On me l'a enseigné à l'université, je l'ai lu et enseigné à mon tour à des générations de ces petits crabes tant aimés, mais jamais je ne l'avais vu. Il ne ressemble guère à ce que je sais de lui. Beau visage, sympathique, avec dans le regard une sorte de curiosité, de fraîcheur presque enfantine. Il parle, il explique, il raconte. Passionnant, ce diable d'homme. Il a longtemps été professeur (bonjour, collègue !), et sans nul doute a-t-il dû captiver ses étudiants. Il éclaire le concept d'autofiction dont, de toute évidence, la plupart des personnes présentes ne savent pas grand-chose. Il dessine les liens qui unissent l'homme réel qu'il est ou qu'il a été à celui qu'il met en scène dans ses livres. Il parle de lui, forcément. Il le fait avec talent. Il évoque la mort de sa mère, nous dit que son entrée en autofiction (si j'ose dire) vient de sa psychanalyse. On s'en serait douté, tant ces deux démarches sont proches. Camille Laurens d'ailleurs nous expliquera ensuite que, pour elle aussi, la psychanalyse fut déterminante.

Moi qui ne suis pas très amatrice d'autofiction et moins encore de psychanalyse, je me surprends pourtant à écouter avec passion les propos de Doubrovsky d'abord, de Camille Laurens ensuite, tant ces propos sont… « intelligents ». Je ne trouve pas d'autre terme pour définir ce qu'ils disent, ce qu'ils expriment (et ils ont bien du mérite, vu le caractère fumeux et abscons des commentaires et des questions de leur intervieweuse). Comme on se régale devant un feu d'artifice, comme on se délecte d'une musique bien interprétée, d'une pièce de théâtre réussie, d'un texte « génial » (au sens propre), je savoure ce festival d'intelligence auquel il m'est donné d'assister. Doubrovsky nous dit qu'au stade où il est arrivé aujourd'hui, il pense qu'il n'y a pas vraiment de différence entre roman et autobiographie. Il cite Rousseau, bien sûr. « Nous sommes sans cesse en train de nous inventer » - « Nous sommes tous à la fois dans la réalité et la fiction ». Il truffe son récit et ses explications d'anecdotes personnelles. Il parle de lui aussi bien qu'il en écrit, et tant pis s'il y a dans son projet d'écriture quelque chose qui continue de me rebuter, comme toutes les formes d'autofiction, surtout quand elle interfère dans la vie et le réel d'individus bien vivants (ou bien morts…). « Il n'y a pas d'opposition absolue : autofiction et autobiographie sont deux modes narratifs sur sa propre vie ».

Au mépris de toute logique, Nicole Verschoore décide de nous faire la lecture d'un passage dans lequel l'aspect visuel de la page est essentiel (les « blancs » qui aèrent ou qui trouent le texte) : je renonce décidément à comprendre sa démarche. Elle pose des questions du genre « je vous interroge sur votre lyrisme » ou « êtes-vous sentimental », avant d'expliquer à Doubrovsky et au public médusés qu'elle ne posera pas les questions qu'elle voudrait poser, ou qu'il n'y a plus rien à dire… Doubrovsky nous parle du miracle que fut sa vie, de toutes ces morts qu'il a vécues : le risque d'arrestation en 1943, la tuberculose et le sanatorium en compagnie de Roland Barthes (le même Roland Barthes que l'inénarrable et inculte Naguy a nommé récemment « Bartès »). Il n'a pas peur de la mort, nous dit-il, pour l'avoir connue souvent déjà : « je suis athée, mais je n'ai pas peur ; je vais disparaître entièrement, mes livres resteront, c'est tout ». Il nous dit aussi qu'il va vraiment arrêter d'écrire. Cet « Homme de passage » qui est son dernier livre sera réellement le dernier. Il se termine d'ailleurs par la mort de celui qu'il faut bien appeler l'auteur, puisqu'en autofiction la distinction auteur-narrateur est quasiment inexistante. Après la représentation, j'aurai avec lui une conversation passionnante, au cours de laquelle il me répètera qu'il a décidé de ne plus écrire. « J'ai perdu l'élan vital », me dit-il. Et moi je pense que cette perte-là du désir d'écrire, du besoin d'écrire, c'est quelque chose qui déjà ressemble à la mort (ou qui l'annonce ?).

Quand vient le tour de Camille Laurens de faire les frais des élucubrations verschooriennes, après un petit jeu de chaises musicales qui n'augure rien de bon, je me dis que parler après Serge Doubrovsky ne doit pas être tâche aisée, tant il s'est montré disert, intéressant, attachant. Mais très vite, je suis conquise. Elle aussi se montre d'une érudition et d'une intelligence séduisantes. « J'appartiens à l'autofiction » nous dit-elle d'emblée. Mais ça, on le savait  déjà. Nicole Verschoore lui parle du thème de la répétition dans son dernier ouvrage, « Encore et jamais », sous-titré « Variations », ce qui nous vaut un exposé passionnant sur ce sujet… avec, et c'était prévisible, des références à la psychanalyse, mais aussi à la philosophie. Dans la vie, nous dit-elle, la répétition est très fréquente, à la fois sous l'angle positif et sous l'angle négatif, la répétition étant le fond même de la névrose. Et de citer sa grand-mère et ces mille tâches répétitives qui constituaient en ce temps-là la vie d'une femme, tâches que l'on peut habiter, auxquelles il est possible de donner de la densité.

Comme Serge Doubrovsky, elle fait référence à des événements très personnels qui se trouveraient à la source de sa psychanalyse et de son implication dans l'autofiction : un abus sexuel subi dans l'enfance, la recommandation de sa grand-mère de « ne jamais en parler », la mort de l'enfant qui a donné naissance (si l'on peut dire) au récit « Philippe » - et aux démêlés très médiatisés avec Marie Darrieussecq. « Êtes-vous d'abord romancière ou d'abord philosophe ? » demande Nicole Verschoore. La réponse – on pouvait s'y attendre – est évidente : « Incontestablement d'abord romancière ». Ce qui ne l'empêche pas de faire référence à Deleuze qui voit, nous dit-elle, la répétition « comme une catégorie de l'avenir », mais aussi à Rabelais et à son « grand jamais » qu'est la mort. J'avoue par parenthèse que je ne connais pas cette dénomination de la mort chez Rabelais ; chez Elsa Triolet, au contraire… Si donc quelqu'un peut m'éclairer et me donner les références du texte de Rabelais où apparaît cette expression, ma reconnaissance lui sera acquise.

Mais revenons aux propos de Camille Laurens. « La mort est la seule chose qui ne se répète pas » nous dit-elle. En jouant comme elle sur le langage, on peut s'interroger sur le sens du verbe « se répéter » dans ce contexte. On peut en effet considérer qu'il est impossible de répéter sa mort comme on répète une pièce de théâtre, mais on peut également considérer que l'on ne meurt qu'une fois (évidemment), et que cette mort unique est bien sûr la seule péripétie que l'homme ne risque pas de traverser deux ou plusieurs fois…

Écouter Camille Laurens et Serge Doubrovsky c'est, d'une certaine manière, se sentir plus intelligent. Ils m'ont donné en tout cas envie de lire et de relire, et envie d'écrire encore et toujours, même si jamais – je pense – je ne produirai d'autofiction

Ensuite, « verre de l'amitié ». Tout le monde se jette sur le pain-surprise et sur le vin. Les auteurs se font désirer, monopolisés, comme toujours dans ce genre de circonstance, par l'un ou l'autre bavard ou par quelque fâcheux. Quand enfin ils se mêlent à la troupe des ancêtres qui bavardent tout en faisant un sort aux victuailles solides et liquides, je constate avec étonnement que Serge Doubrovsky n'est guère pris d'assaut, au contraire de Camille Laurens. Je m'approche de lui, le salue, lui dis mon intérêt pour son exposé et mon plaisir à l'avoir enfin rencontré. S'ensuit une conversation presque amicale et tout à fait naturelle. Il est d'une gentillesse et d'une simplicité – et même d'une sincérité – désarmantes, répondant sans détour à mes questions qui ne sont pas toutes exclusivement littéraires. Nous parlons, puisqu'il a lui-même abordé le sujet, de la responsabilité morale et éthique de l'auteur d'autofiction, de la mort de sa première épouse qui n'a pas supporté, explique-t-il, ce qu'il a écrit d'elle. De toute évidence, il parle aussi bien (et aussi volontiers, même à l'inconnue que je suis pour lui) qu'il écrit, et de choses infiniment personnelles. Bizarrement, j'éprouve un vrai plaisir à discuter avec lui. Il est charmant, vif, intéressant, sympathique (au contraire de ce que j'imaginais sur base de mon peu de goût pour le genre qu'il a inventé). Il est aussi très jeune, pour un homme de 85 ans, et je me surprends à penser que je comprends mieux son succès auprès des femmes. Sa jeune épouse, d'ailleurs, celle qu'il nomme joliment « Élisabeth II » et qui avoue 40 ans de moins que lui, est tout aussi charmante.

J'approche Camille Laurens que je sauve des confidences d'une dame « qui est écrivain mais ne publie pas » : « pourtant tout le monde me le conseille, surtout mon curé » ajoute-t-elle. Cela me fait rire et me rappelle une scène vécue et naguère racontée dans mes « Instants de Femmes » (« Exhibition »), tant il est vrai que le public de ces manifestations littérairo-mondaines est universel et interchangeable. Je salue l'écrivain et non l'écrivaine, car je me refuse, quoi qu'en puissent dire Michèle Lenoble-Pinson et même André Goosse, à féminiser ce terme et quelques autres. Je lui dis qu'il m'arrive de lire sur Facebook l'un ou l'autre écho la concernant. Ah, me répond-elle, nous sommes donc amies sur Facebook ! Moi qui songeais très sérieusement à me désinscrire de ce réseau dont je reparlerai ailleurs, me voici aussi surprise qu'honorée de me trouver « amie » de l'une des vedettes de la soirée. Remarquez : pour un écrivain, compter au rang des « amis » d'une jurée du Prix Femina, ce n'est pas à dédaigner !

Quelques mots, beaucoup de gentillesse là aussi, puis je m'en retourne vers le Parc Royal et ma voiture, contente de ma soirée malgré le spectacle déprimant d'une intellectuelle mais inéluctable vieillesse qui nous guette tous.

C'est ceux qui assistaient à cette soirée que j'évoque ici, vous l'aurez compris, et non les deux écrivains invités

 

 

 

La maison des fantômes

Chat01 Un petit fantôme se promène chez moi, à pas feutrés. Pelage noir et blanc, regard vert, collier rouge muni d'une clochette que partout je crois entendre, il hante ma maison, la sienne depuis tant d'années. Sans cesse il me semble l'entendre feuler comme il savait le faire. Je crois l'apercevoir dans le jardin, paressant au soleil ou à demi caché sous un bosquet. Je revois cette fine ligne blanche qu'il avait sur le front, comme une ride, comme une trace de griffe, qui m'avait fait craquer à notre première rencontre, alors qu'il n'était pas même sevré.
Il avait disparu depuis une semaine, et c'est hier qu'un voisin m'a avertie. Il l'a trouvé mort sur sa pelouse, à son retour de vacances.
Ce n'est – ce n'était – qu'un chat, me direz-vous. Il existe des pertes infiniment plus graves, je suis hélas bien placée pour le savoir. Et des drames tellement plus tristes, plus violents, plus révoltants, un peu partout sur la terre. Il y a des fils qui volent leur mère, des frères qui dépouillent leur sœur. Il y a des pères qui torturent leurs enfants – et il existe mille formes de torture, et des hommes qui battent leur compagne… Et il y a tout le reste, ailleurs, plus loin.

Je sais tout cela, qui ne m'empêche pas d'être triste.
Tant de fantômes déjà peuplent ma maison, que cette petite panthère aux allures de fauve a rejoints. Fantômes des chiens qui jadis accompagnaient ma vie, des chats qui ont précédé celui-ci. Fantômes d'enfants perdus, de proches disparus pour jamais. Traces aussi de prétendus amis, de prétendus frères, de prétendus amours dont je voudrais – sans y arriver – ne garder que les souvenirs heureux. Fantômes qui après tant d'années font encore battre mon cœur plus vite, tant la haine parfois ou le désespoir restent vivants.
Fantômes d'objets aussi. Cette chaîne d'or au cou de ma mère, ces menus objets qui me rappelaient tant de choses, liés à mon enfance perdue. Ces petites choses que je lui avais offertes il y a si longtemps, une perle montée en pendentif, une broche en forme de souris, j'avais 18 ou 19 ans, je l'avais achetée au Bon Marché qui n'existe plus… Trésors sans prix sinon celui de la mémoire, que je ne reverrai jamais que sur des photos anciennes. Volés par… mon Dieu, quel nom peut-on donner à l'individu qui n'hésite pas à s'emparer d'objets chargés de souvenirs dans la maison même d'une mère « qui de toute façon ne le saura pas », puisqu'elle vit ailleurs désormais, et dans un autre monde.
Il y a toutes ces voix qu'il me semble entendre encore, ces rires, ces murmures. Cris d'enfants qui jouent, appels, pleurs et fous rires, mots d'amour. Qui d'autre que moi, sur cette terre, a encore le souvenir si présent, si précis, du rire de ma grand-mère, de celui de ses filles ? Qui d'autre a gardé dans l'oreille les premiers mots de mes enfants, et les récits savoureux d'un grand-père à l'accent bien de chez nous, bien de Bruxelles ? Tant de morts, tant d'abandons, de départs, de pertes, de trahisons. Tant de déchirures. Fantômes légers que je suis seule à voir encore, ceux d'être morts ou d'êtres vivants mais perdus. Et celui-ci, le dernier, fantôme gracieux d'un petit léopard noir et blanc que j'aimais.

Je l'appelais Tchoui, ce qui en swahili signifie « panthère ». En partie parce que mon père, à chaque nouveau chat qui entrait dans sa vie ou dans la mienne, proposait ce nom. En partie aussi parce que, en effet, il avait l'allure, le mystère, la souplesse d'une panthère. Il était sauvage et doux, mystérieux et fou parfois, tendre et confiant. Quelquefois je me disais qu'il était l'âme légère de la maison.
Il ne reviendra pas.

 

 

 

Habemus papam

 

Francois"Annuntio vobis gaudium magnum : habemus papam (…) qui sibi imposuit nomen Franciscum."
Comme il est dommage qu’il nous faille attendre l’avènement d’un pape pour entendre parler latin ! Mais quel plaisir aussi ! Même si, en l’occurrence, j’aurais évidemment placé les verbes « annuntio » et « imposuit » en fin de propositions, comme il se doit, et comme sans doute Cicéron, César ou Tite-Live n’eussent pas manqué de le faire. Mais il est vrai que je ne suis pas cardinal protodiacre, et que personne ne me demande mon avis quant à l’orthodoxie et la pureté de la langue utilisée pour ce genre d’annonce. On sait bien, d’ailleurs, que le latin d’Église a souvent été proche du latin de cuisine.

Quant à donner un point de vue sur « le pape François », loin de moi cette outrecuidance. Nous verrons bien. Certes, il a « une bonne tête », ce qui, à mon humble avis, n’a jamais été le cas de son prédécesseur. Mais l’habit ni la tête ne font le moine (ou le pape), et la notion de « bonne tête » est somme toute assez subjective.

J’en conviens, il paraît sympathique, et son « buona sera » fut aussi surprenant qu’amical et peu protocolaire. Commencer son ministère pétrinien (si, si, c’est comme ça qu’on dit) en demandant aux milliers de fidèles présents de prier pour lui et de lui accorder leur bénédiction constitue sans nul doute une grande première et une intéressante inversion des rôles. Certes encore, il me semble avoir une petite ressemblance avec le météorique Jean-Paul Ier qui fut jadis l’objet d’une enquête historique de mon cru. J’ai lu aussi qu’il n’aime guère le luxe, qu’il a toujours été proche des pauvres et des habitants des bidonvilles. Le choix du nom de François qui rappelle celui du Poverello paraît éloquent à ce titre.

Tout cela sans doute peut sembler de bon augure, et l’on peut rêver d’un pasteur qui, tel celui qu’il représente sur Terre, se promènerait pieds nus sur les sentiers du Monde, jetant à bas les innombrables étals des marchands du temple, convertissant les lingots qui dorment dans les coffres des banques vaticanes en écoles, en hôpitaux, en riz, en programmes d’aide aux 448 millions d’enfants qui souffrent de la faim, aux 80 % de la population mondiale qui se partagent les 10 % de « richesses » laissées disponibles par les 20 autres % dont nous faisons partie. On peut rêver d’un homme qui nous expliquerait qu’ « à chaque jour suffit sa peine » et qu’il « est plus difficile à un riche d’entrer au royaume des cieux qu’à un chameau de passer par le chas d’une aiguille ». Comme il serait doux d’entendre une fois encore que « là où est votre trésor, là aussi est votre cœur », que « vous ne pouvez servir Dieu et l’argent », et qu’il faut « chercher premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné par-dessus ». Mais celui qui nous a enseigné tout cela, il a mal fini, comme chacun sait. Et je n’irai pas jusqu’à souhaiter la crucifixion de qui que ce soit, pas même celle d’un nouveau pape, fût-il argentin.

Quant à savoir s’il sera un bon pape… Il aura en tout cas du pain sur la planche.

D’ailleurs, suis-je concernée ? En fait, pas vraiment. Mais il n’en reste pas moins que le pape, bon ou mauvais, sympathique ou sinistre, jeune ou vieux, avant-gardiste (ça existe, ça ?) ou rétrograde, est pour un milliard et demi d’individus le représentant de Dieu sur Terre. Seuls les catholiques romains et les bouddhistes tibétains, pour ce que j’en sais, se groupent ainsi sous l’autorité morale et spirituelle d’un seul homme. Il exercera donc sur le monde, forcément, une certaine influence, liée au prestige de sa fonction et à son ascendant sur les centaines de millions de catholiques et même de chrétiens au sens large qu’il est chargé de guider sur les voies de la Justice.

Alors, wait and see, comme on ne le dit pas en latin.​

 

 

 

La Foire du Livre de Bruxelles

 

Foire 20du 20livreSéance inaugurale de la 43e Foire du Livre de Bruxelles, mercredi dernier. 
Deux invités d’honneur : Javier Cercas et, je vous le donne en mille : Marc Levy. Cherchez l’erreur… Il est loin, hélas, le temps où celui qui recevait mission de « déclarer ouverte la ixième foire de Bruxelles » était Elie Wiesel, Le Clézio ou Michel Serres. O tempora, o mores comme l’a écrit jadis un écrivain que la mort du latin à l’école continue d’assassiner un peu plus chaque année, après qu’Antoine lui eût une première fois fait couper le cou, la tête et les mains et que fût percée post mortem sa langue qui avait prononcé des discours bien différents de ceux de Fadila Laanan. Car, cette année encore, elle s’est fendue d’une allocution que personne n’a comprise (pas même elle, je le crains).
Très peu de places assises (pauvres « professionnels de la profession » obligés d’écouter tout ça debout sur leurs petits pieds surmenés !).
Surréalistes, la jeune fille qui était censée représenter Cendrillon, et le jeune homme déguisé en Shakespeare. Là non plus, je n’ai pas compris grand-chose. Que venaient-ils faire tous les deux dans cette manifestation centrée cette année sur l’Espagne et sur « les écrits meurtriers » ? Don Quichotte, j’aurais compris, ou son père Cervantès, pour conserver la parité « personnage de fiction » et « grand écrivain ». Ou Hernani. Ou Le Cid. Mais ni Cendrillon ni Charles Perrault ni William Shakespeare n’étaient espagnols, pour ce que j’en sais. Et aucun d’eux non plus ne s’est rendu coupable du moindre meurtre, à moins qu’il ne se fût agi d’un crime parfait et encore ignoré de nos jours…
Quoi qu’il en fût, je confesse ma perplexité devant cette Cendrillon en robe rose au vaste décolleté qui, soit dit en passant, ressemblait autant à son modèle que moi à la Belle au Bois Dormant, et j’avoue mon désarroi devant cette fausse princesse embrassant à pleine bouche un Grand Will qui avait du moins le mérite de porter un costume crédible.
D’autres discours, de circonstance, des remerciements susurrés par une Maria Garcia aphone, des excellences et des ambassadeurs, comme chaque année.
Et puis un faux SDF du plus mauvais goût, réaliste à souhait, celui-là, qui se promenait avec un chariot « Carrefour » ou « Cora »  rempli de livres (volés ???) : j’avoue que le message subliminal de cette performance m’a échappé. Sans doute ne suis-je pas assez intello.
Heureusement que Bruno Coppens, en maître de cérémonie déjanté et inspiré, a assaisonné de calembours et de bons mots ce qui, sans lui (et malgré les propos intelligents de Javier Cercas) n’eût été qu’un triste et lamentable fiasco.
Ensuite, petits fours et coupes de mousseux à gogo, comme chaque année. Foule de pique-assiettes et de people (c’étaient parfois les mêmes).


Jeudi, les choses sérieuses ont commencé. Je veux dire que les portes se sont ouvertes aux vrais amateurs de livres. Qui donc prétend que les gens ne lisent plus ? Comme chaque année, les visiteurs se bousculent (surtout aujourd’hui, samedi). Jeunes et moins jeunes, hommes et femmes, enfants et ados se pressaient dans les allées. Comme chaque année encore, il y avait une file interminable de fans en folie qui serraient contre leur cœur le dernier opus de notre Amélie nationale, toujours vêtue de noir, les lèvres peintes d’un rouge agressif, et coiffée de son inénarrable chapeau. D’autres plumitifs au rang desquels je figure attendaient le chaland devant quelques livres qui n’intéressaient pas grand-monde. Surtout mon petit dernier, « trop gros » à ce que j’ai entendu.
La joie, quand même, de revoir des amis, des confrères ; le plaisir de « parler boutique », et celui de rencontrer, pour ne citer que ces deux-là dont j’admire le talent, Véronique Olmi et Joël Dicker.
Quelques contacts aussi, ce qui n’est pas à dédaigner.
Fatigant, parfois excitant pour l’esprit, plaisant lorsqu’on retrouve ou découvre d’autres auteurs sympathiques et intéressants. Rassurant, aussi, de constater le vrai succès de vrais écrivains, à côté de ces vedettes championnes des ventes (je pense une fois de plus à Joël Dicker, pour ne citer que lui). Comme quoi le public n’est pas universellement, euh, comment dirais-je… « con » serait-il le terme adéquat ?
Mais quand même, ai-je pensé, comment faire si l’on écrit des livres « trop gros », si l’on n’aime pas les chapeaux noirs et moins encore les fruits pourris ou le thé noir, si l’on se refuse à composer le cocktail constitué d’un peu d’amour – un zeste d’exotisme – un soupçon de fantastique – une dose d’intrigue policière – des dialogues nombreux – des clichés à profusion – une masse de bons sentiments – un nombre appréciable de fautes d’orthographe et de style, qui fait aujourd’hui le succès des best-sellers ? Comment faire connaître mon existence aux lecteurs et, d’abord, aux médias qui vont les inciter à me lire ?
Ce n’est pas l’amaigrissement annoncé et programmé des pages « livres » du Soir qui va arranger les choses, bien entendu. Triste pays que celui dans lequel la littérature se voit ainsi rabotée, du moins dans le plus grand de nos quotidiens.
Puisque le thème de cette année est celui des écrits meurtriers, je me demande si, demain, je ne devrais pas trucider devant les caméras de télévision quelque pseudo-journaliste ou quelque critique qui m’ignore ou, mieux encore, le rédacteur en chef ou le décideur de telle ou telle publication dans laquelle la culture se verra tout prochainement réduite à la portion congrue ? Ainsi ferais-je d’une pierre deux ou trois coups. J’attirerais l’attention sur moi tout en m’intégrant parfaitement dans le thème meurtrier de la Foire 2013, ce qui serait tout bénéfice pour mon œuvre ; je me retrouverais au fond d’une cellule où rien ne viendrait plus me distraire de la seule occupation qui me console un peu d’avoir dû quitter mon métier ; et j’y serais blanchie et nourrie, sans nul besoin de chercher désespérément comment boucler mes fins de mois.

Si quelqu'un a une autre idée, qu’il n’hésite pas à me la suggérer. En attendant, je vais enfouir dans mon sac le grand couteau à désosser la volaille qui dort dans un tiroir. Ça peut toujours servir…
Il me reste deux jours pour accomplir mon forfait. Cela devrait suffire.